‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 14 sur 67 · LA RENARDE ACCOUCHEUSE · texte numérisé non relu

LA RENARDE ACCOUCHEUSE

Il y avait un compère et une commère : le loup et la renarde. Ils pensèrent à se construire une hutte de neige et à y bien vivre. Aussitôt pensé et imaginé, aussitôt fait. Un conte se raconte vite, mais une affaire ne se fait pas vite. Voilà qu'ils se construisirent une hutte près d'un village. Le compère nourrissait sa commère de veau et de mouton, et la commère le nourrissait de poule et de poulet. Un jour la commère dit à son compère : « Compère, allons ensemble au village et régalons-nous. Je veillerai et tu emporteras. » Voilà qu'ils partirent en chasse et arrivèrent au village; etau village tous les hommes et les femmes sont aux foins, et les petits enfants dans les pois f.

« Eh! bien, compère, nous pourrons agir à notre guise : le village est à nous; nous pourrons piller à

! Les pois crus sont une des grandes friandises des enfants du village.

Tout cela n’est pas bien d'accord avec la hutte de neige, maisle conteur populaire ne se préoccupe généralement pas de la vraisemblance.

notre aise. » Et la renarde se glissa dans une étable et étrangla deux poules. Elle apportason butin et dit à son compère : « Compère, va maintenant, c'est ton tour! Je veillerai et je regarderai de tous les côtés. » Le loup, arrivé au milieu du village, entendit les aboïements d'un chien, enfermé dans une chaumière; il courut jusqu’au bout du village et s'arrêta devant une cave. Voyant qu'il n’était pas poursuivi, qu'il n’y avait ni bruit, ni vacarme dans le village, que sa commère la renarde ne donnait pas l’alarme, le loup ouvrit tout doucement la cave, saisit un pot de beurre et se retira vivement. Ils arrivèrent à la maison, firent rôtir leur ‘butin, le mangèrent et se reposèrent.

Le beurre avait paru très bon à la renarde et elle voulut encore le lécher, et le goûter à mème. Voilà qu’elle se leva tout doucement et s’approcha du pot; en ce moment le loup se réveilla et commença à se retourner de côté et d'autre. La renarde sauta loin du pot et se coucha de nouveau. Le loup devina que la commère renarde voulait se régaler de beurre; il se leva et porta le pot dans le vestibule et le plaça très haut sur une planche, de facon que la commère ne püt y atteindre. Quelle ruse inventer pour tromper le compère et goûter de ce beurre? Voilà que le loup est parti dans la forêt pour chercher du bois, afin de chauffer le poêle; en ce moment Lisa Patrikéevna î approcha une échelle du

{ Surnom du renard.

plafond, sauta dans le grenier, de là, sur la planche, flaira le beurre, voulut le lécher, mais craignit que le compère ne la surprit. Elle s’en retourna vite à sa place auprès du poêle et attendit le compère; et le compère tarda longtemps; il fut poursuivi par des chiens, revint fort tard, se plaignit qu’il était très fatigué et se coucha sans avoir mangé. La nuit, la renarde, couchée sous la fenêtre, frappe le mur de sa queue et dit, contrefaisant sa voix : « Notre mère nourricière !, aide-nous dans notre malheur,nenouslaisse pas mourir! » — « Qui est là, dit le loup, qu'est-ce? » — « Ah! compère, c'est le lapin qui me demande comme accoucheuse. » — « Eh! bien, va, mais reviens au jour! » — « Si Dieu nous donne une heureuse issue, je raccourrai tout de suite. Elle fit claquer les portes, fit du bruit avec le loquet, mais ne sortit pas du vestibule. Dès que tout se tut et que le loup ronfla, la renarde sauta au grenier, du grenier sur la planche, et au beurre! L'aurore est à la porte et notre renarde, devant le loup, dans la chaumière : « Eh! bien, commère, qui Dieu a-t-il donné? »? — « Entamé, compère, entamé » 3%. La nuit suivante, la renarde répéta la même ruse et, ayant retiré bruyamment le loquet, apparut devant le loup : « Eh! bien, commère, qui Dieu a-t-il donné? » — « Continué, compère, conti-

l Flatterie que l’on adresse à ceux dont on veut obtenir l'appui: « Sois notre père nourricier, notre mère nourricière, )

2? C'est-à-dire : un garçon ou une fille?

3 C'est-à-dire : un garcon que nous avons nommé Entamé.

nué ! » La troisième nuit, la commère fit encore la même chose et répondit au loup: « Achevé, compère,achevé!»

Un jour le loup dit à la renarde : « Ma commère, réservons maintenant le beurre pour la fète, et quand viendra la fête, nous ferons un festin pour toute notre société et pour nous faire louer de toutes les bonnes gens. »

— « Eh bien! compère, gardons-le, gardons-le! Cest toi-même qui l’as caché et personne ne pourrait le prendre. » A la veille de la fête, tous les deux partirent pour la chasse. Le loup traina par les oreilles un porc et un agneau ; la renarde, une poule et un poulet, et ils se mirent à tout apprêter. Tout est prêt, il faut seulement faire une sauce au beurre et servir les hôtes: c’est qu'un jour de fête, on ne peut pas se passer de sauce. — « Compère, dit la renarde, va donc et apporte du beurre, » — « Tout de suite, tout de suite, commère » et il sortit. Le loup prit de la planche le pot, mais le pot est vide et pas de beurre! Le loup s’étonna et cria : « Commère, où est le beurre? Qui l’a mangé? Commère, tu l'as mangé! » — « Que dis-tu là compère? Je n’ai pas vu le beurre devant mes yeux et je n’en ai pas approché. Tu as placé le beurre très haut et tu sais que je ne pourrais pas l’atteindre. N'est-ce pas toi qui l'as mangé et qui rejettes la faute sur moi? » — « Alors qui donc l'a mangé! » — « Toi-mème, sans doute, compère, et tu veux m'en faire accroire ; mais cesse de plaisanter, tu ne me tromperas pas. » Le loup commence à se fâcher et à

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 39 jurer qu’il n’a pas mangé le beurre et que c’est la renarde qui l'a mangé : « Voyons, compère, assez plaisanté. Voici comme nous saurons qui a mangé le beurre. Chez celui qui l’a mangé, la chaleur le fera sortir; il faut se coucher le ventre au feu, essayons! Donne-moi d’abord le pot que je le lave et le mette de côté. » Le loup donna le pot et la renarde en gratta tout l'intérieur avec sa patte. Voilà nos personnages, couchés devant le feu. Le loup s’endormit à la chaleur et se mit à ronfler. La renarde, de sa patte, graissa le plancher devant le loup, et passa sa patte sur le ventre du loup. Le loup demanda : « Commère, que fais-tu? » — « Mais voilà, je regarde comment la chaleur fait sortir le beurre de ton corps; regarde donc, tu as même graissé tout le plancher, Vois-tu que j'ai eu raison de dire que chez celui qui a mangé le beurre, il sortira par la chaleur! » Le loup passa sa patte sur son ventre et le trouva tout beurré ! « Eh bien ! compère, n'est-ce pas honteux de rejeter son péché sur les autres? Nie, maintenant, voleur, quand les preuves sont là! » Le loup se fàcha, et de dépit et de chagrin s'enfuit et ne revint pas à la maison. Arriva l'été, et la chaumière fondit. Le loup m'a raconté luimème cette histoire et m'a affirmé qu’à l'avenir, plus jamais il ne vivrait avec la renarde,

Autre tour pendable : Cette fois, par exemple, le loup ne l’a pas volé; il est tombé dans le piège qu'il tendait à autrui :

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