LE MIR, OU LA COMMUNE VILLAGEOISE
Importance sociale et politique du Mir. — Comparaison dii Mir et de la famille. — Theorie du systeme communal. — Modifications apportees, dans la pratique, a la theorie. — Le Mir est un bon specimen de gouvernement constitutionnel d'un type ultra-democratique. — L'Assemblee de village. — Membres feminins. — Les elections. — Distribution de la terre communale.
Quand j'eus acquis une notion claire de la famille paysanne et reuni un ensemble de renseignements sur les habitudes et occupations de ses membres, je tournai mon attention vers la constitution du village. C'etait un sujet qui m'interessait particulierement, car je savais deja que le Mir est la plus speciale des institutions russes. Bien avant de visiter la Russie, j'avais lu le celebre ouvrage de Haxthausen, par lequel les particularites du systeme d'apres lequel le village russe est organise furent d'abord revelees a l'Europe, et pendant mon sejour a Saint-Petersbourg, j'avais souvent entendu dire a des Russes intelligents et instruits que la Commune rurale, chez eux, presentait une solution pratique de beaucoup de problemes sociaux difflciles, avec lesquels les philosophes et les hommes d'Etat de l'Occident avaient longtemps lutte en vain. « Les nations occidentals, — disait-on en substance dans les innombrables disco nrs que j'avais entendus, — marcbent, a l'beure qu'ilest, sur
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la grande route qui mene a l'auarchie politique et sociale, et l'Angleterre a l'honneur peu enviable de tcnir la tete de cette course au elocher. L' accroisscment naturel de la population, joint a Impropriation des petitsproprietaires foncierspar les grands, a cree' chez elle un proletariat dangereux et qui va toujours croissant : grande masse desorganisee d'etres humains sans domicile permanent, sans home, sans propriete d'aucune espece, sans aucun enjeu dans les institutions existantes. Une partie de ces gens gagnent une maigre pitance comme travailleurs agricoles, et vivent dans une condition infiniment pire que le servage. Les autres ont ete a jamais deracines du sol, et se sont reunis dans les grandes villes ou ils gagnent une subsistance precaire dans des occupations industrielles, ou grossissent les rangs des classes criminelles. En Angleterre, vous n'avez plus desormais de paysans dans le sens propre du mot, et, a moins que des mesures radicales soient bientot adoptees, vous ne pourrez plus jamais creer une telle classe, car leshommes qui sont restes longtemps exposes a la maligne influence de la vie des grandes villes, deviennent pbysiquement et moralement incapables de se refaire agriculteurs. Jusqu'ici, 1'Angleterre a joui, grace a sa position geograpbique, a sa liberte politique et a ses grandes richesses en fer et bouille, d'une position tout a fait exccptionnelle dans le monde de l'industrie. Ne rcdoutant aucune concurrence, elle a proclaim^ lc principe du libreecbange et inonde le globe de ses produits manufactures, se servant sans scrupule de sa puissante marine et de toutes les autres forces auxquclles elle commande pour renverser toute barriere tendant a faire echec au Hot envoye par Manchester et Birmingham. De cette facon, son proletariat aflame a ete nourri. Mais la suprematie industrielle de l'Angleterre tire a sa fin. Les nations ont decouvert la faussete perfide du principe du libre-echange, et apprennent, a l'heure qu'il est, a manu-
La Russle.
facturerelles-memes ce qui est necessairc a leurs besoms, au lieu de payer a l'Angleterrc des sommes enormes pour le faire fabriquer par elle. Bientot les marchandises anglaises ne trouveront plus desormais de marches a l'etranger, et alors, comment le proletariat affame sera-t-il nourri? Deja la production de l'Angloterre en grain est loin de suffire aux besoins de sa population, si bien que, meme quand la moisson est exceptionnellement abondante, d'enormesquantitesdefroment y sont importees de toutes les parties du globe. Jusqu'ici, ce grain a ete paye par les objets manufactures exportes, mais comment se le procurera-t-on quand ces marchandises ne seront plus desormais demandees par les consommateurs etrangers? Et que fera alors le proletariat affame? »
Gette sombre peinture de l'avenir de l'Angleterre m'a souvent ete presentee, et presque cbaque fois on m'a assure que la Russle avait ete preservee de ces terriblcs maux par l'existence de la Commune rurale : institution que, en depit de sa simplicity et de son utilite incalculable, les Europeens de l'Ouest semblent absolument incapables de comprcndre et d'apprecier.
Le lecteur comprendra malntenant aisement avec quel interet j'entreprls l'etude de cette chose merveilleuse, et avec quelle energie je poursuivis mes rccherches. Une institution qui pretend resoudre d'une facon satisfaisante les problemes sociaux les plus ardus de l'avenir ne se rencontre pas tous les jours meme en Russie, pays pourtant specialement riche en materiaux d'etude pour celui qui s'occupe de la science sociale.
A mon arrivee a Ivanofka, ma connaissauce de la Com i mune rurale elait de cette espece vague et superflcielle que Ton acquiert d'habitude pres de gens qui sont plus amateurs de rapides generalisations et de declamations de rheteur que de la serieuse et patiente etude d'un phe-
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nomene. Je savais que le principal personnage d'un village russe est le selski starosta ou elder du village, ct que toutes les affaires communales importantes sont reglecs par le selski skhod, ou Asscmblee villageoise. De plus je savais que le sol, aux alentours du village, appartient a la Commune, et est distribue periodiquement parmi ses membrcs de facon que chaque paysan en etat de travailler possede une part sufflsante, ou a peu pres sufflsante, pour le faire vivre. En dehors do ces renscignements elementaires, je no savais que pcu de chose ou ricn.
Ma premiere tentative pour etendre mes connaissances ne fut pas tres-heureuse. Esperant que mon ami Ivan pourrait m'etrc utile, et sachant que le nom populaire de la Commune est Mir, qui signifie aussi « le Monde », jo lui posai cette question simple et dirccte : « Qu'cst-co que le Mir ? »
Ivan ne se deconcertait point aisement, mais cette fois-la il parut stupefait ct me regarda fixement d'un ceil atone. Quand jem'cfforcai dc lui expliquer ma question, il se contenta de froncer le sourcil et de se grattcr la tete. Cc derziier mouvement est la methode employee par lc paysan russe pour stimulcr Taction cerebralc ; mais dans lc cas present, il n'eut aucun resultat pratique. En depit do ses efforts, Ivan ne put guere en extrairc que l'intorrogation : Kak vam skazat ? (Comment pourrais-jc vous le dire ?)
