PROPRIETAIRES DE L'ECOLE MODERNE
Un petit-maitre russe. — Sa maison et les environs. — Tentatives avortEes pour ameliorer l'agriculture et la condition des serfs. — Une comparaison. — Un Tchinovnik « liberal)). — Son idee du progres. — Un juge de paix. — Son opinion de la litterature russe, des Tchinovniks et des petits-maitres. — Son caractere suppose et r£el. — Un radical extreme. — Desordres dans les university. — Procedure administrative. — Capacite de la Russie pour accomplir des Evolutions politiques et sociales. — Undignitaire de Cour et sa maison de campagne.
Dans le district qu'habito Nicolas Petrovitch, les proprietaircs terriens residants sont pour la plupart, commc je l'ai dit, hommes de la vieillc ecole, decidement rustiques dans leurs manieres et dans leurs idees. Mais il existe quclques exceptions, et parmi les plus rcmarquablcs se trouve Victor Alcxandr'itchL.... Commenous approchions de son habitation, nous pumes tout de suite voir que le maitre differe de la majorite de scs voisins. La grille en est peinte et se meut aisement sur scs gonds, la cloture est en bon etat de reparation, la courte avenue conduisant a la porte d'entree est bien tcnuc, et dans le jardin nous pouvons constater d'un coup d'ceil que Ton y donne plus d'attention aux flcurs qu'aux legumes. La maison est en bois et n'est pas grande, mais elle a quclques pretentions architecturalcs accusecs par un
grand portique pscudo-dorique qui couvre les trois quarts ■de la facade. Dans l'intericur, nous remarquons partout l'influence de la civilisation occidentale. Victor Alexandr'itch n'est hullcmcnt plus richc qu'Ivan Ivan'itch, mais les pieces de son habitation sont plus luxueusement meublees.
Le moLilicr est d'un modele plus leger, plus confortable, ct en meilleur etat de conservation. Au lieu du parloir nu, mcsquinement raeuble, avec l'orgue a cylindrc a la vieille mode quijouait seulement six airs, nous trouvons un salon elegant, avec un piano par un dcs plus celebrcs facteurs, et de nombreux articles de manufacture etrangerc comprcnant une petite table de Boule et deux pieces de veritable ancienne potcrie de Wedgewood. Les domcstiqucs sont propres, vetus de costumes europecns. Lc maitre, aussi, est tres-differcnt d'aspect. II apporte une grande attention a sa toilette, porte une robe de chambre seulement le matin de bonne heure, et une redingote longue a la mode pendant le reste de la journec. II abhorre les pipes turques que son grand-pere aimait, ct fume habituellement des cigarettes. Avec sa fcmme et scs fillcs il parle toujours francais, et les appelle par des noms francais et anglais. Mais la partic de la maison qui fournit un example plus frappant de la difference entrc l'ancien et le nouvcau style est le « cabinet de Monsieur ». Dans celui d'lvau Ivan'itch le mobilier se compose d'un vaste sofa qui sert de lit, de quelqucs chaises de bois de sapin, d'unc longue rangee de pipes et d'une lourde et grossicrc tabic aussi de bois de sapin, sur laquellc sc trouvent generalement un paquet de papiers graisseux, une vieille boutcille a encre depenaillee, une plume et un calcndrier. Tie cabinet de Victor Alexandr'itch a un aspect tout different. II est petit, mais a la fois confortable et elegant. Les principaux objets qu'il contient sont un bureau avec encrier, presse-papier, couteaux a papier et autres objets analogues,
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et en face unc grandc bibliotheque. La collection de livrcs est rcmarquable, non point par le nombre des volumes ou la presence de rares editions, mais par la varicte des sujets. L'histoire, 1'art, la fiction, le drame, l'economie politique et l'agrieulture y sont represcntes en proportions a peu pres egales. Plusieurs de ces ouvrages sont en russe, d'autrcs en allemand, une grande quantlte en francais, quclques-uns en italien. Lcur reunion explique la vie passee et les occupations presentcs du possesseur.
Le pere de Victor Alexandr'itch etait un proprietaire terricn qui avait fait son cbemin dans le service civil et desirait que son fils suivit la memo profession. Dans ce but, Victor recut d'abord a lamaison une bonne instruction puis fut envoye a l'universite de Moscou, ou il passa quatre ans comme ctudiant en droit. De l'universite il passa au ministers de Tlnterieur a Saiat-Petcrsbourg, mais la routine monotone de la vie officiclle ne fut point du tout de son gout, etil donna bicntotsa demission. La mort de son pere l'avait fait proprietaire d'un domaine, il s'y retira, esperant trouver la, en abondance, des occupations plus a son gout que la redaction de papiers officiels.
A l'universite de Moscou il avait suivi les cours du fameux Granofski et avait beaucoup lu, mais d'unc facon decousue, sans suite. Le principal resultat de scs etudes fut l'acquisition de beaucoup de principes generaux mal digeres et de certaines aspirations vagues, genereuses, humanitaires. Muni de ce capital intellectucl il csperait mener a la campagne unc vie utile. Quand il eut repare et mcuble la maison, il se consacra a ramelioration du domaine. Au cours de scs lectures confuses, il etait tombe sur quclques descriptions des cultures anglaise et toscane et y avait appris que des merveillcs pcuvent etrc efi'ectuees par un systeme rationnel d'agriculture. Pourquoi la Russie ne suivrait-elle pasrexemplederAngleterrect
La Bussie.
de la Toscane?Par un drainage approprie, une fumure abondante, de bonnes charrues, des prairies artificielles, la production pouvait etre decuplee ; et par l'introduction de machines agricoles, le labeur pouvait etre diminue de beaucoup. Tout cela semblait simple et clair comme un total arithmetique, et Victor Alexandr'itcb, « more scholarium rei familiaris ignarus *, depensa sans un moment d'hesitation son argent comptanta fairevenir d'Angleterre une machine a battre, des charrues, des herses et autres ustensiles agricoles du modele le plus recent.
L'arrivee de ces objets fut un evenement dont on se sodviendra longtemps. Les paysans lcs examinerent avec une attention qui n'etait pas sans melange d'etonnement, mais ne dirent rien. Quand le maitre leur oxpliqua lcs avantages des nouveaux instruments, ils demcurerent encore silencieux. Seul, un vieillard qui contemplait la machine a battre dit en aparte, assez haut pour qu'on l'entendit : « Des gens adroits, ces Allemands (1) » ! Quand on leur demanda leur opinion, ils repondircnt vaguement : « Comment saurions-nous ? Cela doit etre comme vous le dites ».
