CHAPITRE IX
COMMENT LA COMMUNE S'EST CONSERVES ET CE QU'ELLE DOIT PRODOIRE DANS L'AVENIR
R6formes radicales au commencement du present regne. — Protestation contre Ie principe du Laissez-faire . — Frayeur que cause le proletariat. — Comparaison des methodes legislatives anglaise et russe. — Grandes esperances concues. — Consequences mauvaisesdu systeme communal. — La Commune de l'avenir. — Proletariat des villes. — Le present etat de choses est seulement temporaire.
Le lectern- sait probablcment que, il y a de cola quclques annees, la Russie fut soumise a unc scrie de reformes radicales, comprenant Emancipation des serfs et la creation d'un nouveau systeme de self-gouvcrncmcnt local, et il peut naturellcment s'etonner qu'une institution primitive et curieuse, telle que la Commune, ait reussi a resister a la tempete burcaucratiquc. Je vais donner ici l'cxplication de cct etrange pbenomi'ne, d'abord parce que le sujet est en lui-meme interessant, et ensuitc parce que j'cspere jeter, cc faisant, quclquc lumiere sur la condition intellcctuelle speciale des classes instruites en Russie au temps oil nous vivons.
Quand il devint evident, en 1857, que les serfs allaient etre emancipes, beaucoup de gens afflrmercnt que la Commune rurale allait etre abolie, ou au moins modi flee d'unc facon radicale. En ce temps-la, beaucoup de Russes etaient d'entbousiastes admiratcurs des institu-
tions anglaises, qu'ils n'avaient point etudiees, ct croyaicnt, d'accord avec l'ecole orthodoxe d'economie politique, que l'Angleterre avait acquis sa superiorite commerciale et industrielle en adoptant le principc de liberte individuelle et de concurrence illimitee, ou, commc les ccrivains francais le nomment : le laissezfaire, laissez-passer. Ce principe est evidemment' incompatible avec la Commune rurale, qui contraint les paysans a posseder de la tcrrc, empeche un villageois ambitieux d'acquerir cellc de ses voisins moins entreprenants, et apporte des restrictions considerables a la liberte d'action de ses membres individucls. On affirma done que la Commune villageoisc, etant inconciliable avec l'esprit du progres modcrne, ne trouverait point sa place dans le nouveau regime de liberte sur le point d'etre inaugure. Ces idees n'eurent pas plutot ete emiscs dans la presse qu'elles soulevercnt de couragcuses protestations. La foulc des « protestants » se divisa en deux groupes bien definis. D'un cote, il y eut les soi-disant Slavophiles : petite bande de Moscovites patriotes tresinstruits, tres-fortement disposes a admirer tout ce qui etait speciflquement russe, et qui refusaient habitucllement de s'incliner devant la sagessedc l'Europc occidentale. Ces messieurs, dans un organc special qu'ils avaicnt fonde recemment, signalerent a leurs compatriotes que la Commune etait une institution venerable, particuliere a la Russie, qui avait adouci dans le passe l'influence destructive du servagc, et produirait ccrtainement dans l'avcnir d'inestimables avantages pour les paysans eman-
cipes.
L'autre groupe etait anime d'un esprit tres-different. II n'avait aucune sympathie pour les particularity nationales, et aucune veneration pour les antiquailles moisics Que la Commune fut speciflquement russe, slave, ou un reste des temps primi tit's, cela ne pouvait nullement etre aux ycux des membres de ce groupe une recom-
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mandation en sa faveur. Cosmopolites dans leurs tendances, et resolument affranchis de tonte sentimentalite archeologique, ils consideraient l'institution au point de vue purement utilitaire. Ils s'accordaient neanmoins avec les Slavophiles pour croire que sa conservation aurait une influence avantageuse sur le bien-etre materiel et moral des paysans.
II me parait necessaire, pour la clarte du recit, de designer ce dernier groupe par un nom precis, mais j'avoue eprouver quelque difficulty a faire un choix. Je ne veux point appeler ces messieurs : « socialistes », parce que beaucoup de gens attachent a ce mot, habitucllement et involontairement, une idee mauvaise, et croient que tous ceux a qui ce termc est applique doivent etre cousins germains des pdtroleuses. Pour eviter les malentendus de cette espece, il vaut mieux les designer simplement par le nom du journal qui publiait et developpait avec le plus de talent leurs vues, et les appeler : « les adherents du Contemporain ».
