‹ La RussieChapitre 3 sur 45 · DANS LES FORETS DU NORD · texte numérisé non relu

DANS LES FORETS DU NORD

Coup d'ceil sur la Russie a vol d'oiseau. — Les forets du nord. — Objet de mon voyage. — N6gociations. — La route. — Un village. — Une maison de paysan. — Bains de vapeur. — Coutumes curieuses. — Arrivee.

II y a plusieurs facons de decrire un pays qu'on a visite. La metbode la plus ordinaire et la plus simple est de dormer un recit chronologique du voyage ; et e'est peut-etre le meilleur moyen quand ledit voyage n'a pas dure plus de quelques semaines. Mais on ne peut proceder ainsi s'il s'agit d'un sejour de plusieurs annees. En l'adoptant, j'eusse bientot lasse la patience du lecteur. Je l'aurais emmene dans un village isole, et nous aurions attendu la, ensemble, que j'eusse appris a bien parlor la languc. Puis il aurait eu a m'accompagner dans une ville de province, et a passer des mois dans un bureau d'administration publique, pendant que j'essayais de penetrer les mysteres du self-gouvernement local. Apres cela il lui aurait fallu rester presque deux ans avec moi dans une grande bibliotbeque, ou j'etudiais l'histoire et la litteraturc du pays. Et ainsi de suite. Meme mes voyages lui eussent semble ennuyeux, comme ils me l'ont souvent paru a moi-meme, car il aurait eu a parcourir avec moi des ccntaines de fastidieux kilometres, oii meme le plus zele prencur de

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notes trouverait pcu de choses a cnregistrer en dehors des noms des stations de poste.

Je fcrai done bien d'eviter la methode strictement chronologique, ct de me bomer a la description et au recit des incidents et objets les plus frappants que j'ai remarques. Les connaissances que j'ai acquises dans les livrcs m'aidcront a faire suivre de commentaires rapides cc que j'ai vu et entendu.

Au lieu de commcnccr, comme e'est d'usage,parSaint- Petersbourg, je prefere pour plusieurs raisons laisser de cote pour quelque temps la description de la capitale, ct penetrer de suite dans la grande region des forets du nord.

S'il etait possible de jeter a vol d'oiseau un coup d'ceil sur la Russie d'Europe, le spectateur s'apercevrait que le pays est compose de deux moities dont les caractercs different enormement Tun de l'autrc. La moitie nord est un pays de forets etde marecages, abondamment pourvu d'eau sous forme de fleuves et de rivieres, de lacs et de marais, et parseme de nombreuscs pieces de terre cultivee. La moitie sud est, pour ainsi dire, l'autrc cote de la medaille, l'epreuve negative de la photographic : une immense etendue de richc terre arable, parsemec de bandes ou pieces de sable et de foret. La ligne ondulee imaginaire separant ces deux regions part de la frontierc ouest vers le 50 e degre de latitude et s'avance dans la direction du nord-cst jusqu'a ce qu'elle attcigne la chaine de l'Oural, a environ 56° de latitude nord.

Je me souviens bien de ma premiere experience d'une excursion dans les regions du nord, et des semaines d'exil volontaire qui formaient le but de mon voyage. Ma raisonpourentrcprendre ce voyage etait celle-ci : quelques mois passes a Saint-Petersbourg m'avaicnt pleinement convaincu que la langue russe est une de ces choses qui pcuvent seulcmcnt etre acquises par la pratique, et que meme une pcrsonne de longevite antediluviennc pourrait

passer toute savie dans cotte cite sans apprendre a s'exprimer couramment dans le parler des habitants, specialement s'il a la mauvaise fortune de savoir le francais et l'allcmand. Avec ses amis et les gens qu'ilfrequente, il parte anglais ou francais. L'allcmand sort de medium de communication avec les garcons d'hotel, de cafe ou de restaurant, et autres gens de cette classc. C'cst seulcment avec les Isvoshtchiki, — les conducteurs de ces petits droskys ouverts qui remplissent l'offlce de cabs, — qu'il est oblige d'employer la langue du pays, et avec eux un vocabulairc tres-limite suffit. Les nombres ordinaux et quatro expressions courtes, qui s'acquiercnt aisement : poshol (marchez !) na pravo (a droite) na lyevo (a gauche) et stoi (arretez), sont tout ce qui est necessaire.