Mais quand leur maitre se fut retire pour aller expliquer a sa fcmme et a la gouvernante francaise que le principal obstacle au progres, en Russie, etaitl'indolence •apathique et l'esprit routinier des paysans, ceux-ci s'exprimerent plus franchement. « Cela peut etre tresbon pour les Allemands, mais ne convient pas pour nous. Comment nos petits chevaux pourront-ils tirer
1. Le paysan russe comprend tous les habitants de l'Europe occidentale sous le terme Nyemlsi, qui, dans le langage des Russes instruits, •designe seulement les Allemands. Le reste de l'humanite se compose de Pravoslavniye (Grecs orth'odoxes), Busurmanye (Mahometans), et Poliacki (Polonais).
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•ces grosses charrues et ccs enormes herses? Et guant a ccla (la machine a battre), cela ne peut etre d'au- -cun usage. » L'cxamen prolongs" et la reflexion confirmerent l'impression premiere, et il fut decide a l'unanimite que nul Men ne pouvait resulter des nouvelles inventions a rotation et a grifFes.
Ces craintes ne se trouverent que trop fondees. Les charrues et les horses etaicnt heaucoup trop lourdes pour les petits chevauxdes paysans,et la machine a hattre se brisa la premiere fois qu'on voulut s'en servir. II ne restait plus d'argent comptantpour acheter des ustensiles plus legers ou des chevaux plus vigoureux, et quant a reparcr la machine a battre, il n'existait pas un seul mecanicien dans un rayon de cinquante lieues. Inexperience fut, en resume, un echec complet, et les achats recents furent mis au rancart, hors de vue.
Pendant quelques semaines apres cet incident, Victor Alexandritch se sentit tres-decourage, et parla plus que d'habitudc de l'apathie et de la stupidite des paysans. Sa foi dans l'infaillibilite de la science en fut quelque peu ebranlee, et ses bienveillantes aspirations quelque temps laissees de cote. Mais cette eclipse de foi ne fut pas de longue duree. Graduellement il revint a son etat normal et recommenca a former de nouveaux projets. En etudiant certains ouvrages d'economic politique, il apprit que le systeme de propriete communale etait ruineux pour la fertilite du sol, et que le travail libre etait toujours plus productif que le servage. A la lumiere de ces principes, il decouvrit pourquoi les paysans, en Russie, sont si pauvres, et par quels moyens leur condition pourrait etre amelioree. Latcrre communale scrait divisee en lots de famille, et les serfs, au lieu d'etre forces de travailler pour le proprietaire, lui paieraient une sommc annuelle comme rente. Les avantages de cette modification, il les a.percevait clairement,— aussi clairement qu'il avaitprecedemment apercu ceux des ustensiles agricoles anglais,
— ot il decida d'en faire l'experience sur son propre domaine.
Son premier pas dans cctte voie fut de reunir les plus intelligents ct les plus influents de ses serfs et dc leur expliquer son projet, mais ses efforts dans ce but furent absolumcnt steriles. Meme quand il s'agissait d'affaires courantes ordinairos, il ne savait pas s'exprimer dans ce Ian gage simple, bonhomme, le scul familier aux paysans, ct quand il parla de sujets abstraits, il devint naturellement tout a fait inintclligible pour son auditoire denue d'instruction. Les serfs l'ecoutercnt attentivement, mais ne comprirent rien du tout. II aurait aussi bicn pu discourir devant eux, comme il le faisait parfois dans une societe differente, sur l'cxcellence comparec des musiques italienne et allcmande. Lors d'une seconde tentative, il eut un pcu plus de succes. Les paysans en arrivercnt a comprendrc que ce qu'il voulait etait de dissoudre, d'abohr le Mir, ou Commune rurale, et de les mettre tous « en Obrok » : e'est-a-diro de les faire lui payer une sommc annuelle au lieu de lui fournir uae certaine quantite dc travail agricole. A son grand etonnement, son plan ne rencontra aucunc sympathic. Quant a etre mis « en Obrok », les serfs n'y voyaient aucun inconvenient, bicn qu'ils preferassent roster comme ils etaient ; mais la proposition de leur maitre pour la dissolution, l'abolition du Mir, les etonna, les stupefla sincerement. Ils l'ecouterent comme un capitaine ferait de celle d'un sot frotte de science qui lui proposerait de pratiquer, a coups de marteau, un trou dans le fond du navire afm de rendrc sa marche plus rapide. Bien qu'ils n'eussent pas dit grand'ebose, il etait asscz intelligent pour voir el comprendrc qu'ils lui feraicnt une opposition zelec bien que passive, et comme il ne voulait pas agir tyranniqucment, il laissa la chose tombcr dans l'oubli. Ainsi naufragoa un second projet bienveillant. Beaucoup d'autres eurent le meme sort, et Victor Alexandr'itcb com-
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mcnca a s'apercevoir qu'il etait tres-difficile de faire du bien en ce monde, surtout quand les personnes auxquelles ll devait profiler etaient des paysans russcs.
En realite, la faute en etait moins aux serfs qu'a leur maitre. Victor Alexandr'itch n'etait nullement un Iiomme stupide; au contraire, comme intelligence, il depassait la moyenno. Pcu d'hommes etaient plus eapables que lui de saisir unc idee nouvclle et de tracer un plan pour sa realisation; pcu d'hommes pouvaient jongler avec plus de dexterite a l'aide de principes abstraits. Ce qui lui manquait etait de savoir se debrouiller au milieu de choses concretes, de faits. Les notions qu'il avait acquises aux cours de l'Universite et dans scs lectures a batons rompus etaient bien trop vagucs, trop abstraites pour un usage pratique. II avait etudie' la science pure sans acquerir aucune connaissance technique des details, et, par consequent, quand il se trouvait face a face avec la vie reelle, il etait comme un ecolier qui, apres avoir appris la mecanique dans les traites speciaux, se trouverait place soudain dans un atelier et charge de construire une machine. Seulement, il y avait une difference : Victor Alexandr'itch n'avait point ete charge de faire quoi que ce soit, Volontairement, sans aucune necessite apparcnte, il s'etait mis a l'ceuvre avec des outils qu'il ne savait pas manier. Cost cela surtout qui embrouillait, stupefiait les paysans. Pourquoi se donnait-il taut de tracas pour ces plans nouveaux quand il lui etait possible de vivre confortablement a ne rien faire ? lis pouvaient bien discerner dans quelques-uns de ses projets le desir d'accroitre son revenu, mais dans d'autres, ils ne pouvaient decouvrir aucun motif semblable. Dans ce dernier cas, ils attribuerent sa facon d'agir a un pur caprice, et la placerent dans la meme categorie que ces farces insensees que les seigneurs d'humeur joviale se plaisaient quelquefois a jouer.