Les Slavophiles et les adherents du Contemporain, Lien que differant grandement d'opinion sous heaucoup de rapports, avaient le meme objet immediat en vue, et, en consequence, agirent ensemble. Ils affirmerent et soutinrent, avec une conviction profonde, que le systeme communal de possession des terres avait de tres-grands avan tages, et occasionnait Men moins d'inconvenients que les gens, en general, ne le supposaient, Mais ils ne s'en tinrent pas a Tenonce de ces avantages immediats et pratiques, qui auraient pour le public anglais un tres-mince interet. L'importance de la Commune rurale, expliquerent-ils, ne gisait point dans le present, mais dans l'avenir. En la possedant, la Russie possedait un remede preventif sur contre le plus grand des maux de l'organisation sociale en Europe occidentale : le proletariat. Ici, les Slavophiles pouvaient entonner de nouveau leur refrain favori sur la condition sociale corrompuc,
pourrie, de ladite Europe occidentale; et leurs allies temporaries, bien qu'ils n'ajoutassent pas foi a leurs lugubres predictions, n'avaient aucune raison, pour l'instant, de les contredire. Bientot le proletariat devint, pour les classes instruites, une sorte de loup-garou, de cauchemar, et le public lecteur en arriva a la conviction que les institutions communales devaient etre conserves comme un moyen d'exclure le monstre de la Russie.
Gette frayeur de ce qui est designe par le terme vague de proletariat se rencontre encore frequemment en Russie, et j'ai souvent cbercbe a decouvrir ce que Ton entendait precisement par ce mot. Je ne puis, neanmoins, dire que mes efforts ont ete couronnes d'un grand succes. Le monstre parait etre aussi vague, ses contours semblent aussi indecis, que ceux des formes indeterminees, mais imposantes, terribles, que Milton a placees a l'entree des regions infernales. Au premier abord, ce semble etre simplement notre vieil ennemi le Pauperisme; mais, si nous nous en approcbons d'un peu plus pres, nous trouvons qu'il prend des dimensions colossales, jusqu'a comprendre tous les gens qui ne possedent point de propriete fonciere inalienable. En resume, il se trouve etre, si on essaye de l'etudier, aussi vague et indefmissablc qu'un vrai caucbemar doit l'etre; et ce cote vague n'a probablement pas contribue pour un peu a son succes.
L'influence que l'idee et la crainte du proletariat excrcerent sur Tesprit public et la legislation russes au temps de l'emancipation est un fait tres-notable et bien digne d'attention, parce qu'il aide a expliquer un point par lequel les Russes different des Anglais.
Les Anglais sont, regie generale, trop occupes des affaires nombreuses et diverses du present pour regarder beaucoup du cote de l'avenir eloigne. Nouspretendons, cependant, regarder avec horreur la maxime : « Apres nous le deluge! », et nous accablerions probablement de notre vertueuse indignation quiconquo
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oserait effrontement en professer le principe. Et pourtant nous agissons souvcnt comme si nous etions reellement partisans de cette lache et egoiste devise. Quand nous sommes appeles a reflechir et a tenir compte des interets des generations futures, nous declarons que « a chaque jour suffit sa peine », et nous stigmatisons comme reveurs et visionnaires tous ceux qui cherchent a eloigner notre attention du present immediat. Un hardi prophete qui nous predit, comme s'il en etait sur, l'epuisement prochain de nos mines de houille, ou nous decrit graphiquement un desastre national ecrasant qui peut bientot nous atteindrc, excitera pendant quelque temps l'attention publique ; mais quand nous apprenons que le malheur ne doit point arriver de nos jours, nous faisons remarqucr placidemcnt que lcs generations futures auront a prendre soin d'elles-memes, et qu'on ne peut raisonnablement s'attendre a nous voir nous charger de leurs fardeaux. Quand nous sommes obliges de legiferer, nous procedons d'une facon prudente et par essais, nous nous contentons des expedients simples et de menage qu'un bon sens vulgaire et rcxperience pcuvent suggerer, sans prendre la peine de nous enquerir si le remede adopte se trouve d'accord avec les theories scientifiques. En resume, il y a une certaine verite dans ces « fameuses peintures prophetiqucs » dont parle Stillingfieet, « qui representcnt 1'Angleterre sous la forme d'une taupe, creature aveugle et affairee, fouillant sans relache le sol ».
