LA NOBLESSE
les nobles aux temps primitifs. — La domination tartare. — I.e Czarat de Moscovie. — Dignity de famille. — Reformes de Pierre le Grand. — La noblesse adopte les conceptions occidentals. — Abolition du service obligatoire.— Influence de Catherine II. — La dvoryanstvo russe comparee a la noblesse francaise et a l'aristocratie anglaise. — Titres russes. — Avenir probable de la noblesse russe.
Maintenant que le lecteur a fait la connaissance de <melqucs nobles russes, peut-etre desire-t-il savoir A. quoi s'en tenir sur la noblesse (1) considereo comme classc, jctcr un coup d'ceil sur son passe et sa condition presente.
Dans le vieux temps, quand la Russie etaitformee seulement de principautes independantes, chaquc prince regnant etait cntoure d'un groupo d'bommes d'armes, compose en parlie de boyards, ou grands proprietaires terriens, et en partic de chevaliers ou soldats de fortune. Ces guerriers, qui formaient la noblesse du temps,
l. J'emploie ici le mot francais de presence a l'anglais nobility, parce qu'il cr£erait une idee absolument faussc. Etymologitjuement, le mot russe dvoryanin signifie un courtisan (de dvor, Cour); mais ce terme est e'galement discutable, parce que la grande majority de Ja dvoryanstvo n'a rien a faire avec la Cour.
etaient bicn, dans unc certaine mesurc, sous l'autorite du prince ; mais nullemcnt de simples executeurs obeissants et silcncioux de sa volonte. Les boyards pouvaient refuser de prendre part a ses expeditions militaircs, et les cbevaliers, les free lances, pouvaient quitter son service et cberchcr fortune ailleurs. Si le prince voulait partir en guerre sans leur consentement, ils pouvaient lui dire, comme ils lc flrent en une occasion : « Soul vous avez projete, prepare tout cela, prince; nous n'irons done point avec vous, car nous n'en avons aucune connaissance ». Et cette resistance a la volonte du prince n'etait pas toujours purement passive. Une fois, dans la principaute de Galitch, les hommes d'armes se saisirent dcleur prince, massacrerent ses favoris,brulerentsamaitressc, et lui flrent jurcr do vivrc a Favcnir avec sa compagne legitime. A son succcsscur, qui avait epouse la femme d'un pretre, ils parlcrcnt ainsi : « Nous ne nous sommes pas leves contre vous, prince, mais nous ne devons pas le respect a une femme de pretre : nous allons la mettre a mort, et vous pourrez alors epouser qui vous plaira ». Memo l'energique Bogolubski, l'un des plus remarquables parmi les anciens princes, ne parvint pas a imposer sa volonte. Quand il tenta de contraindrc les boyards, il rencontra une opposition opiniatrc et fut a la fin assassine. Par ces excmples, que Ton pourrait multiplier indefiniment en feuillctant les vicilles chroniques, nous voyons que, dans la periode primitive de l'histoire russe, les boyards et les cbevaliers formaienl tin corps libre possedant unc somme considerable de pouvoir politique.
Sous la domination tartare, cct equilibre fut detruit. Quand la contree cut ete conquise, les princes devinreut les vassaux servilcs du Khan et les tyrans de leurs propres sujets. L 'importance politique des nobles fut par la bcaucoup diminuee. Neanmoins, elle ne se trouva pas completcment annibilee. Bien que le prince ne depen-
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dit plus entieremcnt d'cux desormais, il avait interet a conservcr leurs services pour protcger son tcrritoire en cas d'attaque soudainc, ou pour accroitre ses possessions aux depens de ses voisins quand une occasion favorable se presentait. Theoriquement, dc tclles conquetes etaient impossibles, car tout deplacement des anciennes bornes-frontiercs ne pouvait avoir lieu sans une decision du Khan; mais, en realite, celui-ci apportait peu d'attcntion aux affaires dc ses vassaux aussi longtemps que quclqu'un payait lc tribut, ct bien des choses se firent en Russic sans sa permission. Nous trouvons done, dans quelqucs-uncs des principautes, les anciennes relations entre princes ct homines d'armes subsistant encore sous la domination tartare. Le fameux Dmitri du Don, par cxemple, a son lit de mort, parle ainsi a ses boyards : « Vous connaissezmes habitudes et mon caractere ; jo suis ne parmi vous, j'ai grandi parmi vous, j'ai gouvcrne avec vous, combaliant a vos coles. vous temoignant de l'honneur, de l'affection, vous plaoant a la tete des villcs, des districts. J'aimais vos enfants, ct ne lis dc mal a aucun d'eux. Je me rcjouissais avec vous dans votre joie, je m'afiligeais avec vous dans vos chagrins, et je vous appelais les princes dc ma tcrre ». Puis, se tournant vers ses enfants, il ajoute, comme dernier conseil avant dc se separcr : « Aimez vos boyards, mes enfants, temoignez-leur l'honneur que leurs services meritent, ct n'entrcprenez rien sans leur consentcment ».