II n'etait pas difficile de s'apcrcevoir quej'avaisadoptc une methode d'investigation absolument mauvaise, et un instant de reflexion sufflt a me demontrer 1'absurdite de ma question. Je demandais a un hommc sans education une definition philosophique, au lieu d'extraire de lui les materiaux concrets de cette definition sous forme de faits, et de la construire ensuite moi-meme. Ces materiaux concrets, ces faits,Iva.n etait a la fois capable de et dispose a me les fournir; ct aussitot que j'adoptai une
marche rationnelle pour le questionnor, jc recus de lui, en abondance, les plus intercssants renscigncments. Ce sont ces renseigncments , augmentes du resultat de nombreusos conversations ct lectures subsequentcs , que je me propose de placer ici sous les yeux du lcctcur.
La familie paysanne du vieux type est, nous venons de le voir a l'instant, une sorte d'association primitive dans laquelle les membres ont presque toutes choses en commun. Le village peut etre defini, en gros : une association primitive sur une plus large echelle.
Entre ces deux unites sociales il existe beaucoup d'analogies. Dans l'une et dans l'autre il est des interets communs et des responsabilites communes. Dans l'une et dans l'autre se trouve un personnage principal qui en est dans un certain sens le gouverneur au dedans et le representant au dehors : appele ici khozain, ou chef de menage, la starosta, ou elder de village. Dans les deux cas l'autorite du gouverneur estlimitee; dans 1'iin, par l'intervention des membres adultes de la familie ; dans l'autre, par celle des autres chefs de menage. Dans les deux cas aussi il existe une certaine somme de propriete commune ; dans l'un, la maison et a peu pres tout cc qu'elle contient, dans l'autre, la terre arable et les paturages. Dans les deux cas encore, il y a une certaine quantite de responsabilite commune; dans l'un, celle de toutes les dettes, dans l'autre, celle de toutes les taxes et obligations communales. Et ces deux communautes sont protegees l'une et l'autre, jusqu'a un certain point, contre les consequences legales ordinaires de l'insolvabilite ; car la familie ne peut etre privee de sa maison ou des outils agricolcs necessaires, la Commune ne peut etre privee de sa terre v par des creanciers importuns.
D'autre part, il y a beaucoup de points de dissemblance. La Commune est, bien entendu, beaucoup pi us nombreuse que la familie, ct les relations de ses membres ne sont point du tout aussi repetees, aussi frequentes. Les mem-
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ires d'une maisonnee cultivent leur tcrrc tous ensemble, ou bien ceux d'entrc eux qui tirent do l'argcnt d'autres sources doivent en verser le produit net dans la bourse commune ; tandis que les menages composant une Commune cultivent leurs terrcs d'une facon independante, et versent dans le tresor communal seulcment une certaine somme fixee.
Dc ce qui precede le lccteur doit des a present deduire ce fait incontestable : qu'un village russc est quelque chose de tres-different d'un village dans le sens que nous attachons a ce mot, et que les villageois sont unis l'un a l'autre par des liens tout a fait inconnus de la population rurale anglaise. Une famille vivant dans un village anglais n'a que peu de raisons de s'intercsser aux affaires de ses voisins. L'isolement de la famille individuelle peut n'etre point absolu, car Thomme, etant un animal sociable, prend, ou devrait prendre, un certain interet aux affaires de ceux qui l'entourcnt, et ce devoir social est quclqucfois rempli par le sexe faible avee plus de zele qu'il n'est absolumcnt indispensable au bien-etre public ; mais des families pcuvent vivre pendant des annees dans le memo village sans jamais avoir d'interets communs. Tant que les membres de la famille Jones ne commcttront aucunactc troublant lapaix publique, comme de barrer la route ou de mettre babituetlement le feu a leur maison, leur voisin Brown ne prendra probablcment aucun interet a leurs affaires, n'aura aucune raison de s'y ingercr, ni de contrarier en quoi que ce soit leur complete liberte d'action. Jones peut etre ivrogne et absolumcnt insolvable, il peut un beau jour decamper clandestinement avec toute sa famille sans qu'on entende jamais, a l'avenir, parlor de lui : toutes ccs choses n'affectcnt pas les interets de Brown, a moms qu'il n'ait ete assez imprudent pourentretenir avec le delinquant plus que dc simples relations de voisinage. Entre les families composant un village russe, un tel isolement est impossible.
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Les chefs de menage doivent souvent so reunir et deliberer dans l'Assemblec de village, et leurs occupations journaliercs peuventetre influencees paries decisions de la Commune. lis ne peuvent commencer a faucher le foin ou a labourer le champ en friche avant que 1' Assembled de village ait pris une resolution a ce sujet. Si un paysan devient ivrognc, ou s'engage de quelque autre 1'acon dans la voie de l'insolvabilite, chaque famille dans le village a le droit de s'en plaindrc, non-seulement dans l'interet de la moralite publique, mais pour un motif ego'iste, parcequetoutcsles families sont collcctivemcnt rcsponsablos du payement des taxes de celui qui ne peut les acquitter. Pour la memo raison, aucun paysan ne peut s'absenter du village d'une facon permancnte sans le consentement de la Commune, et ce consentcment ne sera point accorde avant que celui qui le sollicite ait fourni caution satisfaisante et lapreuve qu'il pourra remplir tous ses engagements actuels et a venir. Si un paysan desire quitter le village pendant quelque temps seulement afln d'aller travailler aillcurs, il doit obtenir une permission ecrite qui lui sert de passeport pendant son absence, et peut etre rappele a quelque moment que ce soit par une decision de la Commune. D'habitudc, il est rarement rappele tant qu'il envoie regulierementa la maison le montant cntier de ses taxes, — y compris le cout du passcport temporaire, — mais quelquefois la Commune use de son pouvoir de le rappcler pour extorquer de l'argent a un membre absent. Si Ton apprend, par exemple, qu'il touche un bon salaire dans une grande ville, il peut un jour recevoir l'ordre formel de retourner sur l'heure a son village natal, et etre informe en meme temps, d'une maniere non offlcielle, que Ton se passerait de sa presence s'il envoyait a la Commune une certaine somme d'argent. L'argent ainsi obtcnu sert generalement a banqueter. Je ne puis affirmcr que cette methode d'extorsion soit frequemment
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usitee par les Communes, mais jc soupconno qu'elle n'est point du tout rare, car un ou deux cas m'en sont venus aux oreilles, et je sais que la police do Saint- Petersbourg a recu recemment l'ordrc dc ne renvoyer <iucun paysan dans son village natal avant que prcuve ait ete fournic que lc motif du rappcl n'est point un pur pretextc.
