‹ La RussieChapitre 18 sur 45 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

VltOPRIKTAIRES TERRIENS DE L'ANCIENNE ECOLE

Hospitalite russe. — Une maison de campagne. — Portrait de son proprietaire. — Sa vie pass6e et pr£sente. — Soirees d'hiver. — Livres. — Relations avec le monde exterieur. — La guerre de Crimee et Emancipation.— On proprietaire ivrogneet debauchi.— Un vieux g£ne>al et sa femme. — Jour de la fete de l'hote. — Un monstre legendaire. — Un juge retraite\ — Dn scribe malin. — Indulgence sociale. — Causes de demoralisation.

Dc tous les pays etrangers danslesquels j'ai voyage, la Russie me rite certainemcnt, sous tous les rapports, la palmc de l'hospitalite. Chaquc printemps, je recevais un grand nombre d'invitations dc proprietaires tcrriens habitant diflerentes parties de la contree, — beaucoup plus que jc ne pouvais cu accepter, — et une grande partie de 1'ete sc passait, generalement, en allees et venues d'une maison de campagne a l'autre. Je n'ai nullement rintention dc demander au lecteur dc m'accompagner dans ces expeditions, — car, bien qu'agreables en fait, racontees, clles pourraient ennuyor; — mais, desirant lui donner quelque idee des proprietaires terriens russes, je choisirai done et lui decrirai quelqucs specimens typiques de cette classc.

Parmi ces proprietaires fonciers on rencontre des hommes d'a peu pres tous les rangs et toutes les conditions, depuis le riche dignitaire entoure de tout le luxe

Proprietaires terriens, etc.

raffine de la civilisation europeenne, jusqu'au pauvre, mal vetu et ignorant possesseur de quclques acres de terre, qui lui fournissent a peine les necessitcs de la vie. Prenons d'abord quelques specimens de la moyenne.

Dans l'une des provinces du centre, sur les bords d'un cours d'eau qui serpente paresseusement, s'eleve un groupe irregulier dc constructions en hois : vieillcs, non peintes, noircies par lc temps et surmontees dc toits en pente rapide formes de planches couvertes de mousse. Le principal corps de batiment est une longue maison d'habitation elevee seulemcnt d'un etage, formant angle droit avec la route; en front de la maison se trouve une cour spacicusc, mal tenue; derriere, un jardin egalemcnt spacieux, ombrcux, dans lequel l'art cssaye encore faiblement de lutter contre la nature envahissante. Dc 1'autre cote de la cour, faisant face a la porle principale, — ou plutot aux portes principales, car il y en a deux, — on apercoit les etables, les grenicrs a foin et a ble, et, pros de l'extremite de la maison opposee a la route, deux batiments plus petits dont l'un est la cuisine et 1'autre le Lyitdskaya , oil logent les domesliques. Au dela on peut distinguer a travers une simple rangoe de tillculs un autre groupe de constructions en hois noirci par le temps, encore plus delabrees : e'est la fcrmc.

II n'existe certainement pas beaucoup dc symetrie dans la disposition de ces batiments, mais il y a cependant un certain ordrc et une raison d'etre dans ce chaos apparent. Tous ccux qui no demandent pas de poe'le sont elcves a une distance considerable de la maison d'habitation et de la cuisine, plus sujettcs aux incendies; et la cuisine est isolee parcc que l'odeur de l'huile employee a la preparation des aliments n'est nullement agreable, memo pour ceux dont les nerfs olfactifs no sont pas tressusccptibles. Le plan de la maison n'est point depourvu non plus d'une certaine signification : la separation rigoureuse des sexes qui formait un trait caracteristiquc

de la vicille societe russe a depuis longtcmps disparu, mais on pcut encore retrouver la trace do son. influencedans les maisons Mties sur le vicux modele. Gellc dont il s'agit en est unc, ct, par consequent, ellc est divisee entrois parties : a l'une desailes, les appartcments masculins; a l'autre, les feminins; et au milieu, le territoire ncutre, comprenant la salle a manger et le salon. Get arrangement a ses avantages ct expliquc pourquoi la maison presente deux portes d' en tree en front. Dcrriere se trouvc une troisieme porte qui s'ouvre, du territoire neutrc, sur une spacieuse veranda regardant le jardin.

Ici vit et a vecu pendant bien des annees Ivan Ivanovitch K..., gcnlilhomme do la vieille ecolc et tres-digne specimen de sa race. Si nous l'examinons assis dans un fautcuil confortable, drape dans son ample robe do cbambrc flottante, sa longue pipe turquc a la main, nous pourrons lire d'un coup d'ceil quclque cbose de son caracterc. La nature l'a doue de gros os et de larges epaulcs; ct ellc avait evidemment 1'intention d'en faire un homme d'une grande force physique ; mais il a contribue a frustrer cctte intention bienveillantc et so trouve etre maintenant plus gras que musculeux. Sa tete, tondue de pros, est ronde comme un boulet de canon, les ligncs en sont massives et lourdes, mais cette lourdcur est relevee par une expression de contentcment calme et de bonne bumeur imperturbable qui, a l'occasion, s'epanouit en un vaste sourire bonasse. Sa face est l'une de cellos qui, memo appartenant a un actcur de grand talent, no pourraicnt prendre une expression de souci ct d'anxiete et Ton ne saurait Ten blamcr, car unc telle expression ne lui a jamais ete demandee. Pareil aux autrcs mortcls, son proprietaire eprouve quelquefois de petits ennuis et, en de telles occasions, ses pctits yeux gris etincellent, son visage s'enflamme d'une lucur pourpre qui fait penscr a l'apoplcxie ; mais la mauvaisc fortune n'a jamais pu l'empoigner d'une main assez

Proprietaires terriens, etc. 32i

forme pour lui faire comprcndre la signification dee mots souci, anxiete. Des luttcs, des desappointements, des csperances et de tous les autres sentiments qui donnent a la vie humaine un interet dramatiquc, il ne sail que fort peu de chose par oui-dire et rien par experience. En fait, il a toujours vecu en dehors de cette struggle (lutte) for existence que les philosophes modcrnes declarant etre la loi de nature.

11 y a environ soixante ans, Ivan Ivan'itch naquit clans la maison qu'il habile encore. II rccut scs premieres lecons du prut re de la paroisse, et plus tard d'un fils de diacre ayant eludie au seminaire avec si peu de succes qu'il avail etc incapable de passer rexamcn final. II fill traite par ces deux precepteurs avec une indulgence extreme, ils lui pcrmircnt do n'apprcndre que ce que bon lui semblait. Son pere desirait le voir assidu a l'etudc; mais sa mere avait peur que cela ne nuisit a sa sanle, et lui accordait en consequence plusieurs jours de conge par semaine. Dans ces circonstanccs, ses progres naturellemcnt ne i'urent pas tres-rapides, et il n'avait encore fait que tres-superfieiellement connaissance avec les regies elementaircs de Tarithmetique, quand son pere declara un jour qu'il avail dejadix-huit ansct qu'il devait immediatement entrcr dans le service. Mais quelle sorte de service ? Ivan n'avait nulle inclination naturelle pour aucune especc d'activite. Le projet de le faire cntrer comme Junker dans un regiment de cavalerie dont le colonel etait un vieil ami de son pere, ne lui plut pas du tout. II n'avait en aucune facon l'amour du service militaire, et la perspective d'un cxamen lui repuguait positivement. Done, pendant qu'il semblait s'incliner devant Tautorite paternelle, il poussa sa mere a s'opposer an projet.

