CLASSES SOCIALES
I.es classes sociales ou castes existent-elles en Russie? — Types sociaux bien marques. — Classes reconnues par la legislation et les statistiques officielles. — Origine et formation graduelle de ces classes. — Particularity dans le d^veloppement historique en Russie. — Vie politique et partis.
Dans les pages qui precedent, j'ai frequemment fait usage de l'expression « classes sociales » et plus d'une fois, probablemcnt, le lecteur se sera sonti dispose a me demander : « Qu'est-ce que les classes sociales dans le sens russe de ce terme? » II est bon, par consequent, avant d'aller plus loin,de repondre a cctte question.
Si elle etait posee a un Russe, il est tres-probable qu'il y repondrait apeupres de cette facon : « En Russie, il n'existe point de classes sociales, et il n'y en a jamais eu aucunes. Ce fait constitue Tune des particularites les plus frappantes de son developpement historique, l'une des plus solides fondations de sa grandeur future. Nous ne connaissons rien, et n'avons jamais rien connu, de ces distinctions de classes et de ces inimities entre elles qui, en Europe occidentale, ont souvent ebranle rudement la societe dans les temps passes, et mettent son existence en peril dans l'avenir. >
Cette assertion ne sera pas acceptee comme argent comptant par le voyageur qui visite la Russie sans idees
preconcues et forme ses opinions d'apres ce qu'il y observe. A celui-la, en effet, il semble que les nuances en question forment au contraire l'un des traits les plus saillants de la societe russe. Enpeu de jours il apprend a distinguer les diverses classes par leur apparence exterieure. II reconnait aisement le noble parlant francais, vetu du costume europeen occidental; le marcband replet, barbu, en chapeau de drap noir et tunique luisante a deux rangs de boutons; le pretre aux cbeveux non coupes, a la robe flottante; le paysan a la barbe entiere, couleur de lin, et vetu d'une peau de mouton graisseuse d'un fumet peu agreable. Rencontrant partout ces types bicn marques, il en conclut naturellement que la societe russe est composee de castes exclusives; etcette premiere impression sera pleinement confirmee par un coup d'ceil jete sur le Code. Sur les quinze volumes qui forment la legislation codifiee, il trouve que l'un d'eux tout entier — etce n'est pas, loin s'en faut, le plus mince,— est consacre aux droits et obligations des diverses classes. II conclut de tout cela que les classes ont une existence legale aussi bien que reelle. Pour s'en assurer doublement, il consulte les statistiques officielles et y trouve le tableau suivant :
Noblesse hereditairc 652.887
Noblesse personnelle 374.367
Classe clericale 695.905
Classe urbaine "'.196.005
Glasse rurale 'f «40.291
Classe militaire ' 4.767.703
Etrangers 153.135
1. Livkon : Statistitcheskoe Obozrenie Rossiiskoi Impemi, Saint- P6tersbourg, 1875. Les chiffres ci-dessus comprennent l'empire tout entier.
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Arme dc ces documents, le voyagcur retourne vers ses amis russcs qui lui ont affirme que leur pays ne connaissait rien des distinctions de classes. II croit pouvoir les convaincre qu'ils se font d'etranges illusions, mais il sera desappointe. lis lui dirontque ces lois et statistiques ne prouvent rien, et que les categories qu'elles mentionnent sont de purcs fictions administratives.
fiette contradiction apparentc s'explique par la signification equivoque des mots russes sosloviya etsostoyaniya, que Ton traduit d'habitudc par « classes sociales ». Si par ces mots on entend « castes » dans le sens oriental , alors on peut en toutc conflance afflrmcr qu'il n'existe rien de tel en Russie. Entre les nobles, le clerge, les bourgeois, les paysans, il n'y a aucune distinction de race, aucune barriere infranchissable. Le paysan devient souvont un marchand, et il y a bien des exemples de paysans et de fils de pretres de paroisse devenus nobles. Jusqu'a ces derniers temps, le clerge de paroisse composait, comme nous l'avons vu, unc classe speciale et exclusive avec beaucoup des caracleres d'une caste; mais cela a ete modifie, et Ton peut maintenant dire qu'en Russie il n'existe aucune caste dans le sens oriental du terme.