Pour Lien comprendre le systeme du village russc, lc lecteur doit avoir presents a l'csprit ces deux faits importants : la terre arable ct lcpaturage n'appartiennent point aux families individuellemcnt, mais a la Commune ; et tous les menages sont collectivcmcnt et individuellemcnt responsablcs dc la somme cntiere que celle-ci doit payer annuellcment au Tresor imperial.
En tous pays, la theorie du gouvernement et dc Fadministration different considerablement dc la pratique usuellc. Nullc part ccttc difference n'est plus grande qu'cnRussie, et dans aucunc institution russc elle no Test plus que dans la Commune villageoise. II est done necessairc de connaitre a la fois la theorie ct la pratique, et bon de commencer par la premiere, qui est la plus simple des deux. Quand nous connaitrons bien a fond la theorie, il nous sera aise dc comprendre les deviations qu'on lui fait subir pour qu'elle puissc s'adapter aux conditions locales particulieres.
D'apres la theorie, tous les paysans males do l'cmpire sont inscrits sur les listes de recenscment, qui forment la base dc la taxation directc. Ces listes sont revisecs a des intervalles irreguliers, ct tous les males ayant vie au moment de la revision, depuis le nouvcau-ne jusqu'au ccntenaire, y sont dument inscrits. Chaquc Commune fait l'objet d'une liste de cette espece, ct paie au gouvernement une somme annuelle proporlionnee au nombrc des noms qu'elle contient, ou, en langage populaire, au nombrc des « ames revisees ». Pendant les intervalles entrc les revisions, les autorites financiercs ne prennent aucune
note dcs naissanccs ct dcs deccs. Une Commune qui a cent mcmbrcs males au moment de la revision peut en avoir apres quelques annees bcaucoup plus ou beaucoup moins; mais elle doit payer tout de memo les taxes pour cent membres jusqu'a co qu'une nouvclle revision ait lieu dans l'cmpire tout cntier.
Or, en Russie, au moins en ce qui regarde la population rurale, lc pavement dcs taxes est inseparablementuni a la possession de la tcrrc. Chaque paysan qui paie les taxes est suppose jouir d'une part do la terre arable et en paturage appartenant a la Commune. Si les listes de revision contiennent, pour la Commune, cent noms, la terre communale devrait etre divisee en cent parts egales, et chaque « amc revisee » devrait jouir de la sienne, puisqu'ellc en paicra la taxe.
Lc lecteur qui a suivi avec quel que soin mes explications jusqu'ici peut naturellemcnt en conclure que lestaxes payees par les paysans sont en realite une espece de rente pour la terre dont ils jouissent. Ccla semble etre ainsi, et e'est quelquefois presente de la sortc, mais en realite ce n'est point. Quand un homme prend a loyer une piece de terre, il agit d'apres l'impulsion de son propre jugement et fait avec le bailleur un contrat volontaire ; mais lc paysan russe est oblige de payer ses taxes, qu'il desire jouir de la terre ou non. Done, la theoric que les taxes sont simplemcnt la rente de la terre nc supporte meme pas un examen superficicl. La thcorie qu'clles sont une espece d'impot foncier est egalcment insoutenable. Dans n'importe quel systeme rationnel d'impositions foncieres, la somme annuelle a payer est de facon ou d'autre en proportion quelconque avec la quantite et la qualite de la terre dont jouit rimpose ; mais en Russie il peut se trouver que les membres d'une Commune possedent six acres, les membres de la Commune voisine sept, et cependant les taxes, dans les deux cas, sont les memos. La verite est que les
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taxes sont personnellos , calculees d'apres le nombra <d' « ames » males, et le gouvcrncment ne prend pas la peine de s'enquerir comment la terre communale est divisec. La Commune doit payer au Tresor imperial uno somme annuellc fixce d'apres le nombre de ses « ames revisees » et distribuc la terre entrc ses membrcs comme clle le juge convenablc.
Comment, alors, la Commune distribuc-t-elle la terre? A cette question il est impossible de faire une reponse generalectdefinie, parcequc cbaqucCommune precede comme bon lui semblc. Quclques-uncs agisscnt strictement d'apres la tbeorie. Elles divisent leur terre au moment de la revision en un nombre de portions ou parts corrcspondant a celui des « ames revisees », et donnent a cbaquc maisonnee un nombre dc parts egal a celui des ames revisees qu'elle contient. Au point de vuu administratif ceci est de beaucoup le systcme le plus simple. Laliste de recensement determine la quantite de terre dont cbaquc famille doit jouir, et les possessions existantes sont troublees sculement par les revisions, qui ont lieu a des intcrvallcs irreguliers. Depuis 1719, dix seulement ont ete faites, si bicn qu'en moyenne la duree des intervalles a ete d'environ quinze ans : tcrme qui peut etre considere comme un assez long bail.
Mais, d'autre part, ce systcme a dc sericux defauts. La listc de revision rcprescntc sculement la force numerique des families, et cette force numerique n'est souvent point du tout en proportion avee le pouvoir travailleur. Supposons-en, par exemplc, deux, cbacunc con tenant au moment de la revision cinq membrcs males.
D'apres le recensement, ces deux families sont egales, ct doivent recevoir d'egalcs parts de terre; mais, en realite, il peut arriver que Tunc comprenne un pcre dans la force de l'age ct quatre garcons capables de travail, tandis que l'autre sera composee d'une veuve ct de cinq pctits garcons en bas age. Les besoins et le pouvoir travailleur
dc ces deux families sont, bion entendu, tres-differents ; et si le systemc dc distribution ci-dessus etait applique, l'liomme aux quatre grands garcons et bon nombre de petits enfants jugerait probablemcnt qu'il a trop pcu de tcrrc, tandis que la veuve aux cinq marmots trouverait difficile dc cultiver les cinq parts qui lui seraient allouees, et completement impossible de payer les taxes corrcspondantes : car dans tous les cas, comme on doit so lc rappelcr, les charges communales sont distributes dans la meme proportion que la tcrrc.
