‹ La RussieChapitre 5 sur 45 · LE PRETRE DE VILLAGE · texte numérisé non relu

LE PRETRE DE VILLAGE

Noms des pretres. — Manages clericaux. — Le clerge blanc et le clerge noir. — Pourquoi le peuple ne respecte pas les pretres de paroisse. — Histoire du clerge blanc. — Le pretre de paroisse russe et le pasteur protestant. — En quel sens le peuple russe est religieux. — Icons. — Le clerge et l'education populaire. — Reforme ecclfeiastique.

Dans les presentations formelles, il est d'usage de prononcer d'une voix plus ou moins inintelligiblc les noms des deux personnes presentees. Les circonstances me forcent, dans le cas present, de m'ecarter de la coutume recue. La verite est que je ne connais pas les noms des deux personnes que je desire presenter l'une a l'autrc ! Le lecteur, qui connait le sien propre, me pardonnera volontiers une moitie de mon ignorance; mais il peut naturellcment supposer que jc dois savoir cclui d'un homme dont je dis avoir fait la connaissance et avec qui j'ai eu de longues conversations pendant une duree de plusieurs mois. La chose peut semblcr etrange, mais elle ne l'est point, Pendant tout le temps de mon sejour a Ivanofka, je ne l'ai jamais entendu appeler, je n'ai jamais entendu parler de lui , que sous le nom de Batushka. Or, Batushka n'est pas du tout un nom; c'est simplcment le diminutif d'un vieux mot, maintenant tombe en desuetude, signiliant c Pere », et qui s'applique

Le Pretre de village.

habituellement a tous les pretres de village. Le ushka est une terminaison diminutive tres-commune, et la ratine Bat est evidemment la memo qui so trouve dans le mot latin Pater.

Bicn que le hasard no m'ait pas appris le nom de famillc de Batushha, jc puis signaler deux faits curieux s'y rapportant : il ne le possedait pas depuis son enfancc, et ce n'etait point cclui de son pere.

Le lecteur dont la puissance intuitive a ete prematuremcnt aiguisec par une longue familiarite avcc les romans a sensation, sautcra probablcmcnt a cette conclusion que Batushha etait un individu myslerieux, tres-different de ce qu'il semblait etre : le tils illegitime de quelque grand personnagc, ou un hommc de haute naissance qui avait commis quelque grand peche et chcrchait maintcnant l'oubli et l'expiation dans les bumbles devoirs d'un pretre de paroisse. Qu'on me laissc dissipcr immediatement toute illusion a cet egard. Batushha etait reellemcnt aussi bicn que legalement le fils legitime d'un pretre de paroisse ordinaire qui vivait encore a environ six lieues de la, et pendant maintcs generations, tous scs ancotrcs paternels et matcrnels, males et femclles, avaient appartenu a la caste des pretres. C'etait done un levitc de l'eau la plus pure et completcment levitiquo de caracterc, d'essence et de temperament. Lien qu'il conniit par experience quelque chose concernant les faiblcsses do la chair, il n'avait jamais commis aucun peche de l'espece heroiquc et n'avait aucuno raison do cacher son origine. Les faits curieux rapportes ci-dessus etaient simpicment le resultat d'uno coutumc particulierc existant parmi le clerge russe. D'apres cette coutume, quand un jeunc garcon entrc au seminairc, il recoit do Tevequc un nouveau nom de famillc; ce nom peut etre Bogoslafski, d'un mot signifiant « theologic », Bogolubof « l'amour de Dieu », ou quelque autre

semblablc; il pout encore deliver du nom du village natal du jeune levite ou de quelque autre mot que l'evequc juge a propos de choisir. Je sais un cas ou un eveque choisit deux mots francais. II avait l'intention d'appeler le jeune seminariste Velikoselski d'apres son lieu de naissance, Velikoe Selo, qui signifie « gros village » ; mais apprcnant qu'il y avait deja dans le seminaire un Velikoselski, et etant d'humeur facetieuse t il appela le nouveau venu Grandvillageski, mot quipeutgtre intriguera cruellement quelquc philologue de l'avenir.

Mon reverend precepteur etait un homme musculeux, de haute taille, age d'environ 40 ans, portant toute sa barbe chatain fonce , et de longs cheveux maigres retombant sur ses epaulcs. Les parties visibles de son vetement consistaient en trois articles : Une robe d'un brun sombre, d'etoffe commune, boutonnee jusqu'au cou et descendant jusqu'a terre, un chapeau a larges bords, une paire de lourdes bottes ; quant aux parties intimes, je m'abstins de pousser de ce cote mes investigations.

La vie de ce pretre avait ete tres-denuecd'evenements ; de bonne heurc, il avait ete envoye au seminaire dans la ville principale de la province et y avait acquis la reputation d'etre un eievc a classer dans la bonne moyenne. Le seminaire de ce temps-la, me disait-il, parlantde cette epoque de sa vie, n'etait pas ce qu'il est maintenant. Aujourd'bui, les professeurs parlent beaucoup humanitarisme, et les eleves croiraient qu'un crime a ete commis contre la dignite buTnaine si l'un d'eux etait fouette; mais ils ne considerent pas que la dignite humaine soit du tout offensee par leur ivrognerie et par la frequentation d'endroits que... que je n'ai jamais frequentes. J'ai ete fouette assez souvent, je ne pense pas en etre devenu pire ; et bien que je n'aie jamais entendu professor cette science pedagogique dont ils parlent tant

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maintcnant, jo lirais encore une page de latin avee le plus fort d'entre eux....

— Mes etudes fmies,reprit Batushka continuant le simple recit de sa vie, l'eveque me trouva une femme dont le pere etait un vieillard auqucl je suceedai. De cette facon je devins le pretre d'lvanofka, ct j'y suis toujours reste depuis. G'est une existence pcniblc, car la paroisse est grande et mon coin de tcrro n'est pas tres-fertile ; mais, Dieu en soit louel je suis Men portant ct vigoureux, et les choscs se passent assez bien.