Lc dilemme en presence duquel se trouvait Ivan etait celui-ci: Par deference pour son pere, il eutvoulu entrer au service et gagner ce rang offlciel que tout noble russe

desire posseder ; en memo temps, par deference pou' sa mere et ses propres gouts, il voulait rester a la Hugson ct y continuer sa vie indolentc. Le marecbal de la noblesse, qui par basard vint un jour chez son peie y rcndre, t une visite, letir>, de cette difflculte en lui offrant de l'inscrirc en qualite de secretaire dans le Dvoryanskaya Opeha, institution qui agit comme curateur dcs biens appartenant a des mineurs. Toutc la besogne reelle de cct cmploi pourrait etre faite par un secretaire salarie, et le titulaire serait promu periodiquement, comme s'il etait un fonctionnairo actif. C'elait precisemcnt ce qu'Ivan souhaitait. II accepta avec ardeur la proposition ct obtint, au cours de sept annees, sans aucun effort de sa part, le rang de « secretaire de college », correspondant au capitaine en second de la hierarcbie militairc. Pour monter plus baut, il lui aurait fallu chercber quelque place dont les devoirs n'eussent pu etre remplis par procuration ; il resolut done de se reposer sur ses lauriers aisement gagnes et donna sa demission.

Immediatement apres la cloture de sa vie ofncielle, commenca sa vie d'bomme marie. Avant meme que sa demission cut ete acceptee, il se trouya soudain, un beau matin, sur le cbemin du mariage. Ici encore, il n'y eut de sa part aucun effort. L'amour vrai, ce fleuve qui, dit-on, ne coule jamais doucement pour les mortels ordinaires, coula doucement pour lui. II n'eut meme pas la peine de se proposer. L'affaire fut tout entiere arrangee par ses parents, qui lui cboisirent comme fiancee la fille unique de lei^r plus procbe voisin. La jeune pcrsonne n'avait que seize ans, n'etaitremarquable ni par sa beaute, ni par ses talents ou aucune autre particularity, mais elle possedait un merite tres-important, elle etait la fille d'un bomme dont le domaine etait contigu au leur ct qui pouvait lu; ■ donner en dot un certain lopin de terre qu'ils avaient ^ngtemps desire ajouter a

Proprietaires terriens. etc.

leur propriete. Lcs negotiations, ctant d'unc nature decate, furent confiees a unc vieillc dame qui avait une grandc reputation diplomatique en ccs matieres, ct ello accomplit sa mission avec un tel suices, qu'au cours de quelques semaines les prelimi 'aires furent arranges et le jour fixe pour la noce. Ivan Ivan'itch gagna tionc sa fiancee aussi facilement qu'il avait gagne son tchin (grade) de « secretaire de college ».

Bicn que l'epoux cut plutot rccu que pris lui memo une femme et nc se flit jamais imagine un moment etre amoureux, il n'eut aucunc raison de regretter le choix qu'on avait fait pour lui. Maria Petrovna, par son caractere et son education, etait absolument la femme qui convenait a Ivan Ivan'itch. Elle avait grandi dans la maison paternclle au milieu de nourrices et de servantes et n'avait jamais appris autre chose que ce que pouvaient enseigner le pretre do paroisso et « mam'zelle », personnage occupant unc situation intermediaire cntre cellos d'une femme de chambre et d'une gouvernante. Les premiers evenements de la vie de Maria Petrovna furent la nouvelle qu'elle allait etre mariee, et les preparatifs de la noce. Toute sa vie elle se rappela lcs deliccs que requisition de son trousseau lui causa, et garda memoire du catalogue entier des objets achetes. Lcs premieres annees de son mariagc nc furent pas tres-heureuses, car elle fut traitee par sa belle-mere comme une enfant insupportable qui a besoin d'etre frequemment reprimandee ct sermonnec; mais elle supporta cctte discipline avec une patience exempiaire ct au bout d'un certain temps devint sa propre maitresse : dominatricc autocratiquc de toutcs les affaires domestiques. Depuis cetemps ello a vecu d'uiu vie active et denuee d 'emotions. Entre elle et son mari il existe autant d'attachement mutuel qu'on pcut raisonnablement en attendre de natures flegmatiques apres trentc ans de mariage. Elle consacre toute son encrgic a la s<? .faction de pes besoins mate-

riels, d'ailleurs fort simples,— quant a des besoins intellectuals, ellc n'en a aucun, - ot a assurer son bien-etre de toutcs les facons possibles. Sous les soins assidus de sa femmo, Ivan Ivan'itcb s'est, comme il a l'habitude de le dire, * effemine » (obabilsy a). Son amour de la cbasse s'est dissipe, il se soucie de moins en moins de visiter ses voisins, et chaque annee il passe de plus en plus de temps dans son confortablc fauteuil.

Le train de vie quotidien de ce digne couple est singuliercmcnt regulier et monotone, variant seulemcnt avec les divcrscs saisons. En ete, Ivan Ivan'itcb se leve vers sept beures, ctendosse avec l'assistance de son valet de chambre un costume simple consistant principalement enune robedecbambrepassee decouleuret couverte detaches. N'ayantrien de particulicr a faire, il s'assied a lafenetre ouvcrtc et regarde dans la cour. Quand les domestiques passcnt, il leur crie de s'arreter et les questionne, puis lour donne des ordres ou les gronde, suivant les circonstances Vers neuf hcures lethe est annonce,il se rcndalors dans la salle a manger, piece longue et etroite dont le plancber est nu et qui ne contient d'autre mobihcr qu'une table et des cbaiscs, le tout dans une condition plus ou moins rachitique. La il trouvfl sa femme avec le samovar devant ellc. Au bout de quclqucs minutes, les plus jcuncs enfants cntrcnt, baisent la main de leur papa et prennent place a table. Comme ce repas matinal consiste seulemcnt en pain et the, il ne dure pas longtemps, et tous se rendent ensuito a leurs diverscs occupations. Le chef de la maison commence le labour de la journee en so rasscvant a la fenetre ouvertc; sa pipe turque est bourree et allumec par un petit garcon dont la fonction speciale est de tcnir en bon etat les pipes de son maitrc. Quand Ivan Ivan'itcb en a fume deux ou trois et s'est abandons pendant un temps proportions a une contemplation silencieusc , il sort avec Tintcntion de visiter les etables et laferme; mais generalement, avant

Proprietaires terriens, etc. 32C

quil n'ait traverse la cour, il trouve la chalcur insupportable et rctournc a sa premiere position pros cle la fenetre ouvertc. La il restc assis trauquillemcnt jusqu'a ce que 1c solcil ait tourne autour de la maison de facon a ce que la veranda soit completement a l'ombre; il y fait alors transporter son fauteuil et s'y installe jusqu'a l'heure du diner.

