‹ La RussieChapitre 13 sur 45 · LES VILLES ET LES CLASSES MARCHANDES · texte numérisé non relu

LES VILLES ET LES CLASSES MARCHANDES

Novgorod. — Caractere general des villes russes. — Rarete des villes en Russie. — Pourquoi dans la population 1' element urbain est si faible. — Histoire des institutions municipales russes. — Efforts infructeux pour creer un tiers-etat. — Marchands, francs-bourgeois et artisans. - Conseil de ville. — Un riche marchand. — Sa maison. — Son amour de l'ostentation. — Idee qu'il se fait de l'aristocratie. — Decorations officielles. — Ignorance et improbite des classes mercantiles. — Symptomes de changement.

La vie champetre, en Russie, est assez agreable en etc et en hiver ; mais il y a, entre ces deux saisons, une periode intermediaire de plusieurs semaines od la pluie et la bouo transforment une maison de campagne en quelque chose de tres-analogue a une prison. Pour echapper a cette detention, je me determinai, au commencement d'octobre, a quitter Ivanofka et a prendre cornrne residence, pendant quelques mois, la ville de Novgorod.

J'avais pour ce choix plusieurs raisons. Je ne desirais pas aller a Saint-Petersbourg ou Moscou, parce que je prevoyais que, dans l'une ou l'autre de ces cites, mes etudes seraient ccrtainement interrompues. Dans une ville de province, je devais avoir beaucoup plus de chances de me trouver en contact avec des gens ne pouvant parlor couramment aucune des langues occidentals, et de bien

Villus et Classes marchandes.

meillcures occasions d'etudier l'administration des provinces. De toutcs les villcs principales, Novgorod (1) etait la plus proche, ct sous beaucoup dc rapports, la plus interessante. Ellc a une curicuse histoire, — histoirc remontant Men plus haut que celle de Saint-Petersbourg ou meme de Moscou, — ct possede encore beaucoup de monuments bistoriques venerablcs. Bien que maintenant ville de troisiemc ordre sculement, — l'ombrc de ce qu'clle fut jadis, — elle contient encore a pcu pros 18,000 habitants ct est lc centre administratif de la province dans laquclle elle est situec.

A environ 110 kilometres de Saint-Petersbourg, lc chcmin de for dc Moscou traverse lc Volkhof, riviere aux eaux boucuscs ct rapides qui fait communiqucr lc lac Ilmen avec le lac Ladoga. Au point d'intcrscction, jc pris passage a bord d'un petit steamer ct remontai la riviere pendant environ 70 kilometres. Le voyage fut ennuyeux, car le pays est plat, monotone, et le steamer ne fait pas plus de ncuf noeuds a l'heure. Vers le couchcr du soleil, Novgorod apparut a l'borizon. Vue ainsi dans la douce lumiore du crcpuscule, la ville apparait decidement pittoresquc. Sur la rive occidental de la riviere s'eleve le kremlin , bati sur un tertre entoure de hautes muraillcs de briques, au-dessus desqucllcs apparaisscnt les coupolcs pointues de la cathedralc. Sur la rive opposee s'etend la plus grande partie de la ville ; 1'horizon cstagreablement accidenteparles toits verts et les coupolcs pyriformes de nombrcuses eglises. Ca ct Id, une tachc de verdure indique l'cxistcnce de jardins. Sur la riviere, entre le kremlin et la ville, se trouve un long pont de picrre a demi cache par un haut pont de bois, construction temporaire qui suppleait lc premier, du

1. Cette ville ne doit pas Stre confondue avec Nijui Novgorod, e'esti-dire Novgorod-le-Bas, sur le Volga, ou se lient la grande foire annuelle.

moins a l'epoque ou je passai la. Bcaucoup dc gens afflrmaicnt que cette construction provisoirc etait destinee a devcnir permanentc, parce qu'elle donnait un gros revenu aux fonctionnaires dont le devoir etait de la tenir en bon etat, mais je ne sais si cette prediction peu charitable s'cst realisee.

Geux qui desirent jouir des illusions que produisent l'aspect de la scene et des decors d'un theatre ne devraient jamais aller dans des coulisses. De meme, eelui qui desire conserver la croyance illusoire que les villes russcs sont pittoresques ne devrait jamais y entrer, mais se contcnter deles regarder d'une certaine distance. Une course a travers les rues dissipera inevitablement l'illusion ctprouveraperemptoirementque l'irregularite, meme quand elle est combiuee avec l'ordure, n'est pas necessairement pittorcsque.

Quelquc imposantes que les villes russes puissent paraitre quand on les voit d'un peu loin, on trouvera toujours, apres une inspection passee de plus pres, qu'clles ne sont guere que des villages deguises. Si elles n'ont pas positivement une apparence rustique, elles en ont au moins une suburbaine. Les rues sont droites et larges, miserablement pavees ou pas du tout. On n'y considere pas les trottoirs comme indispensables. Les maisons sont baties de bois ou de pierre, d'habitude elevees d'un seul etage et separees Tune de l'autre par des cours spacieuses. Beaucoup d'entre elles ne daignent pas tourner leur facade sur la rue. L'impression generale produite est que la majorile des bourgeois sont venus de la campagne et ont apporte leurs anciennes habitations avec eux. II y a peu ou point de boutiques garnies de marchandiscs arrangees avec gout dans la montre pour tenter le passant. Si vous desircz faire des achats, ilvous faut aller au Gostinny Dvor (1) ou bazar,

1. Ces mots siguiflent litt^ralement « cour des hotes». Les Gosti —

Villes et Classes marchandes.

qui consistc en de longues rangees symetriques do magasins bas de toit, ou le jour penetre peu, avec une colonnade en front. G'est l'endroit ou les marchands se reunisscnt le plus, mais il ne presente rien de ce tumulte et de cette activite que nous avons coutume d'associer avec la vie commerciale. Les boutiquiers se tiennent sur lcur porte ou fldncnt alentour, dans le voisinage immediat, attendant les clients. De la rarcte do ces dernicrs, je conclus que quand une vente s'effcctue le produit doit en etre enorme. Dans les autres parties de la ville, l'air de solitude et de langueur est encore plus apparent. Sur la grande place ou sur les cotes de la promenade,— si la ville est assez fortunee pour en posseder une, — des vach.es et des chevaux paissent tranquillement sans paraitre du tout conscients de l'incongruite de leur situation. Et, en effet, il serait etrange qu'ils eussent cette conscience, car ellen'existedans respritnide la police ni des habitants. La nuit, les rues ne sont point du tout eclairees, ou seulemcnt par quelques reverberes qui ne font guere que rendre les tenebres visibles, si Men que les citoyens prudcnts, retournant tard chez eux, s'arment souvent de lanternes. II y a quelques annees, un honorable conseiller de la ville de Moscou combattit un projet pour eclairer la cite au gaz, et maintintque ceux qui voulaient sortir la nuit devaicnt porter leurs lampes avec eux. L'objection fut ecartee et Moscou dote de bees de gaz ; mais tres-peu de villes de province out jusqu'ici suivi l'exemple de Tancienne capitale.

