LA LOCHE ET LE BROCHET
Un jour le brochet surprit la loche dans un endroit si resserré, qu'il n’y avait pas moyen pour elle de s’échapper. Elle voit qu'un malheur l'attend et dit : « Estce que, ma chère dame !, vous vous êtes confessée? » Et il dit: « Non. » Alors elle lui dit: « Venez, je vous confesserai et alors vous me mangerez. » [l lui demande : « Et où donc me confesseras-tu? » — Elle: « Il y a ici près une église. » — Voilà qu'il l'écouta et ils s’en vont à deux jusqu'à cette église. Elle le conduisit vers une
! Brochet est du féminin en russe.
nasse et dit : « Suivez-moi. » Voilà qu'ils entrèrent dans cette nasse : lui, n’en sortit pas, mais pour la lotte cette nasse avait dix-sept portes et elle en sortit d’un coup. Alors elle court autour de la nasse et lui dit : « Restelà, saint homme, jusqu'à ce que vienne le pêcheur porte-sac. »
C'est également du petit-russien que nous traduisons
le conte suivant : DEUX CAMARADES.
Les gens disent que même le sot doit avoir du foin jusqu’à la Saint-Georges! et que si on a pu garder son bétail jusqu’à l’Annonciation?, à l’Annonciation, Si mème il faut le porter au pré5, il ne crèvera plus.
Voilà ce que je vous dirai :
Un pauvre homme n'avait qu’un cheval seul-seulet, et c'est à grand’peine s’il put lui faire passer l'hiver jusqu'à l'Annonciation, et à l'Annonciation, il le traina, à peine vivant, jusqu'au pré. Voilà que ce cheval se mit à brouter l’herbe, et il reprit un peu de force. A peine fut-il sur pied, qu'il s’en alla plus loin, balancé par le vent.
1 11 s’agit ici de la Saint-Georges d'hiver, le 26 novembre, vieux style, ou, suivant notre manière de compter, le 8 décembre.
223 avril — 5 mai.
3 Tellement il est devenu faible. Tout ceci nous révèle une des plaies
de l’agriculture russe : la difficulté d'amasser des fourrages en quantité suffisante jusqu’à ce qu’on puisse mettre les bêtes au vert.
AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 165 Voilà qu'il va — quand le rencontre Pralo, un cheval si grand et si fort, qu'il ne craint aucun animal et il dit: « Sois bien portant, camarade! » Le cheval regarda le camarade et pensa : « Ce n’est pas un camarade pour moi » et répondit: « Bonne santé ! » Voilà que le cheval gras demande au maigre : « Et où vas-tu ? » — « Mais je vais par le monde où mes veux me conduisent. » « Et moi aussi, ainsi nous voilà camarades!» — «Mais oui! » dit le cheval maigre. Et ils s'en allèrent à deux. Voilà qu’ils vont et ils jasent et le gras dit: « Dis-moi comment t'appelle-t-on ? » Et le maigre répondit : « Pakine » — « Et moi, Pralo » dit le gras. » Allons maintenant sur l'aire en fer essayer nos forces, qui est le plus solide. » — « Allons » dit d'une voix fluette Pakine, car il était heureux de voir le monde. — Voilà que Pralo dit: «Frappe, Pakine. » Et celui-ci: «Frappe, toi! » Voilà que Pralo frappe, que l'aire se ploie, et quand Pakine frappe, le feu jaillit. Voilà que Pralo devint pensif : «Comme il est fort! ce n'est pas un camarade pour moi. Quand je frappe, les étincelles ne jaillissent pas, mais seulement l'aire ploie et de lui les étincelles jaillissent. « Et Pralo ne savait pas que Pakine était ferré : son maître l'avait ferré pour l'hiver', et avait oublier de lui ôter les fers quand il l'avait trainé jusqu'à la prairie.
