‹ La RussieChapitre 11 sur 45 · VILLAGES FINNOIS ET TARTARES · texte numérisé non relu

VILLAGES FINNOIS ET TARTARES

Une tribu flnnoise. — Villages flnnois. — Degree differents de russification. — Femmes finnoises. — Religions flnnoises. — M6thode pour « contenir » les spectres. — Curieux melange de christianisme et de paganisme. — Conversion des Finnois. — Un village tartare. — Idee qu'un paysan russe se fait du mahom^tisme. — Id6e qu'un mahom6tan se fait du christianisme. — Propagande. — Le colon russe. — Migrations de peuples aux temps pr6historiques.

Gausant un jour avec un proprietaire foncior habitant pres d'lvanofka, jc decouvris accidcntellemcnt qu'il y avait dans les environs certains villages dont les habitants ne pouvaient ni parler ni comprendre la languc russe et faisaient habituellement usage d'un idiome qui leur etait special.

Avec une hate illogique digne d'un ethnologue de profession, j'afflrmai aussitot que ces gens-la devaient etre le reste de quelque race aborigene. — Des aborigines, — m'ecriai-jc, ne pouvant me rappeler l'equivalcnt russe de cemot, etsachantque monami compronaitle francais; — sans doute le reste de quelque ancienne race qui autrefois occupait la contree et maintenant disparait rapidement. Avez-vous quelque « societe de protection des aborigencs » en cctte partie du monde?

Mon ami cut evidemment un grande difflculte a se figurcr cc que pouvait etre une societe de protection des

aborigenes, et s'aventura a m'assurer qu'il n'existait rien de semblable en Russie. Comme je lui dis qu'une telle societe pouvait rendre des services precieux en protegeant la race la plus faible contre la plus forte et en reunissant d'importants materiaux pour la science nouvelle : « l'embryologie sociale, » il parut completement mystifle.

Quant a la nouvelle science, il n'en avait jamais entendu parlor, et quant a la protection, il pensait que les habitants des villages en question etaient parfaitement capables de se proteger eux-memes. • Je pourrais inventor, — ajouta-t-il avec un malicieux sourire, — une societe pour la protection de tous les paysans; mais je ne suis pas bien sur que les autorites me le permettraient. »

Ma curiosite ethnologique etait completement cxcitee, et je m'efforcai d'eveiller un sentiment semblable chez mon hote en lui suggerant que nous avions la sous la main un champ a explorer promettant beaucoup de decouvertes qui pourraient immortaliser les fortunes explorateurs ; mais mes efforts furent vains. Mon ami etait un homme replet, indolent, d'un temperament flegmatique, qui songeait plus a son bien-etre present qu'a l'immortalite dans le sens terrestre du mot. A ma proposition de partir tout de suite pour une campagne d'exploration, il repondit avec calme que la distance etait considerable, que les routes etaient boueuses, et qu'il n'y avait la rien a etudier. II etait deja l'heure de prendre notre zakuska, c'est-a-dire un verre de vodka avec du caviar, du hareng sale cru, des champignons conflts ou quelques mets semblables en guise d'aperitif avant diner. Pourquoi sacrifierions-nous un repas confortable et la sieste qui doit le suivre a une telle expedition? Les villages dont il s'agit ressemblent aux autres villages, et leurs habitants vivent sous tous leurs rapports de la meme maniere que leurs voisins russes. S'ils ont quelques particularites secretes, ils ne les divulgueront certainement pas a un etranger, car ils sont notoirement

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silencieux, sombrcs, moroses ct peu communicatifs. Tout ce que Ton sait les conccrnant, ajouta mon ami, pouvait se resumcr en quelques mots. lis appartenaient a une tribu finnoise du nom de Corelli, et avaient ete transports a l'endroit qu'ils habitaient a une epoque relativement recente. En reponse a mes questions comment, quand et par qui ils avaient ete transported la, mon interlocuteur repondit que c'avait ete l'ceuvre d'lvan le Terrible.