Cette description ne s'applique pas a Saint-Petersbourg et a Odessa; mais ces cites peuvent, quant a present, etre laissecs de cote, car elles ont un caractere etranger special. Les villes du pur type r usse — et Moscou pcut encore

mdt qui est, 6tymologiquement, le m£me que notre hdte ou invito, — 6taieut originairement les marchandsqui comraercaient avec d'autres ■villes et d'autres pays.

etre compris dans lc nombrc, — out un air semi-rustiquc, ou au moins l'aspect de ces faubourgs « retires » d'une grande cite qui sont encore en dehors de la juridiction des autorites municipales.

La rarete des villes en Russie est non moins remarquable que lcur aspect rustique. J'emploie le mot dans le sens populaire et non dans le sens officiel. En langage officiel, une ville veut dire une reunion de maisons contenant certains fonctionnaires,etenraisondecela le terme est quelquefois applique a de petits villages. Laissons done de cote la liste offlcielle des villes et jctons un coup d'ceil sur les statistiques de la population. II laut admettre, je suppose, qu'aucune ville n'esl digne de ce nom a moins qu'elle ne contienne au moins 10.000 habitants. Or, si nous adoptons cctte pierre detoucbe, nous trouvons que dans 1' ensemble de la Russie d'Europe , prise dans le sens le plus etroit du mot, — sans y comprendre la Finlande, les provinces Baltiques, la Litbuanie, la Pologne et le Gaucase, qui font politiquemcnt, mais non socialement, partie de la Russie, — il y a seulement cent vingt-sept villes. Sur ce nombre, vingt-cinq seulement contiennent plus de 25.000 habitants, et onze seulement plus de 50.000 (1).

Ges faits indiquent clairement qu'en Russie, comparee a l'Europe occidentale, l'elemcnt urbain de la population est relativcmentfaible, et cettc conclusion est confirmee par les documents statistiques. En Russie, l'element urbain compose seulement la dixicme partie de toute la population, tandis qu'en Grande-Bretagne, plus de la moitie des habitants est logee dans les villes. Une tentative serieuse pour decouvrir les causes de cettc

1. Cesont : Saint-Petersbourg, 668.000; Moscou, 602.000 ; Odessa, ■121.000; Kichinef, 104.000; Saratof, 93.000; Kazan, 79.000; Kief, 71.000; Nikolaef, 68.000; Kharkof, 60.000; Tula, 58.000; Berditchef, 52.000.

Villes el Classes marchandes.

difference devoilcrait certainement des particularites frappantcs dans l'histoire passec ct la condition presentc dc 1 'Empire russe. J'ai moi-meme fait cette tentative, etje me propose maintenant de communiquer au lecteur quelques resultats do mon investigation.

La cause principalc git dans cc fait : la population de la Russie est beaucoup moins dense que celledes nations dc l'Europe occidentale. Du cote dc l'Orient, cllc n'a jamais eu de frontieres naturellcs, mais sculcment unc immense etendue de terres fcrtiles non cultivecs offrant a l'emigration un champ tentant, ct les paysans sc sont toujours montres prets a profitcr de leur position topograpbique. Au lieu d'ameliorer leur systemc primitif d'agriculture,qui exigeune enorme surface ct epuisc rapidement lc sol, ils ont toujours trouve plus aise ct plus profitable d'emigrer et prendre possession des terres vicrges de l'Est. Le tcrritoire s'est ainsi, — quelquefois avccl'aidc et quelquefois en depit du gouvcrncment, — constamment etendu, ct a deja atteint lc detroit dc Bcbring ct lo versant nord de l'Himalaya. Lc petit district avoisinant les sources du Dnieper s'est dcvcloppc en un grand empire quarantc fois aussi vastc que la France, ct sur ccttc enorme superficic, il y a environ quatre-vingts millions d'habitants. Quelque prolifiquc que soit la race russe, son pouvoir de reproduction ne pouvait marcher dc pair avec sa puissance d'expansion tcrritorialc, ct, en consequence, la contree est encore maigrcment pcuplce. Si nous prenons l'enscmble de la Russie d'Europc, nous trouvons que la population y est sculcment d'environ 14 habitants par verste carree (a pcu de chose prcs un kilometre), tandis qu'en Grande -Brctagne, pour la meme surface, la densite moyenne est d'environ 114. Memo la region la plus peuplee, — la partie nord de la zone de la Terre-Noirc, — a sculcment a pcu pres 40 habitants par verste carree. Un pcuple qui possede une telle abondance dc terres et peut se suffire par l'agricul-

turc, n'cst pas dispose a sc consacrcr a l'industric ni a. s'agglomerer dans lcs villcs.

La secondc cause qui empecha la formation des villcs fut le servage. Lc scrvage, et lc systeme administratif dont il formait une partie, limitaient les mouvemcnts naturels de la population. Les nobles vivaient habituellcment sur leurs domaincs et apprenaient a certains de lours serfs a les approvisionner de prcsque tout ce qu'il leur fallait ; et les paysans qui pouvaient avoir le desir de se fixer comme artisans dans les villes n'etaient point libres de le faire parce qu'ils etaient attaches au sol. Ccla produisit ccs curieuses industries de village dont j'ai deja pavle. L'insignifiance des villes russes s'explique en partie par ces deux causes. L'abondance de la terrc tendait a prevenir le developpcment de la grande Industrie ; et les petites qui existaient f urent empecbees par le scrvage de se grouper dans les villes. Mais cette explication est evidemment incomplete. Les memos causes se produisirent pendant le moyen age dans FEuropc centrale, et pourtant, en depit d'elles, de florissantes cites so devclopperent et jouercnt un role important dans l'bistoire socialc et politique de l'Allemagne. Dans ccs cites se groupaient lcs marcbands et les artisans, formant une classe sociale particuliere, se distinguant des nobles d'un cote et des paysans de l'autre par des occupations speciales, des tendances speciales, un tour d'esprit special, un code de morale special. Or, pourquoi ces villcs importantcs et cette classe de francs-bourgeois ne naquirent-elles pas en Russie, en depit des deux causes preventives ci-dessus mentionnecs?

