Stmk.mioi.m Die Vikingerzuge, Hambourg, 1839, I, p
concluait les alliances avec les pouvoirs etrangers, declarait la guerre et concluait la paix, imposait des taxes, levait des troupes, et non-seulement elisait les magistrats, mais aussi les jugeait et les dcposait quand elle croyait devoir le faire. Le prince n'etait guere plus que le commandant salarie des troupes et le president de ^administration judiciaire. Quand il entrait en fonctions, il devait preter le serment solennel d'obs^rver fidelement les anciennes lois et les anciens usages, et s'il manquait a sa promesse, il etait siir d'etre sommairement destitue et expulse. Le peuple avait un vieux dicton rime : Koli hhud hnyaz, tak v gryazl (Si le prince est mauvais, qu'on le jette dans la boue!) et ils agissaient d'habitude d'apres ce conseil. La tache de gouverner ces francs-bourgeois brutaux, obstines, inaptes a se courbcr sous un joug, etait en verite si desagreable que quelques princes refuse-rent de l'entreprendre ; et d'autres, l'ayant essayee pendant quelque temps, se demirent volontairement de leur autorite et partirent. Mais ces frequentes depositions et abdications, — il s'en produisit jusqu'a trente dans le cours d'un soul siecle, — ne troublercnt pas d'une facon permanentc l'ordre do choses cxistant. Les descendants de Rurik furent nombreux, et il y eut toujours abondance de candidats pour la place vacante. La republique municipalc continua de croitre en force et en richesses, et pendant les trcizieme et quatorziemu siecles ellc s'intitula ficrcment « Seigneur Novgorod le Grand » (Gospodin Veliki Novgorod).
« Puis vint un changement, car toutes cboses humaines changent. » A Test s'eleva la principaute de Moscou; non pas une ancienne et ricbe republique municipale, mais un Etat jcune et vigoureux, gouverne par une dynastie de princes ruses, energiques, ambitieux et sans scrupule, qui affranchissaient alors la contree du joug tartare et annexaient graduellement, par des moyens
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loyaux ou iniques, les principautes voisines a leurs propres domaines. En meme temps, etde la racme facon, les princes lithuaniens, du cote de l'ouest, reunissaient diverges petites principautes, et formaient un vigoureux Etat independant. Novgorod se trouva ainsi placec entre deux voisins robustcs et agressifs. Sous un gouvernement fort, elle eut pu tenir son rang parmi ces rivaux, maintenir avec succes son independance; mais sa force etait deja mineepar des dissensions intestines. La liberie politique avait conduit a ranarchie. Bien des fois, sur ce grand espacc ouvertou s'eleve maintenant le monument national et sur la Place du Marche, dc l'autre cote de 1 1 riviere, des scenes de desordre eurent lieu, le sang ful verse; plus d'une fois. sur le pout, les factions rivales se livrerent bataille. Parfois e'etait une lutte entre families ennemies, parfois un combat entre raristocralie municipale, qui cherchait a monopoliser le pouvoir politique, et les plebeiens, les gens du peuple, qui voulaient avoir une large part dans radministration. Un Etat ainsi divisc contre lui-meme ne pouvait longtemps resister aux tendances agressives de ses puissants voisins. Une diplomatic artificieuse ne pouvait que differer le jour fatal, et il ne fallait pas etre grand prophete pour predire que tot ou tard Novgorod devait devenir lithuanienne on moscovite. Les grandes families inclinaient vers la Lithuanie, mais le parti populaire et le clerge se tournerent vers Moscou, implorant son aide, et les Grands Princes de Moscovie gagncrent a la fin le prix.
La facon barbare dont ces Grands Princes effectuerent l'annexion montre combien ils s'etaient intimement penetres de l'esprit politique tartare. Des milliers de families furent transporters a Moscou, et des families moscovites installees a leur place; et quand, en depit de cela, le vieil esprit reparut, Ivan le Terrible se determina a appliquer la methode d'extermination qu'il avait trouvee si « efftcace » pour briser le pouvoir de ses
nobles. S'avancant avec une grosse armee qui ne rencontra aucune resistance, il mit la contree a feu et a sang, et pendant un sejour de cinq semaines dans la ville,il en mit a mort les habitants avec une ferocite impitoyable qui n'a peut-etre jamais ete surpassee, meme par les despotes orientaux. Si ces vieux murs pouvaient parler, ils auraient plus d'une horrible histoire a dire. II s'en est conserve assez dans les chroniques pour nous doniler une idee de ce temps terrible. Les moines et les pretres furent soumis au chatiment tartare appele pravezh, qui consistait a lier la victime a un poteau et a la fouetter jusqu'a ce qu'une certaine somme d'argent flit payee pour sa delivrance. Les marchands et les fonctionnaires de la ville furent tortures a l'aide du feu, puis jetes dans la riviere duhaut du pont avec leurs femmes et leurs enfants. De peur qu'aucun d'eux ne put s'echapper en nageant, des soldats montes dans des Ijarques achevaient ceux qui ne s'etaient pas tues dans la chute. II existe aujourd'hui un curieux bouillonnement immediatement au-dessous du pont, qui empeche l'eau de la riviere de geler l'hiver, et, d'apres la croyance populaire, il est produit par les fantomes des gens qui perirent a cette epoque. On n'a aucune donnee sur le nombre de ceux qui furent massacres dans les villages; mais rien que dans la ville, plus de 60.000 creatures humaines furent, dit-on, egorgces : terrible hecatombe sur l'autel de l'unite nationale et du pouvoir autocratiquc (1)!
