S<§gur, longtemps ambassadeur a la cour de Catherine
La Noblesse.
car il n'existe rien qui ressemble a cela dans un pays dont le gouvernement est autocratique, mais qui est la capitale des mecon tents. » Et meme la, le mecontentement ne s'aventurait point a se manifestcr en presence de l'imperatrice. « A Moscou, — dit un autre temoin habitue a l'obsequiosite de Versailles, — vous pourriez vous croire au milieu de republicans qui viennent de secouer le joug d'un tyran, mais aussitot que la cour y arrive, vous ne voyez plus que des esclaves abjects (1). >
Bien qu'ainsi privee de toute influence directc dans les affaires politiques, la noblesse eut pu cependant acquerir une certaine influence dans l'Etat au moycn des Assembles provincial es et par la part qu'elle prenait a I'administration locale ; mais en realite clle ne possedait ni l'experience politique requise, ni la patience necessairc, ni meme le desir de poursuivre une politique semblable. La majorite des proprielaires preferait les chances de promotion dans le service imperial a la vie tranquille d'un gentilhomme campagnard ; et ceux qui residaient habituellemcnt sur lours domaines montraient de 1'indifferencc ou une anlipathie positive pour toute chose se rattachant a l'administration locale. Cc qui etait ofllciellement decrit commc « un privilege confere aux nobles en recompense de lour fidelite et du genereux sacrifice de leur existence a la cause de leur pays », etait regard^ par ceux qui en jouissaient commc une nouvello espece de service obligatoiro : l'obligation de fournir des juges et des ofliciers de police ruralo.
Si nous avions besoin d'unc prcuve additionnelle que les nobles, au milieu de tous ces changements, etaienl encore aussi dependants quo jamais de la volonte arbitraire ou du caprice du monarque, il nous sufflrait de
1. Sabathier de Castres, Catherine II et la cour de Ritssie en.
La Ruisie.
jeter un coup d'ceil sur leur situation au temps de Paul I", le capricieux, excentrique et violent fils et successeur de Catherine. Lcs memoires autobiograpbiques du temps depeignent sousde vivos coulours la position humiliee de memo les principaux pcrsonnages de l'Etat, craignant constamment d'exciter par un acte, un mot, un regard, le courroux du souverain.
Quand nous lisons ces pages ecrites sous l'impression du moment, nous croybns avoir sous les yeux une peinture de l'ancienne Rome sous le plus capricieux et le plus despotiquc de ses Empereurs. Irrite et aigri avant son avenement au trone par la conduite et Failure hautaines des favoris et favorites de sa more, Paul ne laissa echapper aucune occasion de montrer son mepris pour les pretentions aristocratiques, et d'humilier ceux qu'il soupconnait d'cn posseder. « Apprenez, monsieur », — dit-il* avec colore un jour a Dumouriez, qui avait accidentcllement fait allusion a l'un des pcrsonnages « considerables » de la cour, - « apprenez, monsieur, qu'il n'y a de considerable, ici, que la personne a laquelle je parle, et pendant le temps que jc lui parle! (1) >
Du temps de Catherine au commencement du present regne, aucune modification ne fut apportee au status legal de la tioblesse ; mais un changement graduel determine par le flux continuel des idees.et do la culture intellectuelle occiden talcs se produisit dans son caractere social. La civilisation exclusivement francaise en vogue a la Cour de Catherine prit une couleur plus cosmopolite et penetra les nobles, lcs impregna de fond en comble, jusqu'a ce que tous ceux ayant quelques pretentions a paraitre civilises en vinssent a parler francais avec une suffisante facilite et a posseder au moins
1 . Ces paroles sont souvent attribuees, faussement, a Nicolas. L'a lecdote est relatee par Segur.
La Noblesse.
une connaissance superficicllc dcs littcratures de l*Europe occidcntalc. Ce qui les distinguait surtout, aux yeux de la loi, dcs autrcs classes, etait le privilege de posscder des « domaincs habites », c'est-a-dirc pcuples ■de serfs. Ce privilege considerable fut aboli par Emancipation en 1861, et la moitie environ des tcrrcs appartcnant aux nobles passa aux mains dcs paysans. Par les reformes administrative^ qui ont cu lieu dcpuis lors, toute importance, si petite fut-ellc, que les corporations provinciales peuvcnt avoir possedec jadis a disparu. Done, a l'epoquc actucllc, la noblesse est placee sur lo meme niveau quo les autres classes par rapport au droit de possedcr la propriete foncicre ct d'administrcr les affaires locales.