Maria Petrovna passe sa matinee d'unc facon plus active. Aussitot que la table du dejeuner a etc desservic, die se rend au garde-manger, examine les provisions, arrete le menu du jour, et donne a la cuisinicre les materiaux necessaires, avec des instructionsdetailleessur la facon de les preparer. Le rcste de la matinee, elle 1c consacre a ses autres devoirs de menagere. Vers une heurc, le diner est annonce, et Ivan Ivan'itch s'excite l'appetit en avalant d'un trait un vcrredc vermuth prepare a la maison. Le diner est le grand evenement dujour. La nourriture est abondante et de bonne qualite, mais les champignons, les oignons, la graisse, joucnt un role un peu trop important dans 1c repas, et le tout est prepare avec tres-peu de souci des principes rcconnus de l'liygienc culinairc. Bcaucoup des plats, certes, fcraient sauter d'effroi un Anglais a l'estomac delicat; mais ils nc scmblcnt produirc aucun mauvais effet sur ces organismes russes qui n'ont jamais ete affaiblis par la vie des villes, les excitations nerveuses et les efforts intellectucls.

Le dernier plat n'apas plutot ete desservi qu'un calme de mort s'etend sur la maison ; e'est le moment de la sicstc d'apres diner. Les enfants vont dans le jardin, et tous les autres membrcs de la maison s'abandonnent a la somnolence naturellement cngendrec par un copieux repas, un jour d'ete brulant. Ivan Ivan'itch se retire dans sa proprc chambre, d'ou les mouches out ete soigneusement cxpulsees par son porteur de pipes. Maria Petrovna s'assoupit dans un fauteuil du parloir , la figure recouverte d'un mouchoir de poche. Les domes-

tiques ronflcnt dans les corridors, les mansardes ou legrenicr a foin ; el. meme le vicux chien do garde, dans un coin de la cour, s'etend de toute sa longueur du cote ombrage de sa loge.

Au bout de deux heures environ, la maison se reveille graduellement. Lcs portes commencent a crier, les noms des divers valets ou scrvantes son t brailles sur tous les tons, depuis la basse jusqu'au lausset, et des bruits do pas retentissent dans la cour. Bientot un domestique male sort de la cuisine portant un cnorme samovar qui lance des bouffees de vapcur comme une petite locomotive. La famille s'asscmble pour le the. En Russie comme ailleurs, le sommeil apres le repas produit la soif, si bien que le the et autres breuvages sont bien accueillis. En memo temps quclques friandises sont scrvies, tellcs que fruits cultives ou sauvages, concombres avee du miel, ou quelque autre chose de la mcme cspece, et la famille se disperse de nouveau. Ivan Ivan'itch fait un tour dans les champs sur son begovuiya droshki, vehicule extrememen t leger compose de deux paires de roues reunies par une barre de bois sur laquello le conducteur est assis ; et Maria Pctrovna recoit probablement une visit© de la Popadya (fomme du pretre), qui est la plus mauvaise langue du voisinage. II no se produit pas beaucoup de scandalcs dans le district, mais le pcu qu'il y en a, la popadya le recueille soigneusomentet le repand parmi ses connaissances avec une generosite prodiguc.

Dans la soiree, il arrive souvent qu'un petit groupe de paysans entre dans la cour et demande a voir « le maitre ». Celui-ci vient a la porte, et il se trouvc genera* lemcnt qu'ils ont quelque faveur a reclamor de lui. En reponse a sa question : « Eh bien! enfants, qu'est-ce que vous voulez ? » ils content leur histoire d'une facon confuse et cntortillec, plusieurs d'entrc eux parlant a la fois, et il lui faut lcs questionner et requcstionner avant d'arrivcr a comprendre ce qu'ils desirent. S'il leur dit qu'il

Propt'ietaires terriens, etc.

ne peut pas lc leur accordcr, ils nc sc contcnteront probablcmcnt pas du premier rcfus,mais s'efforccront, en le suppliant, de le faire revcnir sur sa decision. Se rcculant d'un pas ct faisant une grande reverence, un membre du groupe commence d'un ton calin, demi-rcspcctueux, demi-familicr : « Petit pere, Ivan Ivan'itch, soyez gracicux, vous etes notre pere, nous sommcs vos cnfants », et ainsi dc suite. Ivan Ivan'itch ecoutc avec bienvcillance et cxplique de nouveau qu'il ne peut leur accordcr ce qu'ils demandent, mais ils conservcnt encore l'cspoir de gagncr leur cause par des supplications, etles continucnt jusqu'a ce qu'a la fin sa patience se trouvant epuisee, il leur dit d'un ton patcrnel : « Maintcnant, assez ! assez ! vous etes des tetes de biiche, tous des tetes de buche, inutile dc continuer, cela ne peut pas sc faire » ; ct, disant ces mots, il rentre dans la maison pour prevenir loutc discussion ulterieurc.

Une partic reguliere des occupations de la soiree est rentrovue avec l'intendant. Lc travail qui vicnt d'etre fait, le programme pour le lendemain, sont toujours tres-longuement discutes; et bcaucoup de temps est depense a speculer sur le temps qu'il fcra les jours suivants. Sur ce dernier point, le calendrier est toujours soigneusement consulte ct une grande confiance est placee en scs predictions, bicn que rc.xpericnce ait souvent montre qu'on n'y doit accordcr qu'unc foi restrcintc. La conversation se traine sur ce sujet jusqu'a cc que le souper soit annonce, et immediatement aprcs ce rcpas. qui est une repetition abregee du diner, tous sc retirent pour la nuit.

Ainsi s'ecoulent les jours, les semaines et les mois dans la maison d'lvan Ivan'itch, et e'est bien rarement qu'une deviation au programme ordinaire se produit. La temperature necessite, bien entendu, quelques legeres modifications. Quand elle est froide, les portes et les fenctres doivent etre tenues fermees, et apres les pluies abondantes,

La Riissic.

ceux qui n'aiment pas barboter dans la boue doivent rester dans la maison ou le jardin. Pendant les longues soirees d'hiver, la famille s'assemble dans le parloir et tous scs membres tuent le temps du mieux qu'ils peuvent. Ivan Ivan'itch fume sa longue pipe et medite, ou ecoute l'orgue a cylindre dont joue l'un de ses enfants. Maria Petrovna tricote un bas. La vieille tante, qui d'babitude passe l'hiver avec eux, joue a la « patience » et quelquefois tire du jeu des conclusions pour l'avenir. Ses predictions favorites sont qu'un etranger va arriver ou qu'uu mariage aura lieu, et elle peut determiner le sexe de l'etranger, la couleur des cheveux de la fiancee, mais son art ne va pas au-dela, elle ne peut satisfaire les jeunes demoiselles quant aux autres details.