— Vous dites que l'eveque vous a trouve une' femme, — remarquai-jo , — cela semble indiquer qu'il vous aimait beaucoup...

— Point du tout. L'eveque fait la memo chose pour tous les seminaristes qui desircnt etre ordonnes : e'est une part importante de ses devoirs pastoraux.

— Envcrite !— m'ecriai-je etonne,— e'est certainement pousser le systeme du gouvcrnement patcrnel un peu trop loin. Pourquoi Sa Reverence se mele-t-elle de choses qui ne la regardent pas?

— Mais ccs matieres le regardent. II est le protecteur naturel des veuves et des orphelins, specialcment parmi le clerge do son diocese. Quand un pretre de paroisse meurt, que deviendraient sa femme ct ses filles?

Ne saisissant pas nettement la signification cxacte de cette derniere remarque, je m'aventurai a suggerer que les pretres devaicnt economise!- en vue des evenements futurs.

— C'est aise a dire, — repondit Batushka. — « Une histoire est bientot contee, dit le vicux proverbe, mais une chose n'est pas bientot faite ». Comment pourrionsnous economiscr? Loin de pouvoir mcttre de c6te quelquc chose, nous avons la plus grande difficulte ^ joindre les deux bouts.

— Mais la veuve et ses filles pourraicnt travailler et gagner leur vie.

— Travailler, a quoi? jc vous prie, — dcmanda Batushka, — et il attendit unc rcponsc. Voyant que jo n'en avais aucuno a lui offrir, il continua : — Meme la maison et le terrain ne lour apparticnnent pas, ils appartienncnt au nouveau pretre.

— Si cette situation so prescntait dans un roman, — dis-je, — je pourrais presager ce qui arrivcrait : l'auteur rendrait lc nouveau pretre amourcux de l'une des fillcs , la lui fcrait epouser , et alors la famille tout entierc, y compris la belle-mere, vivrait en joic par la suite.

— C'est cxactcmcnt ainsi que l'cvequo arrange les choses ; cc que le romancier fait avec les marionnettes sans vie issues de son imagination, l'eveque le fait avec des etres reels de chair et d'os. En sa qualite de creature douee de raison, neanmoius, il ne peut laisser les choses au hasard. II doit done les regler avant que le jeune homme prenne les ordrcs; car, d'apres les regies de l'Eglise, le mariage ne peut avoir lieu apres la ceremonie de l'ordination. Quand 1'affairc est arrangee avant que la charge devienne vacante, le vieux pretre peut mourir avec la consolante certitude quo sa famille est pourvue pour l'avenir.

— Eh I Batushka, vous prescntcz la question d'une facon tres-plausibic, mais il me semble qu'il y a deux defauts dans votre analogic. Lc romancier peut faire quo deux jeunes gens tombent amourcux Tun de l'autre et qu'ils vivent heureux par la suite avec la belle-mere ; mais cela — en depit du respect du a Sa Reverence, — est au-dessus du pouvoir d'un eveque.

— Je ne sais pas, — dit Batushka evitant le sujet de robjection, — si les mariages d'amour sont toujours les plus heureux; et quant a la belle-mere, il y en a (ou du moins il y en avait, jusqu'a l'emancipation des serfs) toujours unc et plusieurs belles-fllles dans a peu pres chaque menage de paysans.

Le Prelre de village.

— Et l'harmonic regne-t-clle generalcment dans ccs menages?

— Cela depend du chcfde lamaison. Si c'cst un hommo de la « bonne sorte », il peut tenir en ordrc les feramcs. Cette remarque fut faitc d'un ton energique, avec l'intcntion evidente de me prouver que mon interlocutcur etait lui-memc un homme de la « bonne sorte ». Mais jo n'y attacbai pas beaucoup d'importancc, car j'ai souvent remarque que les maris poxtle-mouillee parlcnt ordinairement de cette facon quand leurs cpouses ne peuvent les entendre; jene mc trouvai nullcment convaincu que le systeme de pourvoir aux besoins des veuves et orpbclins du clerge au moyen de mariages de convenance etait bon, mais jo resolus de suspendre mon jugcment jusqu'a ce que j'eusso oblcnu d'autres renscignements.

Un lemoignage additionnel me vint precisement une scmaine ou deux plus tard. Un matin, en entrant dans la maison du pretre, jc trouvai avec lui un confrere, le pretre d'un village situe a quatrc licucs de la. Avant d'avoir epuise les rcmarques habitucllcs sur l'etat du temps et des recoltes, un paysan arriva en charrctte, porteur d'un message annoncant qu'un vieillard so mourait dans un village voisin et soubaitait rccevoir les dernieres consolations de la religion.

Batushka fut done oblige de nous qiiittcr, et son ami et moi convinmes d'aller flaner dans la direction du village oii Batushka se rendait, de facon a le rencontrcr a son retour. La moisson etait deja finie, si bien que notro route, a la sortie du village, passait a travcrs des champs herisses de chaume. Plus loin nous entrames dans la foret de pins, et, au moment on nous l'attoignlmes, je reussis a amener la conversation sur lc sujet des manages clericaux.

— J'ai deja songe a cette question, — dis-je, — et j'aimerais savoir votre opinion sur cc systeme.

Ma nouvclle connaissance etait un honime do haute taille, maigre, aux chevcux noirs, d'un temperament bilieux et d'un aspect vinaigre : evidemment l'un de ces mortcls infortunes que la nature a doues d'une disposition a voir le mauvais cote dc toute chose, et a signaler depreference a leurs compagnons les ennuis de la vie humainc. Je ne fus done nullement surpris quand il repondit d'un ton grave et decide: —Mauvais! tres-mauvais... absolumcnt mauvais!

L'energie avee laquelle ces paroles etaient prononcees no laissait aucun doute sur l'opinion intime de I'orateur ; mais j'etais desireux dc savoir sur quoi cette opinion etait fondec, d'autant plus qu'il me semblait decouvrir dans le ton une note de griefs personnels. Je construisis ma phrase en consequence.