Pour discutcr a fond cette question, il serait necessaire d'aborder certains points non resolus de Tbistoire du moyen age. Tout ce que je puis faire ici est d'indiquer ce qui me scmble etre la vraie explication.

Dans l'Europe centrale, pendant tout le moyen age, une luttc perpetuelle cut lieu cntre les divers elements

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politiqacs dont la societe se composait alors, et les cites importantcs furcnt, dans un certain sens, le produit de cette lutte. Dc quelque facon que lcs villes puissent avoir ete originairement fondees, il est certain que leur existence fut preservee et protegee par la rivalite mutuelle du souverain, de la noblesse feodale et de l'Eglise ; et les gens qui desiraient vivre dc travail ou d'industrie etaient obliges de se fixer dans rune d'clles, afin dejouir de la protection et dcs immunites qu'elles garantissaient. En Russie, il n'y cut jamais anemic lutte politique de cette especc. Aussitot que lcs Grands Princes deMoscou, an seizieme siccle, secoucrent le joug des Tartares et se proclamerent Czars dc toute la Russie, leur pouvoir fut irresistible et inconteste. Maitres absolus de la situation, ils organiserent leur pays conime bon leur sembla. Au debut, leur politique fut favorable au dcveloppemcnt des villes. S'aperccvant que les classes marchandes et industrielles pouvaicnt devenir unc riebe source dc revenus, ils lcs scparercnt dc la classe rurale, leur donnerent le droit cxclusif de commcicer, empecberent les autrcs classes de leur fairc concurrence, et les affranchirent de l'autorite des proprietaircs fonciers. S'ils avaient suivi cette politique d'unemamere prudente et rationnelle, ils eussont pu creer unc riebe classe de francs-bourgeois ; mais ils agirent avee unc vraie myopic orientale ct marcbercnt a rencontre du but qu'ils se proposaient. Perdant de vue, dans leur desir d'en tirer profit, le bien-etre de ceux qu'ils gouvernaient, ils imposerent irregulieremcnt de lourdes taxes et traiterent la population urbaine commelcurs serfs. Les marchands les plus riches furent forces de scrvir conime offlciers de douane, — souvent a une grande distance de leur domicile (1), — et les artisans, chaque annee, contraints

1. Des marchands de Yaroslaff, par exemple, etaient envoy6s a Astrakan pour colliger les droits de douanes.

La Iiussie.

de se rcndre a Moscou et d'y travaillcr sans remuneration pour les Czars. En outre, le systeme de taxation etait radicalement defectucux, et les mcmbres de l'adminislratioii locale, qui ne rcccvaient aucune paye et se trouvaient pratiquement affranchis de tout controlc, etaicnt impitoyables dans lours exactions. En un mot, les Czars usaicnt dc leur pouvoir si maladroitcment et d'une facon si insouciante que la population industrielle ct commcrcante, au lieu d'affluer dans les villes pour y chercher asile, les fuyait pour echapper a l'opprcssion. A la fin, cctte emigration hors dcs villes prit do telles proportions que Ton jugea necessaire de la prevenir par dcs mesures administrative* et legislatives; la population urbaine fut legalcment fixoe dans les villes, comme la population rurale etait flxec au sol. Ccux qui s'enfuyaient etaicnt ramones comme descrteurs, ct s'ils tentaient une scconde evasion ils etaicnt fouettes et transportes en Siberic (1).

Le commencement du sieclo dernier fut celui d'une ere nouvclle dans l'histoire des villes ct dc la population urbaine. Pierre le Grand observa, dans ses voyages en Europe occidentale, que la ricbesse et la prosperite d'une nation repose principalemcnt sur les classes moyenncs etinstruitcs, et attribua la pauvrete desonpropre paysd Tabsence decet element franc-bourgeois. Une telle classe ne pouvait-elle pas etre creee en Russie ? Pierre, sans hesitation, decida que oui, et se consacra tout de suite ct franchement a cette ceuvre. Des artisans etrangers furcnt importes dans ses Etats ct des marcbands etrangers engages a y venir commerccr ; de jeunes Russes furent envoyes chcz les autrcs nations pour y apprendre les arts utiles ; des efforts furent faits pour propager pratiquement la science par la traduction de livrcs

t. Voir les Ulozhenie, e'est-a-dire les lois d'Alexis, pere de Pierre le Grand, chap. XIX, § 13.

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etrangers et la fondation d'ecolcs ; toutes sortes do professions furcnt cncouragecs et divcrses cntrepriscs industriellcs fondees. En memo temps, l'adminis (ration des villes fut reorganisee dc fond en comble d'apres le modele des ancicnnes villes libres d'Allemagne. A la place dc l'ancicnne organisation, qui etait une forme legercmcnt modiflee dc la Commune rurale, ellcs rccurent des institutions municipalcs allemandes avcc bourgmestrc, conscil dc villc, cours dc justice, guilds pour les marchands, corporations dc metiers (Tsehhi) pour les artisans, ct une listc sans fin d'instructions concernant le devcloppement du commerce ct dc 1'industric, la construction d'hopitaux, les precautions sanitaircs, la fondation d'ecoles, l'organisation de la justice, dc la police et autres questions analogues.