Bien que je no connusse que fort peu, a cette epoque, l'bistoire russc, j'avais de fortes raisons de soupconner que la dernierc assertion etait inventee sous l'epcron du moment afin de satisfaire ma curiosite importune et, en consequence, je resolus de ne point l'accepter sans verification. Le resultat me montra combien le voyageur doit etrc circonspect dans racccptation du temoignage des indigenes 8 intelligents et bien informes». En poussant plus loin mes investigations, je decouvris non-seulement que l'bistoire a propos d'lvan le Terrible etait une pure invention, — soit de mon ami ou de 1'imagination populaire, qui se scrt toujours de noms beroiques comme de pateres oil pendre les traditions , — mais aussi que ma premiere tbeorie etait correcte. Ces paysans finnois se trouverent etre un rcste des aborigenes, ou au moins des plus anciens habitants connus du district. Les paysans russcs qui composent maintenant la grande masse de la population sont les intrus.

J'avais depuis longtemps pris un profond interet a ce que les Allcmands instruits appellent la Vcelherwandcrung, e'est-a-dire l'emigration des peuples pendant la dissolution graduellc de l'empire romain, et il m'etait souvent arrive de constatcr que les autorites les moins contestees, qui ont depense une somme enorme de science sur cc sujet, n'ont que rarement ou jamais pris la peine do porter leurs investigations sur la marchc de la migration.

i. li

La Riissie.

Ce n'est point assez dc savoir qu'une race ou une tribu etendit son domaine ou ,changea sa position geographique. Nous devons en mSme temps nous enquerir si elle expulsa, extermina ou absorba les premiers habitants, et comment l'expulsion, l'extermination ou l'absorption furent effectuees. Or, des trois precedes, l'absorption fut, de toute probabilite, le plus frequent, et il me sembla que, dans la Russie du Nord, il pouvait etre plus aisement etudie. II y a mille ans, toute la Russie du Nord etait peuplee de tribus finnoises, et aujourd'hui la plus grande partie est occupee par des paysans qui parlent la langue de Moscou, pratiquent la foi orthodoxe, nc presentent dans leur physionomic aucune particularity frappante, et semblent a l'observateur supcrficiel des Russes de race pure. Et nous n'avons aucune raison de supposer que les premiers habitants furent expulses ou extermines, ou qu'ils se fondircnt au contact de la civilisation et des vices d'une race superieure. L'histoirc n'enregistrc aucune migration en masse comme cellc des Kalmouks , et aucune guerre d'extormination ; et les statistiques prouvent que, parmi les restcs de ces races primitives, la population s'accroit aussi rapidement que parmi les paysans russes (1). De ces faits jo conclus que les aborigenes finnois avaient etc simplcment absorbes par les intrus slaves.

Gettc conclusion a, depuis lors, etc amplement confirmee par l'observation. Pendant mes peregrinations dans ces provinces, j'ai trouve des villages a tous les degres de russification. Dans l'un, tout semblait completement finnois, les habitants avaient la peau rouge olive, les pommettes tres-saillantes, les yeux ol.)liques

1. Cette dernifere assertion est produite sous l'autorite de Popoff (Zyryanie i zyryanski krai Moscou, 1874) et de Ttcheremshanski (Opisanie Orenburgskoi Gubernii, Ufa, 1859).

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ct un costume particulior ; aucunc femme n'entendait le russe, tres-peu d'hommes pouvaient le comprendro, ct tout Russe qui visitait le lieu etait regarde comme un etrangcr. Dans un second, il y avait deja quelques habitants russes ; les autrcs avaient perdu quelque chose de leur type finnois, bcaucoup des hommes avaient quitte le vieux costume et parlaicnt russe couramment, ct un visiteur russe n'etait plus desormais evite. Dans un troisieme, le type finnois s'etait aflaibli encore davantage. Tous les hommes parlaient russe et presque toutcs les femmes le comprenaient ; l'ancien costume masculin avait cntierement disparu, l'ancien costume feminin le suivait de pros ; ct des alliances avee la population russe n'etaient point rares. Dans un quatrieme, les alliances avaient fait a pcu pres completcmcnt leur ceuvrc, ct l'ancien element finnois pouvait ctre decouvert seulement dans ccrtaines particularity de physionomie ct d'acccnt.