En Russie nous trouvons l'autre extreme. La, les reformateurs ont ete dresses, entraines, non point dans l'arene de la politique pratique, mais dans l'ecole speculative. Aussitot done qu'ils commencent a examiner un sujet, si simple qu'il puisse etre, avec le desir de legiferer, cc sujet devient tout de suite pour eux une « question », et prend son essor dans les regions de la science politique et sociale. Tandis que nous sommes rcstes pendant des
siecles tatonnant le long d'un sender inexplore, les Russcs ont, — au moms depuis le commencement de ce siecle, — constamment relcve le plan, la topographie, dresse avec le secours de l'experience etrangere la carte detaillee du pays qu'ils avaicnt sous les yeux, et avance a pas de geant, d'accord avec les theories politiques les plus nouvelles. Des hommes dressis de cette facon ne peuvent se trouver satisfaits d'expedients du jour le jour: remedes de bonne femme qui ne font qu'adoucir et soulager les maux du present. lis veulent « arracher jusqu'aux racines du mal i et legiferer pour les generations futures aussi bien que pour la leur.
Cette tendance fut particulierement energique au commencement du present regne. Les classes instruites etaient profondement convaincues que le systeme de Nicolas avait ete une bevue, et qu'une ere nouvelle et plus brillante allait se lever sur le pays. Toutes cboses devaient etre reformees. L'ensemble de l'ediflce politique et social devait etre reconstruit sur des principes cntierement nouveaux.
Qu'on se figure la situation d'un bomme qui, n'ayant aucunc connaissance pratique de l'art de batir, se trouve appele soudain a construire une vaste maison et a la pourvoir de toutes les convenances les plus nouvelles tendant au bien-etre, au comfort. Que fera-t-il d'abord ? Probablcment il commencera tout de suite a consulter, etudier les autorites les plus recentes en architecture et constructions, et, quand il sera maitre des premiers principes, il descendra graduellement aux details. G'est precisement ce que flrent les Russes quand ils se trouverent appeles a reconstruire leur edifice politique et social. Ils consulterent avidement les ecrits anglais, francais et allemands les plus reccnts sur la science sociale, et e'est la qu'ils flrent la connaissance du proletariat.
Les gens qui lisent des recits de voyage sans jamais quitter leur propre pays, sont tres-enclins a acquerir des
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notions exagerees concornant les tribulations ct lcs dangers de la vie non civilisee. Ce qu'ils lisent paiie de tribus sauvages, d'audacieux brigands, de betes feroces, de serpents venimeux, de fievres mortclles, etc. etc. ; et ils ne peuvent que s'emerveillcr de ce fait : qu'une creature humaine puissc exister pendant buit jours au milieu de tels dangers. Mais s'il leur arrive ensuite de visiter euxmemes le pays decrit, ils s'apercoivent a leur grande surprise, bien que les descriptions puisscnt n'avoir point ete exagerees, que la vie dans ces conditions est beaucoup plus aisee qu'ils ne le supposaient. Or, lcs Russes qui lisaient les ouvrages ou il etait question du proletariat etaient tres-semblablcs aux gens qui rcstent a la maison et devorent les livres de voyages. Ils acquirent des notions exagerees ct apprircnt a rcdouter le monstre bien plus que nous le faisons, nous qui vivons habituellement au milieu de lui. II est, bien cntendu, tres-possible que leur point de vue soit beaucoup plus vrai que le notre, et que nous puissions quel que jour, pareils aux gens qui vivent tranquillement sur le versant d'un volcan, etre brutalemcnt reveilles au scin de notre trompeuse securite. Mais e'est la une question enticrement differente. Je n'essaic pas, quant a present, •dejustifler notre insensibilite, notre ca/Zos?'f<5 d'esprithabituclle par rapport aux dangers sociaux; mais jc chcrche simplement a expliquer pourquoi lcs Russes, qui ont peu ou pas du tout de rapports avec le paupeiismc, peuvent avoir pris, ilabore,, de telles precautions contre lui.