Catherine II marcha sur ces traces. Si clle fit moins pour developper le commerce et 1'industric, clle s'occupa davantage de legifercr et de rediger des manifestes pompeux, emphatiques. Au cours dc scs etudes historiques, ellc avait appris, comme clle le proclame dans l'un de ccs manifestes, que « depuis l'antiquite la plus rcculee nous trouvons partout la memoire des fondateurs dc villes elcvee au meme niveau que celle des legislatcurs, et nous voyons que les heros fameux par leurs victoircs esperaient, en Ijatissant des villes, assurer l'immortalite de leur nom ». Comme assurer rimmortalite du sicn fut le hut principal de sa vie, ellc agit d'accord avcc les precedents historiques et crea 216 villes dans le court cspacc de vingt-trois ans. Cela semble une grande ceuvre, pom-taut elle ne satisfit point son ambition. Catherine n'etudiait pas sculement l'histoire, e'etait en meme temps une ardentc admiratrice de la philosophic, si a la mode en son temps. Cette philosophic s'occupait beaucoup du tiers-etat, qui etait en train d'acquerir en France une grande importance politique, et Catherine pensa que, puisqu'clle avait cree une noblesse sur le modele Iran-

La liussie.

cais, ellc pouvait aussi creer une bourgeoisie. Dans ce but, elle modifla l'administration municipale organisee par son grand predecessour, et accorda a toutcs les villes unc charte imperiale. Cette charte est rcstee sans modifications essentielles jusqu'au commencement du present regne.

Cos ciforts pour creer un tiers-etat riche et intelligent n'ont pas ete couronnes de beaucoup de succos ; leur influence a toujoursete plus apparente dans les documents oflicicls que dans la vie reellc. La grande masse de la population resta serve, fixee au sol, pendant que les nobles — e'est-a-dire tous ceux qui possedaient un peu d'education — furent requis pour le service militaire et civil. Ceux onvoyes a l'etranger pour y etudier les arts utiles apprirent peu de chose et ne firent guere usage des connaissances qu'ils avaient acquiscs. A leur retour dans leur pays natal, ils devinrent bientot victimes de l'influence soporiflque de l'atmosphere sociale qui les entourait. Les « fondations de villes » eurent aussi peu de resultats pratiques. II fut aise de creer n'importe quel nombre de villes dans le sens officiel du terme. Pour transformer un village en villc, il etait seulement neccssaire de preparer une izba, ou maison construite de troncs d'arbrcs, pour la cour du district, une autre pour le bureau de police, une troisieme pour la prison et ainsi de suite. A un jour donne, un fonctionnaire du Gouvernement arrivait de la capitale de la province, reunissait les employes destines a faire le service dans les cabancs nouvellement construites ou appropriees a cet usage, ordonnait au pretre de celebrer une cercmonie religieuse tre?-simple, faisait rediger un acto officiel, et alors declarait la ville « ouverte ». Tout cela demandait tres-peu d'effort createur, mais il n'etait point aussi aise de creer cbez la population un esprit d'entreprise commerciale et industrielle. Cela ne pouvait s'effectuer par ukase imperial.

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Donncr la vie aux institutions municipales nouvcllcment importers, qui n'avaicnt aucune racine dans les traditions et les habitudes du peuple, etait tacho d'egale difflculte. Dans l'Occident , ccs institutions s'etaient constitutes pcu a peu au cours des sieclos, pour repondrc a des besoins reels, pratiques et vivement ressentis. En Russie, elles etaient adoptees dans lc but de creer ccs besoins, que Ton ne scntait pas encore. Que le lecteur imagine notre Board of Trade octroyant aux maitres dc barques de peches des chartcs tres-detaillecs, leur fournissant des traites do navigation et des instructions minutieuses sur la ventilation des cabines de navire, ct il aura quclque idee de Feffet que la legislation de Pierre cut sur les villes. Les officiors municipaux, elus contrc leur volonte, s'embrouillercnt dans la procedure compliquee sans espoir d'en sortir, et furent incapables de comprendre les nombreux ukases leur prescrivant des devoirs varies, et les menacant des chatiments les plus impitoyables s'ils pechaient par omission ou commission. Bientot cependant on decouvrit que les menaces n'etaient pas si tcrribles qu'elles le semblaient, eten consequence les autorites municipales, qui devaient protegcr et eclairer les francs-bourgeois, « perdircnt la crainte de Uieu et du Czar, » et se livrercnt a des extorsions si effrontees que Ton trouva necessairc de les placer sous le controle des fonctionnaires du Gouvcrnoment.

Le principal resultat pratique des efforts de Pierre ct de Catherine pour creer une bourgeoisie fut qu'on classa les habitants des villes en categories plus systomatiques pour le recouvrement des taxes, et que celles-ci furent accrues. Tous les rouages de la nouvelle administration qui n'avaient pas de relation directe avec les interets fiscaux du Gouvernement n'eurent point de vie propre ct d'activite spontanee. La verite est que le systeme tout cntier avait ete arbitrairement impose au peuple ct

ne possedait nulle puissance motrice si ce n'est la volonte imperiale. Si cctte force motrice s'etait retiree et qu'on eiit laisse les francs-bourgeois regler eux-memes leurs affaires municipales, lc systeme se fut immediatement ecroule. Rathhaus, bourgmestre, guilds, aldermen, et toutes les autres ombres sans vie que l'ukase imperial avait fait surgir, sc seraient instantanement evanouies. Nous avons, dans ce fait, l'un des traits caracteristiques du developpemcnt bistorique russe compare a celui de l'Europe occidentalc. A l'Occident, la monarcbie eut a lutter contre les institutions urbaines pour les empecher de devenir trop puissantes ; en Russie, il lui fallut les empecher de sc suicidcr ou de mourir d'inanition.

JD'apres la legislation de Catherine, qui est restee en plcine vigucur jusqu'au present regne et existe encore dans ses lignes principales, les villes sont de trois especes : 1° « Villes de Gouvernement » (gubernskiegoroda) — c'ost-a-dire les chefs-lieux de province ou « gouvernement » (gubernii) — dans lesquelles sont concentres les divers organcs de l'administration provincialc; 2" « Villes de district » (uyezdnie goroda) ou reside l'administration des districts (uyezdi) en lesquels les provinces sont divisees; et 3° « Villes surnumeraires » {zashtatnie goroda) qui n'ont aucunc signification particuiiere au point de vue de l'administration territoriale.

Dans toutes ccs villes l'organisation municipale est la memo. Laissant de cote les personnes a qui il arrive d'y resider, mais qui, en realite, appartiennent a la noblesse, le clerge, ct les employes inferieurs d'administration, on peut dire que la population des villes se compose de trois groupes : les marchands (kuptsi), les bourgeois dans le sens le plus etroit dn terme (meshtchanye), et les artisans (Isekhoviye).