Quand les Grands Princes dc Moscou soumircnt les autres principautes a leur pouvoir et formercnt ainsi le Czarat de Moscovie, les nobles descendirent encore 1111 degre de l'echelle politique. Tant qu'il y avait eu loeaucoup de principautes, ils pouvaient quitter lc service d'un prince sitot qu'il leur donnait sujet d'etre mecontents, sachant qu'ils seraicnt bien recus par un de ses rivaux; mais ils n'avaicnt plus desormais aucun choix.
La seulc rivale de Moscou etait la Lithuanic, et des precautions furent prises pour empecher les mecontonts de passer la frontiere lithuanienne. Les nobles n'etaient plus desormais les partisans volontaires d'un prince, mais les sujets d'un Czar, et les Czars n'etaient point cc que les ancicns princes avaient ete.
Par une violente fiction legale, ils se figurerent etre les successeurs des empereurs byzantins et creercnt un nouveau ceremonial de cour, emprunte en partie a Constantinople et en partie a la Horde tartare. Ils ne vecurent plus familiercmentavec les boyards,ne lour demandercnt plus leur avis, mais les traiterent plutot en valets. Quand les nobles se prescntaient devant leur auguste maitre, ils se prostcrnaicnt a la facon orientale, — a l'occasion jusqu'a trente fois de suite, — et quand ils s'attiraient sa colere, ils etaient sommairement foucttes ou executes suivant son bon plaisir. En succedant aux Kbans, les Czars avaient adopte, on le voit, une grande partie du systeme de gouvernemcnt tartare.
II peut scmbler etrange qu'une classe d'hommcs qui avait autrefois montre un esprit alticr et indepcndant, se soit soumise paisiblcment a de tclles humiliations ct oppressions sans faire d'cfibrts serieux pour mettre un frcin au nouveau pouvoir, qui n'avait point de hordes lartarcs dcrriere lui pour reprimer les revoltes. Mais nous devons nous rappelcr que les nobles, aussi bien que les princes, avaient passe pendant ce temps-la par l'ecole tartare. Dans le cours de deux siecles, ils s'etaient graduellement accoutumes a la domination despotique dans le sens oriental. S'ils se rendaient compte de leur situation facheuse et humiliante, ils devaient sentir aussi combien il etait difficile de Fameliorer. Leur seule ressource eut ete de se reunir contre l'agrcsscur commun ; et nous n'avons qu'a jeter un coup d'ceil sur le groupe desorganise, bigarre, qui environnait le Czar, pour nous apercevoir que cette combinaison etait impossible.
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Nous pouvons distinguer la les princes annexes, nourrissant encore l'cspoir de rccouvrer lcur independancc ; les boyards de Moscou, jaloux de l'honneur de lcur famille et fiers de la sUprematie moscovitc ; les Tartares Murzi, qui se sont soumis au baptemc et ont rccu dcs terres comme les autrcs nobles ; le magnat de Novgorod, qui ne peut oublicr Fancienne gloire de sa cite nalale ; les nobles lithuanicns, qui trouvcnt plus avantageux de sorvir le Czar que leur proprc souverain ; de petits chefs qui ont fui l'oppression de l'ordre teutonique ; et bcaucoup de soldats de fortune venus de tous les coins de la Russie. Des facteurs politiqucs vigourcux et pcrmancnts ne se torment point aisemcnt de materia ux aussi heterogenics.