Pendant que j'examinais comment je pourrais parvenir au dcla de la sphere des langues de l'Europc occidentale, un ami vint a mon aide et me suggera d'aller habiter son domaine, situe dans la province de Novgorod, ou jc trouverais un pretre de paroisse aimable et intelligent, tout a fait innocent de toute connaissance linguistique. J'acceptai de suite cette proposition ; et Ton eut pu me voir en consequence un matin, dans une petite station du chemin de fer de Moscou, m'efforcant d'expliquer a un paysan vetu de peaux de mouton que je desirais etre conduit a Ivanofka, le village ou mon futur professeur vivait. En ce temps-la, je parlais encore le russe d'une facon trbs-fragmentaire et tres-confuse ; a peu pres comme les vaches espagnoles sont supposees parler francais. La premiere phrase que je prononcai, litteralement traduite, signiflait : « Ivanofka. Chevaux. Pouvcz-vous ? » Le point d'interrogation etait exprime par une elevation simultanee de la voix et des sourcils.

— Ivanofka ? — fit le paysan d'un ton interrogatif. En Russie, comme partout ailleurs, les paysans, quand ils parlent a des etrangers, repetcnt volonticrs les questions, sans doute dans le but de gagncr du temps.

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'il

— Ivanofka, — repondis-je.

— Maiutcnant?

— Maiutcnant !

Apres quclquc reflexion, lc paysan fit un signe do tete et dit quclque chose que jc nc compris point, mais que jc supposai signifier qu'il etait dispose a examiner et poser lcs propositions quo jc lui forais pour me conduire a ma destination.

— Roubles. Combicn?

A en juger par lc fronccment do scs sourcils et la facon dont il se gratta la tete, je dois dire que cette question lo plongea dans un calcul mathematique fort abstrait. •Graduellcment son expression d'attention conccntree fit place a Fair que prend un enfant quand il s'eiforce do fairc revenir un parent sur sa decision en lo calinant. Puis vint un flot do douces paroles qui furent pour moi tout a fait inintelligiblcs.

— Gombicn? — repetai-je.

— Dix ! — repondit lo paysan d'unc facon hositante ct comme s'il s'excusait, commc s'il elait lui-meme lionteux de ce qu'il venait de dire.

— Dix! — exclamai-je avec indignation. — Deux, assez ! — et agitant la main pour indiquor que jc ne subirais point unc paroille extorsion, jc rentrai dans la salle d'attente. Comme je passais la porte je l'cntcndis dire : — Maitre, maitrc! Huit ! — Maisjc ne m'occupai pas do sa proposition.

Jc ne veux pas fatiguer lc lectcur du recit detaille des negociations qui suivircnt ct furent conduitcs avec une extreme prudence diplomatique des deux cotes, comme si le sujet dc la discussion cut etc unc cession do territoire ou lc payement d'unc contribution de guerre. Trois fois il donna a scs chevaux le signal du depart, s'eloigna; trois fois il revint. Chaque fois il abaissa scs pretentions, et a chacune j'elevai logorcment mon offre. A la fin, quand jc comnaeftt^ais^a craindro qu'il ne fdt

parti pour de bon ct nc m'eiit laisse a mon malheureux sort, il rentra dans la piece et prit mon bagage, indiquant par la qu'il acceptait ma derniere offre.