Mais comment la conservation des institutions communales peut-elle mener a cettc « fin que Ton doit devotement desirer », ct jusqu'a quel point lcs precautions prises sont-elles susceptibles de reussir ?
Geux qui ont etudie lcs mystercs de la science social e sont generalement arrives a cette conclusion : que le proletariat a ete cree principaloment par l'cxpropriation des paysans ou petits proprietaires foncicrs, ct que' sa
formation peut etre prevenue, ou au moins retardee, par n'importe quel systeme de legislation qui assurerait la possession de la terre aux paysans, et les empecherait d'etre diracin&s du sol comme une plante que le vent ou le passant en arrachent. Or, jo me risque a afflrmer qu'aucune institution dans le monde ne remplit plusefficacement cette fonction que le systeme communal russe. A l'heure presente, une moitie environ de la terre arablc existant dans tout l'Empire est, grace a ce systeme, reservee aux paysans, aucun empietement des grands proprietaires et des capitalistes n'est possible, et chaque villageois, par le simple fait de sa naissance, acquiert un droit a peu pres inalienable a une part de la terre. Quand j'ai dit que la classe rurale compose a peu pres les cinq sixiemes de la population, et qu'il est extremement difficile, — dans des circonstances ordinaires a peu pres impossible, — a un paysan de rompre les liens qui le rattacbent a la Commune villageoise, le lecteur a du apprecier de suite que, si les theories des pbilosopbes sociaux sont correctes, la formation d'un proletariat en Russie doit etre a peu pres une impossibility Si les. grandes esperances entretcnues a l'heure qu'il est sont destinees a etre confirmees par l'experience, alors il faut admettre que les Russes peuvent a bon droit ressentir, a un haut degre, une joie patriotique, etpretendre a juste titre avoir reussi a resoudre l'un des problemes sociaux les plus importants, les plus difficiles.
Mais y a-t-il aucune chance raisonnable que ces grandes esperances se realisent?
C'est la, sans doute, une question tres-arduo, mais elle n'est pas completement insoluble. Bien qu'il soit toujours hasardeux de faire des predictions, cependant le present contient souvent des faits qui fournissent au moins des indications suggerant ce que pourra etre l'avenir. Si le projet etait reste dans le cerveau d'un philosophe isole, ou dans l'Evangile de quclque ecole philosophique, les
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gens « raisonnablcs » pourraient 1'appeler dedaigneusement « l'invcntion ingenieuse d'un revcur utopistc » ; mais nous ne pouvons traiter avec co sans-facon uno idee qui a deja pris forme legislative. Si sceptiqucs que nous puissions etre par rapport aux panacees de toutc sorte, nous devons certainement etudicr avec attention cctte gigantcsque experience dc science sociale, du succes de laquelle depend, dans une grandc mcsurc, le bien-etre materiel et moral de quarante millions d'etrcs humains !
Si la Russie se contcntait de rester une contree purcment agricole, la Commune rurale pourrait, je crois, prevenir la formation d'un proletariat dans l'avcnir, comme il l'a deja empechee pendant des siecles dans le passe. Les redistributions periodiques de la terre communale assureraient a chaque bomme une portion du sol, et si la population devenait trop dense, les maux resultant de l'extreme subdivision de la terre pourraient etre evites par un systeme regulier d'emigration vers les provinces lointaines,maigrement peuplees. II me semble, neanmoins, qu'une partie de la legislation recente, elaboree en vue de conserver la Commune, a, en realite. porte serieusement atteinte au principe fondamental de l'institution. Par la loi de 1861, la Commune est mise a memo de racbetcr les diis et de devenir proprietaire absolue du sol. Ceci s'effectue par une serie de payemcnts annuels s'etcndant a presque la moitie d'un siecle , et cbaquc famille y contribue en raison de la somme de terre dont elle jouit. Or la question est : Ces paysans, qui auront paye pour une certainc quantite definie de terre, se soumettront-ils volontiers a une redistribution par laquelle ils en recevront moins ? Jc crois que non. Le racbat des diis — ou en d'autres termes l'achat de la terre, — a deja considerablement modifie les idees des paysans concernant la propriete communale, et Ton peut remarquer que dans les villages qui Tout entrepris, les redis-
tributions sont devenues rares ou ont entierement disparu. Ce fait important semblo etre jusqu'ici reste entierement inapercu.