Pendant les dernieres annees dn servage, il y cut bon nombre dc proprietaries terriens commc Victor Alexandr'itch : gens qui desiraient faire le Men, et ne savaient pas comment le faire. Quand le servage fut aboli, la majorite prit une part active a la grande 03uvre ct rendit de precieux services au pays. Victor Alcxandr'itch, lui, agit autrement. D'abofd il sympathisa chaudement avee Emancipation proposec ct ecrivit plusieurs articles sur les avantages du travail librc; mais quand le Gouvernement prit la chose en main, il declara que les fouctionnaires avaient decu, dedaigne la noblesse, et sc joignit a l'opposition. Avant que l'edit imperial fut signe, il partit pour l'etrangcr et voyagca, pendant trois ans, en Allcmagne, en France ct en Italic. Pou apres son retour, il epousa une jcunc et jolic pcrsonne dc maniercs et d'education distiuguecs, fillc d'un fonctionnairc eminent dc Saint-Petersbourg, et, depuis cc temps, il a vecu dans sa maison de campagne.
Bien qu'il soit hommc d'education ct dc culture, Victor Alexandr'itch passe son temps d'une facon presque aussi indolente que coux de la vieillc ecole. II sc leve asscz tard et, au lieu dc s'asseoir pros dc la feuetre ouvertc, de rcgarder dans la cour, il tourno les pages d'un livre ou d'un.recueil periodiquc. Au lieu dc diner a midi et de souper a neuf bcurcs, il dejeunc a midi ct dine a cinq heurcs'. II passe moins de temps assis sous la veranda et a se promener de long en large les mains derriere le dos, car il pcut, pour aider a tucr lc temps, ecrire a l'occasion une lettre ou se tenir debout pres de sa femme pendant qu'elle joue un morceau cboisi de Mozart ou de Beethoven; mais ces particularites sont seulcment des questions de detail. S'il y a quelque difference e'.Venti.Ale entre les existences dc Victor Alexandr'itch et of Ivan Ivan'itch, elle git dans ce fait : le premier ne va j -.mais dans les champs voir comment le travail s' execute et ne sepreoccupe jamais de l'etat du
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temps, de la condition des recoltes ou do sujets analogues. II laisse entierement l'administration de son domaine a son intendant, et renvoie a cc pcrsonnagc tons les paysans qui vienncnt lui soumettrc des plaintes on des petitions. Bien qu'il porte au paysan ui, profond interest comme entite impersonrclle, abstraite, et aimc a contcmplcr des exemples concrets du genre dans les ouvrages de certains auteurs populates, il ne so soucie pas d'avoir aucune relation pcrsonnellc avec des paysans do chair et d'os. S'il a besom do lour parlor, il se sent toujours gauche, et ne pcut souffrir l'odeur de leurs v&ements de peau de mouton. Ivan Ivan'itch, lui, est toujours dispose a parler avec les paysans, a leur dormer des avis utiles, pratiques, ou de severes admonitions; et dans le hon vieux temps il etait apte, dans ses moments d'irritation, a ponctuer ces admonitions par un libre usage de sespoings. Victor Alexandr'itch, au contraire, no pourrait jamais dormer d'autre avis qu'une banalito vague et quant a user de son poing il s'en garderait bien, n'onseulement par respect pour ses principes humanitaires mais aussipardes motifs qui dement de sa sensibility estbetiquc.
Cettc difference cntre les deux homines a une influence importantc sur leurs affaires pecuniaires. Leurs intendants les volcnt l'un et 1'autre, mais ^elui d'lvan Ivan'itch le fait avec difficulte et dans une mesure tres limitee tandis que celui de Victor Alexandr'itch vole regulierement et methodiquemont, comptu ses gains non par kopeks, mais par roubles. Bien que les deux domaines soient a pcu pros de memo dimension et valeur, ils donnent un rcvenu tres-different. L'hommc grossic'r et pratique se fait un plus gros revenu que ^on voisin elegant et bien eleve, et, en memo temp* , depense heaucoup moms. Les consequences de cela, si elles ne sont pas visibles a present, deviendront bientr 'apparentes etpenibles. Ivan Ivan'itch laissera sans aucun doute a ses
enfants un domaine franc de charges ct unc certaine somme en capital. Les enfants de Victor Alexandr'itch out une perspective bien differente. II a deja commence a hypothequcr sa propriete, a couper scs bois, et trouve toujours un deficit a la fin de l'annee. Ce que deviendront sa femme et ses enfants quand le domaine en arrivera a etre vendu pour lo paiemont des hypotheques, ll est difficile de le predire. II songe tres-peu a cettc eventualite et quand ses pensees viennent a s'egarer dans cette direction, il se console en se disant qu'avant que la catastrophe arrive il aura herite de la fortune d'un onclc riche qui n'a point d'enfants. II sait tres-bicn - ou au moins pourrait savoir s'il prenait la peine de reflechir, - que ce calcul est base sur de simples probabilites. L'oncle peut encore se marier et devenir perc, il peut choisir pour heritier un autre^neveu, ou simplcmcnt vivre et jouir de sa fortune pendant trente ans encore Les chances d'heritage sont done tres-mccitaines, mais Victor Alexandr'itch, pareil a d'autres gens imprevoyants, aime a penscr qu'il doit y avoir quelque part derrierc la scene un bienveillant Deus ex machina, qui apparaitra sans aucun doute au moment convenable et le delivrera des consequences logiqucs do sa folic
Les proprietaires de la vieille ecole menent avec trespeu de variantes la memo vie uniforme et monotone tant que les annecs se succedent pour cux. Victor Alexandr'itch, au contrairc, eprouve le besom de se retremper periodiquement dans la « societe civihsee i ct, en consequence, passe chaque hiver quelqucs semames a Saint-Petersbourg. Pendant les mois d'ete il a la societe de son frere : un homme tout a fait civilise, qui possede un domaine a quclques kilometres de la.