On apercoit rarement dans le parloir des livres ou des journaux, mais pour ceux qui desireraient lire^ il existe une petite bibliothequeremplie de productions litteraires variees, qui donne quelque idee des gouts litteraires de la famille pendant plusieurs generations. Les volumes les plus anciens furent achetes par le grand-pere d'lvan Ivan'itch, personnage qui , d'apres les traditions de famille, jouissait de la confiance de la grande Catherine. Bienque completement oublie par les historiens recents, c'etait un homme ayant evidemtnent quelques pretentions a la culture intellectuelle. II avait fait peindre son portrait par un artiste etranger de beaucoup de talent (ce portrait est encore accroche dans le parloir) et achete un certain nombre de porcelaines de Sevres, dont les dernieres se trouvent sur une commode placee dans le coin et contrastent etrangement avec le mobilier grossier de la maison et l'aspect sale de l'appartement. Parmi les livres qui portent son nom, nous trouvous les tragedies de Sumarokof, qui s'imaginait etre le « Voltaire russe », les amusantcs comedies de von Wisin, dont quelques-unes se jouent encore aujourd'hui, les odes pindariques du courtisan Derzhavin, deux ou trois volumes con tenant la

Proprietaires terriens, eic.

science mystique de la franc-macouncrie interprelee par Schwarz et Novikoff, lcs traductions russes de Pamela, Sir Charles Grandison et Clarissa Haiiowc de Richardson, la Nouvelle Hiloise do Rousseau (traduction russe), el trois ouquatre volumes de Voltaire dans l'original. Parmi lesouvrages reunis a une epoque un peu plus recente il y a les traductions d'Anne Radcliffe, lcs premiers romans de Walter Scott et ceux de Ducray-Duminil, dont lcs histoircs : « Lolotte et Fanfan » et « Victor, ou l'enfant de la foret », jouissaient jadis d'une grande reputation. A partir de cette epoque, les gouts artistiques de la famille paraissent s'etre eteints, car la literature qui suit est representee exclusivement par lcs fables de Kryloff, un Manuel du cultivateur, un petit livre de medecine usuelle, et une serie de calcndriers. II y a neanmoins quelques signes d'une renaissance, car sur le rayon inferieur se trouvent de recentes editions de Pouchkine, Lermontof, Gogol et quelques ouvrages d'auteurs vivants.

Quclquefois la monotonie de l'hiver est egayecpardes visites qu'on fait aux voisins et d'autres qu'on recoit d'eux, ou d'une facon plus saillante encore par un voyage de quelques jours a la capitale de la province. Dans ce dernier cas, Maria Petrovna passe prcsque tout son temps a courir les boutiques, et rapportc a la maison une vaste collection d'articles varies. L'inspection de ces objets par la famille assemblee forme un important evenement domestique qui rclegue completemcnt a 1'ombre lcs visites des colporteurs et porte-ballc. Puis il y a les fetes de Noel, de Paqucs, et, a l'occasion, de petits incidents d'une especc moins agreable. Cc peut etre, par exemple, une abondante tombec de ncigc telle qu'il est necessaire d'y couper des routes pour sc rendre a la cuisine et aux etables; ou bien les loups cntrcnt dans la cour la nuit ct luttent avec les chions de garde ; ou bien on apporte la nouvelle qu'un paysan qui avait bu dans un village voisin a ete trouve gele sur la route.

Sous tous lcs rapports la famillc mene une existence tres-isolee, mais clle a un lien qui la rattache au monde extericur. Deux des Ills sont offlcicrs dans Tarmee, et ils ecrivent de temps en temps a leur mere et a leurs sceurs. G'est a ces deux jeunes gens qu'est consacree toute la petite provision de sentimentalite que Maria Petrovna possede. Elle peut parlor d'eux pendant des heures a quiconque voudra l'ecouter, et elle a raconte une ccntaine de fois a la popadya tous les petits incidents insignifiants de leur vie. Bien qu'ils no lui aient jamais donne beaucoup de causes d'anxiete, elle vit dans une frayeur constante que quelque mal puisse leur arriver. Go qu'elle redoutc do plus, e'est qu'ils soient envoyes en campagne ou qu'ils tombent amoureux d'actrices. La guerre et les actrices sont, en fait, les deux caucbemars de son existence , et cbaque fois qu'elle a un reve inquietant, ellecbarge lepretre d'offrir un moleben pour la surete de sescbers absents. Quelquefois elle so hasarde aexprimer ses craintes a son mari et lui recommande do leur ecrire, mais il considere qu'ecrire une lettre est un dur labeur, et repond toujours evasivement : « Oui, oui, nous y penscrons ».

Pendant la guerre de Grimee, — bien que lcs deux fils ne fussent pas encore a l'armee, — Ivan Ivan'itcb se reveilla a demi de sa lethargie habituelle et lut a l'occasion les maigres rapports ofiicicls publies par le gouvernement. II etait un peu surpris qu'on n'y parlat d'aucune grande victoire et que l'armee ne s'avancat pas immediatement sur Constantinople. Quant aux causes, il ne s'en preoccupa jamais. Quelques-uns de ses voisins lui dirent que l'armee etait desorganisee, que le systeme tout enticr de Nicolas s'etait trouve absolumcnt sans valour. Tout cela pouvait etre tres-exact, mais Ivan ne comprcnait pas les questions militaircs et politiques. Sans doute, apres tout, cela finirait bien. Tout se termina bien a un certain point de vue, et il cessa de nouveau de lire les

Proprietaires terriens, etc. 331

journaux; mais, au bout do pcu do temps, il fut remue par des recits beaucoup plus alarmants qu'aucun bruit de guerre. Les gens commencaient a parler dc la question des paysans et a dire ouvertemont que les serfs allaient bientot etre emancipes. Cette sculc fois dans sa vie, Ivan Ivan'itcb demanda des explications. Rencontrant un de ses voisins qui avait toujours ete un homme respectable, dc bon sens, severe sur la discipline, et l'entendant parler en ce sens, il le prit a part et lui demanda ce que ccla signifiait. Lo voisin lui expliqua que le vieil ordrc de choses avait fait banqueroulc, etait juge, qu'une nouvelle epoque s'ouvrait, que tout devait etre reforme et que l'Empercur, en conformite d'une clause secrete du traite avee les Allies, etait sur le point d'accorderunc constitution ! Ivan Ivan'itch ecouta quelque temps en silence, puis, avee un geste d'impatience, interrompit l'orateur : « Polno dumtchitsya ! assez de badinage et de niaiscries. Vassili Petrovitcb, ditesmoi serieuscment ce que vous voulcz me dire. »

Quand Vassili Petrovitch jura qu'il parlait avee tout son serieux, son ami le considera fixemeut d'un air de compassion intense, et grommela en s'eloignant: « Ainsi, lui aussi, il a perdu la teto ! »

Les paroles dc Vassili Petrovitch, que son ami letbargique a l'csprit sobre regardait comme indiquant une insanite temporaire chez celui qui les prononcait, peignaient bien la condition mentale d'un grand nombre de nobles a cette epoque et n'etaient pas denuees d'un certain fondement. L'idee d'une clause secrete dans le traite de Paris etait purement imaginaire; mais il etait tres-vrai que le pays entrait dans une periode dc grandes reformes, parmi lesquelles la question de l'emancipation occupait le premier rang. De tout cela memo le sceptique Ivan Ivan'itch fut bientot convaincu. L'cmpereur declara formellement a la noblesse de la province de Moscou que l'etat actuel des choses ne pouvait toujours durcr, et

«ngagea les proprietaries tcrriens a examiner par quels moyens la condition de leurs serfs pourrait etre amelioree. Dcs comites provinciaux furent formes dans le but de preparer dcs projets definis, et graducllement il devint evident que l'emancipation dcs serfs etait reellcment proche.

Ivan Ivan'itch fut quelquc peu alarme de la perspective dc perdre son autorite sur ses serfs. Bien qu'il n'eut jamais ete un maitre cruel, il n'avait pas epargne la baguette de boulcau quand il la jugeait utile, et la croyait un instrument necessairc dans le systeme russe d'agriculturc. Pendant quelquc temps, il se consola en songeant que les paysans n'etaicnt pas dcs oiscaux, qu'il leur fallait en toutes circonstances de la nourriture et de quoi se vetir, qu'il les trouverait toujours prets a le scrvir comme ouvriers agricoles; mais quand il apprit qu'ils allaicnt rccevoir une grande partie du domaine pour leur propre usage, ses esperances tomberent et il craignit fort d'etre inevitablement ruine.