Beaucoup de gens croient que le danger principal auquel la Commune est exposee git dans une direction toute differente. Les paysans, dit-on, arriveront bientot a s'apercevoir que les consequences mauvaises immediates du systeme communal font plus que contrebalancer ses avantages en perspective. La premiere condition de tout progres agricole est un mode quelconque de possession de la terre grace auquel le cultivateur peut etre sur qu'il ne sera pas sommairement expulse et jouira paisiblement du fruit des ameliorations, de quelque sorte qu'elles soient, qu'il pcut faire ; la seconde est qu'il soit libre de cultiver comme bon lui semble sans etre cntrave par aucunes restrictions, excepte celles qui sont necessaires a prevenir l'epuisement deraisonnable, non motive, du sol. Aucune de ces conditions n'est remplie par le systeme communal. Une redistribution de la terre peut etre faite a n'importe quelle epoque par decret de la Commune, et chaque paysan est oblige d'adopter un systeme de culture en rapport avec les arrangements communaux.
En outre, le paysan ne recoit pas une vaste piece de terre, mais un certain nombre de bandes dans des champs differents. Or, d'apres nos notions d'agriculture, ceci doit etre un tres-mauvais systeme de possession du sol. Nous pouvons imaginer l'epouvante d'un cultivateur anglais s'aperccvant qu'il a, par inadvertance, pris une ferme composee de petits lopins de terre situes a des distances considerables l'un de l'autre et des batiments d'exploitation ; qu'il peut etre sommairement expulse par la volonte capricieuse du proprietaire; qu'il doit se conformer a une certaine rotation de recoltes et ne jamais commencer de faucher son foin ou de labourer le champ en friche sans, d'abord, en recevoir la permission de tous
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ses voisins ! Mais il ne s'ensuit pas necessairemcnt que le systeme soit radicalement mauvais dans une contree ou les conditions socialcs ct economiqucs different entierement de celles que nous connaissons par la pratique.
Jusqu'a quel point le systeme communal prescnte-t-il des obstacles aux progres agricoles ? Ainsi se pose, en Russie, Tune des questions les plus ardcmment controversies du temps present. Je m'abstiens d'entrer dans la discussion, parce qu'il me faudrait y introduirc une grande quantite de details techniques qui lasseraient bientot la patience de la majorite des lectcurs. II suffit de constater brievement que les obstacles existent, maisqu'ils ne sont point aussi grands qu'on le suppose communement. On peut dire que la Commune empeche le paysan d'adopter un systeme do culture perfectionne ; mais, alors, on peut ajouter que l'absence d'Universites dans les grandcs prairies americaines empdche les Pcaux-Rouges de se distinguer dans le domaine de la philologie classique. La verite est que les paysans n'en sont point encore arrives a songer a quoi que ce soit approchant de la culture avancee ou perfectionnec, et ceux d'entrc eux qui possedent de la terre leur appartenant en proprc, au-dela des limites de celle commune, n'introduiscnt jamais la aucunc amelioration. Les adherents de l'institution declarcnt que tous les obstacles qui existent reellement pourraient etre aisement eloignes par un peu de legislation simple, et que toutes les objections possibles au systeme pourraient etre prcvenucs en transformant la Commune en une association agricole dans laquelle tous travailleraient en commun, ct dont les produits — non point la terre — scraient divises. Quelques pcrsonnes douees de prescience s'aventurent a predire que cette transformation se produira certainement, et decrivent, en la poignant de couleurs eclatantes, la Commune de l'avenir. Voici un specimen de ces descriptions prophetiques : « Les paysans sont devenus maitres