Ce frere Vladimir Alexandr'itch, a fait scs etudes a l'ecole de droit de Saint-Petersbourg et s'est rapidemcnt eleve depuis dans le service. II occupe mamtenant une position importante dans Tun des ministeres, et possede
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le titre honorifique do « chambellan de Sa Majeste ». G'est un homme de marque dans les hauts cercles de radministration, et quelque jour, pense-t-on, il deviendra ministre. Bicn que ce soit un adherent des vues progrcssistcs et un « liberal » avouo, il reussit a se maintenir en tres-bons termes avec ccux qui s'imaginent etre « conservateurs ». II est aide on cola par ses manieres moelleuscs, onctueuses. Si vous lui cxprimez une opinion, il commencera toujours par declarer que vous avez parfaitement raison ; et s'il termine en vous demontrant que vous etcs completemcnt dans l'erreur, il n'omettra pas de vous dire et de vous prouvcr que cette errcur est non-sculement excusable, mais prouvo beaucoup, a un certain point de vue, en favour de votrc acuite d'intcllect ou de la bonte de votrc coeur. En depit do son liberalisme, e'est un monarchiste fermc, et il considere que le temps n'est pas encore venu pour l'Emporcur d'accorder une constitution. II rcconnait que le present ordre de choses a ses defauts, mais pense que, comme ensemble, il fonctionne tres-bicn et fonctionnerait mieux encore si certains hauts fonctionnaircs etaient eloigncs, et des hommes plus energiques mis a leur place. Comme tous les Tchinovnihs (fonctionnaircs) petersbourgcois de pure race, il a une grande foi dans le pouvoir miraculeux des ukases imperiaux et des circulaires ministeriullos, et croit que le progres national consiste a multiplier ces documents et a centraliscr radministration pour leur donner plus d'effet. Comme moyen supplemcntaire de progres, il approuvc hautement la « culture csthetique », et pcut parlor avec quelque eloquence de rinfluence civilisatrice des beaux-arts. Pour sa part il commit bien les classiques francais et anglais, et admire particulierement Macaulay, qu'il declare avoir ete non-seulement un grand ecrivain, mais aussi un grand homme d'Etat. Parmi les romanciers il donne la palme a George Eliot, et parle de ceux de son pays et, en verite, de la litterature
russe dans son ensemble, d'une facon presgue meprisante.
Un jugement Men different est porte sur ladite litterature par Alexander Ivan'itch N.., autrefois arbitrc des affaires des paysans et maintenant juge do paix. Des discussions a ce sujet ont souvent lieu cntre eux. L'admirateur de Macaulay declare que la Russie nc possede, a proprcment parler, aucune litterature qui lui soit proprc, ct que les ouvrages porlant les noms d'autcurs russes ne sont rien autre cbose qu'un faible echo dc cclle dc l'Europc occidentale. « Des imitateurs, — a-t-il coutume dc dire, — d'adroits imitateurs, nous en avons produit en abondancc. Mais ou est l'bomme d'un genie original? Qu'cst-co que votre famcux poetc Zbukofski? Un traducteur. Qu'est-ce que Pouclikine ? Un eleve habile de l'ecole romantique. Qu'cst-ce que Lermontof ? Un faible imitateur de Byron. Qu'est-ce que Gogol?... »
A ce moment Alexander Ivan'itch intcrvicnt invariablement. II est prct a sacrifier toute la pocsie pscudo-classique et romantique, ct, en fait, toute la litterature russe anterieure a l'annee 1840; mais il ne permcttra pas qu'on disc quoi que ce soit d'irrespectucux sur Gogol, qui, vers ccttc epoque, fonda l'ecole realiste russe. « Gogol, — mainticnt-il, — fut un genie grand et original. Gogol crea non-seulement une nouvelle espece de litterature, mais en memo temps transforma le public lectcur, ct inaugura une nouvelle ere dans le developpement intellcctuel de la nation. Par ses esquisses satiriques, bumoristiqucs, il balaya les reveries metapbysiques et I'afFectation romantique niaise alors a la mode, et apprit aux Russes a voir leur pays comme il etait, dans toute sa hidcuse laideur. Grace a lui, la jeune generation s'apcrcut de la pourriture de l'administration ct de la bassesse dc sentiments, de la stupidite, de l'improbite, du pcu de valeur, des proprietaires tcrriens, qu'il prit specialement pour but de ses railleries. La constatation des defauts
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produisit un desir de reforme. Commencant par rirc aux depens des proprietaires, il n'y avait plus qu'un pas a faire pour les mepriser, et quand nous apprimcs a mepriser les proprietaires, nous en vinmes naturellement a sympathiser avec les serfs. I/emancipation fat ainsi preparee par la litterature ; et quand la grande question dut etre resolue, ce fut la litterature qui decouvrit une solution satisfaisantc. i
Gcci est un sujet sur lequcl Alexander Ivan'itch s'etend volontiers, et dont il parle toujours avec chalcur. II sait heaucoup de choscs conccrnant le mouvement intcllcctuel qui commenca vers 1840 et arriva a son apogee dans les grandcs reformes du present regne, parce qu'il a vecu au milieu de lui et y a pris une certaine part active. II peut se rappcler confusemcnt la sensation que causa, quand elle parut, la famcuse description par Gogol de la vie russe en province. II se souvicnt que, peu d'annecs apres, il cntra a 1'Univcrsite de Moscou et suivit le hrillant cours d'histoire de Granofski. A cette epoque, la societe litteraire de Moscou etait divisec en deux camps ennemis : les Slavophiles et les Occidentals. Les premiers desiraient devcloppcr une culture intcllectuellc nationale independante, hasee sur les conceptions populaires et l'orthodoxie grecquc, tandis que les autres s'efforcaient de faire adopter, tachaient qu'on s'assimilat, les tresors intellectuels de l'Europc occidentale. Les sympathies d'Alexander Ivan'itch etaicnt pour ce dernier parti, et il regardait son chef, Bclinski, comme le plus grand homme de l'epoque. II se preoccupa tres-peu des travaux de l'Ecole et des ouvrages serieux, academiqucs ; mais il lut avec un interet intense les principaux recueils periodiques, et arriva graduellement a la conviction que l'art ne devait point etre cultive pour lui-meme, mais etre suhordonne au progres social. Cette croyance fut confirmee par la lecture de quclques-uns des premiers romans de George Sand, qui furent pour
lui une sorte de revelation. Les questions sociales s'emparerent de ses pensees, et tous les autres sujets lui semblercnt cbetifs en comparaison.