La sommedont il s'agissait— quatrc roubles,— cut ete, dans des circonstances ordinaires, plus que suffisantepour la distance, qui etait d'euviron vingt-cinq kilometres; mais avant d'etre arrive loin je decouvris que les circonstances n'etaicnt nullcment ordinaires, ct commencai a comprendre la pantomime, les gesticulations, qui m'avaient intrigue pendant qu'on negociait. Unc pluie abondante etait tombee depuis plusieurs jours, ct a l'boure presentc le sol sur lcqucl nous passions nc pouvait guere, sans licence poetiquc, etre appele une route. Dans quclques-unes de scs parties il rcssemblait a un cours d'eau, dans d'autres a une fondrierc, et pendant la moitie au moins du voyage j'cus constamment sous les yeux cet instant de la creation oil l'cau n'etait pas encore separee do la tcrre fcrmc. Durant les quelqucs moments ou le soin dc garder mon equilibre et de m'opposcr a la perte de mon bagage n'absorbaient pas toutc mon attention, je meditai sur la possibility de construirc un bateau-voiture traine par un hippopotame au pied legcr ou par quelquc autre animal qui se sent cbez lui aussi bien sur tcrre que dans l'eau. Dans son ensemble, le projet me paraissait aussi utile et aussi pratique que l'idee de Fourier de faire joucr aux balcines le role de bateaux-remorqucurs.

Heureusement pour nous, nos deux petits chevaux maigrcs et nervcux ne virent point d'objection a etre employes comme animaux aquatiqucs. lis prirent l'eau bravement et plongercnt dans la boue d'uue vaillante facon. La telega dans laquelle nous etions assis — charrette legere a quatrc roues, — ne so soumit pas aussi silencieuscment aux mauvais traitements. Elle nous cxprimait par ses craquements scs remontrances et ses prieres, et aux endroits les plus difflciles menacait de

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s'en allcr en pieces ; mais son proprietairc connaissait son humenr et ses capacities, et ne faisait aucune attention a ses grincements de mauvais augurc. Unefois, en verite, une roue sc detacha, mais il la repecha Lientot dans la bouc, la replaca, et aucun autre accident nc se produisit.

Les chevaux firent si bien leur devoir que, quand vers midi nous arrivames a un village, je ne pus refuser de les laisser prendre quelque nourriture et quelque repos, d'autant plus que mes propres pensees avaient commence de prendre une autre direction.

Le village, comme tous les villages en general dans cettc partie de la contree, consistait en deux longues rangees de maisons de bois. La route, — si une couclie de bouc de plus d'un pied de profondcur pcut porter ce nom, — passait a travers. Toutes avaient le pignon tourne vers la route, et quclqucs-unes d'enlro elles affichaient des pretentions a la decoration architecturale sous forme de grossiercs deeoupures dans le bois faisant saillie. Entre les maisons, et sur la meme lignc qu'ellcs, sc trouvaient de grandes barrieres et de hautes clotures, le tout de bois, separant les cours des fermes de la route. Arrives a l'une de ccs cours, pres de la sortie du village, nos cbevaux tournerent d'eux-memes.

Le conducteur secoua la tete et dit quelque cbose ou je distinguai le mot « ami ». Evidemmcnt il n'y avait aucune botellerie pour bommes et betes dans le village, et le conducteur employait pour cet objet la maison d'un ami.

La cour etait flanquee d'un cote par un hangar ouvert, contenant de grossiers outils de labouragc qui pourraient jeter quelque lumiero sur l'agriculture des Aryens primitifs, et de rautre par la maison d'babilation et l'etable. L'une et l'autrc etaient baties de buches d'une forme a peu pres cylindriquc, disposecs en rangees horizontales.

Deux des plus puissants mobiles des actions hnmaines :

La Bussie.

la faim ct la curiosite, me pousserent a entrer dc suite dans la maison. Sans attendre d'y etre invite, je montai jusqu'a la porte, — a demi protegee contre les neiges par un petit portique ouvert, — et je penetrai sans ceremonic. La premiere piece etait vide, mais je remarquai a gauche une porte basse, et, y passant, j'entrai dans la chambro principale. Comme la scene etait neuve pour moi, je notai les principaux objets. Le mur qui me faisait face etait perce de deux petites fcnetres carrees regardant la route, et dans le coin a droitc, plus pres du plafond que du plancher, se trouvait une petite tablette triangulaire, supportant une image religieuse. Devant l'image etait suspendue une curicuse lampe a huile. A gauche dc la porte s'elevait un poelc gigantesque, Mti de briques ct blanchi a la chaux. Du sommet du poe'le au mur sur la droite, s'etendait ce qu'on peut appelcr une enormc tablette, large de six ou huit pieds. Gela s'appelle le palati, comme je l'appris par la suite, et cela sort de lit a une partie de la famille. Le mobilier consistait en un long banc de bois attache au mur de droite, en une grande et lourde table de sapin, et quelques cscabelles.

