‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 23 sur 67 · LE LOUP ET LA CHÈVRE · texte numérisé non relu

LE LOUP ET LA CHÈVRE

N'importe où, n'importe quand allait une chèvre pleine. Elle s'approcha du pommier et lui dit : « Pommier, pommier ! laisse-moi mettre bas sous ton abri. » — Le pommier ne le permit pas, disant : « Si une pomme tombe, elle meurtrira un chevreau; cela te sera désavantageux. » La chèvre s’approcha du noiïsetier et lui demanda la permission de mettre bas. Le noisetier ne le permit pas non plus, disant : « Siune noisette tombe, elle meurtrira un chevreau. » Il n'y avait rien à faire; la chèvre s’en alla ayant mangé ces choux sans sel (ayant reçu cet affront). Elle va, elle va et voit une chaumière, la devanture tournée vers la forêt et les derrières vers elle. Alors la chèvre dit : « Petite chaumière, petite chaumière, tourne-toi le devant vers moi et le derrière vers la forêt; j'entrerai en toit, » La chaumière se retourna et la chèvre y entra pour mettre bas et elle mit bas. La chèvre s’y établit comme chez elle ; et commença à laisser les chevreaux tout seuls dans la chaumière après l'avoir fermée au loquet, et aller dans la forêt manger de l'herbe.

4 Cette chaumière tournante joue un grand rôle dans les contes. C’est la demeure de ce Croquemitaine femelle appelé Baba Yaga.

Voilà qu'un jour, la chèvre venait seulement de quitter ses chevreaux, quand le loup vint à la porte de la chaumière et cria d’une grosse voix : « Petits chevreaux, petits enfants, ouvrez-moi la porte; votre mère est venue, elle a apporté du lait; le lait coule par le pis, du pis sur les sabots, des sabots sur la terre humide. » Les chevreaux reconnurent que ce n'était pas la voix de leur mère et n'ouvrirent pas la porte : « Notre petite maman, dirent-ils, n’a pas une pareille voix ; elle a une voix fine et tendre. » Bientôt après que le loup fut parti, leur mère s’approcha de la porte et cria : « Hé, mes petits enfants, ouvrez-moi la porte; votre mère est venue ; elle a apporté du lait; j'ai été dans la sapinière, j'ai mangé de l’oignon; le lait coule par le pis; du pis, sur les sabots ; des sabots, sur la terre humide. » Les chevreaux lui ouvrirent et se mirent à boire le lait.

Cependant le loup alla trouver un forgeron et lui dit : « Forgeron, forgeron! fais-moi une petite langue mince.» Le forgeron lui en fitune. Quand les chevreaux eurent bien mangé et bien bu, la chèvre s’en alla de nouveau dans la forêt, après avoir sévèrement défendu à ses enfants de laisser entrer personne. A peine la chèvre fut-elle sortie, que le loup s’approcha de la porte et se mit à crier d’une voix semblable à la voix de leur mère : « Hé! mes petits enfants, ouvrez-moi la porte! votre mère est venue, elle a apporté du lait ; le lait coule par le pis; du pis, sur les sabots; des sabots, sur la terre humide. » Les chevreaux ne devinèrent pas que c'était

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. Sp:

la voix du loup et lui ouvrirent. Le loup les mangea presque tous, hors un petit chevreau qui se cacha sous le poêle; il ne laissa que la laine et les os et s'en fut dans la forêt. La chèvre vint, cria à la porte et le petit chevreau lui ouvrit. Alors elle rassembla la laine, la sécha sur le poële et la moulut comme de la farine; le jour suivant, elle fit des crêpes et elle pensa à inviter le loup qu'elle voyait chez sa commère la renarde. Ayant préparé ses crêpes, la chèvre alla trouver sa commère et l’invita chez elle pour le lendemain, en la priant de venir avec le loup. La renarde lui donna sa parole vraie et la chèvre s’en retourna à la maison. Voilà que tout au matin, vers cinq heures, la renarde vient trouver la chèvre avec le loup et le loup est devenu tellement luisant de graisse, que la chèvre ne le reconnait pas. [ls se mirent à table; la chèvre leur donna des assiettes, des couteaux et des fourchettes, du beurre et de la crème etils se mirent à manger des crèpes. Entre-temps, la chèvre était descendue sous le plancher pour chercher de la crème aigre, ce n'était pas cela qu'elle avait dans l'esprit : elle avait pris avec elle des charbons ardents; elle alluma du feu et autour du feu elle ficha beaucoup de pointes de fer.

Quand les hôtes eurent mangé leurs crêpes, la chèvre leur dit: « Ne voulez-vous pas jouer à mon jeu favori? » Ils v consentirent. Aussitôt la chèvre retira une planche du plancher et leur ayant dit de ne pas s’approcher trop près, elle dit : « Voici mon jeu — c'est de sauter à

98 LA RUSSIE DÉVOILÉE AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE. travers ce trou, vite et sans prendre le temps de respirer. » La renarde et la chèvre sautèrent aussitôt et le gros loup s’apprêta à sauter après elles. Mais il ne toucha que d'une patte la planche de l’autre bord et tomba dans le trou, sur les pointes de fer et le brasier. La chèvre et la renarde replacèrent la planche et le loup brüla. Alors la chèvre et la renarde firent un merveilleux repas de funérailles‘ en l'honneur du loup; elles mangèrent et burent, puis elles sortirent. La chèvre, ayant reconduit la renarde, se mit à vivre avec son chevreau et à se procurer du lait pour lui.

Dans une autre version, la chèvre obtientune revanche plus complète encore : par suite de la chaleur, le ventre du loup éclate et les chevreaux en sortent vi-

vants.

! Le repas des funérailles existe encore partout en Russie. Le mort est d'abord exposé sur la table de la salle à manger; après l’enterrement, les personnes qui y ont assisté dinent à cette même table.

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