La marchc de la russiflcation peut cgalcmcnt s'obscrver dans la maniere de construire les maisons ct dans les methodes de culture, qui montrent clairement que les races finnoises n'ont point acquis des Slaves la civilisation rudimentaire. D'oii leur cst-cllc done venue ? L'ont-ils acquise de quelque autre race ou hien cst-elle indigene ? Ce sont la des questions sur lesqucllcs je ne m'aventure memo point a hasarder actuellcment une conjecture ; je ne desesperc pas neanmoins de pouvoir, par des voyages et investigations ulterieurs, jcter quelque lumiere sur ce sujet.

Un poete positivisto — ou, s'il y a une contradiction dans ces tcrmes, disons : un positiviste qui ecrit des vers, — composa un jour un appel au beau sexe commencant, si ma memoire ne m'abuse, par ces mots :

« Pourquoi, 6 femmes, restez-vous en arriere? »

La question pourrait avoir ete adrossee aux femmes

de ccs villages finnois; pareilles a lcurs sceurs de France, ellcs sont beaucoup pi as consorvatriccs que les hommes ct opposent a l'influencc russc unc resistance beaucoup plus obstinee. D'autre part, semblables aux femmes en general, quand ellcs commencent a changer, elleslefont plus rapidement.

On voit cela surtout dans la question dc costume, qui a plus d'importanco que de savants ethnologues n'ont l'habitudc de lc supposer. Les hommes adoptent le costume russe graduellement, les femmes tout de suite. Aussitot qu'une seulc femme sc procure un costume russe aux couleurs voyantes, toutcs les autres, dans le village, en sont envieuses et se sen tent impatientes de s'en procurer un semblable. Je me rappelle avoir une fois visite un village oil ce degre critique avait ete atteint, et un incident tres-caracteristiquc se produisit. Dans les villages que j'avais traverses precedemment , j'avais en vain essaye d'acheter un costume feminin, et j'en fis la dc nouveau la tentative. Gettc fois le resultat fut tres-differcnt. Quelqucs minutes apres que j'eus exprime mon desir, la maison dans laquelle j'etais assis fut assiogee par une grande foule dc femmes tenant a la main des articles de costume feminin. Afin de faire un choix, je me melai a cette foulc ; mais le desir de trouvcr un achcteur etait si general, si ardent que je fus littcralcment houspille. Les femmes criant : « Kupi! hupi ! » (achetez ! achctez !) et luttant entre elles pour s'approchcr de moi, etaient aussi importunes qu'une bande de mendiants italiens; il mo fallut a la fin me refugicr dans la maison pour empechcr que mon propre vetement ne fut mis en lambeaux. Mais, meme la, je ne fus pas en siirete, car les femmes sc precipiterent sur mes talons, ct une somme considerable de violence bienveillante dut etre employee pour cxpulser les intruses.

II est specialcment interessant d'obscrvcr cette trans-

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formation do nationality dans la sphere des conceptions religieuses. Les Finnois rcsterent parens longtemps apres que les Russcs furent devenus Chretiens; mais, a l'epoque actuelle toute la population, depuis les limites orientalcs de la Finlande qui s'avancent vers le nord, — d'un point voisin dc Saint-Petersbourg a l'ocean polaire, — jusqu'aux monts Ourals, est offlciellement decritc comme appartenant a l'Eglise grecque orthodoxe. La manierc dont ce changement do religion s'effectua est Men digne d'attcntion.