Si lemot soslovid est pris comme signifiant unc unite organisee, avec esprit de corps et but politique claircment deflni, on peut admettre egalement qu'il n'en existe aucune en Russie. Comme il n'y a cu, pendant des siecles, ?ucunc vie politique cbez les sujets du czar, on n'y trt-uv j point non plus dc partis politiqucs.
D'un autre cote, neanmoins, dire que les classes sociales n'ont jamais existe en Russie, et que les categories dont il est parte dans la legislation et les statistiques offlcielles sont de pures fictions administratives, e'est la une grosse exageration.
Des le commencement memo de l'bistoire russc nous pouvons decouvrir, sans chance d'erreur possible, l'exis-
tencc de classes socialos tellcs que celle des princes, cello des Boyards, compagnons d'armes des princes, celle des paysans, celle des esclaves, et plusieurs autres encore ; et l'un des plus anciens documents legaux que nous possedions : le « Droit russe » {Russkaya Pravda) du grand prince Yaroslaff (1019-1054), contient la prcuve irrefragable, dans les penalites edictees pour divers crimes, que ces classes etaient formellcment rcconnues par la legislation. Depuis cette epoque elles ont frequemment change de caractere, mais elles n'ont jamais, a aucune epoque, cesse d'exister.
Dans l'ancien temps, quand il y avait tres peu de reglements administratifs, les classes n'avaient peut-etre aucunes limites clairement definies, et les particularites qui les distinguaient l'une de l'autre etaient reelles plutot que legales, so trouvaient dans la maniere de vivrc et la situation sociale plutot que dans des obligations ou privileges speciaux. Mais quand le pouvoir autocratique se devcloppa et s'efforca de transformer la nation en un Etat avec administration puissammentcentralisee, l'element legal dans les distinctions sociales devint de plus en plus saillant. Au point de vue financier et a d'autrcs encore, la population dut etre divisee en diverses categories. Les distinctions sociales qui existaient alors furent, bien entendu, prises pour base de la classification legale, mais celle-ci eut plus qu'une signification purement formaliste. La necessite de definir clairement les divers groupes amena celle d'elever et de consolider les barrieres qui existaient deja entre cux, et la difficulte de passer de l'un dans l'autre s'en accrut. Pour prendre comme cxcmple un cas concret : aussi longtcmps qu'il n'y eut point de surveillance et de reglementation administrative stricte, un paysan pouvait aisement entrer dans la suite armee du prince, ou un compagnon d'armes de celui-ci devenir un simple paysan ; mais quand la reglementation administrative s'accrut,
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- specialement quand il devint habituel de iaxer les pcrsonncs au lieu de la propriety, -alors passer d'une classe dans une autre ne fut plus permis sans restriction car ccla pouvait diminucr les obligations que l'individu avait a remplir. Memo quand il n'en resultait pas diminution, mais modification des charges, ce ne pouvait pas toujours etrc permis, parce que le mouvement cut pu prendre de sericuscs proportions ct par la deranger fequilibre entrc les diverses classes. Du moins les Czars pcnsaient ainsi, ct en consequence ils en arriverent a adopter ce principc general : que personne ne pourrait quitter la classe oil il etait ne. Nous avons deia exphque tout ccla en parlant du clerge de paroisse
Dans ce travail de classification, Pierre le Grand se distagua specialement. Mil par sa passion insatiable de reglementation, il eleva de formidables barrieres entrc les diverses categories, et definitles obligations decbacune avecune minutie microscopique. Apres sa mort, l'amvre fut continue dans lememe esprit, et la tendance atteignit son summum pendant le regne de Nicolas, quand le nombrc des etudiants que les universites devaient reccvoir fut fixe par ukase imperial.
