XVI PRÉFACE
des patois sera négligée, et quand on reviendra de cette théorie qui pêche contre toute saine logique et qui n’a aucun argument sérieux en sa faveur, les patois auront disparu,
Tandis que la France et surtout la Belgique se trouvent actuellement dans les plus mauvaises conditions possibles, pour recueillir les épaves de leur littérature populaire, la Russie s'est trouvée dans les conditions les plus favorables pour accomplir cette œuvre. Si un peuple illettré en masse fait le désespoir du penseur, en revanche, il fait les délices de l’ethnographe : aucune influence étrangère, aucun mélange artificiel n’est encore venu altérer la pureté des traditions. Et de même que le botaniste donnerait toutes les roses du Bengale pour quelque plante naturelle, insignifiante en apparence, de même le collecteur de traditions populaires donneraitles chefs-d’œuvre de la littérature contemporaine pour une poignée de contes, recueillis de la bouche de quelque paysan illettré. Et la science lui donnera raison, et qui sait? peut-être aussi l'esthétique. En littérature, c'est ce qui est le plus populaire qui vieillit le moins. De tous les grands écrivains du xvur siècle, La Fontaine est le seul qui n’ait souffert en rien des atteintes du temps; c’est aussi celui qui a le plus puisé
! Ce n'est pas que je veuille contester la valeur des travaux de l’école de Diez ; mais je crois que si elle a établi d'une manière incontestable l’étroite parenté des diverses langues romanés, elle à tort d'en conclure à une filiation.
PRÉFACE. XVII aux sources populaires. C'est à leur origine purement populaire que les poèmes d'Homère doivent leur éternelle jeunesse. La littérature qui divorce avec le peuple produira des Énéides et des Henriades au lieu de l’Iliade et de l'Odyssée.
Voilà quarante ans que les collectionneurs se sont mis à l'œuvre en Russie. Il n’a pas manqué sans doute ici de littérateurs qui ont fait comme ailleurs, qui ont retravaillé la donnée populaire. Mais à côté d'eux, il s’est trouvé des collectionneurs consciencieux qui se sont fait un devoir d'écrire les contes tels qu'ils leur étaient racontés, en conservant le dialecte local et en indiquant soigneusement le lieu de provenance, comme moyen de contrôle. De la sorte se sont formés des recueils qui offrent également une grande valeur comme documents linguistiques.
Parmi ces recueils, le plus complet, le plus consciencieux et celui qui peut servir de guide le plus sûr, est celui d'Afanasief qui a servi de base à mon travail. Mais comme il est presque exclusivement composé de contes écrits dans les divers dialectes grands-russiens, je me suis servi, pour les contes en dialecte petitrussien, du recueil de Roudtchenko.
Ces termes de grand-russien et pelit-russien nous amènent à parler de la langue russe.
Il y a quelquefois avantage à arriver le dernier : cela permet d'éviter les fautes de ceux qui vous ont
précédés, La langue russe a eu la bonne chance d’arrib.
XVHIT PRÉFACE.
ver la dernière à la période de littérature écrite. Elle y a gagné de ne pas être estropiée par des praticiens aussi savants dans leur art que les médecins du temps de Molière dans le leur, et qui ne traitaient pas mieux la langue que les autres ne traitaient leurs malades. C'est une terrible chose que la science, quand elle n'est pas encore arrivée à une phase quelque peu positive, et on peut dire que dans cet état, elle fait pis que l'ignorance. Regardant la langue comme un produit arbitraire de la volonté humaine que l’on pouvait traiter selon son bon plaisir et réformer au gré de son caprice, et partant de l’idée préconcue que la langue française n’était qu'un latin dégénéré, les savants et les littérateurs ont formé notre langue littéraire en opérant sur notre vieux langage gaulois comme in animd vili. Ils ont formé directement du latin des mots nouveaux qu’ils auraient pu former au moyen des racines françaises, et ils onttâché de redresser le plus que possible les mots de la langue populaire afin de leur donner la figure latine : de là, les bizarreries de notre orthographe. Qu'importe, dira-ton, la manière dont s’est formée notre langue littéraire, pourvu qu’elle soit apte à rendre nos idées et nos sentiments. Mais le linguiste ne raisonne pas ainsi : le cœur lui saigne quand il voit les mots de sa pauvre langue arrangés à la manière de la peinture dont parle Horace dans son £pitre aux Pisons. Il en résulte que la langue francaise ne peut être étudiée qu'au point de vue grammatical et logique et a perdu presque toute
’ PRÉFACE. XIX empreinte des idées du peuple qui la parlait avant sa métamorphose. Avec une langue qui, comme la langue russe, a Conservé à chaque mot son certificat d’origine, on peut remonter, en décomposant les mots dans leurs racines, aux idées, aux croyances des anciens âges. Les mots francais actuels vous renvoient à des mots latins, d’où suit la nécessité d'étudier la langue latine pour comprendre le francais. Et la langue latine a été tellement travaillée avant d’arriver à être ce que nous connaissons, qu’elle ne livre pas facilement le secret de ses origines.
La langue française doit à peu près tout ce qu’elle est actuellement à la culture. La langue russe ne lui doit rien ou presque rien : elle se présente parée seulement de ses grâces naturelles.
Laissant de côté la question de savoir à laquelle des deux langues donner la préférence en général, vu que toute question de ce genre nous paraît insoluble, nous pensons que le linguiste portera toujours sa prédilection sur les langues dont le développement a été le plus exempt d'influences perturbatrices. C'est le crand attrait que présente l'étude de la langue russe.
Ce n’est pas que les savants ne se soient aussi exercés sur celle-ci. Au siècle dernier, ils ont fait tous leurs efforts pour la gâter, sous prétexte de l’ennoblir. Heureusement que le temps leur a manqué : dès le commencement de ce siècle, avec Karamzine, Krylof et Pouchkine, la litiérature revenait à la langue populaire