A la fin dusciziemesiecle, la vicillc dynastic s'6teignit,ct, apres une courte periodc d'anarchie politique, habituellemcnt appelee les « temps troubles » (smutnoe vremya), la famille dcs Romanof futelevee au trone par la volonte du pcuple, ou du moins de ceux qui etaicnt censes etre ses represcntants. Par ce changement, la noblesse se trouva dans une position quelque pcu meillcure. Ello ne fut plus desormais exposee a une tyrannic capricieusc et a une cruaute barbare comme cellcs dont ellc avait fait l'experience sous Ivan le Terrible; mais ellc n'acquit, comme classe, aucune influence politique. II y .avait encore dcs families et dcs factions rivales ; mais il n'existait aucun parti politique dans le sens proprc du lerme, et la plus haute visce de ccs families, dc ccs factions, etait de gagncr la favour du Czar.
Les frequentes querellcs au sujet de la preseance qui curent lieu a cctte epoque cntre les families rivales, forment l'un dcs episodes les plus curicux de l'histoire de la Russie. La vieillc conception patriarcalc de la famille comme unite indivisible etait encore si forte parmi ccs hommes que l'elevation ou la degradation d'un membra leur paraissait atteindre profondement l'honneur de tous
les autres. Chaque famille noble avait sa place sur uneechelle de dignite rcconnue d'aprcs le rang qu'ellc occupait ou avait precedcmmont occupe au service du Czar ; et elle se serait tout entiere tenue pour deshonoree si l'un de ses membrcs eut accepte un poste inferieur a celui auquel il avait droit. Gbaquc fois qu'une place vacante dans lc service etait remplie, les subordonnes du candidat nomine examinaient les archives publiques et les arbrcs genealogiques de leurs families, afln de decouvrir si quclque ancetre de lour nouveau superieur n'avait pas servi sous l'un des leurs. Si lc subordonne trouvait un tcl cas, il s'en plaignait au Czar, car il n'etait pas convenable pour lui de servir sous un bomme qui possedait moins de quartiers de noblesse. Les plaintes de cctte espece, quand elles n'etaicnt point fondecs, amenaient souvent remprisonnement ou les punitions corporclles; mais en depit de ces mesures severcs, les qucrclles de preseance etaient tres-frequentes. Au commencement d'une campagnc, il etait sur que beaucoup de qucrellcs de cc genre s'eleveraient, et la decision du Czar n'etait pas toujours acceptee par lc parti qui se considerait comme offense. J'ai rencontre au moins une foisl'exemple d'un grand dignitaire se mutilant volontairement la main, afln d'echappcr a la necessite de servir sous un hommc qu'il considerait comme son inferieur en dignite de famille. Meme a la table du Czar, ces rivalites produisaient parfois d'incroyables incidents, car il etait a peu pres impossible d'arranger les places de facon a satisfaire tous les convives. Dans un cas dont on a garde memoire, un noble en ayant recu une plus basse que celle a laquelle il croyait avoir droit, declara ouvcrtcment au Czar qu'il aimait micux etre condamne a mort que de se soumettre a une pareille indignitc. Dans une autre occasion analogue, l'invite refractaire fut assis de force sur sa chaise, mais il sauva l'honneur de sa famille en sc laissant glisser sous la table!
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La transformation ultcrioure do la noblesse fut effectuee par Pierre le Grand. Pierre etait par nature et par situation un autocratc, ct nc pouvait endurer aueune opposition. Poursuivant un grand but, il cherchait partout des instruments obcissants, intelligents, encrgiques, pour executor scs desscins. Lui-meme servait l'Etat avec zele commc simple artisan quand il le jugeait neccssaire, et il insistait pour que ses sujets fissent de meme, sous peine de punition impitoyable. A la naissancc noble et aux longues genealogies, il temoignait habituellcment une indifference tres-democratiquo ou plutot autocratiquc. Desircux d'obtenir les services d'hommes vivants, il n'avait aucunc consideration pour les droits d'ancetres morts, et accordait a scs scrviteurs la payc et les honncurs que leurs services meritaient, sans egard a la naissancc ou a la position sociale. C'est pourquoi beaucoup de scs principaux coadjuteurs nc tenaicnt par aucunlien de parente aux ancionncs families russes. Le comtc Yaguzbinski, qui occupa longlemps l'un des postes les plus importants de l'Etat, etait le fils d'un pauvre sacristain; lc comtc Devier etait Portugais de naissancc ct avait etc mousse; le baron Shafirof etait Juif ; Hannibal, qui mourut avec le rang do general en cbcf, etait un negrc aebcte a Constantinople; et Son Altesse Serenissime le prince Menschikof avait commence, dit-on, par etre apprcnti boulanger. Dans l'avenir, une naissancc noble nc devait plus compter pour rien. Le service de l'Etat s'ouvrait aux hommes de tout rang, et le merits personnel devait etre lc scul titre a l'avanccmcnt.