— Je me doutais de cela ; mais dans les discussions que j'ai eues avec Batushka, je me trouvais toujours place dans unc condition desavantagcuse, ne pouvant citer aucun fait precis a l'appui de mon opinion.

— Vous pouvcz vous applaudir de n'en point trouver dans votre proprc experience ; une belle-mere vivant dans, la maison n'apporte pas l'harmonie dans le menage. Je ne sais pas ce qu'il en est dans votre pays, mais e'est ainsi chez nous.

Je me hatai de lui assurer que ceci n'etait point une particularite specialc a la Russie.

— Je ne connais cela que trop Men, continua-t-il. Ma belle-mere a habite avec moi pendant quelques annees,. et j'ai ete oblige a latin d'insister pour qu'elle allat vivre chez un autre de ses gendres.

— Une conduite un peu egoi'ste envers votre beaufrere,— me dis-je en aparte, et j'ajoutai d'une voix plus haute : — J'espere que vous avez ainsi resolu la difficulte d'une facon satisfaisante.

— Point du tout. Les choses sont pires maintenant qu'elles n'etaient. Je suis convenu de lui payer trois

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roubles par mois, ot j'ai regulieremcnt tenu ma promesse; mais derniercment elle apense que cen'etaitpas assez, ct elle s'est plainte al'evgque. La semaiue derniere, je suis allele Irouver pour me justificr; mais comme je n'avais pas assez d'argent pour en distribucr a tous les fonctionnaires du Gonsistoire, jc n'ai pu obtcnir justice. Ma belle-mere a porte contre moi toutcs sortes d'accusations absurdes, et, en consequence, j'ai ete mis en interdiction pour six semainesl

— Et quel est l'effet d'une interdiction ?

— L'effet est que je ne puis plus accomplir les rites ordinaircs de notre religion ; e'est recllement tres-injuste, — ajouta-t-il d'un ton indigne, — ct tres-ennuyeux, Songcz a toutes les tribulations, a tous les inconvenicnts que cela entraine.

Comme j'etais en train de songer aux tribulations et inconvenicnts auxquels les paroissiens pcuvent se trouver exposes par la conduite inconsiderec d'une vieille belle-mere, je ne pus que sympathiser avccl'indignation de ma nouvellc connaissance. Ma sympathie so refroidit ccpendant quelquc peu quand je m'apercus que j'etais sur une fausse piste et que lc pretre considerait la matiere d'un point dc vuc entierement different.

— Voyez-vous, — dit-il, — e'est la plus mauvaisc epoque de l'annee pour etre interdit. Lcspaysans ont fait la moisson, ils peuvent donner quelque chose a meme leurs recoltes; il y a des rejouissances et des mariages, en dehors des baptemes et des deces qui vont toujours leur train. Je vais certainement perdrc par ccttc interdiction plus de cent roubles.

J'avoue que je fus un peu choque d'entendre le pretre parler ainsi de ses fonctions sacrecs comme d'une denree qui se vend au marche, et de l'intcrdiction comme xm undertaker (entrepreneur depompesfunebrcs)desircux de « pousser » son negoce, pourrait parlor d'ameliorations sanitaires. Ma surprise fut causec, non point par lc

fait qu'il regardait la chose d'un point de vue pecuniaire (car j'etais asscz experiments pour savoir que la nature liumainc clericale n'est point absolumcnt insensible a ces considerations) , mais par ccttc circonstance qu'il pouvait ainsi cxprimcr sans deguisement ses opinions a un Stranger, sans soupconner lc moins dumondc qu'il y eiit quoi que ce soit dc messeant dans sa facon d'agir. L'ineidcnt me parut tres-caracteristique, mais je m'abstins de tout commentaire a haute voix, dc pcur de contraricr a l'improvistc sa tendance communicative. Dans le but de l'y encourager, je protestai etre tresinteresse (commc je l'etais reellcment) par ce qu'il m'avait dit, et lui demandai comment, dans son opinion, il serait possible de rcmedicr a l'etat de cboses si peu satisfaisant d'a present.

— II n'ya qu'un rcmedc, — dit-il avecune spontaneite qui montrait que lc theme lui etait familicr et qu'il l'avait traite deja, — e'est la libcrte et la publicite. Nous autres, hommes adultcs, sommes traites commc des enfants et surveilles commc des conspiratcurs. Si nous voulons precher un sermon, il nous faut le montrer d'abord au Blagotchinny, et

— Je vous demande pardon, qu'est-cc que le Blagotchinny?

— Le Blagotchinny est un pretre de paroisse qui est en relation directc avec le Consistoirc de la province, et qui est suppose excrcer une influence stricte sur tous le& autres pretres de paroisse de son district. II agit comme l'espion du Consistoire, qui est rempli dc fonctionnaircs voraces et effrontes, sourds a quiconque ne vient pas la pourvu d'une poignec de roubles. L'evuquc peut etre un homme bon, bicn intcntionne, mais il voit et agit toujours par ces vils subordonnes. D'autrc part, les evequcs ct les prieurs de monastercs, qui monopolisent les plushautes places dansl'administrationecclesiastique,appartienncnt tous au « clcrge noir », e'est-a-dire qu'ils sont

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tous moines; ils sont incapablcs, par consequent, de so rendrc compte de nos besoins. Comment pourraient-ils cux auxqucls le celibat est impose par les regies de l'Eglise, comprondre la situation d'un pretre de paroissc qui a uno famille a elever, et doit hitter contre des ennuis domestiqucs de toulc cspecc? Gc qu'ils font est do prendre toutcs les places confortables pour cux-memes ct de nous laisscr tout le dur travail. Les monasters sont pourtant asscz riches, ct vous voycz commc nous sommes pauvres. Peut-etre avez-vous entendu dire quo les pretres de paroissc cxtorquentdcl'argcnt aux paysans en refusant de celebrer les rites du baptSme ou de la sepulture a moins qu'une somme considerable leur soil payee? Ge n'est que trop vrai,mais qui est a blamcr? II faut que le pretre vive et Sieve sa famille, ct vous no saunez vous figurer les humiliations auxquclles il lui faut se soumettre pour gagncr unc maigrc pitance Je sais cela par experience. Quand je fais la tournee periodique pour colligcr la dime, je puis voir les paysans regarder partir avec envie etjrcgrct cliaque poignee de seigle, chaque ceuf qu'ils me donncnt. Je puis entendre leurs ncancments quand je in'cloigne, ct je sais qu'ils out maints dictons commc eclui-ci : ., Le pretre prend des vivants ct des morts ». Beaucoup vcrrouillent leurs portcs quand ils me voient venir, afin que je les croie hors de cbcz cux, et no prenncnt pas memo la precaution de garder le silence jusqu'a cc que je sois arrive hors de la portee de leurs voix.