Mais pourquoi, dira-t-on, la veuve n'accepterait-elle pas provisoirement les cinq parts et ne louerait-ello point celles qu'elle ne peut cultiver clle-memo? La balance du loyer apres paiement des taxes pourrait l'aider a elever sa jeune famille.
Cela scmble ainsi a quelqu'un habitue seulcment a l'economie rurale d'Anglcterre, pays ou le sol est rare et donne toujours un revenu plus que suffisant a payer les taxes. Mais en Russie, la possession d'une part de tcrre communalc est souvent, non point un privilege, mais une charge. Dans quclques communes russes, la tcrre est si pauvre et si abondante qu'elle ne peut etre louee a aucun prix. Cost lc cas, par excmple, de maints villages dans la province dc Smolensk, ou le voyageur peut apercevoir de nombreuscs parcellcs non cultivecs dans les champs communaux. Dans d'autres, le sol paie sa culture; mais un loyer equitable ne suffirait pas pour acquitter les taxes et les dus.
Aim d'obvier aux inconvenients resultant de ce systeme trop simple, quclques communes out adopte l'expedient d' « alloter » la tcrre non point d'apres le nombre d'amesrevisees,mais d'apres le « pouvoir travailleur » des menages. Ainsi, dans le cas suppose ci-dessus, la veuve rccevrait peut-etre deux parts, et la grande maisonnee, contenant cinq travailleurs, en recevrait probablement sept ou huit. Depuis la dispersion des grandes families
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une inegalite telle que je l'ai supposeo est, bien entendu, rare; mais d'autres, moins outrecs, so produisent encore et justiflent le fait de se departir du systeme d'allotement base sur les listes de revision.
Meme si rallotemcnt etait loyal ct equitable au moment de la revision, il peut bicntot etrc rendu injuste ct onercux par les fluctuations naturelles de la population. Les naissances ct les deces peuvent, au cours de quclques annees, modifier entiercment le pouvoir travailleur des diverses families. Les fils de la veuve peuvent arriver a l'age d'homme, tandis que deux ou trois des membres adultcs de 1'autre famille peuvent etrc moissonnes par une epidemic.
Done, longtcmpsavant qu'une nouvcllc revision ait lieu, la distribution dc la terrc peut ne plus sc trouver du tout en rapport avec les besoins et les capacites des diverses maisonnees composant la Commune. Pour corriger ceci, divers expedients sont employes. Quclques Communes transfercnt les lots d'une famille a 1'autre, suivant que les circonstanccs l'exigcnt ; d'autres font de temps en temps, pendant les intervalles entrc les revisions, une redistribution complete, un reallotement dc la tcrre.
Le systeme de repartition adopte depend entiercment de la volonte propre de chaquc Commune en particulier. Sous ce rapport, cllcs jouisscnt de la plus complete autonomic, et aucun paysan ne songe jamais a appcler de l'un dc leurs decrets. Les autorites plus hautes non-seulement s'abstiennent de toute intervention dans l'allotement des terrcs communales, mais restent dans une profondc ignorance du systeme que les Communes adoptcnt d'babitudc. Bien que l'administration imperiale ait un appetit t.ves-voracc pour des tables statistiques symetriquement construites, — beaucoup sont formecs principalemcnt dc materiaux fournis par la mystericuse faculte de divination des employes inferieurs, — aucune tentative n'a encore ete faitc
pour rccueillir dcs donnees statistiques certaines qui puissent jeter de la lumiere sur cet important sujet. En depit des ettbrts systematiques et persistants de la bureaucratie centralisee pour regler minutieusement tout ce dont se compose la vie nationale, les Communes villageoises, qui comprennent a peupres les cinqsixiemes de la population, restent sous beaucoup de rapports entierement au-dela de son influence et meme en dehors de sa sphere visuelle ! Mais que le lecteur ne s'etonne point outre mesure de ccla. II s'apercevra par la suite que la Russie est la terre des paradoxes ; et, en attendant, il est sur le point de recevoir un renseignement encore plus susceptible de le faire tressaillir : fait indeniable qui devrait etre proclame par un heraut apres une fanfare de trompettes. Dans « la grande forteresse du despotisme cesarien et de la bureaucratie centralisee », ces Communes villageoises, contenant environ les cinq sixiemes de la population, sont d'excellents specimens d'un gouvernement constitutionnel et representatif du type democratique lc plus extreme !
Quand je dis que la Commune rurale est un bon specimen de gouvernement constitutionnel, j'emploie l'expression dans le sens anglais et non dans le sens continental. Dans le langage des peuples du continent, un gouvernement constitutionnel signifle celui qui possede un document long et formaliste, compose de beaucoup de paragraphes successifs dans lesquels le fonctionnement des diverses institutions, les pouvoirs des diverses autorites, toutes les methodes possibles de procedure, sont soigneusement definis. On n'entendit jamais parler d'un tel document dans les Communes villageoises russes. Leur constitution apparlient au type anglais, e'est un ensemble d'idees traditionnelles, non ecrites, quise sontdeveloppees et modiflees sous rinfluence de necessites pratiques et changcant constamment. Si les fonctions et relations mutuelles de l'elder et de l'Assemblee du village ont ja-
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mais ete specifiees, ni les elders ni les membres de l'Assemblee ne connaissent quoi que ce soit de ces definitions ; et pourtant chaque paysan sait, comme par instinct, ce que chacune de ces autorites a ou non le droit de faire. La Commune est, en fa{,t, une institution vivante, a laquellc sa vitalite spontanee pcrmet de se passer de l'aide et de la direction de la loi ecrite.
Quant a son caractere complctemcnt democratique, aucun doute n'est possible. L'elder represente seulement le pouvoir executif. Toute l'autorite reelle reside dans l'Asscmblee, dont tousles chefs de menage sout membres.