en la science agricole, et si eclaires, quils sont toujoursprets a entreprendre en commun les ameliorations neccssaires. lis n'epuisent plus desormais le sol en traflquant du grain, mais vendent seulement certains produits speciaux ne contenant pas dc substances miuerales. Dans ce but, les Communes posse-dent des distilleries, des amidonncries, etc., etc., et, par la, le sol conserve sa fertility primitive. La rarete des subsistances produite par l'accroissement naturel de la population est contrariee par les methodes perfectionnees de culture. Si les Chinois, qui ne savent rien des decouvertcs nouvellcs, ont reussi, par des methodes purement empiriques, a perfectionner l'agriculture a un tel point qu'une famille entiere peut se suffire sur quelques metres carres de terrain, que ne pourront pas faire les Europeans a l'aide de la chimie, de la physiologie vegetale et des autres sciences naturelles? »
Cette derniere pbrase, qui doit etre familiere a tous ceux qui ont lu les ecrits de l'ecole communiste, nous rcmet en memoire que nous nous sommes, par inadvertance, egares dans un avenir tres-eloigne. Revenons au present. Meme s'il etait admis que la Commune put effectivement prevenir la formation du proletariat agricole, la question ne serait par la qu'a moitie resolue. La Russie aspire a devenir un grand pays industriel et commercial, et en consequence sa population urbaine s'accroit rapidement. Nous avons done encore a considerer comment la Commune influe sur le proletariat des villes. D'apres les statistiques pour la Russie proprement dite, les habitants des cites constituent moins de huit pour cent de la population totale, tandis que les gens qui y logent habituellement montent a dix pour cent; en d'autres termes, a peu pres un million deux cent cinquante mille paysans vivent habituellement dans les villes. Ainsi parlent les tableaux statistiques officiels, mais le chiffre constate est sans doute tres-inferieur au veri-
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table. Bcaucoup d'autrcs paysans, Men gu'inscrits dans les Communes rurales, passent ordinairement dans les cites une grande partie de l'annee.
Ces paysans qui vivent d'habitude dans les villes forment une classe speciale dont nous no pouvons guerc nous faire idee en Angleterre. Dans l'Europe oceidentale, les grands centres industrials ont deracine du sol et groupe dans les villes une grande partie de la population rurale. Ccux qui cederent a cette influence attractive rompirent tous les liens les rattachant a leur village natal, devinrent impropres au travail des champs, ct se transformerent rapidement en artisans ouen ouvriers de fabrique. En Russic, cette transformation ne doit pas aisement sc produire. Le paysan peut travailler pendant la plus grande partie de son existence dans les villes, mais il ne rompt pas par la les liens qui le rattachcnt a son village natal. II reste, qu'il le desire ou non, mcmbre de la Commune, possedant une part de la terrc, et responsable d'une part des charges communales. Pendant sa residence en ville, sa femme ct sa famille rcstent a la maison, ou il retourne lui-meme tot ou tard. De cette facon une classe d'hybrides demi-paysans, demi-artisans, a pris naissance, ct la formation d'un proletariat dans les villes a ete grandement retardee.
L'exis"tence de cette classe hybride est habituellement citee comme un resultat avantageux des institutions communales. Les artisans et ouvriers de fabrique, diton, ont toujours ainsi un home oirils peuvent sc retirer quand le travail vient a manquer ou que l'age arrive, et leurs enfants sont eleves a la campagne, au lieu de l'etre parmi les influences debilitantes de cites surpeuplees. Chaque simple ouvrier possede, en resume, grace a cet ingenieux systeme, un petit capital et une habitation de campagne.