- Vous m'etonncz, - lui dis-jc, repondant a la dcrmere partie de cctte longue tirade, - j'ai toujours entendu dire que les Russes etaicnt un pcuplc trcs-rcligieux, au moins les basses classes.

- lis le sont en effet, mais les paysans sont pauvres et lourdement taxes. lis attacbent uno grande importance aux sacrements, et observent rigoureusement les jeiincs qui comprennent presque la moitie de l'annee mais ils

montrent tres-peu de respect pour leurs pretres, qui sont a peu pres aussi pauvres qu'eux-memes.

— Mais je no vois pas clairement cc que vous proposez pour remedier a cet etat de choses.

— La liberte et la publicity comme jevousl'aidejadit. (Le digue homme semblait avoir appris cette formule par cceur.) D'abord et avant tout, nos besoins doivent etre connus de tous. Dans quelques provinces il y a eu des tentatives d'arriver a cela au moyen d'Assemblees du clerge, mais ces efforts ont toujours ete obstinement contraries par les Gonsistoires, dont les membres redoutent la publicite par dessus toute cbose. Mais pour obtenir la publicity nous devons jouir de plus de liberte.

Ici prit place un long discours sur la liberte et la publicite, qui mo sembla tres-confus. Autant que je pus le comprendre, ce me parut etre, comme raisonnement, un cercle vicieux. La liberte etait necessaire afm d'obtenir la publicite, la publicite etait necessaire afm d'obtenir la liberte; et comme resultat pratique, le clerge toucnerait un plus gros salaire et serait rcspecte davantage par le peuple . Nous etions seulement arrives a ce point de l'examen de la cause, quand notre entretien fut interrompu par le grondement d'une cbarrette de paysan. Au bout de quelques secondes notre ami parut, et la conversation prit un tour different.

Depuis cette epoque j'ai frequemment parle de ce sujet aux autorites competentcs, et presque toutes ont admis que la condition presente du clerge est tres-peu satisfaisante, que le pretre de village jouit rarement de l'estime et du respect de ses paroissiens. Dans un rapport semi - officiel sur lequel je suis tombe par hasard en cbcrchant des materiaux d'une toute autre nature, les faits sont etablis dans le langage clair qui suit : « Le peuple — je cberche a traduire aussi litteralement que possible, — ne rcspecte point le clerge, mais le persecute de ses moqueries et de ses reproches, et

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sent que c'ost pour luiun fardeau. Dans la plupart des recits comiques populaires, le pretre, sa femmc, ou son valet de ferme, sont toumes en ridicule, et dans tous les proverbes ou dictons rustiques ou le clerge est mentionne, c'est toujours avec derision. Le peuplo evite le clerge, n'a recours a lui qu'en cas de necessite, non point par impulsion intime de la conscience... Et pourquoi le pcuplc ne respectc-t-il pas le clerge ? Parce qu'il forme une classe a part ; parce qu'ayant rccu uno education fausse et mauvaise, il n'introduit pas dans la viedupeuple les enseignements du Saint-Esprit, mais se conlcnte de la pure forme morte du ceremonial exterieur, meprisaut en meme temps cctte forme jusqu'a en blasphemer; parce que le clerge lui-meme offre continucllement des exemplesde manque de respect pour la religion, et transforme le service de Dicu en un commerce profitable. Le pcuplc peut-il respecter le clerge quand il entend raconter qu'un pretre a derobe de Targent sous l'oreiller d'unbomme mourant au moment de la confession, qu'un autre a ete publiquemcnt cntraine bors d'une maison de debaucbe, qu'un troisieme a baptise un cbien, qu'un quatrieme, pendant qu'il officiait aux fetes de Piques, a ete pris aux cbeveux par le diacre et arracbe de l'autel? Est-il possible que le pcuplc respecte des pretres qui passent leur temps au cabaret, qui ecrivent des petitions frauduleuses, se chamaillent avec la croix dans les mains, et s'accablent reciproquement d'injures a l'autel? On pourrait remplir maintes pages avec des exemples de cette sortc, - designaut dans cbaque cas l'epoque et le lieu, - sans depasser les limites de la province de Nijni-Novgorod.

« Est-il possible que lepeuple respecte le clerge quand il voit partout cbez lui simonie, insouciance en accomphssant les rites religieux, et desordre en administrant les sacrements? Est-il possible que le peuple respecte le clerge quand la verite et la justice en out disparu, quand

lcs consistoires, guides dans lours decisions non point par des regies, mais par la camaraderie ct lcs pots de vin, detruisent en lui lcs dernicrs vestiges d'bonnetcte ? Si nous ajoutons a tout cela les faux certificats que le clerge donnc a ceux qui ne vculent pas participcr au sacrcment de l'eucbaristie, les sommes illegalcment exigecs des Vieux-Ritualistes, la conversion de l'autcl en une source de rcvenu, lcs egliscs donnecs aux fillcs des pretres comme unc dot, ct de scmblablcs excmplcs, la question : Le peuple peut-il respecter le clergd? ne demande point de reponse. »

Comme ces paroles ont ete ecrites par un Russe orthodoxe (1) celebre pour sa connaissance intime fort etenduc de la vie provinciale russe, ct ont ete adrcssees par lui dans une piece ayant, nous l'avons dit, le caractere semi-offlcicl, a un membre de la famille imperiale, nous pouvons en toutc securite tenir pour acquis qu'ellcs contienncnt une quantite considerable de vrai. Lc lecteur ne doit pas, ncanmoins, s'imaginer que tous les pretres russes appartiennent a l'espece mentionnee plus baut. Bcaucoup dc ces pretres sont des bommes bonnetes, respectables, bien intcntionnes, qui rcmplissent consciencicusement leurs bumbles devoirs, ct font dc grands efforts pour procurer unc bonne education a leurs enfants. S'ils possedent moins destruction, de culture et de raffinement que le clerge catboliquo romain, ils font preuve en memo temps dc bcaucoup moins de fanatisme, de moins dc morgue spirituelle, dc moins d'intolerance envcrs les adbercnts des autres

croyances.