La procedure simple, ou plutot l'absencc de toute procedure formalistc dans ces Assemblies, fournit un exemple admirable du caractere essentiellement pratique de rinstitution. Leurs reunions se tiennent en plcin air, parce que dans le village il n'exisle aucun batimcnt — excepte l'eglise, qui ne peut etre employee qu'aux usages religieux, — assez vaste pour contenir tous les membres ; et elles ont presque toujours lieu les dimanches ou jours de fetes, quand les paysans ont abondance de loisir. N'importe quel espace ouvert ou il y a assez de place et peu de boue sert de Forum. Les discussions sont a l'occasion tres-animees, mais il se produit rarcment aucune tentative de discours.. Si quclque jeune membre montrait une disposition a reloquence, il serait sur d'etre interrompu -sans ceremonie par quelqu'un des plus ages, qui n'ont jamais aucune sympathie pour le beau langage. L'aspect general de la reunion est celui d'une foule de gens venus la accidentellemcnt, et qui discutcnt en petits groupcs des sujets d'intcret local. Graducllcment l'un des groupes, contenant deux ou trois paysans qui possedent plus d'influence morale sur leurs camarades, exerce une attraction sur les autrcs, et la discussion dcvient generale. Deux paysans peuvent parler a la fois et se « couper la parole » en toute i. 12
liberte, — sc servant d'un langagc franc, simple, naturel, point du tout parlementaire, - et la discussion peut dcvenir pendant quelqucs instants un bruit confus et inintelligible, « un tintamarre a faive fuir un monstre > ■ mais au moment oule spectateur s'imagine qu'elle va se transformer en une melee, le tumulte s'apaise spontanement, ou peut-etre un eclat de rire general annoncera que quelqu'un a ete atteint au bon endroit par un vigoureux argument ad hominem ou une remarque personnels mordante. En aucun cas il n'y a de danger que les controversistes en viennent aux coups. Nulle classe d'bommes, dans lc monde enticr, n'est plus paciflque et ne possedc une meilleurc nature que les paysans russes. A jeuivils ne se gourment jamais, et meme sous 1'influence del'alcool, ilssontplus enclins a etre violemment affectueux que desagreablement querelleurs. Si deux villageois se mettent a boire ensemble, la probabilite est qu'au bout de quelques minutes, bien qu'ils puissent ne s'etre jamais vus auparavant, ils vont s'exprimer en termes impetueux, encrgiqucs, leur mutuelle cstime et affection, confirmant lours paroles par dc frequentes etreintes et embrassements amicaux.
Theoriquement parlant, le parlement villageois a un president (Speaker) dans la personnc de Velder de village. Le mot Speaker (parleur) est etymologiquement plus juste que celui de president, car lc personnage en question ne s'assied jamais et ne « preside » pas, mais reste mele a la foule comme les membres ordinaires. On peut objecter que l'eldcr parle beaucoup moins que la plupart des autres membres, mais la meme chose pourrait etre dite du Speaker de notre Chambre des Communes. Quel que soit le nom qu'on lui donnc, l'elder est officiellement le principal personnage dans la foule et porte l'insigne de son office sous forme d'une petite medaille suspendue h son cou par une mince chalnette de laiton. Ses devoirs, neanmoins, ne sont ni lourds ni comph-
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ques. Rappcler a l'ordre ceux qui intorrompcnt la discussion no rontre nullemcnt dans scs fonctions. S'il appelleun honorable membre Durak (tote de buchc), ou interrompt un bavard par un laconique : Moltchi! (tenoz votre languc), il n'agit ainsi en vertu d'aucune prerogative speciale, mais simplement en conformite d'un privilege qui s'est etabli avec le temps, dont jouissent egalement tous ceux qui sont la, ct qui peut etre employe avec impunite contre lui-meme. En effet, on peut dire en general que la phraseologie et la procedure ne sont soumiscs a aucunes regies strictcs. L'elder ne prend le role preponderant que s'il est necessaire do resumer le sens du meeting. Dans ces occasions, il se reculcra a deux ou trois pas de la foule et dira : « Eh bien, Orthodoxes, avez-vous decide ainsi? » ct la foule s'ecricra probablement : Ladno ! ladno! e'est-a-dire eD'accord! d'accord ! »
Les decisions communalcs sont generalcment votecs de cette maniere, par acclamation ; mais il arrive parfois qu'il se produit unc telle diversite d'opinions obstinees, qu'il est difficile de dire ou se trouvc la majorite. En cc cas, l'elder ordonnc que l'un des partis se place a droitc et l'autre a gauche. On compte alors les deux groupes ct la minorite se soumet, car personnc ne songe jamais a resister ouvertement a la volonte du Mir.
II y a pres d'un demi-siecle, une tentative fut faite pour regulariser par une loi ecritc la procedure des Assemblies villageoises chcz les paysans des domaincs de l'Etat, ct parmi d'autres reformes le vote par ballot (boule blanche ou noire) fut introduit; mais il ne prit jamais racinc. Les paysans ne regarderent point avec favour la nouvellc methode et pcrsislerent a 1'appcler dedaigncuscment : « jouer aux billcs ». Ici encore nous trouvons un de ces faits etonnants et anormaux en apparence que rencontre frequemment eclui qui etudie les affaires russes : Fempcrcur Nicolas, l'incarna-
tion do l'autocratie ct lc champion du parti reactionnaire curopeen, imposa le vote par ballot, cetlc ingenieuse invention des radicaux anglais extremes, a soixante-dix millions dc scs sujets!
Mele a la foule on pcut d'habitude voir, specialement dans les provinces du nord oil une portion considerable de la population masculine est toujours absente du village, un certain nombre dc paysanncs. Ce sont des femmes qui, cu egard a l'absence ou a la mort dc leur mari se trouvent etre pour le moment chefs de maisonnee. Commc telles, elles ont lc droit d'etre presentee, et celui de prendre part aux deliberations ne leur est jamais conteste. Dans la discussion des questions intercssant le bicn-etre general dc la Commune, elles parlent rarement, et si elles s'aventurcnt a enonccr une opinion en de telles occasions, elles ont peu dc chance d'etre ecoutees car les paysans russes restent jusqu'ici rebclles aux doctrines moderncsdc l'egalitede la femme, et expriment leur opinion de l'intelligenee feminine par ce grossier dicton : « Les cheveux sont longs, mais l'esprit est court ». D'apres un provcrbe, sept femmes n'ont ensemble qu'une ame etun autre, encore moins galant, dit: «Lcs femmes n'ont point d'ame du tout, mais sculemcnt une fumee ». Done la femme, comme femme, ne meritc pas beaucoup consideration, mais une femme en particulier, comme chef d'un menage, a le droit dc parler sur toutes les questions interessant directcment la maisonnee « sous sa gouvemo i. Si, par cxemple, on propose d'accroitre ou de diminucr la part de terre et les charges dudit menage, elle a le droit de discutcr en toute liberte le sujet et memo de s'abandonner a quelques invectives personnellcs contre scs opposants masculins.
