SEIGNEUR NOVGOROD LE GRAND
La moiti6 est de la ville. — Le Kremlin. — Une vieille Wgende- — Les hommes armfe de Rus. — Les Normands. — Libert^ populaire dans Novgorod. — Le Prince et l'Assemblee populaire. — Dissensions civiles et luttes des factions. — La Rfipublique commerciale conquise par les Czars moscovites. — Ivan le Terrible. — Condition pre'sente de la ville. — Society provinciale. — Parties de cartes. — Publications periodiques. — « Calme titernel. »
La partie de Novgorod situee sur la rive est de la riviere ne contient rien qui soit digno d'une attention speciale. Comme e'est le cas de beaucoup do villes russcs, les rues sont droites, larges, mal pavees, et s'etendent parallelement ou a angle droit. Au bout du pont se trouve une place du Marche spacieusc, flanquee d'un cote par la Maison de ville. De l'autrc s'elevent colles du Gouverncur et des principalcs autorites militaires du district. Les seules autres batisses a noter sont les eglises ; la plupart sont petites et n'offrent rien qui soit susceptible d'interesser un eleve arcbitecte. Toute cette partie de la ville est entierement denuee de pitloresque et d'interet. L'archeologuc erudit peut y decouvrir quelques traces d'un passe eloigne, mais le voyagcur ordinaire y trouvcra peu de chose pour fixer son attention.
St maiotenant nous traversons le pont et passons do l'autrc cote de la riviere, nous nous trouvons tout de
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suite en presence de co que tres-pcu de villes russes possedent : un Kremlin, ou citadello. Cost unvaste tertre peu elcve, entoure de grands murs de briques, et en partie par les restes d'un fosse. Avant l'ere de la grosse artillerie, ces murs doivent avoir presente une formidable barriere a n'importc quelle force assiegcante, mais ils ont depuis longtcmps cesse d'avoir aucune signification militaire, et ne sont raainlcnant rien de plus qu'un monument bistorique. Passant par l'cntree qui fait face au pont, nous nous trouvons dans un large espacc ouvert. A droite s'elevent : la catbedrale, petite eglise tres-veneree qui ne peut elever aucune pretention a la beaute architectural, et un groupe irregulier de batiments contenant le consistoire et la residence de l'archeveque. A gaucbe so trouvc une longue ran gee symetrique de batisses contenant les bureaux du Gouvernement et les cours de justice. Entre ces batisses et la cathedrale, au milieu de l'espace ouvert, s'eleve un monument colossal compose d'un piedestal circulaire et massif en pierre, surmonte d'un enorme globe, sur et autour dcsquels sont groupecs une quantite de figures emblematiqucs et bistoriques. Ce curieux monument, qui aau moins lemerite d'etre original dans son dessin, fut erige en 1862 en commemoration du millieme anniversairc de la naissance de la Russie, et est cense representer l'histoire de Russie en general et de Novgorod en particulier pendant les dix derniers siecles. II fut place la parcc que Novgorod est la plus ancienne des villes russes, et aussi parce que quelque part dans la contree se produisit l'incident qui est communement acceptecomme la fondation de l'empire russe. L'incident en question est ainsi raconte dans la plus ancienne cbronique :
« En ce temps-la, comme les Slaves du Sud payaicnt tribut aux Kozars, de memo les Slaves de Novgorod souffraicut des attaques des Variags. Pendant quelque temps les Variags cxigerent un tribut des Slaves de Novgorod
et des Finnois, lours voisins; puis lcs tribus conquises, eu unissant lcurs forces, chassercnt lcs etrangers. Mais parmi les Slaves s'eleverent de fortes dissensions intestines; les clans sc levercnt l'un contre l'autre. Alors, pour la creation de l'ordre et de la securite, ils resolurent d'appcler des princes d'uneterre etrangere. En l'annee 862 des delegues slaves s'en allerent au-dela des mers vers la tribu Variag appeleeRus, et dirent : « Notre terrc t est vastc et fertile, mais il n'y a aucun ordre en elle; « vencz, regncz et gouvernez-nous. » Trois frercs acceptercnt cette invitation et vinrcnt avec lcurs compagnons d'armes. Le premier d'entre eux, Rurik, se fixa dans Novgorod; le second, Sineus, a Byelo-Ozero, et le troisieme, Truvor, en Isbork. D'eux, notre terre est appclee Rus. Apres deux ans, les frercs de Rurik moururent. II commenca de regner seul sur le district de Novgorod, et confia a scs hommes l'administration des principales villes. »
Cette simple legende a donne naissance a une grande quantite de controverses erudites, et des investigateurs historiquosontcombattu vaillamment l'un contre l'autre sur cette importante question : Quels etaient ces hommes armes de Rus? Pendant longtemps, 1' opinion communement accueillie fut que e'etait des Normands de Scandinavie. Les Slavophiles accepterent la legende litteralemcnt en ce sens et construisirent sur elle une ingenieuse theorie de l'histoire russe. Les nations de l'Oiiest, disaient-ils, furent conquises par des envahisseurs qui se saisircnt de la contree et y creerent le systeme feodal pour leur benefice propre; d'oii suit que l'histoire de l'Europe occidentale est un long recit de luttcs sanglantes entre conquerants et conquis, et qu'au jour present la vieille inimitie se perpetue encore dans la rivalite politique des diverses classes sociales. Les Slaves russes, au contraire, ne furent pas conquis, mais inviterent volontairement un prince etranger a venir et a les
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gouvemer;d'ou suit que rentier devcloppoment politique et social de la Russie a etc essenticllement paisible, ct que le pcuplc russe n'a ricn connu des classes socialcs ou feodales. Bien que cette thcoric fournisse quelque aliment au contcntcment de soi patriotique, elle deplut aux patriotes extremes, mccontents de cette idee : que l'ordre avait ete d'abord etabli dans leur pays par des hommes derace teutonique. Ceux-la preferercnt adopter la donnee que Rurik et ses compagnons etaient des Slaves des rivages de la Baltique. A l'houre qu'il est, la tendance generale semble etre de regardcr le red I comme unc invention enfantine des cbroniqueurs monastiques.