II peut semblcr etrange a des Anglaisque des souvcrains prenncnt volontairement sur cux et qu'ils entreprennem a tache bcrculecnnc de regler la force numeri. ue relative des differentes classes sociales, quand cettc force se trouverait bien micux regularise par le principe de loffre et de la demande, sans intervention legislative- 's il faut se rappeler que le gouvernement russla toujours eu plus de conflance dans la sagesse bureaucratic que dans les instincts et le bon sens de son
Sous le regne de Catherine, on nouvel element fut introdm dans la conception offlcielle des classes social Jusqu a son epoque, le gouvernement s'etait seul mem occupe des obligations des classes; sous finfluencedes
idecs occidentals elle y ajouta la notion de leurs droits. Elle desirait, comme nous l'avons vu, avoir dans son empire une noblesse et un tiers-6tat pareils a ceux qui existaient en France, et dans ce but elle accorda, d'abord a la Dvoryanstvo (noblesse), ensuite aux villes , une charte imperiale ou liste de droits. Les souverains qui lui succederent agirent dans le memo esprit, et ie code maintenant confere a chaque classe de nombreux privileges aussi bien que de nombreuscs obligations.
Ainsi, comme on le voit, l'assertion souvent repetee que les classes sociales russes sont simplement des categories artificielles creees par la legislation, est jusqu'a un certain point vraie, mais elle n'est point du tout cxacte. Les groupes sociaux, tels que les paysans, les proprietaires terriens, et autres semblables, naquirent en Russie, comme dans les autres pays, de la simple force des circonstances. La legislation ne fit que reconnaitre et developper les distinctions sociales qui existaient deja. L'etat legal, les obligations, les droits de cbaque groupe, furent minutieusement definis, reglementes, et des barrieres legates furent ajoutees a celles creees par l'opinion, qui deja separaient les groupes Fun de l'autre.
Ce qui est particulie*r, special, dans le developpement historique do la Russie est ceci : jusqu'a ces derniers temps elle est restee un empire exclusivement agricole, avec une abondance de terres inoccupees. Son bistoire presente, par consequent, peu de ces conflits qui resultent de la variete des com itions sociales et d'unc struggle (luttc) for existence intense. Certains groupes sociaux se lormeront, il est vrai, pendant la suite des temps; mais il ne leur fut jamais permis de livrer leurs propres batailles. L'irresistible pouvoir autocratique les tinttoujours en 6cbec et les faconna a la forme qu'il jugea convenable, definissant soigneusement et minutieusement leurs obligations, leurs droits, leurs relations mutuelles, leur situation respective dans l'organisation politique. C'est
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pourquoi nous nc trouvons dans l'histoire do Russie a peu pres aucune trace de ces haines entrc classes qui apparaissent si visibles dans l'histoire de l'Europe occidental (1).
La consequence pratique de tout cela est que dans la Russie d'aujourd'hui il existe tres-peu d'esprit ou de prejuges de caste. Nous avons deja vu comment les nobles el les paysans recemment emancipes siegent ct deliberent ensemble, amicalement, dans le Zemstvo, ct beaucoup de faits semblablcs, tres-curieux, se rencontrent dans l'histoire de Emancipation. L'anticipation confiante qui fait dire a beaucoup de Russes que leur pays vivra un jour de Ja vie politique sans qu'il y ait en lui de partis est, sinon une phrase impliquant contradiction de tcrmes, du moins une absurdite utopiquc ; mais nous pouvons etre surs que, quand des partis politiqucs se formeront dans ce pays, ils seront tres-differents de ceux qui existent en Allemagnc, en France, en Anglcterrc.
I. C'estla, jecrois, la veritable explication d'un fait important que les Slavophiles s'efforcent d'expliquer par une lSgende peu authenti- <|ue. (Voir ci-dessus, page 256).