Ccci doit avoir scmble aux conscrvateurs de l'epoque un procede tres-revolutionnaire et reprehensible; mais il nc satisfit point les tendances reformatrices du grand autocratc. II fit un pas de plus et changca enticrcment le status de la noblesse. Jusqu'a lui, les nobles etaicnt librcs de servir ou non suivant que bon leur semblait,
et ceux qui voulaient bien le faire jouissaient do terrcs ■a titro de ce que nous pouvons appeler : tenure feodale. Quelques-uns scrvaient d'une facon permanente dans l'administration civile ou militaire ; mais le plus grand nombre vivait sur ses domaines et entrait au service actif seulement quand la milice etait appelee en cas de guerre. Ce systeme fut completement modifie quand Pierre crea une grande armee permanente et une grande bureaucratic centralisee. Par un de ccs bonds qui se produisent periodiqucment dans l'bistoire de la Russie, il changea la possession feodale en franc-alleu , et cdicta le principc que tout noble, quelle quo put etre l'etendue de ses terres, devait servir l'Etat dans l'armee, la flotte ou l'administraiion civile, depuis son adolescence jusqu'a sa vicillesse. En conformite de ce principe, celui qui rcfusait do servir etait non-seulement prive de son domaine comme dans le vicux temps, mais de plus declare traitre, et pouvait etre condamne a la peine capitale.
Les nobles furent ainsi transformers en servitours de l'Etat, ct l'Etat, au temps de Pierre, etait un maitre dur a servir. lis se plaignirent amerement, et avec raison, d'avoir ete prives de leurs anciens droits et d'etre contracts d'accepter tranquillement, sans se plaindre et sans pouvoir reclamer contre, les charges qu'il plaisait a leur maitre de leur imposer. « Bien que notrc pays, disaientils, ne coure aucun danger d'invasion, la paix n'cst pas plutot conclue que des plans sont dresses pour une nouvclle guerre qui n'a generalement d'autre raison que l'ambition du souvcrain, ou peut-etre seulement celle d'un de ses ministres. Pour lui plaire, nos paysans sont absolumcnt epuises, et nous sommes nous-memes forces de quitter nos foyers et nos families, non pas comme jadis pour une simple campagne, mais pour de longues annecs. Nous sommes obliges de contracter des dettes. et de confier nos domaines a des regisseurs fripous qui les
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reduisent habitucllemcnt a une telle condition que, lorsqu'il nous est permis dc nous retirer du service par vieillessc ou maladie, nous ne pouvons, jusqu'a la fin de nos jours, retablir notre fortune. En un mot, nous sommes si epuises et ruines par le mainticn d'unc armcc permanente et par les consequences qui en decoulcnt, que le plus cruel ennemi, quand il devastcrait 1'Empire tout entier, ne pourrait nous causer la moitie du tort qui en resulte(l).
Ce regime spartiate, qui sacrifiait sans pitie les interets prives a la raison d'Etat , ne pouvait durer longtemps dans sa severite primitive. 11 minait ses propres fondations en cxigeant trop. Les lois draconiennes menacant dc confiscation ct dc peine capitale furent peu appliquees. Les nobles se firent moines et s'inscrivirent comme marchands, s'engagercnt memo comme domestiques, afin d'echapper a leurs obligations, (i Quelqucs-uns, dit un contemporain, vicillissent dans la desobeissance, et n'ont jamais, unc scule fois, paru dans le service actif... II y a, par cxcmplc, Theodore Mokeyef... En depit des ordres stricts envoyes a son egard, pcrsonnc n'a jamais pu le prendre. II a rosse plusieurs de ceux qu'on a envoyes pour le saisir, et quand il ne pouvait pas les batlre, il pretendait etre dangercusement maladc ou simulait l'idiotie, et, courant jusqu'a l'etang, sc plongeait dans l'eau jusqu'au con; mais, des que les messagcrs etaicnt hors dc vue, il retournait cbez lui et rugissait comme un lion (2). »
Apres la mort de Pierre le Grand, le systeme se relacba graduellement, mais la noblesse ne pouvait etre satisfaite par des concessions partiellcs. La Russic s'etait, pendant ce temps , avancee pour ainsi dire d'Asie en
1. Ces plaintes nous ont 6te conserves par Vockerodt, agent diplomatique prussien de ce temps-la.