L'ancienne religion des tribus fmnoises, si nous en pouvons juger par les fragments qui restent encore, avail, comme les gens eux-memes, un caractcro completement pratique ct prosaique. Leur theologic ne consistait pas en dogmes abstraits, mais seulement en simples prescriptions ayant pour but d'assurer le bien-etre materiel. Meme a l'hcure qu'il est, dans les districts incompletement russifies, les prieres sont dc simples requetes, sans le moindre orncment, pour 1'obtention d'unc bonne mois- ■son, de beaucoup de Detail, etc., etsont exprimecs sur un ton de familiarite enfantinc qui sonne d'une facon etrange A nos oreilles. Ceux qui les adrcssent n'essaient nullement de voilcr leurs desirs sous une solennite mystique, mais demandent d'une facon simple et franche que Dicu fasse murir l'orgo ct vuler avee succes la vache, qu'il empeche leurs chevaux d'etre voles ct qu'il les aide a gagner de l'argent pour payer leurs taxes. Leurs ceremonies religieuses n'ont, autant que j'ai pu m'en rendrc compte, aucunc signification secrete ou mystique, ct sont le plus souvent des rites magiques pour detourner l'influence des malins esprits, ou pour s'affranchir des visiles importunes de leurs parents morts. Dans ce but, beaucoup de Finnois, meme parmi ceux qui sont offlciellement Chretiens, se rendent a certaincs saisons dans les cimetieres, et placent une abondante provision d'aliments prepares sur les tombes

de leurs parents morts recemment, les requerant d'accepter ce rcpas et de ne pas retourner a leur ancien domicile, ou leur presence n'est plus desormais souhaitee. Bicn que ce soicnt plutot les chiens du village que les esprits aflames qui se rcpaissent, dans les tenebres, do ces aliments, on est persuade que cette coutume a une puissante influence pour empecher les morts de vagabonder la nuit ct d'effrayer les vivants. S'il est vrai, commc je suis enclin a le croire, que les pierrcs tumulaircs furent originairement employees pour rctenir les morts dans leurs tombeaux, les empecbor d'en sortir, alors il faut admettre que dans leur facon de contenir (to lay) les spectres, les Finnois se sont montres beaucoup plus humains que les autrcs races. On peut cependant insinuer que dans le home originairc des Finnois, lc berceau de la race, comme discnt les ethnologues francais, on ne pouvait peut-etrc pas se procurer aisement des pierrcs, et que la coutume do nourrir les morts fut adoptee comme un pis-aller. Le soin de decider la question doit etre laisse a ceux qui savent avec certitude ou se trouvait le veritable berceau de la race finnoise.

Les paysans russes, bien que nominalement Chretiens, n'ont jamais grandement diflere des Finnois paiens sous le rapport des conceptions religieuscs. Eux aussi n'ont que peu ou point do tbeologie commc nous entendons le terme, et placent une confiance implicite dans des rites et ceremonies. J'ai deja parle de cela dans un precedent cbapitrc.

Le contact amical de ces deux races a logiquement conduit a un curieux melange des deux religions. Les Russes ont adopte beaucoup de coutumes des Finnois, et ceux-ci en ont adopte encore davantage des Russes. Quand Yumala et les autres deites flnnoises n'agissent point commc on le leur demande , leurs adoratcurs s'adrcsscnt tout naturcllement, pour protection et assistance, a la Madone et au « Dieu russc >. Si leurs propres

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rites magiques traditionnels no suffiscnt point a eloigner les influences mauvaises, ils essaycnt de bonne foi l'eflet du signe de la croix, qu ils voicnt employer par les Russcs dans les moments de danger. Tout cela peut nous scmbler etrange a nous auxquels on a enseigne, depuis nos plus jeunos annees, quo la religion est quclquc chose d'absolument different des sorts, char ines et incantations, et que parmi cellos existant dans lo mondo, unc seule est vraio, tandis que toutcs les autres sont fausscs. Mais nous devons nous rappelcr que les Finnois ont. rccu une education tres-differcntc. Ils ne distinguent pas la religion des rites magiques, ct on ne lour a jamais enseigne que les autres religions sont moins « vraies » que la leur. Pour cux la mcilleuro est colic qui contient les charmes les plus puissants; mais ils no voient aucune raison pourquoi des religions moins efficaces n'y scraicnt pas melees. Lours deites ne sont point des dieux jaloux, ellcs n'insistent pas pour posseder un monopolc de devotion; ct, dans aucun cas, elles ne pcuvent fairc beaucoup do mal a ccux qui so sont places sous la protection d'une divinite plus puissantc.