Dans cctte csquisse rapide, le lectcur apercevra aisement que la noblesse russe a cu un developpement historique particulier. En Allemagne, en France, en Angleterre, les nobles furent formes de bonne hcure, par les conditions politiqucs dans lcsquellcs ils se trouvcrcnt places, en un corps homogene, organise. Ils eurent a repousser les tendances envahissantes de la monarchic d'un cote, dc la bourgeoisie de l'autre; el dans cette longue lutte contre de puissants rivaux, ils se groupcrcnt instinctivement, il se dcveloppa chcz cux un vigoureux esprit de corps. De nouveaux membres penetrerent, il est vrai, dans leurs rangs; mais le nombre de ccsintrus fut si faiblc qu'ils se trouvcrcnt rapidement assimiles sans modifier le caractere general, l'ideal rcconnu de la classe, et sans troubler rudement la fiction de purete du sang.
La classe prit de plus en plus le caractere d'une caste possedant une culture intellectuelle et morale particuliere, et defendit resolument sa position et ses privileges jusqu'a ce que le pouvoir toujours croissant dcs classes moyenncs minat son influence. Son sort en diverses contrees a ete different. En Allemagne, ellc
s'est cramponnee a scs traditions feodales, et conserve encore maintenant son esprit d'cxclusivismc social. En France, elle fut depouillee par la monarchie de son influence politique et ecrasec par la Revolution. En Angleterre, elle a modere ses pretentions, s'est alliee aux classes moyennes , a cree sous un deguisement monarchistc-constitutionnel une republiquc aristocratique, et concede pouce par pouce, quand la necessite l'cxigeait, une part dc son influence politique a l'alliee qui l'avait aidee a mettre un frein a la puissance royale. Le baron allemand, le gcntilhomme francais, le nobleman anglais, represcntcnt done trois types distincts, bien marques ; mais en depit de toutes leurs diversites, ils ont beaucoup de traits communs. Tous ont conserve, dans une proportion plus ou moins grande, une conscience hautaine de superiorite intime et inextinguible sur les classes inferieurcs, avec une repugnance plus ou moins soigneusement deguisee pour cellc qui a ete, qui est encore, leur rivale agressive.
La noblesse russe ne presentc aucun de ces traits caracteristiques. Elle se forma do materiaux plus nombreux, plus heterogenes, qui ne sc combinerent point spontanement pour former un ensemble organise, mais furent broyes en une masse chaotique sous le poids du pouvoir autocrate. Elle ne devint jamais dans l'Etat un facteur semi-independant. Les droits et privileges qu'elle posseda, elle les recutdela monarchic, etpar consequent n'eprouve aucune jalousie profonde, enracinee, aucune haine pour la prerogative imperiale.D'autre part, elle n'a jamais cu a lutter contre les autres classes sociales, et, par cette raison, ne ressent a leur egard aucuns sentiments de rivalite ou d'bostilite.
Si nous entendons un noble russe parler avec indignation dc l'autocratie ou acrimonieuscment de la bourgeoisie, nous pouvons etre siirs que ces sentiments ont leur source, non point dans des idecs du moyen-age tra-
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ditionnellcs, mais dans des principes appris aux ecoles modernes de philosophic politique et sociale. La classe a laquclle il appartient a subi tant de transformations qu'cllc ne possede pas de traditions moisies ou de prejuges profondement enracines, et s'adapte toujours volontiers aux conditions existantes. On peut vraiment dire, en general, qu'elle regarde plus vers le 1'utur que dans le passe, et est toujours prete a accepter toute idee nouvelle quiporte la marque du progres. N'ayantni traditions ni prejuges, cela la rend singulierement susceptinle de genereux enthousiasme et capable d'unc vigoureuse action spasmodique; mais le courage moral calme, la tcnacite dans la poursuite du but, nefont point partie de scs attributs saillants. En un mot, nous ne trouvons Chez elle ni les vices particuliers, ni les vertus speciales, qui sont engendres par et se developpcnt dans une atmosphere de liberte politique.
