LE ROMAN DE LA GRÉMILLE
Il appartenait à la Russie, avec son grand réseau de fleuves et de lacs poissonneux, où la pêche occupe un grand nombre de bras et où le poisson forme une branche importante de l'alimentation — d'ajouter à l’épopée animale un chant qui lui manque ailleurs et dont tous les héros sont pris parmi les « habitants du liquide élément. » De cette œuvre, que nous intitulerons « Le roman de la grémille» le recueil d’Afanassief donne trois versions en prose que nous reproduirons toutes les trois, vu qu’elles diffèrent beaucoup entre elles et se complètent mutuellement. Les deux premières ont été recueillies de la bouche même des conteurs; la troisième a été imprimée d’après un manuscrit du siècle dernier. La forme de cette dernière, comme on le verra,
n’est point populaire; il y a eu là un remaniement; mais les changements introduits sont purement extérieurs : le fond est resté populaire.
D'après ce que nous avons vu à propos du roman du renard, le choix du héros ne nous étonnera pas. Nous ne devions pas nous attendre à ce que ce füt un des géants des fleuves, l’esturgeon, le corégone, ou le silure. Ici encore l'adresse aura le pas sur la force, et moins la force sera proportionnée à l'audace, plus le héros gagnera en intérêt. Le héros sera la grémille, nommée aussi la perche-goujonne. C'est un petit poisson, aux vives allures, aux nageoires armées de piquants, qui l'ont fait surnommer le hérissé. Il est de plus très fécond, de là laccusation portée contre lui de chasser les autres poissons de leurs domaines. Ses piquants lui ont fait attribuer une humeur querelleuse ; sa vivacité est traduite en insolence. Ce gnôme ne respecte rien : condamné par des juges aussi respectables que messeigneurs l’esturgeon, le grand esturgeon et le corégone, il leur crache au visage en les accusant de vénalité (troisième version). Dans la deuxième version, ayant réussi à se purger de l'accusation, il jure de tirer vengeance de tous les témoins qui ont déposé contre lui, entre autres du respectable silure, son beau-père, qu'il ne rougit pas d'appeler : « silure à la grosse panse. » Dans la première version, après avoir échappé à la mort par miracle, bien loin de songer à changer de vie, il se montre plus insolent que jamais. Rencontrant le brochet