Cet eclcctismc chez cos csprits simples produit souvent un singulier melange de christiamsme ct de paga" nismc. Ainsi, parcxemple, aux fetes do la moisson, les paysans Tchouvasques ont l'habitudc d'invoqucr d'abord lours propres dieux, puis saint Nicolas le faiscur de miracles, qui est le saint favori du paysan russc. Ccttc dualite de culte est meme quclqucfois rccommandec par les Yomzi — personnages qui correspondent aux medecinsmagiciens cbez les Peaux-Rougcs — et les prieres, dans ces occasions, so formulcnt dans les termos les plus fa" miliers. En voici un specimen donne par un Russe qui a specialemcnt etudie le langage et les coutumes de ce peuple intercssant (1): « Dis done, Nicolas Dieu ! pcut-

l. M. Zolomtski, Tchuvosko-russki slovor, p. 167.

etrc mon voisin le petit Michel t'a-t-il dit du mal de moi, ou peut-etre t'en dira-t-il. S'il s'en avise, ne le crois pas. Je ne lui ai fait aucun mal et ne lui en souhaite aucun. G'est un vil fanfaron etjin bavard. II ne te revise reellementpas et joue seulemcntrhypocrite.Moi, je t'honoredu fond de mon cceur, et vois ! je te fais brulcr un cierge. » Quelquefois des incidents se produisent qui montrent un melange encore plus curieux des deux religions. Ainsi un Tcheremiss, a l'occasion d'une maladie grave, sacrifiait un jeune poulain a Notre-Dame de Kazan!

Bien que les croyances finnoises s'etendissent jusqu"a un certain point au paysan russe, la foi russe a la fin prevalut. Geci peut s'expliquer sans qu'on prenne en consideration la superiorite inhcrcnte du christianisme sur toute forme de paganisme. Les Finnois n'avaient aucun cierge organise, et n'offrirent jamais, en raison de ccla,une opposition systematique a la foi nouvelle : les Russcs, au contraire,possedaient une hierarchic clericale reguliere,allice depres a l'administration civile. Dans les principaux villages, des eglises chretiennes furcnt baties, et quelqucs-uns des officicrs de police rivaliserent avec les fonctionnaires ccclesiastiques dans l'oeuvrc des conversions. En outre, il y eut d'autres influences tendant au memo resultat. Si un Russe pratiquait des superstitions finnoises , il s'exposait a de desagreables consequences d'une espece temporelle ; si, au contraire, un Finnois adoptait la religion chretienne, les consequences temporclles qui pouvaicnt en resultcr etaient toutes a son avantage. Un grand nombre de Finnois devinrent graduellement Chretiens a peu pres inconsciemment. Les autorites ecclesiastiques etaient extremement moderees dans leurs demandes ; elles n'insistaient sur aucune connaissance religieuse, et exigaient seulement que les convertis fussent baptises. Comme ces dcrniers ne se rendaient nullement compte de la signification spirituelle de la ceremonie, ils n'opposaient d'ordinaire

Villages finnois el lartares.