Alors se produisirent, en 1848, les troubles politiques en Europe occidentale : epoquo d'esperances effrenees et d'aspirations sans bornes, suivie d'une periode de reaction violente pendant laquelle toute allusion aux questions politiques et sociales fut rigourcusement prohibee par la censure de la presse. Alexander Ivan'itcb passa ce temps a la campagne, administrant son domainc et attendant patiemment la venue d'un jour mcilleur. Et quand l'aurore de ce jour parut, apres la guerre de Criraec, il se jeta avee cnthousiasmc dans lc nouveau mouvement et se fit dans plusieurs recueils periodiques l'avocat de l'abolition du servage. Lc manifeste d'emancipation fat signe en 1861, et peu apres il fut nomme Fun des « Arbitres de paix » dans le district ou il vivait. Le devoir de ces arbitres etait de mettre a execution la loi emancipatrice, et d'agir comme mediateurs cntre les proprietaries terriens et leurs serfs.
Gette besogne lui convenait a merveille, et il l'executa avee tant d'impartialite et de jugement que, dans tous les domaincs sur lcsquels il excrca comme arbitre, il ne se produisit aucune qucrellc, aucun malentendu serieux. En 1867, il fut elu juge de paix par l'asscmblee du Zemstvo, et remplit ses nouveaux devoirs avee une cgale habilete. II est en meme temps depute a TAssemblee, et prend un vif interet a toutcs les affaires locales.
Bien qu'il visite a l'occasion le haut fonctionnaire petersbourgeois quand ce personnage honore le district de sa presence, il ne pretend point eprouver pour lui aucun sentiment de respect ou d'amitie. Au contraire, il voit en lui une incarnation vivante de la burcaucratie, ct declare celle-ci etre la ruine de la Russie. « Ges Tcbinovniks — a-t-il coutume de dire dans ses moments d'excitation, — qui babitent Saint-Petcsbourg et de la,
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gouvernent le pays, ne connaissant pas mieux la Russie que la Chine. lis vivent dans un monde dc documents officiels, et ne savent rien des besoms reels et des interets du peuple. Aussi longtemps^jue les formalites requises sont diiment observees, ils sont parfaitement satlsfaits. Le peuple pourrait mourir d'inanition sans qu'ils s'en doutassent, si rien ne transpirait de cc fait dans les papiers officiels. Impuissants a fairc aucun bien eux -memos, ils sont assez puissanls pour empecher les autres d'en faire, et extremement jaloux de toutc initiative privee. Comment ont-ils agi, par excmple, envers le Zemstvo? Le Zemstvo est reellement une bonne institution, et eiit pu faire de grandes choses si on l'avait laisse tranquillc; mais aussitot qu'il commenca a montrer un peu d'energie independante, les fonctionnairos lui rognerent tont de suite les ailcs, puis l'etranglerent. Envers la presse ils ont agi de la memo facon. Ils out peur de la presse parcc qu'ils redoutcnt par dessus tout une opinion publique saine, que la presse soule peut creer. Tout ce qui pout deranger leur routine habituello les alarme. La Russie ne pourra faire aucun progres reel aussi longtcmps qu'elle sera gouvernee par ces maudits Tchinovniks I »
L'aimable frere du haut fonctionnaire n'est pas mieux traite par le juge de paix « liberal ». Cc n'est pas un Tchinovnik, mais quelque chose d'a peu pres aussi mauvais, un baritch, e'est-a-dire un enfant capricieux, dorlote, gate, qui depense sa vie en indolences elegantes et en beau langage. En depit de ses genereuses aspirations, il ne reussit jamais a faixe quoi que ce soit d'utile a luimeme ou aux autres. Quand la question des paysans fut soulevee et qu'il y avait du travail a faire, il s'en alia a l'etranger : parler liberalisme a Paris ou a Baden-Baden. Bicn qu'il lise, ou du moins pretende lire, des ouvrages d'agriculture, et soit toujours pret a discourir sur les meilleurs moyens de prevenir repuisement du sol, il
connait moins bien l'agriculture qu'un petit paysan de douze ans, et quand il passe dans les champs, il peut a peine distinguer le seigle de l'avoine. Au lieu de babiller sur la musiquc aliemande et italicnne, il ferait bien mieux d'apprcndre un peu la culture pratique, et de surveiller son domaine.
Pendant que le juge de paix censure ainsi, d'abondance, scs voisins, il n'est pas lui-meme sans detractcurs. Quelqucs vieux proprietaires, gens poses et graves, le regardent comme un homme dangereux, ot peuvcnt citer ccrtaines de ses expressions qui semblcnt indiquer que scs notions sur la propriete sont quelque peu relachees. Bcaucoup de gens estiment que son liberalisme est d'une cspece tres-violente, et qu'il a de fortes tendances republicaines. Dans scs decisions comme juge, il penche souvent, dit-on, du cote des paysans contre les proprietaires. Puis il cssaic toujours de persuader aux premiers de fonder des ecoles, et il a des idees extraordinaires concernant la meilleure maniere d'instruire les enfants. Tout cela et d'autres faits semblablcs amenent beaucoup de gens a croirc qu'il a des opinions tresavancees, et un vieux monsieur l'appclle d'babitude, — moitie en plaisantant et moitie serieuscment, — « notre ami le communard ». Aux prochaines elections pour les juges de paix, il est fort probable qu'il sera black -boule. Certainement il y aura une tentative pour empecber sa reelection.
En realite, Alexander Ivan'itch n'a en lui rien du « communard ». Bien qu'il denonce bautement l'esprit tchinovnikte, — ou, comme nous dirions en Angleterre, le red-tapeism (fil rouge dont on lie les dossiers), la paperassericet la routine bureaucratique sous toutcs ses formes, — et soit un ardent partisan du self-gouvernement local, e'est un des derniers bommes au monde qui prendrait part a un mouvement revolutionnaire. II aimerait voir le gouvernement central eclaire et controle par l'opinion
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publique et par une representation nationale ; mais il croit que cela pout sculement s'cffectuer par dcs concessions volontaires de la part du pouvoir autocralique. II a pcut-etre une ccrtainc tcndrcsse sentimcntale pour la classe paysanne ct est toujours pret a sc faire l'avocat de ses interets ; mais il s'cst trouve trop souvent en contact avec le paysan-individu pour accepter ces descriptions idealisees auxquclles se plaiscnt certains ecrivains populaires ; ct Ton pcut affirmcr en toutc securite que l'accusation portee contre lui, de favoriser volontairemcnt les paysans aux depens des proprietaires, est tout a fait sans fondement. Alexander Ivan'itch est, en fait, un homme calme et de bon sens, capable d'un genereux enthousiasme et point du tout satisfait de l'etat de cboses existant; mais ce n'est nullement un revcur et un revolutionnaire, comme l'affirment quelques-uns de ses voisins.