Ges categories ne sont point des castes hereditaires comme la noblesse, le clerge ct lespaysans. Un noblepeut devenir un marcband ; un bomme peut etre une annee

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bourgeois, l'annee suivante artisan, la troisieme marchand, s'll change d'occupation et paye le droit exige Mais les categories forment, en definitive, des corporations distinctes, possedant chacune une organisation particuhere ct des obligations et privileges speciaux De ccs trois groupes, le plus eleve sur l'echelle de digmte est celui des marchands. II sc recrute principalement parmi les bourgeois et les paysans. Quiconquc desire devenir commercant s'inscrit dans l'une des trois guilds d'apres le montant de son capital et la nature des operations dans lesquellea il veut s'embarquer, et aussitot qu'il a paye le droit requis, il devient offiYiellcmcnt un marcband. Des qu'il cesso d'acquitter ce droit il cesse d'etre marchand dans le sens legal du termc' et rentre dans la classe a laquelle il appartenait auparavant. II existc quclques families dont les membres ont appartcnu a la classe marchande pendant plusieurs generations, et la loi parle dun certain livre relie de velours (barkhatnaya kniga) dans lequel lenrs noms devraient etre mscnts, mais, en realite, elies ne forment point une categoric distincte, ct pcrdent de suite leur position pnvilegiee sitot qu'elles ccssent de payer les droits annuels de guild.

Les artisans forment le cbainon qui reunit la population des villes et les paysans; car ces derniers s'enrolcnt souvent dans les corporations de metiers ou Tsekhi, sans rompre leurs attaches avec la Commune ruralc a laquelle ils appartiennent. Chaque metier ou corps d'etat constitue un Tsehh, a la tete duquel se trouve un elder et deux adjoints elus par tons les membres; ct tous les Tsekhi ensemble forment une corporation sous l'autorite d'un chef elu (Remeslenny Golova) assiste d'un conseil compose des elders des divers Tsekhi Le devoir de ce conseil et dc son president est de reglcr toutes les questions ayant rapport aux Tsekhi et de veiller a ce que les nombrcux reglements concernant les

maitres, les ouvriers ct les apprentis, soient dument

observes.

La classe non deflnie composee de ceux qui sont mscrits comme habitants permanents des villes, mais n'appartiennent a aucun guild ou Tsekh, constitue ce que Ton nomme les bourgeois, dans le sens leplus etroit du mot. Comme les deux autres, elle forme une corporation distincte avec elder et bureau administratis

Onpeut se faire une idee de l'importance relative de ces trois categories par les chiffres suivants : dans la Russie d'Europe la classe marchande (femmes etenfants compris), compte environ 466.000 ; les bourgeois, environ 4.033.000 ; et les artisans, a peu pres 260.000.

Le lien qui reunit ces trois categories est le conseil de ville (Gorodshaya Duma), organe central et le plus eleve de F administration municipale, avec son president le maire (Gorodshoi Golova). II y a quelques annees, ce corps fut entiercment reorganise d'apres les plus recentes theories d'administration municipale; et maintenant tousles proprietaires demaisons,a quelque classe qu'ils appartiennent, peuvent prendre part a ses deliberations et arriver aux honneurs qu'il confere. La consequence a ete que beaucoup de villes ont maintenant un noble comme maire, mais on ne peut pas dire que i'esprit de l'institution ait radicalement change. Tres-peu de gens se portent candidate, et ceux qui sont elus deploient peu de zele dans l'accomplissement de leurs devoirs. II n'y a pas longtemps on proposa, dans le conseil de ville do Saint-Petcrsbourg, d'assurer la presence d'un nombre sufflsant de membres en frappant dune amende ceux qui ne s'y rendraient pas! Ce fait en dit plus que des volumes sur le peu de vitalite de cctte institution. Quand un tel incident se produit dans la capitale, nous pouvons aisement imaginer ce que e'est dans les villes de province.

Le developpement du commerce et de l'industnc a,

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bien cntendu, enrichi les classes marchandes, mais sans modifier profondement lour maniere do vivre. Au sein de conditions nouvelles elles res tent routiniercs sous beaucoup de rapports. Quand un marchand russe devicnl riche, il se batit une belle maison, ou Men acheto cl repare de fond en comble cello de quelquo noble ruine. et deponse beaucoup d'argent en parquets de marquetcrie, miroirs gigantesques, tables de malac!"'" pianos des meinour* f^w ,,a autres articles d'ameublemont raits des matieres les plus couteuses. A l'occasion — specialcmcnt cclle d'un mariage ou d'un deces dans la famille, — il donnera de magnifiques banquets ct depensera des sommes enormes en sterlets colossaux, csturgeons de choix, fruits etrangcrs, champagne, et toutes sortcs de mcts delicats couteux. Mais cette depense prodigue et d'ostentation ne modifie point le courant ordinaire de sa vie do tous les jours.

Quand vous cntrcz dans ccs pieces fa stueusement meublees, vous apercevez d'un coup d'ceil qu'elles ne sonl pas d'un usage quotidicn. Vousy remarquez une symetric rigide , une nudite indescriptible qui suggore ridce que les dispositions premieres du tapissier n'onl jamais ete modifiees ou augmentees. La verite es) que la plus grande partie de la maison sert seuleincnl dans les grandes circonstances. L'hole et sa famille vivent au rez-de-chaussee clans de pctitcs pieces sales, meublees d'unc facon tres-differente, mais oil ils se trouvent plus a l'aise. Dans les temps ordinaires les belles pieces sont closes, et les beaux meubles soigneusement recouverts de housses. Si vous faites une visite de politesse apres une fete a laquelle vous avez assiste. vous eprouverez probablement quelque difflculte a entrer par la grande portc. Quand vous aurez frappe ou sonne plusiours fois, quelqu'un surgira des regions basses en faisant le tour de la maison, et vous demandera ce que vous voulcz. II y aura alors une longue pause, el,