Pendant que j'examinais a loisir ces objets, j'entendis un bruit venant du sommet du poe'le, et, levant les yeux, j'apercus une face humaine, encadree de cheveux separcs au milieu et d'une barbe d'un blond jaunatre. Je fus tres-etonne de cette apparition, car l'air de la chambre etait etouff'ant, et j'avais quelque difllculte a croirc qu'une creature quelconque, — excepte peut-etre une salamandre ou un negre, — put exister dans une telle situation. Je rcgardai attentivement pour me convaincre que je n'etais pas le jouet d'une illusion. Comme je la contemplais, la tete fit lentement un signe et prononca un salut dans la forme ordinaire.

Je lui retournai sa politesse, me demandant ce qui allaitvenir ensuite.

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— Maladc, tres-malade! — soupira la tote.

— Je n'en suis point etonne, — me dis-je dans un « a part ». — Si j'etais ou vous ctes, je serais tres-malade aussi.

— Chaud, tres-chaud? — interrogeai-jc.

— Nitchevo, — e'est-a-dire « pas prccisement ». Cettc assertion me surprit d'autant plus quo je remarquai a ce moment-la memo que le corps auqucl la tote appartenait etait enveloppe dans une peau dc mouton!

Apres avoir vecu quclque temps en Russie, je ne fus plus surpris de parcils incidents, car je decouvris bientot que lc paysan russe possede un mervcilleux pouvoir de supporter l'extreme chalcur aussi Lien que rextreme froid. Quand un cocher conduit son maitrc ou sa maftresse au theatre ou a une soiree, il nc songo jamais a retourner au logis pour revenir a rhcurc iixec. Pendant des hcures il reste placidemcnt assis sur son siege, ct bien que le froid soit d'une inlcnsitc telle que nous n'en avons pas d'exemples dans nos climats temperes, il pcut dormir la aussi tranquillomont que le lazzarone a midi dans Naples. Sous ce rapport, le paysan russe semble otrc le cousin-germain de Tours blanc; mais, a la difference des animaux des regions arctiques, il n'est point du touL incommode par une chalcur excessive. Au contraire, il l'aime beaucoup quand il pcut se la procurer, et ne manque jamais une occasion d'emmagasinor une reserve de calorique. II se plait meme aux rapides transitions d'un extreme a l'autre, commc le prouve amplement une ancienne coutumc qui merite d'etre rapporlee ici.

Le lecteur doit savoir que dans la vie du paysan russe le bain de vapour hebdomadaire jouc un role tresimportant. II a meme une certaine signification religieusc, car aucun bon paysan orthodoxe n'oserait entrcr dans une eglise, apres s'etre souille de certaines especes de pollution, sans se purifier physiquement et moralement a l'aide du bain. Dans l'emploi de la semaine, il

forme l'occupation du samedi apres-midi, et Ton prend soin d'evitcr apres cela touto pollution jusqu'apres le service divin du matin, le dimanche. Beaucoup de villages possedent un bain public ou communal do la construction la plus primitive, mais dans quclques parties de la contree, — j'ignorc si cctte pratique est tresrepanduc, — les paysans prennent leur bain de vapeur dans le four meme oil Ton cuit le pain de la maison ! Dans tous les cas, l'operation est poussee a l'extremo limite do cc que 1'hommc peut endurer, bien au-dela de ce que pourraient supporter ceux qui n'y ont pas ete accoutumes depuis leur enfancc. Pour ma part, j'en ai fait l'expericnce seulomcnt une fois ; et quand j'informai 1'hommc qui me servait que ma vie etait en danger, que j'allais etre frappe de congestion cerebrale, il se mit a rire de toutcs ses forces, et me dit que l'operation ne faisait que commencer. Chose la plus etonnanto de toutcs, — et ceci m'amene a parlor du fait qui m'a conduit a cettc digression, — les paysans, l'hivcr, sc rucnt souvent hors du bain et se roulent dans la ncigc ! Cela vient a propos pour expliquer un proverbe russe bien connu : « Ge qui est la sante pour le Russe est la mort pour l'Allcmand ».