Jc crains de ne pouvoir en dire autant de son frerc cadet Nicolai', qui babite avee lui. Nicolai Ivan'itch est un homme mince ct long, ayant un peu depasse la trentaine, avec un visage emacio, une complexion bilieuse et de longs cheveux noirs : evidemment une pcrsonne de temperament nerveux et excitable. Quand il parte, il articule rapidement ct gesticule plus qu'il n'est d'usage cbez ses compatriotes. Son sujet favori de conversation, ou plutot de discours, car il preche plus frequemment qu'il ne converse, est l'etat lamentable du pays et l'incapacite du gouverncment. Contre ce dernier il possede un grand nombre do griefs : un ou deux tout personnels. En 1861 il etait etudiant a l'Universite de Saint-Petcrsbourg. A ce moment-la, il se produisit une grandc agitation dans toute la Russie, specialement dans la capitale. Les serfs venaient d'etre emancipes, d'autres reformes importantes avaient ete entreprises. La conviction generale existait cbez la jeune generation, — et il faut ajouter : cbez beaucoup d'hommes plus ages , — - que le
systeme de gouvernement autocratique et paternol avait pris fin, et que la Russie etait sur le point d'etre reorganisec d'apres les principes les plus avances de la science politique et sociale. Les etudiants, partageant cette conviction, voulurent s'affranchir de toute autorite scolaire et organiser une sorte de self-gouvernement academique.
lis desiraient specialement avoir le droit de tenir des reunions publiques pour la discussion de leurs affaires communes. Les autorites ne voulurent point le permettre, publierent une serie de reglemcnts probibant les asscmblees, eleverent le prix des inscriptions de facon a exclure par la beaucoup des etudiants les plus pauvres. Ceci parut etre une insulte faite de gaite de cceura l'esprit de la nouvelle ere. En depit de la prohibilion, les reunions indiquees se tinrent d'abord dans les salles de classc et ensuite dans la cour de l'Universite, et des dis- . cours fougueux y furent prononces par des oratcurs des deux sexes. Un jour, une longue procession defila a travers les principales rues de la villc, se dirigeant vers la maison du curateur. Pareil spectacle ne s'etait jamais vu auparavant dans Saint-Petersbourg ; les gens timides craignircnt que ce ne fat le commencement d'une insurrection, reverent barricades. A la fin, les autorites prirent d'energiques mesures; environ trois cents etudiants furent arretes, et trente-deux expulses de l'Universite.
Parmi ces derniers se trouvait Nicola'i Ivan'itcb. Toutes les esperances qu'il avait concues de devenir professcur se trouverent par la aneanties, et il lui fallut cbercher un autre metier. Une carriere litteraire lui sembla etre la plus avantageuse et certainement la plus appropriee a ses gouts. Cela lui permettrait de satisfaire son ambition d'etre un bomme public, et lui donnerait l'occasion d'attaquer, d'ennuyer ses persecuteurs. II avait deja ecrit a l'occasion dans l'un des principaux recueils
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periodiqucs, et devint alors l'un de scs redactcurs reguliers. Son stock de connaissances positives n'etait pas tres-grand, mais il avait la faculte d'ecrire dans un style coulant ct de faire croirc a ses lecteurs qu'il possedait une provision illimitec de sagesse politique que la censure de la presso l'cmpcchait de mettre en lumiere. En outre, il avait lc talent de dire des clioscs acerees, satiriqucs, sur les gens au pouvoir, d'unc facon telle quo memo les censeurs no pouvaient pas aisement soulcver d'objections. Les articles ecrits dans co style fitaicnt srirs, en ce temps-la, d'avoir un grand succes, et les siens en eurcnt un tres-grand. II devint un liomme connu dans les cercles litteraires, et pour un temps, tout alia Lien. Mais graduellcmcnt il devint moins prudent, ct les autorites devinrent plus vigilantes. Quelejues exemplaircs d'unc proclamation violcnte, seditieuse, tomberent entre les mains de la police, ct Ton supposa generalement que ce document emanait du groupc auquel il appartenait. A partir de cc moment on le snrveilla de pros, jusqu'a ce qu'une nuit il fut, a l'improvistc, reveille en sursaut par un gendarme et conduit a la forteresse.
Quand un hommc est arrete de cette facon pour un crime politique reel ou suppose, il y a deux manieres de proceder vis-a-vis de lui. II pcut etro juge par un tribunal regulier, ou Lien on peut lui appliqucr une « procedure administrative » (administrativnym poryadhom). Dans le premier cas il est condamne, s'il est juge coupable, a un emprisonnement pour un certain tcrme ; si le crime est d'unc nature plus grave, il peut etre transports en Siberie soit pour un temps fixe, soit pour la vie. Par la procedure administrative, il est simplcment conduit sans jugement dans quelque ville eloignec, ct contraint de vivre la sous la surveillance de la police taut qu'il plaira a Sa Majeste. Nicolaii Ivan'itch fut traite « administrativement », parce que les autorites, bicn que con-
vaincues que c'etait un personnagc dangercux, ne purent trouvcr sufllsamment de temoignagcs pour assurer sa condamnation devant uue cour do justice. Depuis cinq ans il etait interne, sous la surveillance de la police, dans une petite ville pres de la mcr Blanche, quand un jour on rinforma, sans aucune explication, qu'il etait libre de partir et d'aller vivre oil bon lui semblcrait, excepte a Saint-Petcrsbourg et Moscou.