Ellc s'exposc elle-memc par la, il est vrai, a des remarnues qui ne sont point du tout des compliments; mais s'il arrive qu'clle en recoivc, elle les remboursera probablement avee intercts, faisant pout-etre allusion, avec
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une virulence qui nc manque pas d'a-propos, aux affaires domestiques dc ccux qui l'atfaqucnt. Et quand les arguments et les invectives echoucnt, il est a pcu pros certain qu'elle essaicra l'cffot d'un appel pathetique accompagne de larmcs abondantcs, methodc de persuasion a laquclle le paysau russc est singulierement insensible.
Gomme l'Assemblee villageoise est recllemcnt une institution representative dans le sens complet du tcrnic, ellc rcflctc fidfelement les Ijoiis et mauvais instincts de la population ruralc. Ses decisions sont, en consequence et d'habitude, caracterisees par un bon sens simple, pratique, mais qui est sujet, par occasions, a des aberrations faebcuses sous l'empire dc pernicieuses influences, le plus souvent alcooliques. Un cxcmplc s'en produisit pendant mon sejour a Ivanofka. La question a decider etait cellc-ci : un hnbak, ou debit d'eau-dc-vic, serait-il etabli dans le village ? Un marchand de la villedistrict desirait en etablir un, et oflrait de payer a la Commune une somme annuellc pour la permission neccssaire. Les membres de la Commune les jilus industrieux, les plus respectables, a jpuyes par toute la population feminine de la localite, etaicnt fortement opposes au projet, sachant trcs-bien qu'un kabak conduirait certainementala ruine de plus d'un menage; mais le marcband entrcprcnant possedait de puissants arguments pour seduire un grand nombre des membres, et reussit a obtcnir une decision en sa favour.
L'Assemblee discutc toutcs questions interessant lc bicn-etre de la Commune, et comme ces matiercs n'ont jamais ete legalement definics, comme il n'cxiste aucun moyen d'appeler de ses decisions, sa competence admiso est tres-etenduc. Ellc fixe l'epoque de la fenaison et le jour oil devra commenccr lc labour du champ en friche ; ellc decrete qucllcs mesures seront prises contre ccux qui ne paicnt pas ponctuellement leurs taxes ; clle decide
si un nouveau membre sera admis dans la Commune el s'il sera permis a tcl ancien membre de changer de domicile ; elle donne ou retire la permission de construire de nouveaux bailments sur la terre communale; elle prepare et signe tous les contrats que la Commune fait avec l'un de ses membres ou avec un etranger; elle intervient, chaque fois qu'elle le juge necessaire, dans les affaires domestiquesde ses membres; elle elit 1' elder — ainsi que le collecteur des taxes communales ct le vcilleur de nuit la oil ces charges existent, — et le berger du village ; elle divisc et allote la terre communale cntre ses membres comme elle le juge convcnable.
De tous ces agissements divers, le lccteur anglais doit naturellcmcnt etrc convaincu que les elections sont les plus bruyants, les plus emouvants. En realite c'est la une erreur. Les elections produisent tres-pcu d'emotion, par la simple raison que, regie generate, personne ne desire etre elu. Une fois, dit-on, un paysan qui s'etait rendu coupable de quclque mefait fut informe par un arbitrc de paix — offlcier special dont j'aurai a parler bientot, — qu'il no serait plus desormais capable de remplir aucun office communal, et, au lieu de regrctter cette diminution de ses droits civils, fit une grande reverence et exprima ses remcrcicments pour le privilege nouveau qu'il venait d'acquerir. Cette anecdote peut n'etre point vraie, mais elle fournit un exemple de ce fait, qui n'est mis en doute par personne : le paysan russe regarde une dignite plutot comme un fardeau, comme une charge dans le sens litteral du mot, que comme un honncur. II n'existe aucunc ambition civique dans ces pctites republiques rurales, et le privilege de porter une medaillc de bronze qui ne commando pas le respect, la reception de quelques roubles comme salaire, n'offrent pas une compensation sufflsante des tracas, des ennuis, de la rcsponsabilite qu'un elder de village doit supporter. Les elections sont, en consequence et generalcment, tres
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calmcs ct pcu interessantcs. La description suivantc pout en donner une idee.
G'cst par un dimanche aprcs-midi. Lcs paysans el. paysannes sont sortis en habits dc fete, et lcs costumes eclatants des femmes aident le soleil a jeter un peu de couleur sur le paysage, qui, en temps ordinaire, est gris et monotone. Lentement la foule se rassemble dans un espace ouvert, a cote de l'eglise. Toutes les classes de la societe sont representees. A l'cxtreme limite so trouve une bande dc joycux enfants aux chevcux blonds, les uns debout ou couches sur l'herbc, regardant attentivement ce qui se passe, les autrcs courant ca ct la el jouant au ferret, Pres d'eux nous voyons un groupe de jcutics filles, convulsees par des eclats dc rirc qu'clles essaicnt de dissimuler. L'artisan dc leur gaicte est un garcon d'environ dix-scpt ans, evidemment le farceur du village, qui se tient devant ellcs un accordeon a la main, et leur raconte a demi-voix comme quoi il est sur le point d'etre elu elder, et quels tours insenses il joucra sitdt nomine. Quand Tunc des jcunes filles rit trop baut, lcs matrones qui se trouvent tout pres se retournenl d'un air refrogne, ct Tunc d'ellcs, faisant quclques pas en avant, ordonne a la coupablc, d'un ton d'autoritc, dc s'en retourncr tout de suite a la maison, puisqu'cllc ne sait pas se bien conduire. Toute honteuse, la criminellc se retire ct le garcon qui a cause les eclats de rirc fait dc l'incident le sujet d'unc nouvcllc plaisanterie. Pendant cc temps les deliberations ont commence. La majorite des membrcs babillc ensemble ou rcgardc un petit groupe compose de trois paysans ct d'unc femme, groupe qui se tient un peu a part des autres. La sculcmcnt la question du jour est serieuscment discutec. La femme expliquc, les larmes aux yeux ct avee une grande quantite de repetitions inutilcs, que son « vicil hommc », qui est prescntement elder, est tres-maladc ct ne peut remplir ses devoirs.
— Mais il n'a pas encore sorvi son annee, ct il pent se retablir, — fait remarquer un paysan, evidemment le plus jeune de ce petit groupe.