Ces sombres previsions ne se sont nullemcnt realisees. Les serfs d'lvan Ivan'itch, emancipes, ont recu environ la moitie du domaine ; mais, en rctour de la tcrrc cedee, ils lui payent annuellement une somme considerable et sont toujours disposes a cultiver ses champs moyennant une honnele remuneration. La depensc annuellc est maintcnant beaucoup plus grande; mais le prix du grain a hausse, et cela compense completement 1'augnientation de la depense. L'administration du domaine est beaucoup moins patriarcalc; bien des choses jadis laissees a la coutumc et a l'accord tacite sont maintenant reglees par des conventions expresses, basees sur des principes purement commerciaux ; une bien plus grossc somme d'argent est payee ct une bien plus grosse recue ; l'autorite du maitre est beaucoup moindre, et sa responsabilite a proportionncl-

Proprietaires terriens, etc.

■JJJ

lement diminue. Mais, on depit do tous ces change* merits, Ivan Ivan'itch eprouverait une grande difficultea decider s'il est plus riche ou plus pauvre. II a moins de chevaux et moins dc serviteurs, mais il en a encore plus qu'il ne lui en faut, et sa maniere de vivre n'a subi aucune modification sensible. Maria Petrovna se plaint que les paysans ne la fournissent plus desormais d'eeufs. de poulcts, de Huge file a la maison, et que tout est trois foisplus cher qu' autrefois ; mais, quoi qu'il en soit, le garde-manger est toujours plein et, comme jadis, l'abondance regno dans la maison.

Ivan Ivan'itch ne possede certaincment pas des qualites transcendantes d'aucune sorte. II serait impossible de faire dc lui un heros, fut-ce memo son proprc fils qui ecrivit sa biograpbic. Les gens bien muscles peuvent avec raison le dedaignor et les homines actifs et energiques le condamner de bonne foi pour son indolence ct son apathie. Mais, d'un autre cote, il n'a pas de grands defauts. Ses vices sont de l'espece passive, negative. Cost un membre de la societe respectable, sinon distingue, ct il parait un tres-digne homme quand on le compare a beaucoup de ses voisins qui ont ete eleves dans de semblables conditions. Prenons, par cxemple. son frere cadet Uimitri, qui habite a une courle distance.

Dimitri Ivanovitch, comme son frere Ivan, a ete doue par la nature d'une repugnance tres-acccntuec pour tout travail intcllectuel prolonge; mais comme e'etait un homme arintelligence facile, il n'eut pas peur d'un examen de « junker » , surtout parce qu'il pouvait compter sur la protection du colonel, et, l'ayant passe, entra dans l'armee. Dans son regiment se trouvait un grand nombre de jcunes officiers d'humeur joviale, toujours prets a rompre la monotonie de la vie degarnison par quclques folies dc jeunessc, et parmi eux il acquit aisement la reputation d'un bon vivant. Le verre a la main il pou-

vait tenir tete au plus solide d'entre eux, et dans toutes los farces insensees il jouait invariablement le role principal. Par ce moyen il se fit aimer de ses camarades, et pendant un certain temps tout alia Men. Le colonel, ayant lui-meme seme a pleines mains dc « la folle avoinc » dans sa jeunesse, etait tout a fait dispose a former, autant que possible, les yeux sur les peccadilles bacchavaliennes de ses subordonnes.

Mais au bout dc quelques annees, le regiment changea soudain de caractere. Gertaines rumours etant parvenues a l'etat-major, l'empcreur Nicolas nomma un colonel allemand d'origine, severe, inflexible sur la discipline, qui visait a faire du regiment une espece de macbinc qui fonctionnerait avec la regularite d'un chronometre. Ge changement ne s'accorda point du tout avec les gouts et les habitudes dc Dimitri Ivan'itch. II s'irrita sous les restrictions du nouveau regime et, aussitot qu'il eut gagne le rang dc lieutenant, se retira du service pour jouir de la liberte de la vie de campagne. Peu apres son pere mourut, et il devint par la proprietaire d'un domaine et de deux cents serfs. II ne se maria pas comme son frere aine, ne s'effemina point, mais il fit pis. Dans son petit royaume independant, — car tel etait recllemcnt un domaine russe dans le bon vieux temps qui a recemment pris fin, — il fiit seigneur de tout ce qu'il renfermait, et donna libre carriere a son temperament fougueux, a sa passion pour le sport et a son gout pour la boisson et la debauchc. Beaucoup dtes farces folles auxquelles il se livra resteront longtemps dans la memoire des gens du pays, mais elles ne peuvent etre racontees ici.

Dimitri Ivan'itch est maintenant un homme qui a passe l'age moyen et continue encore sa vie dissolue. Sa maison rcssemble a un cabaret mal tenu et de reputation suspecte. Le plancher en est malpropre, le mobilicr dechiquete et disloque, les domestiques indolents,

Proprietaires terriens, etc.

sales, en haillons. Des chicns de touto race et de toute taille rodent dans les cbambres et lcs corridors. Le maitre, quand il n'est pas endormi, est toujours dans un etat plus ou moins complet d'ivresse. Generalement il a chez lui un ou deux invites, — des gaillards qui lui ressemblent, — et les jours, les nuits, se passent a boire et a jouer aux cartes. Quand il ne peut avoir ses « bons compagnons » d'habitude, il envoic chercher un ou deux petits proprietaires qui habitent tout pres, hommes qui sont legalcment nobles, mais si pauvres qu'ils different peu des paysans. Lorsque ces ressourccs ordinaires lui font defaut, il a recours, a l'occasion, au violent expedient d'ordonner a ses domcstiques d'arreterles premiers voyageurs qui passcront, quels qu'ils puissent etre, et de les ramencr de gre ou de force, suivant les circonstances. Ces voyageurs peuvent etre tres-presses oueprouver la plus grande repugnance a accepter une bospitalite aussi brutale et qu'ils ne desiraicnt pas; mais toutes leurs excuses, protestations et remontranccs seront en vain. On cnlevera une roue de leur tarantasse, ou Men quelque partie indispensable du barnais sera cachee, et ils peuvent s'applaudir do leur bonne cbance s'ils parviennent a s'echappcr le lendemain matin (1).

Au temps du servage, ses serfs domestiques avaient a supporter bcaucoupde leur seigneur violent et capricieux. Ils vivaient dans une atmosphere d'injures, et etaient soumis assez souvcnt a des corrections corporelles. Pis que cola, leur maitre les menacait constamment de « rascr leur front » c'est-a-dire de les donner comme recrues, et parfois, il mettait sa menace a execution en depit

1. Cette coutume est heureusement devenue tres-rare aujourd'hui; elle estcependant encore pratiquee, a l'occasion, dans les districts eloignes. Un incident de cette espece arriva a un de mes amis en 1871. 11 fut detenu contre sa -volonte, pendant deux jours entiers, par un homme qu'il n'avait jamais vu auparavant, et n'effectua a la fin sou Evasion qu'en corrompant les domestiques de son hote-tyran.

des gemissements et des supplications du coupablc et de scs parents. Et pourtant, chose etrange, presquc tous ccs serfs-la restercnt avcc Dimitri Ivan'itch comme domestiqucs librcs apres l'emancipation, et y resteront probablcment jusqu'a ce qu'il soit expulse de son domainc parses creancicrs ou emporte par uneattaquc d'apoplcxie. Que deviendront-ils alors? il est difficile de le dire, car ils ont contracts des habitudes quilcs rendent impropres a tout autre genre de vie.