aucune resistance, tant que l'immersion etait pratiquec en ete. Memo ils eprouvaicnt pour le sacrcment si peu de repugnance que, dans certaines occasions, quand une petite recompense etait accordee a ccux qui consen taient a le recevoir, plusicurs dcs nouveaux convcrtis demanderent que la ceremonie fut repetec plusieurs fois. La principale objection a adopter la religion ehretienne gisait dans les jeuncs longs ct severes imposes par l'Eglise grecque orthodoxe; mais cctte difficulte se trouvait surmontec par l'assurance qu'on leur donnait qu'il n'etait pas besoin de les observer strictement. Au premier abord, dans quelques districts, le pcuple crut que les Icons renseignaicnt les pretrcs russes sur le compte des gens qui ne jeunaient pas suivant les presciptions de l'Eglise; peuapeuj'experience cut graduellement raison de cette croyancc. Mais au debut, quelques-uns des convcrtis les plus prudents, pour prevenir tout commerage, prcnaient la precaution de tourner la face de l'lcon du cote du mur quand des mets prohibes allaicnt etre scrvis.

Cette conversion graduellc dcs tribus fmnoises, offectuee sans aucune revolution dans les esprits dcs convcrtis, cut de tres-importantcs consequences temporelles. La communaute de foi conduisit aux alliances , et celles-ci amenerent rapidement le melange des deux races. Si nous comparons un village finnois, en quelque etat de russiflcation qu'il soit, avec un village tartare dont les habitants sont mahometans, nous ne pouvons manquer d'etre frappes du contraste. Dans lo dernier, bien qu'il puisse se trouver Ijeaucoup de Russes, il n'existe, au contraire, aucun melange de races. La religion a eleve entre elles une barriere infranchissable.

II y a beaucoup de villages dans les provinces est el nord-cst de la Russie d'Europe qui sont, depuis bien dcs generations, moitie tartares et moitie russes, et l'amalgame des deux nationalites n'a pas encore commence.

A Tunc des extremites s'elevo l'eglise chreticnnc et a l'autro lc petit Mctchct, ou maison de prieres mahometanc. Le village enticr forme une Commune, avec unc Asscmblee et un elder de village ; mais, socialemcnt parlant, il est compose de deux groupes distincts, possedant chacun scs coutumes propres et son mode dovie special. Le Tartare peut apprcndro la langue russe, mais cela no le russifie point. II ne faut cependant passupposer que lcs deux races soient animecs d'une hainefanatique Tunc contre l'autre. Au contrairc, cllcs vivent en parfaitc harmonic , eliscnt comme elder du village tantot un Russe ct tantot un Tartare, et discutcnt lcsaffaircs communalcs dans lAssemblee villagcoise sans aucunc allusion aux matieres religicuscs. Jc connaisun village oii la bonne harmonic alia memo plus loin : les Chretiens prirent la determination dc reparer leur eglisc, et lcs mahometans lcs aide-rent a transporter le bois ncccssairc ! Tout cela tend a montrer que sous un gouvernement passable, qui ne favorise pas unc race aux depens de l'autre, Tartares mahometans et Slaveschretiens peuvent vivre paisiblemcnt ensemble.

L'absenco dc fanatisme, de ce zele a faire des proselytes qui est une des sources les plus prolifiques de haincsreligicuscs, s'cxpliquc par lcs idees particulieres de cespaysans. Dans leurs esprits, la religion et la nationalitc sont alliecs dc si pres qu'elles sont presque identiqucs.

Lc Russe est de sa nature Chretien, le Tartare mahomctan, et il n'arrivc jamais que pcrsonne, dans ces villages, trouble l'ordrc regulicr des choscs. J'eus une fois a cc sujet une interessante conversation avec un paysan russe qui avait vecu pendant quelque temps parmi lcs Tartares. En reponse a ma question : Quelle sorte de gens sont ces Tartares ? il repondit laconiquement : Nitchevo, e'est-a-dire « rien en particulicr » ; et comme je le pressais de m'exprimer plus clairement son

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opinion, il admit que e'etait vraiment do tres-bonnes gens.

— Et quelle espece de foi ont-ils? — continuai-je.

— Une assez bonne foi, — repondit-il.