a la fin, des bruits de pas so feront entendre a l'interieur. Les verrous seront tires, la porte s'ouvrira, et Ton vous conduira au premier etage, dans un salon spacieux. Lc long du mur oppose a la fenetre, il so trouvera certainement un sofa, et devant, une table ovale. A chaque bout de la table et a angle droit du sofa, vous apercevrcz une rangeedc trois fauteuils, les chaises seront symetri- ~.^nnt arrangecs autour du salon. Au bout de quelques minutes, lliote apparent „, „«^ ion sue robe a deux rangs dc boutons et hautes bottes bien cirees et luisantcs. Ses chevcux sont partages au milieu, et sa barbe ne montre aucunc trace dc ciseaux ou de rasoir. Apres l'echange des salutations d'usage, des tasses de the avec des tranches de citron et des conserves, ou peut-etre une bouteille de champagne, seront apportees comme rafraichissement. Vous ne devez pas vous attendre a voir les membres feminins de la famille, a moins que vous ne soyez un ami in time, car les marchands conservent encore quelque chose de cette tendance a tenir les femmes recluses qui etait en vogue chez les hautes classes avant Pierre le Grand. L'hote lui-meme sera probablement un homme intelligent, mais tout a fait denue d'education et decidement taciturne. II peut parler assez couramment du temps qu'il fait, de l'etat des recoltes, mais ne montrera pas beaucoup d'inclination a sortir de ces sujets. Vous pouvez peut-etre desirer converser avec lui sur le sujet qu'il connait le micux : le commerce dans lequel il est lui-meme engage ; mais, si vous en faites la tentative, vous n'obtiendrez certainement pas de lui beaucoup dc renseignements, et il peut meme se produire un incident qui arriva un jour a mon compagnon de voyage, gentleman russe qui avait ete charge par deux societes savantes de rasscmbler des renseignements sur le commerce des grains. Quand il se presenta chez un marchand qui avait promis de Faider dans ses recherches, on le recut bien, mais des quil

Vilies et Classes marchandes.

commenca de parlor du commerce des grains dans le district, le marchand 1'intcrrompit soudain et lui proposa dc lui conter unc Mstoire. Cette histoire etait la suivante :

« II etait unc fois un richc seigneur qui avait un fils, enfant tout-a-fait gate, et un jour le petit garcon dit a son perc qu'il voulait que tous lcs jeunes serfs vinsscnt chanter dcvant la porto de la maison. Apres qu'on cut tente de Ten dissuader, on lui accorda ce qu'il demandait et les jeunes gens s'assemblerent; mais des qu'ils commencerent a chanter, 1'cnfant so precipita dehors et lcs chassa... »

Quand le marchand eut longuemcnt conte cette histoire sans interet apparent, sans piquant, avcc beaucoup de details circonstancies, il s'arreta un instant, versa du the dans sa soucoupc, le but et alors demanda : — Quelle etait la raison, croyez-vous, de cette etrange conduite ?

Mon ami repondit que 1'enigme etait au-dessus de ses moyens.

— Eh Men, — dit le marchand, le regardant bicn en face, avcc unc grimace pretentiouse, — il n'y avait aucune raison, et tout ce que le jcune garcon put dire fut : « Allez-vous-en, allez-vous-cn, j'ai change d'idee, j'ai change d'idee! (poshli von; otkhotyel) ».

II n'y avait plus aucune possibilite de se meprendrc sur la pointe de l'histoire. Mon ami se le tint pour dit et partit.

L'amour du marchand russe pour l'ostentation est d'une cspece particuliere : quelque chose entierement different de la snobbery anglaise et du shoddyism americain. II pcut se delecter ati milieu de salles de reception fastueuscs, de magnifiqucs diners, etre flatte de la possession de trotteurs rapides, dc couteuscs fourrurcs ; faire parade de ses richesses par des donations princieres aux eglises, aux monasteres ou aux institu-

La Bussie.

tions de bienfaisance ; mais, dans tout cela, il n'affecto jamais d'etre autre que ce qu'il est reellement. II porte habituellement un costume qui indique clairemcnt sa position sociale, no tente nullement d'adopter de belles manieres ou des gouts elegants, et no cherche jamais a obtenir d'etre admis dans cc qui est appele en Russie la socteti. N'ayant aucun desir de paraitre ce qu'il n'est point, il a des manieres simples, sans affectation, ct quelquefois une certaine dignite calmc qui contrastefavorablomcnt avec les manieres precieuses de ces petits nobles qui pretendent avoir recu une education de premier ordre, et s'cfforcent d'adopter les formes exterioures de la politcsse francaise. Lc marchand, il est vrai, aime voir a ses grands diners, parmi ses invites, autant de « generaux » — c'est-a-dire de personnages officicls, — que possible, et specialcment ccux qui se trouvent avoir un grand cordon ; mais il no songe jamais a etablir par la une intimite entrc lui ct ces personnages, ou a etrc invite par eux en retour. II est parfaitement sous-cntendu entrc les deux parties que rien de somblablc ne doit avoir lieu. L'invitation est donnee ct acceptee pour des motifs tout-a-fait differents. Lc marchand a la satisfaction do voir a sa table des hommes d'un rang officicl eleve, et sent quo la consideration dont il jouit parmi les gens de sa classe s'en trouve augmentee. S'il reussit a obtenir la presence ctiez lui de trois generaux, il remporte une victoire sur un rival qui n'a pu en avoir que deux. Le general, de son c6te, fait un diner de premier ordre et acquiert, en retour de l'honneur qu'il a confer6, un certain droit indefini a requerir des soucriptions pour des travaux publics ou des institutions de bienfaisance.

Bien entendu, ce droit indefini n'est, d'habitude, rien de plus qu'un simple accord tacite ; mais, dans certains cas, le sujet est expressement mentionne. Jo connais un cas dans lequel un veritable marche fut debattu et conclu.

Villes et Classes marchandes.

Un dignitaire de Moscou fut invite par un marchand a un diner, et consentit a y venir en grand uniforme, avec toutes ses decorations, a la condition que le marchand souscrirait une certaine somme pour une institution de bienfaisance a laquelle le dignitaire s'interessait particulieremcnt. On se chuchote a l'oreiile que de telles affaires se concluent parfois, non point au benefice d'oeuvres de bienfaisance, mais simplement a celui du monsieur qui accepte 1'invitation. Je ne puis croire qu'il y ait beaucoup do personnagcs officicls qui consentent a se louer comme decoration de table ; mais ccla peut arrivcr, ainsi que le prouve l'incident suivant, qui est venu accidontellement a ma connaissance.