L'eau froide aussi bien que l'eau chaude est quelqucfois employee comme moyen de purification. Dans les villages, la vieille habitude pa'ienne de se revetir d'absurdes deguisements en certaines saisons, — comme on le fait pendant le carnaval dans les pays catholiques romains, avec l'approbation, ou au moins la connivence de l'Eglisc,— survit encore, mais clle est regardee comme n'etant point sans peche. Celui qui so sert de tels deguisements sc place dans une certaine mesure sous l'influcnce du mauvais esprit, mettant par la son ame en danger, et, pour s'en affranchir, il lui faut se purifier do la facon suivante. Quand la benediction des eaux a eu lieu en pratiquant dans la glace une ouverture et plon-

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kl

gcant avec certaincs ceremonies religieuscs une croix dans l'eau, celui qui s'cst deguise doit so plongcr dans le trou aussitot que possible apres la ceremonie. Je me rappelle avoir vu a Yaroslaff, sur 1c Volga, deux jeuncs paysans accomplir cet exploit avec succes, — Lien que la police, dit-on, ait ordrc do l'cmpecher, — ct prendre leur course sans qu'il y cut chez eux apparence de mauvaiscs consequences, Men que lc thcrmomelrc Fahrenheit flit au-dessous de zero. Jusqu'a quel point ccttc curieuse coutume a-t-clle reellement une purifiante influence? C'est une question qui doit etre laissce aux theologiens ; mais memo un mortel ordinaire peut avec juste raison aflirmer que, si clle est rcgardec comme une penitence, elle doit avoir un certain cflet preventif. L'homme ou la femme qui prevoient la neccssile do souffrir cettc penitence, doivent reflechir a deux fois avant d'endosser un deguisement. Au moins les choscs devaicnt-elles se passer ainsi au bon vieux temps ; mais en nos jours degeneres, — chez le paysan russe commo ailleurs, — la crainte du diable, qui etait autrefois sinon le commencement, du moins l'un des elements cssenticls de la sagesse, a grandement diminue. Maints jeunes paysans, aujourd'hui, se deguiseront insouciamment, et quand la consecration de l'eau s'accomplit, ils rcsteront immobiles a la contempler comme un spectateur ordinaire I II semblerait que le diable, comme son ennemi le Papc, est destine a perdrc graducllement son pouvoir temporel.

Mais, pendant .tout ce temps, je neglige ma nouvellc connaissance au sommct du poele. En realite je ne le negligeai point, mais, au contraire, j'ecoutai attentivement chaque mot de la longue histoire qu'il me raconta. De quoi s'agissait-il, je ne pouvais que vaguement le deviner, car je ne comprenais pas plus de cinq pour cent des mots dont il se scrvait, mais je deduisis de scs paroles et de ses gestes qu'il me relatait tous les incidents

et symptomes do sa maladie. Et ce dcvait avoir ete uric cruelle maladie, car il faut un haut dcgre de souffrance physique pour faire gemir lc paysan russe. Avant qu'il n"eut flni son histoiro, unc femme cntra, apparemment la sicnnc. Je lui expliquai que j'eprouvais un violent desir de manger et de noire, et que je desirais savoir ce qu'elle pourrait me donner. Par une longue et laborieuse explication, elle me fit comprendre que je pouvais avoir des ceufs, dn pain noir et du heurrc ; et nous convinmes qu'il y aurait division du travail : mon hotesse preparerait le samovar pour faire bouillir l'eau, pendant que je fcrais frireles 03ufs conformement a mon gout personnel.