Pour rendre justice aux proprietaircs terriens russes.je dois dire que la classe representee par Dimitri Ivan'itch est maintenant tres-peu nombreuse et s'eclaircit de jour en jour. Gette classe etait le resultat naturel du servage et de la stagnation sociale, d'un etat de societe dans lcquel il existait peu dc restrictions legales ou morales et dc motifs pouvant devclopper une activile honorable.

Parmi les autres proprietaircs terriens du district, l'un des plus connus est Nicolai Petrovitch B..., vicux militaire ayant rang de general. Comme Ivan Ivan'itch, il appartient a l'ancienne ecole; mais on peut etablir entrc les deux hommes un contraste plutot qu'une comparaison. La difference entre leur passe, leur facon de vivre et leurs caracteres, se reflete dans leur apparence extericurc. Ivan Ivan'itch, nous le savons, est tres-gros etlourd dans tous ses mouvements; il aimc a s'etendre nonchalammcnt dans son fauteuil ou a faineanter el flaner dans sa maison envcloppe dans son ample robe de chambre, parcil a un enorme pain de sucrc. Le general, au contraire, est maigre, nerveux, musculeux, porte habituellcment une tunique militaire boutonnec jusqu'au cou; son visage a toujours une expression severe, a laquelle conlribue surtout une moustache herissee, en brossc. Quand il va et vient dans la chambre, froncant les sourcils et tenant les yeux fixes sur le plancher, on dirait qu'il combine des projets gran-

Proprietaires terriens, etc.

dioses; mais ceux qui le eonnaissent bien savcnt parfaitement que c'est la unc illusion d'optique dont il est lui-meme, jusqu'a un certain point, la victime. Nicolar Petrovitch B... est tout a fait innocent de pensees profondes et de puissants efforts intellcctuels. Bien qu'il fronce le sourcil si imperieuscment, son temperament n'est nullcment feroce. S'il avait passe toute sa vie a la campagne, il cut ete probaMement aussi bonasse et aussi flegmatique qu'Ivan Ivan'itch ; mais, Men different de cet adorateur de sa tranquillite, il a aspire a s'elcver dans le service, et il a adopte le maintien strict et formaliste que l'empereur Nicolas considerait comme indispensable chez un offlcier. Cet air, qu'il avait d'abord « endosse » comme une piece de son uniforme, devint, par la force de l'babitude, prcsque une partie de lui-meme, et, a l'age de trcnte ans, cc fut un offlcier au gout de 1' « Empereur de fer » : severe sur la discipline, formaliste inflexible, portant exclusivement son attention sur l'exercice et autres devoirs militaires. Dans ces conditions, il s'eleva graduellement par son propre meritc et atteignit le but de son ambition juvenile : le rang de general. Aussitot ce but attcint, il prit la resolution de quitter le service et de se retirer sur son domaine. Bien des considerations l'y engagcaicnt. II avait deja soixantc ans et peu de chances d'avancement supcrieur. II jouissait du titrc d'Excollence qu'il avait longtcmps convoite, et quand il endossait son grand uniforme, sa poitrine etait pailletee de mcdaillcs et de decorations. Depuis la mort de son pere, les revenus de son domaine avaient decru graduellement, et on lui rapportait que les plus beaux arbres de sa foret disparaissaicnt de jour en jour. Sa femme n'avait aucun amour pour la campagne et eut prefere se fixer a Moscou ou Saint- Petersbourg; mais iis calculerent qu'avcc leur petit rcvenu iis ne pourraient, dans une grandc ville, tenir

leur rang.

Le general prit la determination d'introduirc l'ordre dans son domaine et de le cultiver lui-meme ; ryais un peu d'experience le convainquit que ces nouvelles fonctions etaient beaucoup plus difficiles que le commandement d'un regiment. II a depuis longtemps abandonne l'administration de ce domaine a un intendant, autrefois l'un de ses serfs, et se contente d'exercer ce qu'il imagine etre un controle efficace. Bien qu'il ait le desir d'agir beaucoup, il trouve peu d'aliments pour son activite et passe ses joumeesapeupres de la meme facon qu'Ivan Ivan'itch, avcc cctte difference qu'il joue aux cartes toutes les fois qu'il en trouve l'occasion et lit regulierement le Russki Invalid, le journal militaire officiel. Aussitot qu'il en recoit un numero, il s'assied et le lit consciencieusement du commencement a la fin. La partie qui l'interosse specialemcnt est la liste des promotions, des miscs a la retraite et des recompenses imperiales pour le merite et l'anciennete. Quand il voit annonce que quelque ancien camarade a ete nomme offlcier de la suite de SaMajcste ou a recu un grand cordon, il fronce le sourcil un peu plus que d'habitude et est tente de regretter de s'etre retire du service. S'il avait attendu patiemment, peut-etre un lot semblable aurait-il pu lui ecboir ? Gette idee s'empare de lui, et pendant le reste de la journec il est plus taciturne que de coutume. Sa femme le remarque, en sait la raison ; mais elle a trop de bon sens et de tact pour faire aiicune allusion a ce sujet. o

Anna Alexandrovna, c'est le nom d- la bonne dame, est une personne enjouee d' environ cii,,juanteans, quine ressemble en rien a la femme d'lvan Ivan'itcb. Elle est accoutumee depuis longtemps a la societe militaire, aux grands diners, aux bals, aux promenades, aux soirees de jeu, et a tous les autres amusements de la vie de garnison. Elle ne possede nullement le gout des occupations domestiques. Ses connaissances en matiere culinairesont

PropriStaires terriens, etc.

extremement vagues et cllc n'a aucunc idee de la facon dont on fait des conserves, des nalivka. et autrcs friandisesde famille, bien quo Maria Pctrovna,quiest univcrsellemcnt acceptee comme une autorite en ces matiercs, lui ait plus dc cent fois propose quelques rcceltes de choix. En resume, les soins domestiqucs sont un fardeau pour elle, et elle s'en decharge autant que possible sur la i scrvante en cbcf ». Ses deux cnfants, aussi, sont pour elle quelque peu encombrants et, en consequence, cllc les confic aux soins de la nourrice et de la gouvernante. C'est de tout cceur qu'clle detcste la vie a la campagnc ; mais, possedant ce temperament placide, philosopbe, qui scmble avoir quelque rapport avee la corpulence, elle so soumct sans murmurer et essaye d'en rompre un peu l'inevitable monotonic en faisant et rcccvant des visites. Les voisins, dans un rayon de vingt milles, sont, a peu d'exceptions pros, plus ou moins du type d' Ivan Ivan'itch ctde Maria Petrovna, d6cidementrustiquosdans lours manieres et lours idecs ; mais leur compagnie vaut mieux qu'une solitude absoluc, et ils ont au moins cette bonne qualite d'etre toujours disposes a joucr aux cartes pendant n'importe quel nombre d'heures. En outre, Anna Alexandrovna a la satisfaction de savoir qu'clle est, parmi eux, prcsque un grand personnage et, sans conteste, une autorite pour toutes les questions de gout et de modes ; elle se sent specialcment bien disposec envors ceux ou celles qu., dans la conversation, l'appcllent frequemment « V tre Excellence ».