Cette scene tragique, qui arriva en 1570, clot Fhistoire de Novgorod comine Etat autonome. Son independance reelle avait depuis longtemps cesse d'exister, et des-
1. Ceux qui se soucieraient d'en apprendre davantage sur Ivan le Terrible et ses pr6d6cesseurs peuvent consulter 1'admirable petit ouvrage d M. Ralston : Early Russian History, London, 1874.
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lors la derniere etincelle du vieil esprit se trouva eteinte. Les Czars ne pouvaient souffrir que meme l'ombre d'une independance politique existat dans leurs possessions. L'orgueilleuse republique municipale tomba au niveau des autres villes de province, et depuis ce temps elle n'a jamais montre aucun symptome indiquant le retour de son ancienne prosperity.
Aux jours d'autrefois, quand beaucoup de marchands hanseatiques visitaient chaque annee la cite, quand la place du Marche, le pout et le kremlin, etaient souvenl la scene de luttes politiques violentes, Novgorod devail etre un endroit interessant ahabiter; mais maintenanf sa gloire s'en est allee, et au point de vue des ressources sociales, ce n'est pas meme une cite provinciale de premier ordre. Kief, Kazan, et autres villes situees a une grande distance de la capitale, dans des districts assez fertiles pour engager les nobles a cultiver leurs propres terres, sont presque de petits centres de civilisation semi-independants. Elles contiennent un theatre, une bibliotheque, deux ou trois cercles, et beaucoup de vastes habitations appartenant a de riches proprietaries terriens qui passent l'ete dans leurs domaines et les mois d'hiver a la ville. Ces proprietaires forment, avec les fonctionnaires residents, une societe nombreuse, et pendant l'hiver les grands diners, les bals et autres reunions d'apparat ne sont pas rares. A Novgorod, la societe est beaucoup plus limitee. Gette ville ne possede pas, comme Kazan, Kief et Karkhof, une universite, et ne contient aucune habitation appartenant a des nobles riches. Les quelques proprietaires de la province qui vivent sur leurs domaines et sont assez riches pour passer une partie de l'annee en ville, pr6ferent Saint- Petersbourg comme residence d'hiver. La societe est done exclusivement composeede fonctionnaires et des olnciers qui se trouvent en garnison dans la cite ou son voisinage immediat. Parmi toutes les personnes dont je lis la
eonnaissance, je m'en rappelle seulement deux qui n'occupaient pas quelque position officiellc, civile ou militaire. L'un d'eux etait un docteur n'exercant plus, essayant de cultiver sur des principes scientifiques, et qui, je crois, renonca peu apres a sa tentative et emigra ailleurs. L'autre etait un eveque polonais qui avait ete comprorais dans l'insurrection de 1863, et etait condamne a vivre la sous la surveillance de la police. Ce dernier pouvait etre a peine dit appartenir a la societe du lieu; bien qu'il pariit quelquefois dans les petites receptions heMomadaires sans ceremonie donnees parte gouverneur, et flit invariablement traite avec le plus grand respect par toutes les personnes presentes, il ne pouvait se dissimuler qu'il se trouvait dans une fausse position, et on ne le voyait jamais, ou fort raroment, dans d'autres maisons.