Les bonnes et mauvaiscs qualites des pretres russes de l'epoquc actuclle pcuvent toutcs deux s'expliqucr

1. M. Melnikoff, dans un rapport « secret » au grand due Constants .

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aisement par son histoiro passee, ct par certaincs particularites du caractere national.

Le « clerge Mane »» en Russie, - e'est-a-dire les pretres dc paroisse, qu'on nomme ainsi pour les distinguer des moines, qui sont appeles le « clcrge noir », — a line curieuse histoire. Dans les temps primitifs i'l etait tire do toutes les classes de la population, ct elu librement par les paroissicns. Quand un homme etait choisi par le vote populaire, on le prescntait a l'evequc, et si celui-ci le jugcait etre une personne convenablc et propre a remplu- l'offlce, il etait tout de suite ordonne. Mais Mentot cctle coutume tomba en desuetude, Les eveques trouvant que beaucoup des candidats presented etaient des paysans illcttres, s'attribuercnt graducllemcnt le droit de nommcr les pretres avee ou sans le conscntement de leurs paroissicns ; et leur choix tomba generalement sur les ills du clerge commc etant les hommes les plus aptes a reccvoir les ordres. La creation des ecolcs episcopalcs, nominees ensuite seminaires dans lesquclles les tils du clerge furcnt instruits, conduisit logiqucment, par la suite, a l'exclusion totale des autrcs classes. En memo temps, la politique du gouvernement civil mena au meme resultat. Pierre le Grand etaMit le pnncipe que chaque sujot devrait d'une facon quclconque servir l'Etat : les noMes comme offlciers dans larmee ou la marine, ou comme fonctionnaires clans le service civil ; le clcrge comme ministre dc la religion ; et les gens du peuple commc soldats, marins ou contnLuaMes. Dc ces trois classes, le clerge avait de neaucoup le plus leger fardcau a supporter, et nombre de nobles et de paysans seraicnt done volonliers cntres dans ses rangs. Mais le gouvernement ne pouvait tolerer cette espece de desertion, et, en consequence la pretnse fut entouree d'une barriere legale, empecbanl que tout outsider s'y introduisit. C'est ainsi que par les efforts combines des administrations ecclesiastique

et civile, le clerge devint une classe ou caste isolec, legalement et reellcment incapable dc se meler aux autres classes de la population.

Ce simple fait que le clerge devint une caste exclusive, ayant un caractere particulier, des habitudes et des idecs specialcs, eut eu par lui-meme une influence prejudiciable sur les pretres ; mais ce ne fut pas tout. La caste s'accrut en nombre par une reproduction naturelle fournissant bien plus de sujets qu'il n'y avait de places a remplir, de facon que la production en pretres et en diacres depassa bient6t de beaucoup les besoins ; et l'ecart entre l'offre et la demande devint cbaque annee

plus grand.

Ainsi se forma un proletariat clerical toujours croissant qui, comme e'est toujours le cas avec un proletariat quel qu'il puisse etre, gravita vers les villcs. En vain le gouvemement rendit des ukases defendant aux pretres de quitter le lieu de leur domicile, et traita comme vagabonds et fuyards ceux qui mepriserent la prohibition ; en vain plusieurs souverains, l'un apres l'autre, s'eflbrcerent de diminuer le nombre de ces surnumeraires en les incorporant de force et par bandes dans l'armee. A Moscou, Saint-Petersbourg, et toutes les grandes villes, le cri existe encore : « Us arrivent ! » Chaque matin, dans le kremlin de Moscou, ils s'assemblaient en grandes troupes dans le but de se louer pour officier dans les chapelles privees des nobles riches, et les debats d'un repugnant marchandage avaient lieu entre eux et les laquais envoyes pour les louer : debats conduits dans le meme esprit et presque sous la meme forme que ceux qui se produisent au bazar voisin entre detaillants qui surfont leurs denrees et menageres economes. « Ecoutez-moi, - disait un pretrc comme ultimatum a un laquais qui essayait de rabattre quelquc chose sur son prix, — si vous ne me donnez pas soixantequinze kopecks sans plus de bruit, je vais mordre une

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bouchec dc ce pain, ct ce sera flni! » Et cela cut ete, en effet, la fin des debats, car, d'apres les regies de 1'Eglise, un pretre ne pcut offlcier apres avoir rompu son jcunc. Cct ultimatum, neanmoins, pouvait sculcment etre employe avec succes pres des valets campagnards recemment arrives en villc. Un laquais ruse, cxperimente dans celte sorte dc diplomatic, erU sculcment ri de la menace ct repondu froidement : « Mordez-y, Batusbka; je puis trouvcr quantite de gens dc votre sortc ! » J'ai entendu decriro d'amusantcs scenes de cette especc par des vicillards qui afflrmaient en avoir ete les temoins.

La condition despretrcs qui restaient dans les villages n'etait pas bcaucoup meilleure. Ccux asscz hcurcux pour trouvcr des places sc trouvaient ne plus craindrc un denument absolu ; mais leur position n'etait nullement enviable. lis ctaient peu considered et respecles par les paysans, encore moins par les nobles. Quand l'eglise n'etait point situec sur les tcrres dc l'Etat, mais sur un domainc particulicr, ils se trouvaient en realite sous la puissance du seigneur local, — a peu pres aussi completement que scs serfs, — ct quelquefois ce pouvoir etait excrce dc la plus bumiliantc et bontcusc facon.