. De quelque facon que Ton puisse expliquer ce fait, il est certain que la noblesse russe a peu ou point de ce que nous appclons sentiments aristocratiques, peu ou point de cet esprit hautain, dominateur, exclusif, que nous sommes habitues a associer avec le mot aristocratic. Nous trouverons quantite de Russcs qui sont fiers de leurs richesses, de leur culture intellcctuelle, de leur position dans le Gouvernement ; mais nous n'en trouvons prcsque jamais un seul qui soit fier de sa naissance, ou s'imagine que le fait de posseder une longuc genealogie lui cree aucun droit a des privileges politiqucs ou a la consideration sociale. De telles idecs semblent absurdes et ridicules a un noble russe ordinaire. II y a done une certaine verite dans le dicton souvent repete : qu'il n'y a point en realite d'aristocratie en Russie.
Gertainement la noblesse dans son ensemble ne peut etre appelee une aristocratic. Si le terme devait etre employe, il faudrait l'appliquer seulement a un groupo
de families qui s'agglomere autour de la Courct forme les plus hauts degres de la noblesse. Cette aristocratic sociale contient beaucoup d'anciennes families ; mais ses bases reelles sont le rang occupe, la culture intellectuelle et le raffinement des matieres, plutot que la genealogie et le sang. Les conceptions feodales de naissance noble, de bonne famille, etc., ont ete adoptees par quelques-uns de ses membres, mais ne forment pas l'un de ses traits saillants. Bien que pratiquant habitucllement un certain exclusivisme, elle ne possede aucun des caracteres que nous trouvons chez 1'^deZ (noblesse) allemande, et est tout a fait incapable de comprendre des nuances comme le Tafelfahigkeit (capacite de prendre place a table), par laquelle un bomme qui ne possede pas une genealogie de longueur suffisante est considere indigne de s'asseoir a une table royale. Elle se modeie plutot sur l'aristocratie anglaise, et nourrit le secret espoir d'obtcnirunjour une situation politique et sociale semblable a celle dela nobility et de la gentry d'Angleterre. Bien qu'elle n'ait aucuns privileges legaux particuliers, la position qu'elle occupe actuellement dans l'administration et a la Gour donne a ses membres de grandes facilites d'avancement dans le service public. D'un autre cote, son caractere semi-bureaucratique, joint a la loi et la coutume de diviser la propriete fonciere egalement entre tous les heriticrs apres le deces de leurs parents, la prive dc stabilite.
Des hommes nouveaux penetrent dans ses rangs par la voie des distinctions offlcielles, tandis que beaucoup des anciennes families sont contraintes par leur etat de pauvrete de s'en retirer. Le fils d'un petit proprietaire ou meme d'un pretre de paroisse peut s'elever aux plus hautes fonctions et dignites de l'Etat, tandis que les descendants de Rurik, ce personnage semi-mythique, peuvent descendre au rang de paysans. On dit que, il n'y a pas longtemps, un certain prince Krapotkin gagnait sa
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vie comme cocher de voiture do place a Saint-Petersbourg !
II est done evident que cette aristocratie sociale nc doit pas etre confondue avec les families titrecs. Les titrcs ne possedent pas la memo valour en Russie qu'en Europe occidentale. lis y sont tres-coramuns — parce que les families titrees sont nombreuscs et quo tous les enfants portent les titres do lours parents, memo pendant que ceux-ci vivent encore, — sans etre nullement associes au rang offlciel, a la richessc, a une position sociale, a une distinction d'aucune sortc. II existe des centaines de princes et do princesses qui n'ont pas le droit de paraitre a la Cour, et qui ne seraient point admis dans ce qu'on appclle a Saint-Petersbourg « la societe », ni vraiment dans la societe rafflnee d'aucun pays.
Le seul titre russe indigene est Knyaz, que Ton traduit babituellement par « prince ». II est porte par les descendants de Rurik, du prince lithuanien Ghedimin, des Kbans et Murzi tartares officiellement reconnns par les Czars. En outre, il existe quatorze families qui l'ont adopte par ordre imperial pendant les deux derniers siecles. Les titres do comte et de baron sont des importations modernes qui ont commence du temps de Pierre le Grand. Soixante-sept families recurent de Pierre et de ses successeurs le titre de comte, et dix celui de baron. Les dernieres sont toutes, avec deux exceptions, d'origine etrangere, et descendent pour la plupart do banquiers de Cour (I).