TJn riche marchand de la ville de T demanda

une fois au Gouverneur de la province d'honorer de sa presence une fete de famille, ajoutant qu'il considererail comme une faveur speciale que la « Gouvemeresse » vouliit bien y paraitre. A cette derniere requete Sou Excellence fit beaucoup d'objections, et a la fin laissa entendre au marchand que son epouse ne pouvait reellement pas y assister, parce qu'elle n'avait point de robe de velours qui put etre comparee a celles de plusieurs femmes de marchands qui y seraient presentes. Deux jours apres cette entrcvue, une piece du plus fin velours que Ton pouvait se procurer a Moscou 1'ut apportee chez le Gouverneur de la part d'un donatairc inconnu, et sa femme se trouva ainsi en mesure d'assister a la fete, a la complete satisfaction de toutes les parties interessees.

Fait digne de remarque, les marchands ne reconnaisscnt aucune autre aristocratio que celle constatee par un rang offlciel. Beaucoup d'cntre eux donneraient volontiers cinq cents francs pour la presence a leur fete d'un « Conseillcr d'Etat en exercice » qui, peut-etre, n'a jamais entendu parler de son grand-pere, mais peut montrer un grand-cordon, tandis qu'ils ne

donnoraicnt pas cinq centimes pour celle d'un prince non decore qui n'a point de rang offlciel, pourrait-il faire remonter sa genealogie jusqu'au semi-fabuleux Rurik. lis diraient probablenient du dernier : Kto ikh znaet? (Qui sait quelle sorte d'homme e'est?) Lc premier, au contraire , quoi qu'aient pu etre ses pere et grandpere, posscde des marques incontestables de la faveur du Czar, ce qui, dans l'opinion du marchand, est infiniment plus important que n'importe quels droits ou pretentions bases sur des titres hereditaires, sur une longue genealogie.

Ges marques de la faveur imperiale, les marchands s'efforccnt de les obtenir pour eux-memes. lis ne revent pas grands cordons, — cela est trop au-dessus de leurs esperances les plus folles, — mais ils font tout ce qui est en leurpouvoir pour obtenir les decorations moins en vue, celles que Ton accorcle a la classe marchandc. Pour y arriver, Inexpedient le plus usite est de souscrire liberalemcnt a quelque oeuvre de nienfaisance, et parfois un veritable marche se conclut. Je connais au moins un cas oil l'espece de decoration fut stipulec. L'aifairc explique si bien le caractere commercial de ces transactions, que jc me hasarde a raconter les faits tcls qu'ils m'ont ete relates par le fonctionnaire qui y joua le role principal. Un marchand souscrivit a une societe qui jouissait du patronage de la Grande-Duchesse une somme d'argent considerable, a la condition expresse qu'il recevrait en retour la croix de Saint- Vladimir. Au lieu de la decoration souhaitee, qui fut consideree comme valant plus que la somme souscrite, une croix de Saint-Stanislas fut accordee; mais le donateur n'en fut point satisfait et demanda que son argent lui fut rendu. II fallut faire droit a sa reclamation, et comme un don imperial ne peut pas se reprendrc, le marchand cut la croix de Saint-Stanislas pour rien.

Ce traflc en decorations a produit son resultat naturel.

Villes et Classes marchandes.

Comme le papicr-monnaic emis en trop grande quantite, les decorations ont perdu de leur valour. Les me- ■daillcs d'or quietaient autrefois tres-convoitees et portees avee orgueil, — suspenducs par un ruban autour du cou, — ne sont aujourd'hui que tres-peu desirees. De meme, le respect exagere pour les personnages ofliciels a considerablement diminue. II y a vingt ans, les marchands do province rivalisaient dans leur desir de feter n'importe •quel grand dignitaire qui honorait leur ville d'une visite; mais maintenant lis chcrchont plutut a eviter cct honneur coiitcux et sterile. Quand, neanmoins, ils l'acceptent, ilsrcmplissentles devoirs del'hospitalitedans un esprit tres-liberal. Me trouvant dans la inaison d'un marchand en compagnie d'un pcrsonnage offlciel, j'ai souvjnt trouve difficile d'obtenir quclque chose de plus modeste que du sterlet, de l'esturgeon et du champagne. Les deux grands defauts du marchand russe, considerc comme classe, sont, d'apres l'opinion generale, son ignorance et son improbite. Quant au premier, il n'est pas possible qu'il y ait aucune difference d'opinion. La grande majorite des marchands ne possede meme pas les rudiments de 1'instruction. Beaucoup ne saventni lire, ni ecrirc, et sont forces de tenir leurs comptes de memoire, ou au moyen de hieroglyphcs ing6nieux, intclligibles seulement pour l'inventeur. D'autres peuvent epcler le calendricr et les Vies des Saints, signer avee assez de facilite leurs noms et faire les calculs arithmetiqucs les plus simples a l'aide d'un petit instrument ad hoc nomme stchety, qui ressemblc a 1' « abaca » des anciens Romains et est universellement employe ou Russie. G'est seulement la minorite qui est en etat de comprendre les mystercs d'une comptabilite reguliere, et tres-peu de ceux qui en font partie peuvent se targucr d'une pretention quelconque a la qualite d'hommes bien eleves. Deja, cependant, des symptomes d'amclioration sous ce rapport sc remarquent. Quelques-uns des mar-

chands riches font donncr a leurs enfants la mcillcure education qu'ils puissent lour procurer, et Ton rencontre deja quelqucs jeunes marchands pouvant parlor une ou deux langues etrangeres et etrc vraiment appeles des hommes instruits. Malhcurcusemcnt, la plupart abandonncnt Foccupation dc lours grands parents et chcrchent la distinction ailleurs. De cette facon la classe marchandc perd constamment une partie considerable de ce precicux levain, qui pourrait a la fin (aire lever la pate tout cntiere.