J'ai entendu parlor, par exemple, d'un pretre qui i'ut plonge dc force (ducked) dans l'etang par unc froide journce d'biver, pour l'amuscment du proprietairc ct dc ses botes, — csprits d'elite d'un temperament jovial ct brutal, — et d'un autre qui, ayant neglige d'oter son cbapcau comme il passait devant la maison du seigneur, fut mis dans un tonneau et roule, commc Regulus, du naut de la colline jusqu'a la riviere qui coulait au pied ! En citant ces incidents, je n'ai point du tout l'intention d'en conclurc qu'ils represcntent la moyenne des relations qui existaient d'babitude entrc seigneurs et prelrcs de village, car je sais parfaitement qu'une cruautc folatre n'etait point le vice ordinaire des Russes

proprietaries do serfs. Mon but, en les mcntionnant, est de montrer comment un seigneur brutal, — et il faut admettre"qu'il s'en trouvait quelques-uns parmi cette classe, — pouvait traiter un pretre sans bcaucoup risqucr qu'on lui demandat compte de sa conduite. Bicn eatendu, une telle facon d'agir etait coupable aux yeux de la loi; mais la loi criminclle de ce temps-la avait la vuc trcs-courte, et etait tres-disposee a former completement les yeux quand le coupable etait un seigneur influent, ct la victime un simple pretre de village. Si ccs incidents etaient arrives aux orcillcs du Czar Nicolas, il cut probablement ordonne que le coupable fut sommairement et severement puni; mais, comme dit le proverbe russe : « Le ciel est baut, et le Czar est loin ». Un pretre de village traite de cette facon barbare n'avait que peu d'cspoir d'obtenir justice, ct si c'etait un hommc prudent, il ne faisait aucunc demarche ou tentative en ce sens; car quelque ennui qu'il put causer au seigneur en portant plainte aux autorites ecclesiastiqucs, il etait sur que cela lui serait rembourse avee interet de facon ou d'autre.

Les fils du clerge qui ne reussissaient pas a trouver un cmploi sacerdotal regulicr etaient places dans une position pire encore. Bcaucoup servaient comme scribes ou commis subalternes dans les bureaux publics, ou ils augmentaient ordinairement lour salaire mesquin en extorquant et grapillant effrontement. Ceux qui ne reussissaient meme pas a obtenirun modeste emploi de cette sorte devaient cbercber a se preserver de Tinanition par des moyens encore moins legitimes, qui les menaicnt assez frequemment en prison ou en Siberie.

En jugcantles pretres russcs du temps present, il nous faut avoir presente a l'esprit cette severe ecole par laquelle la classe a passe, et nous devons aussi prendre en consideration l'esprit qui a predomine pendant des

Le Pretre de village.

sieclos dans l'Eglise grccquc: je voux parlor do cctto forte

tendance, cxistant a la fois chez le clerge ct chez les

iai'qucs, a attribucr une importance demesurec a l'ele-

ment ceremonial religieux. L'humanite primitive est

partout ct toujours disposee a rcgarder la religion

fflmme sc composant simplemcnt d'unc masse de rites

mysterieux qui ont un pouvoir secret et magiquc pour

detourner, ecarter le mal dans cc mondc-ci et assurer

la felicite dans l'autre. Ceci expliquc que des incidents

parcils aux suivants soicnt encore possibles. Uu ecumcur

de grandes routes assassine ct devalisc un voyageur;

mais il sc rctient de manger un morceau de viande

cuite qu'il trouvc dans la charrette, parce que la chose

se passe un jour de jcunc ! Un paysan se prepare a allcr

commcttre un vol chez un jcune attache de l'amhassade

autrichienne a Saint-Petersbourg, ct dans Faction il

tucra le jeunc hommc; mais, avant de penetrcr dans la

maison, le malfaiteur entre dans une eglisc ct rceom-

mandc son cntrcprise a la protection des saints. Un

voleur avee effraction, en train de depouillcr une eglisc,

eprouve de la difficulte a arracher les joyaux qui cntou-

rent un Icon, ct fait le vceu, si certain bienhcureux

1'assiste dans ccttc operation, de brulcr pour un rouble

de cierges devant sa chasse ! !...

Tous ccs cas-la sont, bien entendu, excessifs, mais ils cxpliquent une predisposition qui, dans scs manifestations plus douccs, n'est que trop generalc chez lc peuple russe : tendance a regarder la religion comme un ensemble de ceremonies ayant une signification plutot magiquc que religieuse. La pauvre femmc qui s'agenouille devant une procession afin que Ylcon puissc lui passer sur la tete, ct lc riche marchand qui invite les prctrcs a apporter clans sa maison quelque Icon fameux, en fournisscnt des cxemples plus inoffensifs.

D'apres un dicton populairc : « Tel est lc pretre, telle est la paroissc », et si l'on intcrvcrtit les termes

de la proposition, clle rcste vraie. La grandc majorize des pretres, semblablc a la grandc majorite des hommes on general, se contente simplemcnt de s'cfforcer d'accomplir ce que Ton attend d'elle, et son caractere est done jusqu'a un certain point determine par les idecs et les notions de ses paroissiens. Ceci deviendra plus apparent si nous comparons le pretre russe au pastcur protestant.