Une idee tres-repandue est celle que les nobles russcs sont, regie generale,enormement ricbes. C'est une orreur. Pour la plupart ils sont pauvres. Au temps de l'eman-
1. Ea sus, il y a, bien entendu, les comtes et barons allemands des provinces Baltiqnes, qui sont sujets russes.
cipation, en 1861, il y avait 100.247 proprietaires terriens, et, sur cc nombre, plus de 41.000 etaient posscsseurs de moins de vingt et un serfs males, c'est-a-dire se trouvaient dans un etat de veritable pauvrete. Un seigneur qui possedait 500 serfs n'etait point du tout considere comme tres-ricbe, et pourtant il existait seulement 3.803 proprietaires appartcnant a cette categoric. On en comptait quelques-uns , il est vrai , dont les ricbesses etaient enormes. Lc comtc Sberemetief, par exemple, possedait plus de 150.000 serfs males, ou, en d'autrcs termes, plus de trois cent mille Ames; et a l'heure qu'il est le comte Orloff-Davydof est proprietaire de bcaucoup plus d'un million d'acrcs de terre. La famille Demidoff tire d'enormes revenus de ses mines, et les Strogonof ont des domaines qui, reunis ensemble, formeraient en Europe occidentale un Etat independant do dimension respectable. Neanmoins, les families tres-ricb.es ne sont point nombreuses. Les depenses exagerees auxquelles les nobles russes se livrent souvent indiquent d'habitude non point une grandc fortune, mais simplement une ostentation niaise et une imprevoyance absolue. J'aurai plus de details a donner touchant la situation economique presente des proprietaires quand j'en viendrai a parler de l'emancipation des serfs et de ses consequences.
Apres en avoir tant dit sur le passe de la noblesse, peut-etre devrais-je essayer de tirer son boroscope, ou au moins de prevoir dans une certaine mesure son avcnir probable. Bien que les predictions soient toujours basardeuses, il est quelquefois possible, connaissant et ayant caique les grandes lignes de l'bistoire dans le passe, de les suivre jusqu'a une certaine distance dans le futur. S'il m'etait permis d'appliquer cette metbode de prevision au sujet qui nous occupe, je dirais que la Dvoryanstvo russe s'assimilera aux autres classes plutdt que d'en former une exclusive. Les aristocraties bere-
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ditaires peuvent etre conservees — ou au moins leur decomposition peut etre retardee, — la ou clles sc trouvent existcr ; mais il nous semble qu'ellcs nc peuvent plus desormais etre creees. En Europe occidentale, il y a une grande somme de sentiment aristocratique a la fois chez les nobles et dans le pcuple, mais il existe en depit, plut6t gu'en consequence, des conditions sociales actuelles. Ce n'est point un produit de la societe moderne, mais un meuble de famille qui nous est venu par heritage des temps feodaux, quand le pouvoir, la richesse et la culture intellectuclle etaient le privilege d'un petit nombrc. S'il y cut jamais en Russie une epoque corrcspondant aux temps feodaux en Europe occidentale, elle est depuis longtemps oublice. Tres-pcu de sentiment aristocratique existe soit chez les nobles, soit chez le pcuple, et il est difficile d'imaginer aucunc source d'ou il pourrait maintenant derivcr. De plus, les nobles ne desirent pas faire une telle acquisition. Si tant est qu'ils aient quelques aspirations politiques, ils visent a assurer la liberte du pcuple pris dans son ensemble, et non a acquerir des droits cxclusifs et des privileges pour leur proprc classe.
Dans cettc fraction de la noblesse que j'ai appelee une aristocratie sociale, il existe quelques individus qui desirent assurer a la classe a laquelle ils appartiennent une influence politique exclusive, mais ils ont tres-peu de chances de succes. Si , par hasard , leurs desirs so realisaient jamais, nous aurions sans doute une repetition de la scene qui se produisit en 1730. Quand, cette annec-la, quelques-unes des grandes families placerent la duchesse de Gourlandc sur le trfine a la condition qu'elle cederait une part de son pouvoir a un Conseil supreme, les rangs inferieurs de la noblesse la contraignirent a dechirer la Constitution qu'elle avait signee! Geux des nobles qui detestent le pouvoir autocratique detestent infiniment plus encore l'idec d'une aristocratie
wo
oligarchique. Les nobles, aussi bicn que le peuplc, semblent partager instinctivemcnt la croyance du pbilosopbc francais : Qu'il vaut mieux etre gouverne par un lion de boniie famille que par une containe de rats de sa proprc espece.