Les principales rejouissances ont lieu lors de la fete du general etde^on epouse, e'est-a-dire les jours consacrcs a saint Nicolas et asaintc Anne. Dans ces occasions, tous les voisins viennent offrir leurs compliments, ct, bien entcndu,restenta diner. Le repas acbeve, lcsvisiteursles plus ages s'asscyent a la table de jcu, ct les plus jeunes improviscnt un bal. La fete estsurtoutbrillante quand le fils aine vient y prendre part ctameneavec lui un ou deux:

de ses camaradcs. II est dans l'armee deja dcpuis longtemps et suit la route pour dcvcnir general comme son pere (1). On s'attend a ce que l'un des camarades offrc bientot sa main a Olga Nikola'vna, la seconde fllle, jeune demoiselle blonde, pale, qui est toujours dans un etat de langueur frisant l'evanouissement. Elle et sa soeur aineo, jeune personne dumeme temperament, ont ete elevees dans l'un des grands « Instituts », gigantesque pensionnat fonde et subventionne par le Gouvernement pour les fllles do ccux qui sont supposes avoir bien merite de leur pays. Maintenant que leur education est finie, elles vivent a la maison, deplorant l'abscnce d'une societe « civilisee », et tuant lc temps d'une facon inoffensive ct elegante au moyen de la musique, des travaux d'aiguille et de la litterature frivole.

A ces reunions du jour de la fete on est sur de rencontrer plusieurs specimens interessants de la vieille ecole. L'un des plus remarquables est un vieillard de haute taille, corpulent, vetu d'une longue redingote rapee qui se fronce autour de sa taille. Ses sourcils buissonneux couvrent presque ses petits ycux ternes ; son epaisse moustache cache en partie une large bouche qui indiquc clairement des tendances sensuelles; ses cheveux sont coupes si court, qu'il est difficile de savoir quelle scrait leur couleur s'il leur etait permis de croitrc. II arrive toujours dans sa tarantassc juste a temps pour le ( zakuska. », appetissante collation servie un peu avant le diner, grogne quelques compliments a l'hote et a l'hotesse, saluc ses connaissances d'un monosyllabe, fait un copieux repas,et, immediatement apres, prend place a une table de jeu ou il reste assis, silencieux, aussi long-

1. Les g^n^raux sont beaucoup plus communs en Russie que dans les autres pays. II y a quelques annees existait a Moscou une vieille dame qui avait dix flls : tous etaient generaux ! Ce rang peut s'obtenir aussi bien dans le service civil que dans le service militaire.

Proprietaires terriens, etc.

temps qu'il peut trouvcr quelqu'un pour joucr avee lui. On n'aime point, cependant, faire la partic d'Andrei Vassilitch, car sa societe n'est pas agreable, et il reussit toujours a s'en retourncr chez lui la bourse Lien remplie.

Andrei Vassilitch est un homme note dans 1c voisinage. II est le heros de toute une collection de legendes, et son nom, dit-on, est souvont employe avec succes par les nourrices pour effrayer les enfants mechants. Ainsi, quiconquc prendra la peine de visiter le district de X... pourra encore voir un monstre legcndaire en chair et en os. Jusqu'a quel point les nombrcuses histoircs qui courent sur lui sont vraies, je ne saurais le dire ; mais clles ne sont ccrtainement pas sans fondement. Dans sa jcunesse, il scrvit quelque temps dansl'armee et futcelebre, memo a une epoque ou les officiers inflexiblcs sur la discipline avaient toujours de grandes chances d'avancement, pour sa brutalite envers ses subordonnes. Sa carriere s'arreta court, neanmoins, alors qu'il avait seulement le rang de capitaine. S'etant compromis de facon ou d'autre, il jugea a propos de donner sa demission et de se retirer sur son domaine.

La, il organisa sa maison sur des principes mahomctans plutot que Chretiens, et mena ses domestiqucs et ses paysans comme il avait l'habitude de mener ses soldats, usant sans merci des peincs corporclles. Sa femme ne sc hasardait pas a protester contre les arrangements mahometans, et tout paysan qui etait un obstacle aleur realisation etait immediatcment donne comme recruc ou transporte en Siberie sur la demande de son maitre (1). A la fin, sa tyrannic et ses cxtorsions poussercnt les serfs a la revolte. Une nuit sa maison fut

1. Quand un proprietaire consid^rait certains de ses serfs comme intraitables il pouvait, d'apres la lui, les faire transporter en Siberie sans jugement, a la condition de payer le transport. Arrives a leur des-

entouree et on y mit le feu ; mais il reussit a echapper au sort qu'on lui avait prepare et fit punir sans merci tous ceux qui avaicnt pris part a la revoltc. C'etait la une severe lecon, mais elle n'eut sur lui aucun effet. Proliant des precautions contre une semblable surprise, il continua • de tyranniseret d'extorquer comme auparavant jusqu'en 1861, epoque oil les serfs furcnt emancipes et ou. son autorite prit fin.

A une espece Men differente appartient Pavel Tro- Dhim'itch, qui lui aussi vient regulierement offrir scs respects, presenter ses compliments au general et a la • gheneralsha » (feminin du mot general). II est agreable 1c se detourner des traits durs, rides et moroses du monstrc legendaire et de fixer scs regards sur la face douce, lisse et joviale de cet hommc qui a toujours regarde lc cote brillant des choscs, si bien que son visage a pris quelquc chose de leur eclat. « Quelle bonne, joviale ethonnete figure! » vousecriez-vousinvolontaircmonten le regardant. En effet; mais il faut prendre garde de tirer de cela des conclusions prematurees quant au caractere du possesseur. Jovial, il Test ccrtainement, car peu d'hommes sont plus capablcs de rire ou de fairc rire. On pout aussi egalement le dire bon si lc mot est pris dans lc sens dc bonne nature , car il no s'offense jamais et sera toujours pret a vous complaire si cela ne lui coute aucune peine. Mais quant a son bonnetete, cela dcmande quelqucs explications. Sa reputation ne peut certainemcnt pas etre absolument sans tache, car il a ete bien des annees juge a la cour du district, et celle-ci ne valait pas mieux que les autres.

Pour etre juge dans ccs cours-la, — qui furcnt abolies il

tination, ils recevaient de la terre et viYaient la comme colons libres,. avec cetie simple restriction qu'il ne leur etait pas permis de quitter la locality ou ils 6taient fixes.