— Qui sait ? — repond la femme en sanglotant. — C'est la volonte de Dieu, mais je ne croispas qu'il remettc jamais les pieds a terre de nouveau. Le feldsher est venu quatre fois le voir, le doctcur lui-meme une : il a dit qu'il fallait le porter a l'hopital.
— Et pourquoi ne l'a-t-on pas fait '?
— Comment pouvait-on? Qui l'y aurait porte ? Croyezvous que c'est un bene? L'hopital est a trcnte verstes. Si vous le mettez dans une charrette il mourra avaut d'etre arrive a uiie verste d'ici. Et puis, qui sait ce qu'ils font aux gens dans les hopitaux? Gette derniere question contient probableinent la raison de sa desobeissance aux ordres du doctcur.
— Tres-bien! c'est assez ; tenez votre langue! — dit la barbe grise du petit gioupe a la femme, ct se tournant alors vers les autres paysans, le vicillard emct cettc observation : — II n'y a pas d'autre marche a suivre. Le Stanovo i (offlcier de police rurale), viendraici run de ces jours et fera encore du tapage si nous n'elisons pas un nouvel elder. Qui allons-nous cboisir ?
Aussitot que cette question est posee, plusieurs paysans gardent les yeux fixes a terre ou essaient de quelqu'autre maniere d'eviter d'attirer l'attention, de peur que leurs noms soient mis en avant. Quand le silence a dure une minute ou deux, la barbe grise dit : « Voila Alexei Ivanof, il n'a pas servi encore !
— Oui, oui, Alexei Ivanof! — Client une demi-douzaine de voix, appartenant probablement aux paysans qui craignent eux-memes d'etre elus.
Alexei proteste dans les termes les plus energiques. II ne peut pas dire qu'il est malade, car sa grosse face rougeaude lui donnerait le dementi le plus formel, mais il trouve cinq ou six autres raisons pour n'etre point
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choisi, et par consequent dcraande qu'on l'excuse. Mais ses protestations ne sont point ecoutees, et l'operation se termine. Un nouvel elder du village a ete diiment elu.
Bien plus importante que les elections est la redistribution de la terre communale. II peut ne pas importer beaucoup au chef d'une maisonnee comment vont les elections, pourvu qu'il ne soit pas lui-meme choisi. II peut accepter avec une parfaite tranquillite d'esprit Alexei, Ivan, ou Nicolai, parce que les gens en fonctions n'ont qu'une tres-pelite influence sur les affaires communales. Mais il ne peut rester spectateur passif et indifferent quand la division et 1'allotement de la terre se discutent, car le bien-etre materiel de chaque menage depend en grande partie de la quantite de terre et do charges qu'il recevra.
Dans les provinces du sud, oil le sol est fertile, oil les taxes n'excedent pas la rente nonnale, le procede de division et d'allotement est comparativcment simple. La, chaque paysan desire obtenir autant de terre que possible; chaque menage demande done toute celle a laquelle il a droit : e'est-a-dire, un nombre de parts cgal a celui de ses membres inscrits sur la derniere liste de revision. L'Assemblee n'a done aucune question difficile a resoudre. Le tableau dc recensement communal determine le nombre des parts en lesquelles la terre devra etre divisee, et celui devant etre alloue a chaque famille. La seule difficulty susceptible d'etre soulevee git dans la determination de la part specialc que telle ou telle famille recevra, et elle est habit uellement resolue par la coutume de tirer les lots. II peut se produire, il est vrai, quelque divergence sur la question de savoir quand une redistribution sera faite, mais cela est aisement decide par un simple vote de l'Assemblee.
Le procede de division et d'allotement dans les provinces du nord est bien different. La, le sol est souvent tres-infertile et les taxes excedent la rente normale ; il
peut done arriver que les paysans s'cttbrcent de n'avoir qu'aussi peu de terre que possible. Dans ce cas-la, des scenes comme la suivante peuvent se produire.
On demande a Ivan combicn de parts de la terre communale il prendra, il repond d'un ton lent et contemplatif : « J'ai deux ills, et puis il y a moi, je prendrai done trois parts, ou un peu moins si e'est votre plaisir i.
— Moins ! — s'ecrie un paysan d'age moyen qui n'est pas 1' elder du village, seulement un membre influent, mais qui prend le role important dans la discussion. — Yous dites des niaiseries. Vos deux flls sont deja assez ages pour vous aider, vous les marierez bientot, et cela vous amenera deux nouveaux travailleurs feminins.
— Mon fils aine — explique Ivan — travaille toujours a Moscou, et l'autre me quitte souvent en ete.
— Mais ils envoient tous deux ou rapportent de l'argent a la maison, et quand ils seront maries, leurs i'emmes resteront avec vous.
— Dieu seulsait ce qui arrivera, — repond Ivan, passant sous silence la premiere partie de l'observation de son adversaire, — qui sait s'ils se marieront ?
— Vous pouvez facilement arranger la cbose !
— Cela, je ne peux pas le faire. Les temps sont changes maintenant. Les jeunes gens font ce qui leur plait, et quand ils se marient, ils veulent avoir une maison a eux. Trois parts seront assez lourdes pour moi !
— Non, non. S'ils desirent se separer de vous, vous leur « repasserez » de la terre. Vous devez en prendre au moins quatre. Les vieilles femmes qui ont de petits enfants ne peuvent pas prendre des parts en raison du nombre d'ames.
— C'est un ricbe Moughik (paysan), — ditune voix dans la foule. — Donnons-lui ciuq ames (e'est-a-dire cinq parts de la terre et des charges).
— Cinq ames ! je ne peux pas. Grand Dieu ! je ne peux pas.
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— Tres-bien, vous en aurcz quatre, — dit l'csprit dirigcant a Ivan ; ct alors, se tournant vers la loule, il demande : « En sera-t-il ainsi ? »
— Quatre ! quatre ! — s'ecrie-t-elle, et la question est reglee.
Vient ensuite unc des vieilles femmcs dont on parlait tout a l'hcure. Son mari est valetudinaire, ct elle a trois petits garcons, dont un sculement est assez age pour travailler aux champs. Si la liste de revision etait strictement prise comme base de la repartition, clle rccewait quatre parts ; mais elle ne pourrait jamais payer quatre parts des charges communales. Elle doit done recevoir moins que ce total. Quand on lui demande combien elle en prendra, elle repond, les yeux baisses : « Comme le Mir decidera, qu'il en soit ainsi ! »
— Alors vous devez en prendre trois.