Dans l'etat actuel et transitoirc de la societe russe, cet arrangement special est a la fois naturel et convena-
ble, mais a cote de ses avantages il y a maints defauts serieux. La separation anti-naturelle de l'artisan de sa femme et de sa famille conduit a des resultats tres-peu desirables qui ne peuvent etre decrits ici, mais qui sont bien connus de toutes lcs personnes familieres avec les details de la vie du paysan des provinces du Nord. Et quoi que ses avantages et ses defauts puissent etre, on ne pourra conserver cela d'une maniere permanentc. En ce moment, l'industrie nationale est encore dans l'enfance. Protegees par les tarifs contre la concurrence etrangere, et trop peu nombreuses encore pour qu'une competition s'etablisse entre elles, les manufactures existantes peuvent donner a leurs proprietaries un gros revenu sans effort et sans zele. Les manufacturiers peuvent done s'accorder quelques petites libertes qui seraient tout a fait inadmissibles si le prix des objets manufactures etait abaisse par une concurrence acharnee. Demandez a un manufacturier du Lancasbire s'il pourrait permettre a une grande par tie de ses ouvriers d'aller annuellement dans le comte de Cornouailles ou de Caithness faucber une prairie ou moissonner quelques acres de ble? Et si la Russie est appelee a faire de grands progres industriels, les usiniers d'lvanovo et Shui seront quelque jour aussi presses, accables de besogne, que le sont aujourd'bui ceux de Bradford ou de Manchester. Deja quelques-uns des grands manufacturiers russes donnent des gages plus eleves a ceux des ouvriers qui consentent a ne pas quitter l'usine dans le courant de l'annee, et le cri s'eleve deja que les petits fabricants, qui, il y a quelques annees, realisaient des benefices respectables , se trouvent mines par les grandes usines qui peuvent produire les marcbandises a un prix inferieur. Le mouvement a done commence et ne pourra etre arrete par aucune theorie abstraite. Bientot un changement semblable se produira parmi les artisans. La tendance invariable de l'industrie moderne, le secret de ses pro-
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gres, est la division du travail, qui s'accroit sans cesse, et comment ce principe pourrait-il etre applique si les artisans insistent pour rester agriculteurs !
La theorie que les ouvriers de fabriquc et les artisans resteront longtemps cultivateurs et conservcront leur caracterc demi-pays'an , est done en disaccord avec le sens commun et 1' experience; mais ne peuvent-ils pas au moins rester membres dc la Commune ruralc et jouir ainsi, tout comme leurs riches employeurs, des avantages d'une habitation a la campagne? Gette idee possede un charme qui seduit ceux qui se contentcnt de conceptions vagues, mais elle nc supportc pas un examen serieux. Qu'il soit tres-desirablc pour chaquc ouvrier d'avoir une maison lui appartenant, cela n'est point contestable; mais cctte maison peut difflcilement etre appelee un home, un chez soi, quand elle est situee a des centaines de kilometres de l'endroit oil l'ouvrier est oblige de vivre. Dans ce cas, il a toutes les charges de la vie de famille sans en avoir les avantages. Les interets agricoles aussi sont "en opposition avec cet arrangement. On ne peut s'attendre a ce que l'agriculture fasse des progres, soit mume passablement productive, si elle est laissee dans une grandc mesure aux femmes et aux enfants. Pour Men des raisons, il n'est pas desirable que le chainon qui unit l'ouvrier de fabrique ou Partisan au village soit rompu tout de suite. Dans levoisinage des grandes usines, il n'existc aucune installation convenable pour les families des ouvriers, et l'agriculture, comme on la pratique a present, peut etre conduite avec succes bien que le chef du menage se trouve etre absent. Mais le systemc doit etre rcgarde comme simplement temporaire, et l'eparpillcmcnt des grandes families, — phenomene que j'ai deja signale, — rend son application de plus en plus difficile.
Bien qu'on puisse en toute conflancc affirmer que la Commune subira t6t ou tard dc profondes modifications,
il n'est point aise de predire quelle forme elle prendra a la fin. Peut-etre tous ses caracteres particuliers disparaitront-ils, et elle deviendra simplement une forme de self-government local; mais, d'un autre c6te, peut-etre se modifiera-t-elle dans le sens des besoins nouveaux, sans abolir le caractere fondamental qu'elle possede aujourd'hui, et reussira a realiser en partie les grandes esperances que fondent sur elle ses admirateurs. La facilite avec laquelle elle s'est jusqu'ici adaptee aux circonstances, la vitalite vigoureuse qu'elle deploie en toutes clioses, tendent a justifier ces esperances; mais il est encore trop tot pour parler avec assurance. Le temps seul peut resoudre le probleme.