Bien que j'aie rnoi-memc consaere a l'etude de cetto question plus de temps ct de labcur que peut-elre lc sujetn'cn merite, je n'ai nullcmcnt 1'intention d'invitcr lc lectcur a me suivre a travcrs cette ennuycusc conlrovcrse. Qu'il me suffise dc dire qu'apres cxamen soigncux, et avec toute la deference due aux historiens reccntsj'inclinc a adopter la vieille theorie, ct a regardcr les Normands de Scandinavie comme etant dans un certain sens les fondatcurs de 1'empire russe. Nous savons d'autres sources qu'au ncuvieme siecle il y eul un grand exodus venant de Scandinavie. Avidcs de butin ct enflammes de l'esprit d'avcnlurc, les Northmen, dans leurs barques legcrcs non pontecs, ravagercnt les' cotes d'Allcmagne, dc France, d'Espagne, de Greco et dAsie- Mmeure, pillant les villes ct villages situes prcs dc la mer, et penetrant au cceur du pays par la voie des ilcuves. D'abord ils furent seulcment maraudcurs et montrerent partout une ferocite ct cruaute tcllcs, qu'ils en arrivcrcntaetre rcgardes comme quelque chose allie dc pres aux pestes et aux famines, ct les fideles ajoutercnt unc nouvelledcmandcarune des pricres dc la Litanie : « Du courroux etde la malice des Normands, 6 Seigneur, delivrez-nous ! » Mais vers lc milieu du siecle (le ncuvieme), le
rnouvement changea de caractere. Les raids (razzias) devinrent des invasions militaires, et les envahisseurs chercherent a conquerir les terres qu'ils avaient jadis pillees : « ut acquirant sibi spolianda,regna quibus possent vivere pace perpetua ». Les chefs embrasserent le christianisme , epouserent les filles ou les sceurs des princes regnants, et obtinrent les territoires conquis comme concessions feodales. Ainsi s'elcverent des principautes normandes dans les Pays-Bas, en France, en Italie et en Sicile; et les Northmen, se melangeant rapidement avcc la population indigene, firentbientotpreuvc d'autant de talent politique qu'ils avaient precedemment montre de valeur insouciante et destructrice.
II eut ete vraiment etrange que ces aventuriers, qui reussirent a atteindre l'Asie-Mineure et les cotes de l'Ameriquc du Nord, eussent neglige la Russie, qui se trouvait, si Ton peut dire ainsi, a leur porte. Le Volkhof, qui coule a travers Novgorod, fait partie d'un grand reseau fluvial qui offre unc communication par rivieres a peu pres ininterrompue entre la Baltique et la mcr Noire, et nous savons que, peu apres, les Scandinaves userent de cette route pour lcurs voyages a Constantinople. Les modifications que le rnouvement scandinave subit ailleurs sont clairement indiquees dans les chroniques rasses ; d'abord les Variags arrivent comme collectcursde tributs, et soulevent tant d'opposition populaire qu'ils sont expulses, puis reviennent comme dominateurs, et se fixent dans le pays. Qu'ils vinssent reellement cette deuxieme fois su rinvitation, cela peut etre mis en doute; mais le fait qu'ils adoptcrent le langage, la religion, les coutumes de leur nouvelle patrie, ne milite pas contre 1'assertion qu'ils etaient Normands. Au contraire, nous avons plut6t ici une confirmation additionnelle, car ailleurs les Normands firent de meme. Dans le nord de la France, ils adopterent presque tout de suite la langue et la religion francaises, et Ton reprochait au flls et sue-
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•cesseur de Rollon d'etre plus Francais que Normand (1).
Bieu qu'il soit difficile de decider jusqu'a quel point la legende est litteralement vrcie, il ne peut y avoir aucundoute possible sur ce point : que l'evenement qu'elle decrit avec plus ou moms d'exactitude eut une grande influence sur l'histoire russe. De ce temps-la date la r-apide expansion des Slaves russes, mouvement qui dure encore aujourd'hui. Au nord, a Test et au sud, des principautes nouvelles furent fbndees et gouvernees par des hommes qui pretendaient tous descendre de Rurik, et jusqu'a la fin du seizieme siecle, aucun pretendant n'appartenant point a cette grande famille ne tenta jamais d'etablir une souverainete independante en Russie.
Pendant six siecles apres la soi-disant invitation adressee a Rurik, la cite sur le Volkhof eut une histoire etrange et marquetee. Rapidement elle s'annexa les tribus finnoises voisines, et se developpa en un puissant Etat independant, sur un territoii'e s'etendaot jusqu'au golfe de Finlande et a la mer Blanche. En miime temps, son importance commerciale s'accrut, et elle devint un poste avance de la ligue Hanseatique. Dans cette ceuvre. les descendants de Rurik jourrent un role important, mais ils furent toujours tenus en stricte subordination a la volonle populaire. La liberie politique marcha do pair avec la prosperite commerciale. Quels moyens Rurik employa-t-il pour etablir et maintenir rordre? Nous l'ignorons, mais nous savons que ses successeurs possederent dans Novgorod seulement l'autorite qui leur fut librement concedee par le peuple. Le pouvoir supreme residait, non dans le prince, mais dans l'Assemblee des citoyens, que le son de la grosse cloche invitait a se reunir sur la Place du Marche. Cette Assemblee faisait des lois pour le prince aussi bien que pour le peuple.