Au bout do quelqucs minutes le repas fut pret, etbien que n'etant point trcs-delicat, se trouva parfaitement acceptable. Lc the et le sucre, je les avais, bien entendu, apportes avee moi, les ceufs n'avaient point d'odeur trop forte, et le pain noir fait de seigle pouvait etre avale a l'aide d'unc methodc particuliere de mastica'ion qui s'acquiert aisement, et dans laquelle les molaires d'en haut ne doivent jamais toucher celles do la machoireinferieurc. De cctte facon, le grincement du sable entre les dents se trouve evite. Le heurre scul fut un insucces ; bien que fortement recommande par la bonne menagere, il ne put etre d'aucun usage pratique, par la simple raison qu'il etait impossible de se tenir dans la meme chambre que lui. Neanmoins, le lait qui me fut offert dans unc cruche de terre etait tres-buvable.

OEufs, pain noir, lait et the, ccla a forme ma nourriture ordinaire pendant mes excursions dans la Russie du Nord. A l'occasion on pouvait se procurer des pommes de terre, ce qui donnait la possibilite de varier le menu. Les substances favorites employees dans la cu si; c locale : sont les choux aigrcs, les concombres et le kvass, sorte de tres-petitc biere faite de pain noir. Aucune d'elles ne peut etre recommandee au voyageur qui n'y est pas deja accoutume.

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Le rcste du voyage s'effectua a unc allure un peu plus rapide que la partio precedente, car la route etait decidement meilleure, bien qu'cllc fut traversee par de nombreuses ratines a demi entorrees, qui produisaient de violents cahots. J'appris par la conversation du conducteur que des loups, des ours et dcs elans, se trouvaient dans la foret a travers laquelle nous passions.

Le solcil etait depuis longtemps coucbe quand nous attcignimes notrc destination, et il sc trouva, a mon grand decouragemcnt, que la maison du pretre etait close pour la nuit. Tirer le reverend personnage de son premier somme et essayer do lui cxpliquer, al'aide de mon vocabulaire restraint, l'objct de ma visite : il n'y fallait pas songcr. D'autre part, il ncxistait aucune aubcrge, de quelque cspece que ce tut, dans le voisinagc. Quand je consultai le conducteur sur cc qu'il y avait a faire, il medita un peu, puis me monlra du doigt une grande maison a quelque distance, oil Ton apercevait encore de la lumierc. C'etait precisement la maison de campagne du geuiieman qui m'avait conscille d'enlrcprendre° le voyage, et la, apres unc courte explication, jc fus bosjiitalierement recu.

J'avais eu 1'intention de vivrc et d'habitcr dans la maison du pretre ; mais une courte entrevue avec lui le jour suivant me convainquit que cette parlie de mon plan ne pouvait etre misc a execution. Les objections preliminaires : que je nc trouvcrais dans son bumble logis qu'une pauvre chere, et autres de la memo cspece, furent tout de suite ecarlees par 1'assurance que je donnai que, voyageur d'babitudc, j'etais bien accoutume a une cberc simple, et pouvais toujours m'accommtjder aux babitudes dcs gens parmi lesquels c'etait mon lot d'etre jete. Maisil y avait une difficult plus serieuse. La famillc du pretre s'etait, comme e'est generalemcnt le cas , rapidement accrue pendant les dernieres annees, et sa maison n'avait point pousse avec

une egale rapidite. La consequence naturclle de cea etait SS ne ponvait disposer ni d'une cbambre m d un lit La petite piece qu'il reservait autrefois pour les r*tol» etait nontenant occupee par sa Alio atnee, qui eta t de retour d'une « ecole pour les Giles du clcrge » ou elle avait passe les deux dcrnieres annees. Dans ces circonstances, je fus contraint d'accepterFaimable proposition qui me fut faite par le rcpresentant de mon ami absent, d'habiter Tune des nombreuses pieces inoccimees du manoir. Cet arrangement, me fit-on Smarter, ne contrarierait nnllement les etudes que ie me proposals de faire, car le pretrc demeurait tout pres, et jepourrais passer avec lni autant de temps que Don

me semblerait.

Et maintcnant, qu'on me laisse presenter an lecteui mon reverend preccpteur et un ou deux autres personnages dbnt je fis la connaissance pendant mon exil volontaire.

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