La « societe » d'une ville comme Novgorod conliendra rartainement bon nombre de personnes d'une certaine ('•ducation et de manieres agreables ; mais, certainement aussi,ellene seranibrillante, ni interessante. Bien qu'elle se renouvelle sans cesse, grace au systeme adople de transferer frequemment les fonctionnaires d'une ville ;i l'autre, elle conserve toujours, en depit du sang nouveau qu'elle s'infuse ainsi, son caractere essenticllement languissant. Quand un nouveau fonctionnaire arrive, il echange des visites avec tous les notables, et produit pendant quelques jours une veritable sensation dans la petite communaute. S'il parait dans les reunions, on lui parle beaucoup, et s'il n'y parait pas, on y parle beaucoup de lui. L'histoire de sa carriere et de sa vie passce est narree a diverses reprises, et ses merites et defauts assidiiment discutes. S'il est marie et a amene sa femmc avec lui, le cbamp des commentaires et de la discussion se trouve elargi de beaucoup. La premiere fois que Madame parait dans la societe, elle est « l'etoile polaire sur laquelle se fixent tous los regards ». Sa demarche,
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ses traits, sa complexion, sa chevelure, son vetement ot ses bijoux, sont soigneusement notes et critiques. Peut- ■etre a-t-elle apporte avec elle, de la capitale ou de l'etranger, quelques robes ou autres objets de toilette feminine tailles a la dcrniere mode. Aussitot que ceci so ■decouvre, elle devient immediatement un objct de curiosite speciale pour toutes les dames, et de jalousie envicuse pour celles qui regardent commo un grief personnel la presence d'une toilette plus jolie ou plus a la mode que la lour. Sa conduite, sa fa:on d'etre, sont aussi tres-soigncusement observces. Si fllle est aimable, affable dans ses manic-res, elle est protegee; si elle est reservee, peu communicative, elle est condamnee comme Here et pretentieuse. Dans Tun ou l'autre cas, il est a peu pres certain qu'elle se liera intimemcut avec une autre femme de fonetionnairc, et pendant quelques semaines les deux dames seront inseparables, jusqu'a ce que quelque parole ou acte irreflcchis viennent troubler l'amitie nouvelle-nee , et les amies devouees devienncnt 1'une pour l'autre de cruelles «nnemies. Volontairement ou non, les epoux se trouvent meles a la querellc. D'horribles defauts sont decouverts dans le caractere de toutes les parties en jeu, et forment le sujet de commentaires qui n'ont ricn d'amical. Puis l'animosite se dissipe, et quelque autre vient occuper l'attention publique. M mG A*** s'etonne que ses amis, M. et M me B***, puissent se permettre de perdre aux cartes , chaque soir , des sommes considerables, et les soupconne de faire des dettes ou de se laisser mourir de faim, eux et leurs enfauts; dans son humble opinion, ils foraient mieux do donner moins de, soupers, et de s'abstenir d'empoisonner leurs convives. L'amie intime a laquellc cela est dit le rapporte directement ou indirectement a M me B***, qui, naturellement, prend sa revanche. Voila une nouvelle querelle, qui pendant quelque temps fournit un aliment a la con-
vcrsation. S'il n'eu existe aucune, il y a certainement a l'ordrc du jour un brin de scandale. Bien que la societe russe, en province, ne soit point du tout prude, qu'elle penchc plutut du c6te de l'extreme indulgence, elle ne peut negliger entierement les convenances. M m8 G*** a toujours un grand nombre d'admirateurs, et a cela il n'y a aucune objection raisonnable aussi longtemps que son mari ne s'en plaint pas; mais reellement elle afflcbe, dans les bals et les soirees, un peu trop visiblement sa preference pour M. X***. Puis il y a M mc D**% avec ses gros yeux reveurs. Comment peut-elle rester dans la ville apres que son mari a ete tue en duel par un autre offlcier? Le motif de la qucrelle fut ostensiblement un incident insignifiant survenu a la table de jeu, mais chacun sait qu'en realite e'etait elle la cause veritable de cettc rencontre fatalc. Et ainsi de suite. En l'absence d'interets plus graves, la societe accorde naturellement une attention disproportionnce aux affaires privees de ses membrcs ; et les querelles, les calomnies, la propagation des scandales, aident ces gens indolents a tuer le temps, qui si lourdement leur peso.