— Est-elle meilleure que celle des Molokani ? (Les Molokani sont des sectaires russes ressemblant beaucoup aux presbyteriens ecossais, et dont j'aurai plus a dire par la suite.)

— Ob ! bien entendu, elle est meilleure que la foi molokane.

— Vraiment ! — m'ecriai-je, m'efforcant de dissimuler ma surprise en entendant formuler ccjugement etrange. — Les Molokani sont alors de tres-mauvaises gens?

— Pas du tout; les Molokani sont bons ethonnetes.

— Pourquoi done pensez-vous que leur foi est pire que celle des mahometans ?

— Comment vous le dirais-je? — Ici, le paysan fit une pause comme pour se recueillir, et ensuite continua lentement : — Les paysans tartares, voyez-vous, ont recu leur foi de Dieu, comme ils en ont recu la couleur de leur peau ; mais les Molokani sont des Russes qui en ont invente une.

Gette singuliere reponse demande a peine un commentaire. Comme il serait absurde d'essayer defairc changer aux Tartares la couleur de leur peau, de meme il serait absurde de tenter de leur faire changer leur religion. En outre, une telle tentative serait contrarier d'une facon injustifiable les desseins de la Providence ; car, dans l'opinion du paysan, Dieu a donne le mahometisme aux Tartares tout comme il a donne la foi orthodoxe aux Russes.

Les autorites ecclesiastiques n'adoptent pas formellcment cette etrange theorie, mais clles agissent, en general, d'accord avec elle. II y a peu de propagande officielle parmi les sujets mahometans du Czar, et il est bien qu'il ensoitainsi; car une propagande energique conduirait

settlement a soulever les hostilites latentes qui peuvent exister dans la nature des deux races, et elle ne ferait aucun adepte de bonne foi. Les Tartares ne peuvent s'assimiler inconsciemment le christianisme comme ont fait les Finnois. Leur religion n'est pas un simple ct grossier paganisme sans theologie dans le sens scholatisque du mot, mais un monotheisme aussi exclusif que le christianisme lui-meme. Entrcz en conversation avec un homme intelligent qui n'a aucune croyance religicuse plus relevee qu'une sortc d'idolatrie, et vous pouvez si vous le connaissez bicn, si vous faites un judicieux usage de votre science, l'interesser aisement a la touchante histoire de la vie du Christ et de ses enseignements. Et chez ces natures nai'ves, il n'y a qu'un pas de l'interet et de la sympathie a la conversion. Essayez le meme systeme avec un musulman, et vous vous apercevrez bientot que tous vos efforts sont infructueux. II a deja sa theologie et son prophete, et ne voit aucune raison de les echanger contre ceux que vous avez a lui offrir. Peut-etre vous montrera-t-il plus ou moins ouvertcment qu'il a pitie de votre ignorance, et s'etonnera-t-il que vous n'ayez encore pu vous avancer du christianisme jusqu'au mahometisme. Dans son opinion, — je suppose que e'est un homme instruit, — Moi'se et le Christ furent de grands prophetes dans leur temps, et, en consequence, il est accoutume a respecter leur memoire ; mais il reste profondement convaincu que, si appropries qu'ils fussent a leur epoque, ils ont ete entierement effaces par Mahomet, precisement comme nous croyons, nous, que le judai'sme a ete annihile par le christianisme. Fier de sa science superieure, il vous regarde comme un polytheiste reste dans la penombre, et vous dira peut-etre que les Chretiens orthodoxes avec lcsquels il s'est trouve en contact ont trois dieux et une bande de dcites inferieures appelees saints, qu'ils invoquent des idoles appelees Icons, et qu'ils observent leurs fetes religieuses en se