Proprietaires terriens, etc.

y a environ dix ans, — ct en memo temps un honnete homme, il fallait une dose dc vcrtu plus qu'ordinaire. Pavel Trophim'itch n'etait pas un Caton, et par consequent il succomba. II n'avait jamais etudie le droit et n'elevait aucune pretention a dcs connaissancos etendues en loi. A tous ceux qui voulaicnt bien l'ecouler, il declarait franchement qu'il connaissait beaucoup mieux les cbiens courants et d'arret que les formalites legales. Mais son domaine etait tres-pctit ct il ne pouvait pas so pcrmcttre de donner sa demission. Bien que lc salaire nominal flit extremement modeste, lc revenu etait alors considerable, car, a ccttc epoque, aucun homme de bon sens nc tentait de suivre un proces sans « graisscr la patte » aux fonctionnaircs. Les deux parties payaient le greffier dont la fonction etait dc preparer l'affaire et de la presenter aux juges, ct eclui-ci donnait unc part de ce gain a scs superieurs. Pavel Trophim'itch n'etait pas du tout un juge de la pire cspeco. On savait qu'il avait protege des veuves ct des orphclins contrc ceux qui voulaicnt les depouillcr, ct nulle somme d'argent dc l'autre partic ne lui cut fait rend re une decision injuste contre un ami qui lui aurait cxplique en particulier son cas; mais quand il ne connaissait ni l'affaire ni les plaideurs, il signait volontiers lc jugement prepare par le greffier et empochait tranquillement « leS epices », sans ressentir aucun remords de conscience. Tous les juges, il lc savait, faisaient de meme, et il n'avait aucune pretention d'etre meilleur que ses collcgues.

On peut voir a la memo table que lui, quand Pavel Trophim'itch joue aux cartes chez lc general ou aillcurs, un petit homme a l'air gauche, rase de pres, avec des yeux tres-noirs ct Failure tartare. Cost Alexei PetrovitchT... S'il a recllcment du sang tartare dans les vcincs, il est impossible de le dire ; mais il est certain que ses ancetrcs. pendant une ou deux generations, furent tous de bons Chretiens orthodoxes. Son pere etait un pauvre chirur-

La Ritssie.

gien militaire dans un regiment de marche, et Alexei. Pclrovitch lui-meme devint de bonne heure scribe dans l'uii des bureaux de la villc-district. II etait alors trespauvre et eprouvait de grandes difflcultes a vivre de son miserable salaire ; mais e'etait un jeune homme penetrant et babile qui decouvrit bientot que meme un scribe avait beaucoup d'occasions d'extorquer de l'argent a un public ignorant, il usa de ccs occasions avec une grande habilete, et fut connu pour un des plus parfaits empocheurs de pots de vin (vzyatotchniki) du district. Sa position, neanmoins, etait si subalterne qu'il ne fut jamais devenu riebe s'il ne s'etait aviso d'un expedient tres-ingenieux qui lui reussit completement. Apprenant qu'un petit proprietaire, qui avait une fille unique, etait venu babitcr la villc pour quelques semaines, il prit une chambre dans l'auberge oil etaient descendus les nouveaux venus, et quand il eut fait leur connaissance, il tomba dangercuscment malade. Sentant sa dcrniere heure approcber, il envoya chcrcher un pretrc, lui confia qu'il avait amasse une grande fortune et demanda qu'on ecrivit son testament sous sa dictee. Dans ce testament, il leguait de grosses sommes a tous scs parents, et une considerable a l'eglise de la paroisse. Toute l*affaire devait etre tenue secrete jusqu'apres son deces; mais son voisin, le vieux monsieur a la fille unique, fut appoie et signa Facte comme temoin. Quand tout fut termine, Alexei Petrovitch ne mourut point, mais se retablit rapidement et persuada au vieux monsieur, a qui il avait confie son secret, de lui donncr la main de sa fille. Cellc-ci ne vit aucun inconvenient a epouser un homme possesseur de tclles richesses, et le mariage fut dument celebre. Peu apres le pere mourut, sans decouvrir, il faut l'espercr, la mystification qui avait ete perpetrec, et Alexei Petrovitch devint proprietaire d'un petit domaine tres-confortable. Dcpuis ce changement dans sa fortune il a completement change ses principes, ou du

Proprietaires terriens, etc.

moins sa pratique. Sous tous les rapports, maintcnant, il est strictcment honnete. II prctc do l'argcnt, il est vrai, a 10 ou 15 pour 100 d'interet, mais cela n'cst pas considere dans le pays comme un taux tres-exorbitant , et tous adracttent qu'il n'cst jamais, sans necessity dur pour scs creanciers. Dans l'administration locale elue, il joue un role considerable. Bien qu'il parle rarcment dans l'Assemblee du Zemstvo, c'est un hommc tresutile dans les comites.. et il se distingue toujours par son grand bon sons et ses connaissanccs pratiques etenducs. II peut scmbler etrange qu'une personne honorable comme le general puisse recevoir chcz lui une societe aussi bigarrec, comprcnant des personnages d'unc reputation decidement tcrnie; mais, sous ce rapport, il ne fait pas exception. On rencontre constamment, dans la soeiete russe, des gens que Ton sait s'etre rendues coupables d'improbite flagrante et Ton en voit, qui sont assez honorables, cntrctenir avec eux des relations amicalcs. Ccttc indulgence sociale, ce rclachement moral ou de quelque nom qu'on veuille l'appeler, est le resultat de causes variees. Plusieurs influences ont concouru a abaisscr le niveau moral de la noblesse. Jadis, quand le noble vivait sur son domainc, il pouvait jouer impunement le petit tyran, s'abandonncr en toute libcrte a scs caprices legitimes et illegitimcs, sans aucunc restriction legale ou morale. Je ne veux nullemcnt afflrmcr que tous les proprietaires abusaient de leur autorite ; mais jc m'aventure a dire que nullc classc d'hommes no peut longtemps possedcr un pouvoir arbitrairo aussi enorme sur ceux qui l'entourent sans ctre, par cela meme, plus ou moins demoralisec. Quand le noble entrait au service, il ne jouissaitplus des memes immanites, — au contraire, sa position ressemblait plutot a celle du serf,— mais il respirait une atmosphere de peculat et de pots de vin pcu faite pour cngendrer la purete morale et la droiture. Si un fonctionnaire avait refuse

de s'associer a ceux qui etaient souilles par les vices qui prevalaicnt, il se serait trouve completement isole et aurail ete ridiculise comme un modcrne Don Quichotte. Ajoutez a cela que toutes les classes du peuple russe ont un certain temperament bon, affable et apathique, qui les rend tres-charitables envers leurs voisins, et qu'elles ne distinguent pas toujours entre l'oubli d'unc injure privee et l'excuse de crimes publics. Si nous avons tout cela present a l'esprit, nous pouvons aisement comprendre qu'au temps du servage et de la mauvaise administration, un homme pouvait se rendre coupable de pratiques reprehensibles sans encourir l'excommunication sociale.

An commencement du present regno, quand le servage fut aboli et que radministration subit des reformes radicales, une opinion publique vigoureuse et saine surgit soudain. Pendant quelque temps, il y cut dans la societe une veritable debaucbe d'indignation contre les abus existants, et Ton cloua au pilori les delinquants les plus en vuc. L'effet de cette explosion se fait encore sentir, car beaucoup de choses qui auraicnt passe inapercues il y a trente ans seraicnt aujourd'bui notees d'infamic; mais l'intensite du sentiment moral a baisse, et il y a maintenant des symptomes evidents qu'unc partie au moins de Tancienne apatbie reprend graduellement le dessus. Gcla cut pu etre predit par quiconque connaissait Men le caractere et l'histoire du peuple russe. La Russie avance sur la route du progres non pas de cette facon douce, graduelle, prosaique, a laquclle nous sommes accoutumes, mais par une serie d'efforls frenetiques sans lien entre eux, et cbacun est naturellement suivi d'une periode d'epuisement temporaire.

Page 1