D'apres les idecs protcstantes, lc pasteur de village doit etre un hommc a Fattitudc grave, a la conduite cxcmplairc, et possedant uncertain degre d'education et de culture. II doit cxpliquer chaque semaine a son troupeau, en paroles simples et qui laisscnt une impression, les grandes verites du christianismc, et exhorter ses auditcurs a marcher dans le sentier du bicn. En outre, il doit consoler les affliges, assister ceux dans le besoin, conseillcr ceux quo le doutc tourmente, et reprimander ceux qui s'ecartent ouvertcment du droit chemin. Tel est leur type dans l'esprit du peuplc, et prcsque tous les pastcurs cberchent a le realiser, sinon en fait, du moins en apparence. Le pretre russe, au contraire, n'a point un tel ideal place devant lui par ses paroissiens. On lui demande seulement de se conformer acertaines observances et d'accomplir ponctucllement les rites et ceremonies presents par l'Eglisc. S'il fait cela sans pratiquer d'extorsions, ses paroissiens sont absolument satisfaits. Raromcnt il preebe ou cxhorte, et n'a pas ni ne cbercbe a avoir, une influence morale sur son troupeau. J'ai, a l'occasion, entendu parlor de pretres russes qui approchent de ce que j'ai appele l'ideal protestant, mais je dois avouer que je n'en ai jamais rencontre un seul, et je me basarde a afflrmer que leur nombrc doit etre assez rcstreint.

Dans la comparaison ci-dessus, j'ai sans le vouloir omis un trait de grande importance. Lc clerge protestant a en tous pays rendu des services precieux a la

Le Pretre de village.

cause do l'education populairc. La raison do ccla n'cst pas difficile a trouver. Pour etrc uu bon protestant il est necessaire de « scruter l'Ecriture », et pour cc faire, ou doit pouvoir au moins la lire. Pour etrc un Lou membre de l'Eglisc grecque, au coutrairc, d'apres la conception populairc, l'etudc de l'Ecriturc-Sainte n'est point necessaire, et, en consequence, l'education primaire n'a pas aux ycux d'un pretre grec ortbodoxc la memo importance qu'a ceux du pastcur protestant.

II doit etrc admis que le peuple russe est dans un certain sens un peuple rcligieux. II sc rend reguliercment a l'eglisc les dimancb.es et jours de fete, se signe devotement et a plusieurs reprises en passant devant one eglise ou devant un Icon, communic aux epoqucs fixees, s'abstient rigoureuscment de tout « aliment gras », cela non-seulemcnt les mcrcredis et vendredis, mais aussi durant le caremc et les autrcs longs jeunes, fait a l'occasiondcspelerinagcs : en un mot, se conformc ponctucllement a tout le ceremonial des observances qu'il suppose necessaircs a son salut. Mais la flnit sa religion. 11 est en general profondement ignorant de la doctrine religieusc, et no connait que peu ou point la Sainte-Ecriturc. Un pretre, dit-on, demanda un jour a un paysan s'il pouvait nommcr les trois personncs de la Trinite, et celui-ci repondit sans un moment d'besitation : « Comment pourrais-je no point savoir cela, Batushka ? Co sont, bien entendu : le Sauvcur, la Mere de Dicu, et saint Nicolas le faiseur de miracles 1 » Gette reponse donne asscz bien la moyenne des connaissances theologiques d'une tresgrande partie de la population paysanne. L'anecdote est si repandue, si souvent repetee, que e'est probablemcnt une invention, mais ce n'cst point une calomnic.

De la tbeologie et de ce que les protestants nomment la vie rcligieuse intericure (inner religious life) le paysan russe n'a aucune idee. Pour lui la partie cirimoniale de la religion suffit, et il a la plus illimitee, la plus en-

fantine confiancc dans l'cflicacite, pour son salut, dcs rites qu'il pratique. S'il a ete baptise dans son enfance, s'il a regulierement observe les jeiines, s'il a communie tous les ans, s'il vient de se confesser et de recevoir l'Extremc-Onction, il sent la mort approcber avec la plus parfaite tranquillite. II n'est tourmente d'aucun doute quant a l'efficacite de sa foi et des observances qu'il a remplics pour lui obeir, et n'a aucune frayeur que sa vie passee puisse pcut-etre l'avoir rendu indigne de la felicite eternelle. Pareil a unbomme, sur un vaisscau qui sombre, qui a boucle autour de ses reins sa ceinture de sauvetage, il sc sent parfaitement en surete. Sans aucune crainte du futur et avec peu de regret du present, il attend avec calme l'instant fatal, et meurt avec une resignation qu'un philosophc stoicien pourrait envier.

Dans le paragraphe ci-dcssus, j'ai employe le mot Icon, et peut-etre le lecteur ne se rcnd-il pas ncttcmcnt compte de sa signification. Qu'on me laisse done expliquer brievement ce que e'est qu'un Icon, car les Icons jouent un grand role dans les observances religieuses du pcuple russe.

Les Icons sont des images a mi-corps rcpresentant le Sauveur, la Madone, ou un saint, executees en un style byzantin arcbaiquc sur fond jaune ou fond d'or, et variant de taille d'un pouce a plusieurs pieds carres. Tressouvent l'image tout entiere, a l'exccption du visage et des mains, est recouverte d'une plaque de metal, repoussee de facon a flgurer les formes et les draperies. Quand cette plaque n'est point employee, la couronne et le costume sont souvent ornes de perlcs et de pierrcs precieuses, quelquefois d'un grand prix.

Un examen attentif d'Icons remontant a des epoques diverscs m'a amene a la conclusion que e'etait autrefois de simples images, et que la plaque metallique est une innovation moderne. On parait s'etre ecarte d'abord de

Le Pretre de village.

la simplicity primitive en prenant l'habitude dc placer sur la tete de la forme pcintc unc piece d'orfevrerio representant un nimbe ou unc couronnc, parfois in- •crustee de pierres precieuses. Gettc etrango — et, a nos yeux, barbare, — mcthodc de combiner la peinturc et le haut relief, si ce terme peut etre applique a cettc sorle particuliere de decoration, s'etcndit graduellemcnt ensuite aux divcrses parties du costume jusqu'ii cc que la face et lcs mains rcslassent seules visiblcs, quand on jugea a propos de reunir ccs ornements varies au fond d'or dans une seulc plaque rcpoussee.