Depuis ce temps-la il habite cbez son frere, et passe son temps a couver ses griefs, a se lamenter sur ses illusions brisees. II n'a rien perdu de cette fluidite de style qui lui a valu jadis une reputation litteraire cphemerc, et peut parler pendant des heures sur des questions politiques et sociales si quclqu'un vcut l'ecouter. II est cxtremement difficile, neanmoins, de le suivre dans ses discours , et absolument impossible de les garder en memoire. lis appartiennent a ce qui peut etre appcle la metaphysique politique, car, Men qu'il pretcndc abhorrer cette science, il est lui-meme, de fond en comble, metaphysicien dans sa maniere de penser. II vit, en verite, dans un monde de conceptions abstraitcs duqucl il peut a peine apercevoir les realites concretes, et ses raisonnemcnts et arguments font toujours penser a un habile jongleur qui emploierait, au lieu de boules, dcstermes equivoques et conventionncls comme aristocratie, bourgeoisie, monarchic, etc. II arrive aux choses concretes non pas par robscrvation, mais en les deduisant de principes generaux, si bicn que ses faits ne peuvent jamais, par aucune possibilite, contredire ses theories. Puis il a certains axiomcs qu'il acccpte tacitement, cite sans explication, et sur lesquels tous ses arguments sont bases : comme, par exemple, « que quoi que ce soit auquel l'adjcctif « liberal » peut etre applique, doit necessairement etre bon en tout temps et toutes conditions ».
Au milieu d'une masse de conceptions vagues qu'il
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est impossible do reduire a aucime forme nettemcnt definic, il possede quelques idecs qui ne sont peut-etre pas strictement vraies, mais qui sont du moins intelligiblcs. Telle est sa conviction que la Russie avait recemmcnt une occasion magnifique de distanccr TEurope entiere sur la route du progres, ct qu'elle l'a volontairement jetee do cote. Elle pouvait, pcnse-t-il, au moment de Emancipation, accepter hardiment tous les principcs les plus avances de science politique et sociale, ct reorganiscr ainsi, en la mettant d'accord avec eux, sa structure tout entiere. Les autrcs nations nc pourraient fairc un tcl pas, parce qu'clles sont vicilles, decrepites, remplies deprcjuges opiniatres, hereditaircs, parce qu'elles sont au pouvoir d'aristocraties ct de bourgeoisies maudites; mais la Russie est jcunc, ne connait ricn des castes sociales,et n'a point a lutter contre des prejuges profonclement enracines. Sa population est scmblable a l'argile du potior, on peut lui fairc prendre telle forme que la science pourra recommandor. L'empercur a commence une magnifiquc experience sociologique, mais s'est arrete a moitie chemin. Peut-etre son successcur pourra-t-il etrc amcne a fairc une tentative plus liardio.
Dans cette idee il y a une certaino somme de verite. La Russie est capable d'accomplir des evolutions politiques ctsocialesqui seraient fatales a des Etatsplus delicatement organises. Elle a deja plus d'une fois execute de telles evolutions avec succes, sans aucuu trouble serieux, et elle peut en paracbever d'autros dans l'avenir, pourvu que le pouvoir autocralique soit conservi , et que le peuple reste politiquemenl passif. Nicolai Ivan'itcli omet de tenir compte de cette condition tres-importante. C'est un « liberal », et comme lei, un adberent zele des institutions parlemcntaires. Pour lui une constitution est une espece de fetiche omnipotent. Vous pouvez essayer de lui expliquer qu'un regime parlcmentaire, quels que puissent etre ses avantages, produit neces-
sairement des partis, des conflits politiques, et n'est point, par consequent, aussi approprie aux grandes experiences sociologiques qu'un bon despotismc paterncl. Vous pouvez essaycr de lui demontrer que, bien qu'il puissc etre difficile de convertir un autocrate, il est infiniment plus malaise de convertir un parlcment. Mais tous vos efforts seront en vain. II vous assurera qu'un parlcment russe serait .quelque chose differant totalemcnt de ce que sont d'habitude les parlements. II ne contiendrait point de partis, car la Russie n'a pas de castes sociales, ct serait entiercment guide par des considerations scicntifiqucs : aussi affrancbi de prejuges et d'influences personnelles qu'un philosopbe speculant sur la nature de l'ififbai. En resume il s'imagine, evidcmment, qu'un parlement national serait compose de luimcme et de ses amis, et que la nation se soumeltrait avec autant de calme a ses ukases qu'elle s'est jusqu'ici soumise a ccux du Czar.
En attendant l'avenement de ce millenium politique, ou la science, qui n'a point de passions, doit regner en maitrcssc, Nicola'i Ivan'itch s'accorde le luxe de s'abandonner a quelques animosites politiques tres-decidees, et il bait comme seulement un fanatique peut hair. D'abord et surtout, il hait ce qu'il appclle la. bourgeoisie, — il est oblige d'employer le mot francais, parce que sa langue natale ne contient pas de terme equivalent, — et specialcment les capitalistes de toute forme et dimension. Ensuite, il hait l'aristocratie, specialcment une forme d'aristocratie nommee feodalisme. A ces termes abstraits il n'attachc pas une signification tres-precise, mais il hait les entites qu'ils sont supposes representer aussi ardemment que si e'etait des ennemis personnels. Parmi les choses qu'il hait dans son propre pays, le pouvoir autocratique occupe la premiere place. Ensuite, comme emanation dudit pouvoir, arrivent les Tchinovniks, et specialcment les gendarmes. Puis viennent
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les proprietaires terriens. Men que lui-meme soit — ou du moins sera apres la mort de sa mere, — Tun de cos proprietaires, il rcgarde la classe comme encombrant le sol et pense que toutes ses terrcs dcvraient etre conflsquees et distributes aux paysans.
Tous les proprietaires ont la malechance d'etre compris dans ses denonciations et son coup de balai, parce que leur existence est incompatible avec son ideal d'un empire paysan ; mais il recommit cbez cux differents degree de depravation. Quclqucs-uns sont simplcment encombrants, tiennentde la place, tandis que d'autres portent activement prejudice au bien-etro public, Parmi ces dernicrs, 1'oJbjet special de son aversion est le prince S..., parce que non-seulemcnt il possede de tres-vastes domaines, mais a en meme temps des pretentions aristocratiqucs et se dit conservatcur.