— Qu'est-ce que vous ditcs, petit ptre?— crie lafemme, sc departant soudain de son air d'obeissanco passive. — Entendez-vous cela, Orthodoxes ! lis veulent me charger de trois ames ! A-t-on jamais entendu pareille chose? Dcpuis le jour de saint Pierre, mon mari est alitc : on lui a jete un sort, je crois, car rien ne lui fait de bien. II ne peut pas mettre un pied a terre, tout comme s'il etait mort, seulemcnt, il mange du pain !
— Vous contez des niaiseries, — dit un voisin, — il etait au kabah (cabaret) la semaine derniere.
— Et vous ! — repliqne la femme, s'ecartant du sujet en discussion, — qu'avez-uous fait le jour de la derniere fete paroissiale? N'est-ce pas vous qui vous etes soule et avez battu votre femme jusqu'a ce qu'elle eiit reveille tout le village par ses cris ? Et n'allons pas plus loin que dimanche dernier, h done !
— Ecoutez ! — dit severement le vieillard, coupant court au torrent d'invectives. —Vous devez prendre au moins deux parts et demie. Si vous ne pouvez pas les cultiver vous-meme, vous trouverez quelqu'un pour vous aider.
— Et comment cela pourrait-il se faire ? Comment pourrais-je trouver l'argent pour payer un ouvrier? — demandc la femme avec beaucoup do gemissements et un dot de larmes. — Ayez pitie, Orthodoxes, des pauvres orphelins! Dieu vous recompensera!... etc., etc.
Je n'ai pas besoin dc fatiguer le lecteur d'une description plus detaillee de ces scenes, qui sont toujours tres-longues et quclquefois violentes. Tous les gens presents s'y interessent tres-fort, car rallotement de la terre etant dc beaucoup l'evencment le plus important dans la vie du paysan russe, cela ne peut se faire sans babillagcs et discussions sans fin. Apres que le nombre de parts pour chaque famille a ete decide, la distribution des lots soulove de nouvelles difficulles. Les families qui ont fume abondamment leur terre s'efforcent de ravoir leurs anciens lots, et la Commune respecte leurs droits acquis autant qu'ils pcuvent s'accordcr avec le nouvel ordre de cboses ; mais souvent il est impossible de concilier les droits prives et les interets communaux, et en de telles occasions les premiers sont sacrifies avec un sans-facon qui ne scrait pas tolere par des bommes de race anglo-saxonne. Cela ne conduit, neanmoins, a aucunes consequences serieuses. Je sais beaucoup dc cas oii les paysan s ont mis au defi l'autorite de la police, du gouverneur de la province et du gouvernemcnt central lui-meme, mais je n'ai jamais ou'i parler d'aucun oii la volonte du Mir ait ete mise en question par l'un de ses membres.
Dans les pages qui precedent, j'ai parle a plusieurs reprises de « parts de la terre communale ». Pour prevenir toute erreur d'appreciation, je dois expliquer soigneuscment ce que cette expression signifie.Une part ne veut pas dire simplement un morceau ou lopin de terre; au contraire, elle contient toujours au moins quatre, et quelquefois un plus grand nombre de parcclles distinctes.
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Nous avons ici un nouveau point do difference cntre le village russc et ceux de l'Europo occidentale.
La terre communale en Russie est de trois sortes : cellc sur laquclle est bati le village, la terre arable, et la prairie. Sur la premiere, cliaque famille possede une maison et un jardin qui sont sa propriele hereditairc, et ne sont jamais atteints par lcs redistributions periodiqucs. Lcs deux autres sont chacunc soumises a l'allotemcnt, mais dans des conditions quclquc peu differentes.
L'ensemble de la terre arable communale est avant tout partage en trois champs qui correspondent a l'assolcmcnt triennal deja decrit, et chaquc champ est ensuite divise en longues bandes etroites — correspondant au nombre des membres masculinsde la Commune,— aussi egales que possible Tune a l'autre en surface et qualite. Quelquefois il est necessaire de diviser d'abord le champ en plusieurs portions d'apres la qualite du sol, et de subdiviscr alors cbacune de ces portions en autant de parcellcs qu'il est necessaire. Chaque menage possede done toujours au moins une parcellc dans cliaque champ ; et dans les cas ou la subdivision est necessaire, une dans cbacune des .portions en lcsquelles le champ est subdivise. Ce procede complique de division et de subdivisior est applique par les paysans eux-memes, a l'aide de simples regies a mesurcr, et la justesse du resultat est veritablement merveilleuse.
La prairie, qui est reservee pour la production du foin, est divisee en un nombre de parts egal a cclles do la terre arable. Ici, neanmoins, la division et la distribution out lieu, non pas a des intervallcs irreguliers, mais annuellement. Cliaque annee, un certain jour fixe par 1'Assemblee, les villageois sc rendent en corps sur cette partie do leur propriety et la divisent en autant de parts qu'il est necessaire. Les lots sont alors tires au sort, et chaque famille fauche aussitot la parcellc qui lui a ete ainsi allouee. Dans quelqucs communes, la prairie est
fauchee par tous les paysans en commun ct le foin distribue ensuite, par voic de tirage au sort, cntre les families ; mais ce systeme n'est pas aussi frequemment mis en usage que le premier.
Comme rcnsemblc de la terre communale ressemble ainsi dans une certaine mesurc a une grosse ferme, il est necessairc d'adopter certaines regies pour sa culture. Un menage peut scmer ce que bon lui semble sur la terre qui lui est attribute, mais toutes les families doivent au moins se conformer au systeme de rotation accepte. Par la meme raison, un menage ne peut commencer les labours d'automne avant le temps fixe, parce qu'il empieterait par la sur les droits des autres families, qui usent du champ en fricbe comme paturagc.
II est assez etrange que ce systeme primitif de possession de la terre puisse avoir reussi a durer jusqu'au dixneuvieme siecle, et encore plus remarquable que l'organisation dont il constitue une partie essentielle soit regardee par beaucoup de personnes intelligentes comme l'une des grandes institutions de l'avenir, et a peu pres comme une panacee contrc tous les maux politiqucs ct sociaux. L'explication de ces faits forme un interessant chapitre de l'histoire sociale de la Russie (1).
1. J'ai d6ja publie une partie du chapitre ci-dessus dans un article sur les « Communautes villageoises en Russie » paru dans le Macmillan's Magazine de juin 1876.