Par rapport a lcur signification religieuse, les Icons sont de deux especes : simples, et miraculoux ou faiseurs de miracles (tchudotvorny). Lcs premiers sont manufactures en quantites enormcs, — principalemcnt dans la province de Vladimir, ou des villages cntiers s'occupent de leur fabrication, — et se retrouvent dans chaque maison russe, dcpuis la hutte du paysan jusqu'au palais do l'Empereur. lis sont generalemcnt places a une certaine hauteur dans un coin regardant la porte, et lcs bons Chretiens orthodoxes, en entrant, s'inclinont dans cctte direction, faisant en memo temps le signc de la croix. Avant et apres les repas, le memo ceremonial s'executo toujours. La veille des jours dc fete, une petite lampe est entrctenue allumeo devant au moins l'un des Icons •se trouvant dans la maison.

Les Icons qui font des miracles sont comparativemcnt pcu nombreux, et toujours soigneusement conserves dans unc eglise ou une chapellc. On croit communement qu'ils ne sont point le produit du travail des mains (not made with hands), et qu'ils sont apparus d'une facon mysterieuse. Un moinc, ou peut-etre un mortel ordinaire, a une vision dans laquellc il apprend qu'il peut trouver un Icon miraculoux a tel endroit, et en se rcndant a la place indiquec il le trouve, quelqucfois onfoui dans le sol, quelqucfois pendant a un arbre. Le

tresor sacre est alors transports dans unc eglisc, ct la nouvclle s'etend comme le feu gregeois dans le district. Dcs milliers de gens vicnnent par troupes se prostcmcr devant l'imagc envoyee par le cicl , et quelques-uns d'entrc eux sont gueris de leurs maladies : fait qui indique clairement une puissance miraculeuse. L'cnsemblc de 1'alfairc est alors olTiciellement resume en un rapport au Tres-Saint Synode, — la plus haute autorite ccclesiastiquc en Russie apres l'Empcreur, — afin que l'existence de la puissance miraculeuse soit plcinement et reguliercment prouvee. La reconnaissance offlciclle du fait n'est point du tout unc pure affaire de forme, car le Saint Synode sait parfaitement que les Icons mcrveillcux sont toujours unc riche source de rcvenu pour les monasteres oil on les conserve, ct que de zeles prieurs sont par consequent aptcs a pencher da cote de la credulite plutot que de celui d'unc critique trop severe. Une investigation reguliere a done lieu, ct la reconnaissance formelle n'est point accordee avant que le temoignage de Yinventeur (1) soit examine de fond en comblo et les miracles allegues dument rcconnus authentiqucs. Si la reconnaissance est accordee, l'lcon est traite avec la plus grandc veneration, et sera a coup silr visite par des pelcrins venant de loin et de pros.

Quelques-uns dcs Icons les plus celcbrcs — comme,. par exemple, la Madone de Kazan, — ont un jour de fete annuclle instituee en leur honneur; ou, pour parler plus correctement, l'anniversaire de leur mysterieuse apparition est observe et chome religieusement. Plusieurs d'entre eux ont un titre additionnel au respect et a la veneration populaire : celui d'etre intimement associes avec de grands evenements de l'histoire nationale.

1. C'est le mot propre. L'Eglise catholique l'emploie et dit : L 'invention de la Sainte-Croix, pour signifler sa decouverte. N. D. T.

Le Pretre de village.

La Madonc de Vladimir, par cxemplc, sauva une fois Moscou dcs Tartares; la Madonc de Smolensk accompagna 1'armee dans la glorieuse campagnc contre Napoleon en 1812; et quand, cette annec-la, on sut que lcs Francais avancaient vers la cite, lcs habitants dc Moscou dcmandcrent que le Metropolitain prit la Madonc iberiennc, que Ton peutvoir encore prcs dc Tunc dcs portcs du kremlin, et les menat, armes de hachcttcs, contre l'ennemi.

Si les pretres russes ont peu fait pour l'avancemcnt de l'education populaire, ils ne s'y sont au moins jamais opposes intentionncllcment. A la difference de leurs confreres catholiqucs, ils ne croient pas « qu'un peu d'instruction est chose dangercuse » , et ne craigncnt point que la foi soit raise en danger par la science. En vcrite, e'est un fait rcmarquable, mais l'Eglise russc rcgarde avec une profondc apathie ccs mouvements intcllcctuels varies qui causent actuellement dc scricuses alarmes a tant de Chretiens penseurs en Europe occidcntale. Pourquoi en cst-il ainsi ? J'essaierai peut-etre de l'expliqucr par la suite. G'est un sujet difficile a traiter, qui ne pcut pas l'etre en quclqucs mots.

Bicn que la condition peu satisfaisante du clerge dc paroisse soit generalement reconnue par lcs classes instruitcs, tres-pcu de gens prenncnt la peine d'examiner comment elle pourrait etre amclioree. Pendant l'cnthousiasme de reforme qui fit rage au commencement du present regno, les affaires ccclesiastiques n'attirerent a peu prcs aucune attention ; ct a present que l'orage a passe, que l'atonie prevaut, cllcs en attirent «ncore moins. La verite est que les Russes instruits, regie generale, ne prenncnt aucun interet aux matiercs clericalcs, ct que heaucoup 'd'entre eux sont tcllcment « avances », qu'ils rcgardent la religion sous toutes ses formes comme une superstition du vicux monde, que Ton doit laisser s'eteindre aussi tranquillement que

possible. Le Gouvernemcnt a, neanmoins, fait quclque chose pour ameliorer la condition des pretrcs do paroisse. Beaucoup des barrieres qui tendaicnt a faire du clcrgeune caste ont ete rcnversecs, et des centaines de fils de pretrcs font maintcnant lcur cbemin dans le service civil, dans l'admims (ration judiciaire, comme profcsscurs dans lcs universites, et dans diverses entreprises industriclles. En addition a ccla une tentative est faite a l'heure qu'il est pour diminucr le nombre des paroisses, et ameliorer par la la condition des titulaires. Ces changcmcnts produiront, je le crois, des resultats avantageux par la suite ; mais de longues annees doivent encore s'ecouler avant que l'esprit dont la classe est animee puisse subir une modification radicale.

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