Le prince S... est de beaucoup l'homme le plus important du district. Sa famille est l'une des plus anciennes du pays, — descendant d'un grand personnage, de ce Rurik qui, a ce qu'on suppose, fonda l'empire russe il y a un millicrd'annecs,— maisil ne doit pas son influence a sa genealogic, car la genealogic pure et simple ne compte pas pour beaucoup en Russie. II est influent e! respecte parce qu'il occupe unc haute position offlcielle, et ticnt par sa naissance a ce groupe de families qui forment le noyau permanent de la sociote de Cour, toujours cbangcante. Son pcrc et son grand-pere ont ele d'importants pcrsonnagcs dans 1'aclministration et a la Cour, el ses ills et pctits-fils marcboront probablcmcnt, sous' ce rapport, sur les traces de leurs ancetres. Bicn qu'aux yeux de la loi tous les nobles soient egaux et (jue. theoriquement parlant, l'avancemcnt se gagne cxclusivcment par merite personnel, pourtant, en realite, ceux qui ont des amis a la Cour s'elevent plus aisement et plus vite. Le prince a eu une existence prospere, mais pas tresfertile en evenements. II fit son education, d'abord a la
maison paternelle sous un precepteur anglais, ensuite dans le « corps des pages s.En quittant cette institution, il entra dans un regiment de gardes, et s'est depuis lors eleve a un haut grade militaire. Son activite, neanmoins, s'est deployee surtout dans l'admmistration civile, et il siege maintenant au Gonseil d'Etat. Bicn qu'il ait toujours pris un certain interet aux affaires publiques, il n'a pas joue de role important dans aucune des grandes reformes du present regne. Quand la question des paysans fut soulevee, il sympathisa avec l'idee d'emancipation, mais pas du tout avec cello de distribuer de la terre aux serfs emancipes et de conserver les institutions communales. Ce qu'il desirait etait que les proprietaires liberassent leurs serfs sans aucune indemnite pecuniaire, et qu'on lour donnat en compensation une certaine part du pouvoir politique. Son plan ne fut pas adopte, mais il n'a pas renonce a l'csperance de voir les grands proprietaires fonciers obtenir de facon ou d'autre une situation politique et sociale semblablc a cello des grands landowners en Anglcterre ; et il croit que cela pourrait s'accomplir jusqu'a un certain point en placant entre leurs mains l'administration des affaires rurales. II ne voudrait pas, neanmoins, que ces grands proprietaires supportassent en retour une large part des taxes locales, et ne tient pas compte de ce fait : qu'il leur faudrait changer de temperament et apprendre a preferer l'influence qu'ils se creeraient dans les localites a de hautes positions administratives ou militaires et a la favour imperiale.
Ses devoirs offlciels et scs relations sociales obligent le prince a passer une grande partie de l'annee dans la capitale. II sejourne seulement quelques semaines tous les ans sur son domaino : parfois seulement quelques jours. L'babitation est vaste et disposee dans le style anglais, dans le but de combiner l'elegance et le comfort. Elle contient plusieurs grands appartements, une belle
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bibliotheque et une salle de billard. II y a un superbe pare peuple d'une vingtainc de ccrfs et biches, un immense jardin avec serres cbaudes, de nombreux chevaux et voitures, uue legion de domestiques et de servantes. Quand la famille arrive, elle amene avec elle pour les enfants deux gouvernantes, Tunc francaise, l'autre anglaise, et un precepteur anglais. On recoit regulierement les livres nouveaux francais et anglais, des feuilles hebdomadaires et autrcs, les recueils periodiques et le Journal de Saint-Petersbourg , qui donne les nouvelles du jour. Si quelqu'un desirait des livres etdes journaux russes, il lui suffirait de les demander. En resume, la famille a la toutes les aises, tout le comfort que l'argent et les raffinements de la civilisation peuvent procurer ; mais on ne peut pas dire qu'elle jouit beaucoup du temps passe a la campagne. La princcsse ne voit pas grande objection a ce sejour. Elle se consacrc a ses enfants, est passionnee pour la lecture et la corrcspondance, s'amuse d'une ecole et d'un hopital pour les paysans qu'elle a fondes, et a l'occasion fait atteler et va rendre visite a son amie la comtesse N..., qui habito a environ cinq lieues de la. Mais le prince trouve la vie de campagne excessivement triste et ennuyeuse. II ne se soucie pas beaucoup de monter a cheval ou de cbasser, et ne trouve pas autre chose a faire. II ne connait rien a l'administration de son domaine et consulte son intendant seulement pour la forme : ce domaine et les autres qu'il possede dans differentes provinces etant gouvernes par un intendant en chef qui reside a Saint- Petersbourg, et en lequel il a la plus cntiere confiance. Dans le voisinage,il n'y a personne qu'il lui soit agreable de frequenter intimement. De sa nature ce n'est pas un homme sociable, et il a acquis ces manieres roides, formalistes, reservees, qui sont communes en Anglcterre, mais que Ton rencontre rarement en Russie. Cettc facon d'etre eloigne de lui les proprietaires voisins : fait
qu'il ne regrette pas du tout, car ils n'appartienncnt pas a son « monde », ct il y a dans leurs m mieres ct leurs habitudes une rusticite sans gene qui lui est positivement desagreablc. Scs relations avec eux se boment done a des visitcs formalistes. II depense la plus grande partie de ses journees a faineanter nonchalamment, baillant bcaucoup, regrettant l'agrcable routine de la vie de Saint-Petcrsbourg : les babillages avec scs collegues, l'opera, le ballet, le theatre francais ct la tranquille partie de whist au « Club anglais ■>. La bonne humeur lui revient a mesure que le jour du depart approche, et quand il part en voituro pour la station il a l'air gai et radieux. S'il consultait seulement ses propres tendances, il nc visiterait jamais ses domaines et passerait ses conges d'ete en Allemagne, en France ou en Suisse, comme il le faisait avant d'etre marie ; mais il est maintenant pere de famille, et croit devoir sacrifier scs gouts personnels aux devoirs de sa position.
Le prince appartient au plus haut rang de la noblesse russe. Si nous voulions nous faire une idee de celui le plus bas, il nous sufflrait de nous rendre au village voisin. La, nous trouverions nombre de pauvres gens sans instruction ni education, qui habitcnt des maisons petitcs, malpropres, ct qu'on nc distingue pas aisement des paysans. Ce sont des nobles commc le prince; mais ils n'ont, eux, ni rang officicl ni grande fortune, et leur propricte fonciere consiste en quelques acres de tcrre peu fertile, qui leur fournit a peine les premieres necessites de la vie. Si nous allions dans d'autrcs parties du pays, nous trouverions des hommes dans cette condition portant le titrc de prince ! Gela est le resultat naturel de la loi russe sur les successions, qui ne recommit pas le droit d'ainesse par rapport aux litres ct aux domaines. Tous les fils d'un prince sont princes, et a son deces ses biens, mobiliers et immobilicrs, sont partages egalement entre tous.