Si affilees, si puissantes que soient ces armes, elles ne suffisent pas a tuer toutes les heures de loisir. Dans l'apres-midi, les messieurs sont retenus par leurs occupations officicllcs, pendant que les dames vont shopping (courir les magasins) ou faire des visites, consacrant le temps qui peut leur rester aux soins de leur menage et de leurs enfants; mais la besogne journaliere finit a quatre heures environ, et la longue soiree reste a remplir. La sicste apres diner peut employer une heure et demie, mais vers sept heures il faut trouver une autre occupation. Gommc il est impossible de consacrer la soiree tout entiere a la discussion des nouvelles ordinaires de la journee, on a recours presque invariablement aux jeux de cartes, auxquels on se livre avec une ardeur et dans des proportions dont nous n'avons au-
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cune idee en Europe occidentale. Pendant des heures consecutives, les Russes des deux sexes resteront assis clans unc piece oil Ton etouffe, remplie qu'elle est d'un nuage constamment rcnouvele de fumee de tabac a la production duquel quelques-uncs des dames prennenl peut-etre part, et joueront silcncieusement a la « preference » ou au Yaroslash. Ccux qui, pour une raison quelconque, sont forces de rester seuls peuvent s'amuser a la « patience », jeu ingenieux pour lequel aucun partenaire n'est necessaire. Dans les deux premiers les enjeux sont d'habitude tres-minimes, mais les seances sont souvent continuees si longtemps qu'un joueur peut gagner ou perdre deux ou trois livres sterling (50 ou 73 fr.) Go n'est point chose rare pour les messieurs do jouer huit ou neuf heures de suite. Aux diners hebdomadaires des cercles, av.int que le cafe ait ete servi, presque tous les membres presents sc precipitent, impatients, dans la salle de jeu, ct restent assis la tranquillement depuis cinq heures de l'apres-midi jusqu'a une ou deux heures du matin ! Quand jc demandais a mes amis pourquoi ils consacraient tant de temps a cette occupation si pcu profitable, ils me faisaient toujours a peu pres la meme reponsc : « Qu'avons-nous a faire ? Nous avons lu ou ecritdes pieces officiclles toute la journee, et le soir nous sommes bicn aises de nous distrairc un peu. Quand nous nous trouvons ensemble nous avons tres-pcu de sujets de conversation, car nous avons tous lu les journaux quotidiens ct rien de plus. La mcilleure chose que nous puissions faire est de nous asseoir a la table de jeu, ou nous pouvons passer notre temps agreablement sans avoir besoin de parler. »
En plus des journaux quotidiens, quelques personnes lisent les rccueils periodiques monsucls, epais volumes contenant plusieurs articles serieux sur des sujets historiques ou sociaux, des fragments d'un ou deux romans, des esquisses satiriques, et un risumi fort long de la
politique nationale et etrangcre, redige sur le modelc du eeux qui paraissent regulierement daus la Revue des Deux-Mondes,
Plusieurs de ces recueils periodiques sont tres-babileuicnt diriges et offrent a leurs lecteurs uue grande quantite de renseignements precieux ; mais j'ai souvent remarque que les feuillets de la partie la plus serieuse restenl souvent non coupes. La traduction d'un roman d'Emile Zola ou de Wilkie Collins trouve beaucoup plus de lecteurs ([ue l'article d'un historien oud'un economiste. Quant aux livres, ils semblent etre tres-peu lus, car, pendant toutc la durec de mon sejoura Novgorod, je n'ai jamais decouvert une boutique de libraire, et quand j'avais besoin d'un ouvrage, il fallait que je me le fisse envoyer de Saint-Petersbourg. L'administration locale, il est vrai, a concu jadis le projet de fonder un museum et un cabinet de lecture, mais je ne suis pas sur que cela se soit jamais realise. De tous les magniflques projets qui sont formes en Russie, une tres-faible proportion se realise, et ils ont trop souvent la vie courte. Les Russcs ont appris theoriquement quels sont les besoins de la civilisation la plus avancee et sont toujours prets a s'engoucr de grands plans que leurs connaissances tbeoriques leur suggerent; mais tres-peu d'entre eux rcssentent reellement, d'une facon permanente, ces besoins ; et, en consequence, les institutions artificiellement creees pour les satisfaire languissent bientot et meurent. Dans les villes de province, les boutiques pour la vente des articles gastronomiques de cboix surgissent et prosperent, tandis quccelles pour la vente des aliments intellectuels se rencontrcnt rarement. La conclusion a tirer de ces faits est evidente.
Vers le commencement de decembre, la monotonie ordinaire de la vie a Novgorod est un peu rompue par l'Assemblee provinciale annuclle, qui y siege cbaque annee pendant deux ou trois semaines et discute les
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bcsoins economiques de la province. Pendant co temps, bon nombre de proprietaircs terriens vivant habitucllcment sur lcurs domaines ou ;i Saint-Petcrsbourg se reunissent dans la ville ct egaicnt un peu la societe ordinaire. Mais quand Noel approche, les deputes se dispersent, ct la ville se trouve ensevelie do nouveau dans CO « calmc eternel » (vetchnaya tishinaj qu'un poetc indigene a declare etre le trait caracteristiquc cssentiel do la vie de province en Russie.