Quant a l'improbite que Ton dit si commune parmi les classes commcrcantes en Russie, il est difficile deporter la-dessus un jugement exact. Qu'unc enormc quantite de transactions peu honnetes se concluent, il ne pcut y avoir a ce sujot aucun doute, mais il faut admettre que sur cette question l'etranger est enclin a etre indiiment severe. Nous avons une tendance a appliquer sans hesitation notrepropre etalon de moralite commerciale, et a oublier que le commerce, en Russie, emerge seulement de cet etat primitif dans lequel lc prix-hxe et les profits modercs sont tout-a-fait inconnus. Et quand il nous arrive de nous apercevoir d'une improbite positive, clle nous semblc particulierement odieuse, parce que la tricherie pratiquee est plus primitive, plus maladroite que celles auxquellcs nous sommes accoutumes. La fraude en pesant et mesurant, par exemple, qui n'est point du tout rare en Russie, est susceptible de nous indigncr davantage que cos ingenieuses methodes de falsification qui sont pratiquees chez nous et regardecs par heaucoup de gens comme a peu pres legitimes. En outre, les etrangcrs qui vont en Russie et s'y embarquent dans des speculations sans posseder une connaissance suffisante du temperament, des coutumes et du langagc du peuple, pousscnt positivement a ce qu'on les spolie, et devraient blamer eux-memes plutot que les gens qui profitcnt dc leur naivete et de lour inexpe-

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rience. Tout cela, et Men d'autrcs raisons de la memo especc, peut certainement etreinvoque en adoucissement desjugemenls severes que les negociants Strangers portent d'habitude sur la moralite commcrcialc russe, mais ces jugements ne peuvent etre annules par une telle argumentation. L'improbile et la coquineric qui existent chez les marchands sont rcconnues par les Musses eux-memes. Dans toutcs les questions de moralilc, les basses classes en Russic sont tres-indulgentes dans leurs jugements et tres-disposees , comma les Americains, a admirer ce que laphraseologic transatlantique appelle un smart man, bicn que sa finesse puisse contenir une forte dose d'improbite ; et pour tan t la vox populi en Russie declare avec emphase que les marcbands, regie generale, sont gens sans scrupulcs et pcu honnetcs. II y a une piece populaire, brutale dans son franc-parler, dans laquellc le Diable, personnage principal, reussit a tromper, mettre dedans, des gens de toute sorte et de toute condition, mais est a la fin dupe a son tour par un marcband russe de pure race. Quand cctte piece est jouee au Theatre du Carnaval, a Saint-Petersbourg, l'auditoire approuveinvariablemcnt la morale qui en decoule.

Si cette piece etait representee dans les villes meridionalcs situecs pres des cotes de la mer Noire, il scrait nccessaire de la modifier considerablement, car la, dans la compagnic des Juifs, des Grccs et des Armenicns, les marchands russes semblcnt honnetcs par comparaison. Quant aux Grecs et aux Armenicns, je ne sais pas laquellc des deux nationalites merite la palme, mais il semblcquc l'une et l'autro soicnt surpassecs paries fils d'Israe'l. « Comment ces Juifs font leurs affaires, — « s'ecriait devant moi un marchand russe de cctte region, « — je ne puis le comprendre. Us achetent du ble dans les « villages a onzc roubles par tchevert, le transportcnt « jusqu'a la cote a leurs frais, et le vendent aux expor-

La Hvssie.

« tatcurs a raison de dix roubles! Et pourfant on assure « qu'ils realisent a cola un benefice ! On ditque le mar- « chand russe est ruse, mais la noire frerc (e'est-a-dire « le Russo) no pcut ricn fairc. » J'ai eu do nombreuses occasions de verifier l'cxactitude dc cette assertion.

S'il me fallait exprimer une opinion generale concernant la moralite commerciale russe, je dirais que lc commerce de toutc sorte, en Russic, s'effectue a peu pros sur les memes principes que le maquignonnagc des chevaux en Angleterrc. Un homme qui vcut acbeter ou vendro ne doit se fler qu'a sa propre connaissance et a sa subtilite, et s'il fait unc mauvaise affaire ou se laissc duper, lui seul est a blamer. Les commercants anglais arrivant en Russie se rendent rarement compte de cela, et quand ils lc savent par theorie, ils sont trop souvent incapables, eu egard a leur ignorance de la languc, des lois et des coutumes du peuple, de tirer parti dc lours connaissances theoriques. En consequence, ils se livrcnt d'abord a des recriminations interminables contre l'improbite qui prevaut ; mais graduellemcnt, quand ils ont paye ce que les Allemands appellent le Lehrgeld (leur apprentissago) ils s'accommodent aux circonstances, prelevent de gros benefices pour contrebalancer les mauvaiscs creances, et arrivent generalement, — s'ils ont suffisamment d'energie, de bon sens naturcl ct de capital, — a se creer un tres-beau revenu. La vieille race des negociants anglais, neanmoins, s'eteint rapidement, et je crains beaucoup que la generation qui vient n'ait point les memes succes que rancienne. Les temps ont change ! II n'est plus desormais possible d'amasscr dc grandes fortunes en suivant la marche aisee d'autrefois. Cbaque annee les conditions se modifient, la concurrence s'accroit. Afin de pouvoir prevoir, comprendrc et faire tourner a son avantage les changements, le negociant doit posseder une connaissance plus complete du pays que les gens de l'ancienne ecole, et il me semble

Villes et Classes marchandes.

que lajcune generation possede cette connaissance a un degre encore moindre que ses predecesseurs. A moins que quelque modification seproduise sous cc rapport, les marchands allcmands, qui ont en general rccu unc education commcrciale Men meilleure et connaisscnt beaucoup mieux lcur pays adoptif, expulseront a la fin, je crois, leurs rivaux britanniques. Deja, dit-on, plusieurs branches de commerce, autrefois aux mains des Anglais, ont passe dans les leurs.

On ne doit pas supposcr que l'organisation si peu satisfaisante du monde commercial est le resullat d'aucune particularite radicalc du caractere russc. Tous les pays neufs out passe par un semblable etat do choscs, et en Russie il y a deja les symptomes premonitoires d'une amelioration. Pour le present, il est vrai, la construction de plus en plus developpce dos chemins de fer, le rapide developpement des banques, des compagnies a responsabilite limitee, ont ouvert un nouveau et large champ a toutcs especcs d'escroquerics commerciales; mais, d'un autre cote, il existe maintenant dans chaque grande ville un certain nombre de marchands qui conduisent leurs affaires a la manierc europeenne, et ont appris par experience que l'honnetete est la meilleure politique. Le succes que bcaucoup d'cntre eux ont obtenu sera sans doutc la cause qui fera suivre leur cxemplc. Le vieil esprit de caste et de routine qui a longtcmps amine la classe marchande disparait rapidemcnt, el beaucoup de nobles abandonnent la vie de campagne et le service de l'Etat pour so consacrer a des entrcprises commerciales et industriellcs. Ainsi sc forme le noyau de cette bourgeoisie riche et eclairee que Catherine s'efforca de creer par sa legislation, mais bien des annees doivent s'ecouler encore avant que cette classe acquiere une signification politique et sociale sufflsante pour meriter le nom de tiers-etat.

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