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soiilant. En vain vous vous efforccz dc lui expliqucr que les saints et les Icons nefont point partie esscntielle du christianisme et que les habitudes d'ivrognerie n'ont aucune signification rcligicuse. Sur ces points, il pcut vous fairc des concessions, mais la doctrine do la Trinite reste pour lui une pierre d'achoppement fatalc. « Vous autres Chretiens, vous avcz eu un grand prophetc, dirat-il, mais vous l'aviez deifie, et maintenant vous declarez qu'il est l'egal d'Allah. Loin de nous un tel blaspheme! II n'y a qu'un Dicu, et Mahomet est son prophetc. »

La politique de non-intervention rcligicuse n'a pas toujours ete pratiquee par le Gouverncmcnt. Peu aprcs la conquetc du khanat de Kazan au seizieme sieclc, les Czars deMoscovie essay ercnt de convertir leurs nouveaux sujets du mahometismeau christianisme. Lesmoyens employes etaicnt en partie spirituels et en partie administratifs, mais les offlciers de police semblcnt y avoir joue un role plus important que le clerge. Dc cettc facon, un certain nombre de Tartares furcnt baptises ; mais les autorites durent reconnaitre que les nouveaux convertis « conservaicnt impudemment beaucoup d'horriblcs coutumes tartares , et ne gardaicnt ni no connaissaicnt la foi chretienne ». Quand les exhortations spirituellcs echouaient, le Gouvcrnement ordonnait a scs fonctionnaires de « pacifier, emprisonner, mcttrc aux fors, et eloigner ainsi de la foi tartare, par la fraycur, ccux qui , bien que baptises, n'obeisscnt pas aux admonitions du Metropolitani b. Ces mesurcs encrgiqu'es furent aussi peu efficaces que les exhortations spirituellcs ; ct Catherine II adopta unc nouvelle methode qui caracterise bien son system e d'administration. Les nouveaux convertis — qui, il faut se le rappelcr, etaient incapablcs dc lire ou d'ecrire, — recurcnt l'ordre, par ukase imperial, de signer une promesse ecrite de « completemcnt oublier leurs erreurs, et, evitant toutc relation avec les incredules, gardcr fermement, sans hesitation, la foi chretienne et

scs dogmcs (1) » dcsquels, pouvons-nous ajouter, ils n'avaient pas la moindrc connaissanco. La foi cnfantine dans l'efficacite magique du papier timbre, ici deployec, nc sc justifia pas. Les Tartares soi-disant baptises sont, a l'licure presente, aussi loin du christianisme qu'ils l'etaient au seizibme siecle. Ils nc pcuvcnt pas pratiqucr ouvertement le mahometisme, parcc que des bommes qui ont ete une fois formellemcnt admis dans l'eglisc nationalc nc peuvent la quitter sans s'exposer aux penalites sevcres du code criminel, mais ils resistcnt encrgiqucment a l'influence du cbristianismc. A ce sujet, j'ai trouve un rcmarquable aveu dans un article scmi-officiel publie tout recemmcnt, en 1872 (2).

« Cost un fait digue d'attention, dit le publicists qu'unc longue seric d'apostasies evidontcs coincide toujours avec les premieres mcsurcs prises pour conlirmcr les convertis dans la foi chreticnnc. II doit exister quelquc cause collaterale produisant ccs cas d'apostasie precisement au moment ou Ton pourrait s'attendrc au contraire. » II y a unc na'ivcte delicieuse dans cettefacon d'etablir le fait. La cause mysterieusc vagucment indiquec n'est pas difficile a trouvcr. Aussi longtcmps que lc gouvcrnement demandait seulcment que les convertis supposes fusscnt inscrits comme Chretiens sur les rcgistres publics, ilne se produisaitpoint officiellemcnt d'apostasies ; mais aussitot que d'actives mcsurcs commencaicnt a etrc prises pour « confirmcr les convertis dans la foi cbretienne », un esprit d'bostilite ct dc fanatisme apparaissait chcz la population musulmanc, ct faisait que les Tartares inscrits comme Chretiens resistaicnt a la propagandc.

On peut dire en toutc surcte que les Chretiens sont

t. Ukaz Kazanskoi dukhovnoi Konsislorii. Anno 1778.

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