Voilà que Pralo dit à Pakine : & Allons, dit-il, cama-
1 Les paysans russes ne ferrent pas leurs chevaux.
rade, encore jusqu'à la mer : qui humera le plus d’eau ?» — Allons » dit Pakine. Ils allèrent : Voilà que quand Pralo aspire, il prend presque les poissons par la queue, les ayant mis à sec. Et Pakine pencha sa tête sur l'eau et passa Ja langue, car il était à peine vivant; et un brochet pensa que c'était de la viande, et lui happa la langue et Pakine, klats! avec ses dents et dit à Pralo : « Eh bien, camarade, est-ce que tu as pris quelque chose? » — «Non, » dit Pralo. « Et moi, j'ai pris. » Voilà que Pralo regarda Pakine, et s'effraya voyant-quel grand brochet Pakine tenait entre les dents et dit : « Allons cuire, camarade, maintenant il y a de quoi. » Et lui ne fait que se gratter la tète' et regarde Pakine et pense « sur quel diable je suis tombé! »
Voilà qu'ils firent du feu pour faire rôtir ce poisson. Et Pralo dit : « Reste assis, camarade, ici auprès du feu, j'apporterai du bois. » — « Bien! » dit Pakine, etil s’assit et pencha la tête — nous l'avons dit : il était à trois heures de la mort. Et une pie pensa qu'il n'était pas vivant et le happa par la langue et lui, klats! avec les dents et il la tint dans sa bouche. Voilà que Pralo arrive et Pakine lui demande : « Eh bien, camarade, est-ce que tu as pris quelque chose? » — « Non» dit Pralo. « Et moi, j'ai pris » répondit Pakine. Pralo regarde et en vérité Pakine tient une pie dans ses dents. Pralo s’étonna et dit : « Et où donc, camarade, as-tu
! Geste familier du paysan russe, quand il est embarrassé,
AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 167 pris la pie? » — « Hé! camarade, dit Pakine, j'ai volé
sous les cieux, et je l'ai prise! » Pralo s'attrista fortement et dit: « Hé! ce n'est pas un compagnon pour moi. S'il pèche des poissons dans la mer et des oiseaux sous les cieux, comment me comparerais-je à Jui? Quoique je sois fort et que j'arrache des chênes avec leurs racines, je ne prends pas d'oiseaux, ni de-poissons dans la mer. Ainsi pensait Pralo en lui-mème et il réfléchissait : de quelle manière se sauver de Pakine.
Voilà que Pralo, ayant réfléchi, dit: « Fais cuire, compagnon, dit-il, et moi j'irai, peut-être que j'apporterai encore du bois. » — « Bien » dit Pakine. Et Pralo s'en alla, fit quelques tours, puis s'échappa. Il fuit et regarde derrière lui et dit: «Que le père impur (le diable) soit avec toi! tu n'es pas de ma force, pourvu que je puisse me sauver de toi ! » Voilà que Pralo fuit jusqu’à ce qu'il rencontre un loup. Et le loup dit : « Sois bien portant, Pralo! » — « Sois bien portant, loup!» dit Pralo, Dieu sait de quelle voix (c’est-à-dire d’une voix lamentable), « et tais-toi. » — « Mais qu'est-ce qu'il y a, dismoi, » ditle loup à Pralo. — « Voilà quoi ! » commença à raconter Pralo : «J'ai rencontré un camarade et j'ai voulu fraterniser avec lui; et voilà que nous allàmes essayer nos forces : qui est le plus solide. Et que dirastu? quand je frappe, l'aire de fer! se ploie, et quand il irappe, le feu jaillit. Voilà que nous allons jusqu’à la
{1 est bien entendu qu'une pareille aire n’existe que dans le conte,
168 LA RUSSIE DÉVOILÉE mer humer de l’eau : quand j'aspire, c’est presque jusqu'au sec, et lui a même pris un poisson. Voilà que nous sommes allés cuire ce poisson, et comment penses-tu, pendant que j'apportais du bois, il avait déjà pris une pie. Ainsi j'ai vu qu’il n’était pas de ma force et je me suis enfui. » — « Etcomment l'appelle-t-on ?» demanda le loup à Pralo. — « Pakine » dit Pralo. « Hé! des pareils, je sais bien les arranger, dit le loup; montremoi seulement où il est. » — « Hé! dit Pralo, je nete conduirai pas là, mais montons sur un chêne et je te le montrerai : voilà là-bas dans la vallée, sous la tombe, un feu flambe, c’est mon camarade Pakine qui l’entretient.» Voilà que le loup regarda et dit : « Reste donc assis, Pralo, et regarde et moi j'irai, et je te rapporterai sa peau pour des bottes, afin que tu n’aies peur de personne, et que tu te persuades que nous savons arranger de tels petits frères! »
Voilà que le loup vient jusqu'à Pakine, le saisit par la queue et lui retourna la peau jusqu'à la tête et en fit don à Pralo. Pralo resta et Pakine périt pour un rien.
Comme on le voit, nous avons ici une des données populaires favorites. Un être faible auquel son adresse ou le hasard fait attribuer une grande force.
Dans le conte ci-dessous, nous voyons l’araignée recourir à la ruse attribuée au chat par La Fontaine. Le nom sous lequel est désignée l’araignée est du maseulin, c'est pourquoi elle est appelée hardi-gaillard.
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