‹ La RussieChapitre 6 sur 45 · UNE CONSULTATION MEDICALE · texte numérisé non relu

UNE CONSULTATION MEDICALE

Indisposition inattendue. — Un docteur de village. — Peste siberienne.

— Mes Etudes. — Historiens russes. - Un Russe imitateur de Dickens. — Un ci-devant serf domestique. — Medecine et sorcellerie.

— Un reste de paganisme. — Credulity des paysans. — Absurdes rumeurs. — Une visite mysteneuse de Sainte Barbara. — Cholera a bord d'un steamer. — Hopitaux. — Maisons de fous. — Parmi les raaniaques.

En enumerant lcs choscs necessairos pour voyager dans les parties les moins frequcntecs de la Russic, j'ai omis de mentionner une condition tres-importante : le voyageur doit prendre la resolution d'etre toujours en bonne sante, et, en cas de maladie, do so passer de tous soins medicaux. J'ai appris cela par experience pendant mon sejour a Ivanofka.

Un homme accoutume a toujours sc bicn porter et qui a lieu, par consequent, de sc croire exempt des indispositions ordinaires auxquelles la chair humaine est sujette , eprouve naturellcmcnt un grand chagrin, — commc si quelqu'un lui infligeaitun chatiment immerite, — quand il so sent soudain maladc. D'abord il refuse de croire lc fait, et, autant quo possible, no tient aucun compte des indices desagreables.

Telle etaitma disposition d'esprit quand je fus reveille de bonne heure un matin par des symptomes particuliers

que je n'avais jusqu'alors jamais rcssentis. Repugnant a admettrc la possibilite d'une indisposition Je me levai et essayai de m'habillcr comme d'usagc; mais jo m'apercus bicntot que je nc pouvais me tenir debout. II etait impossible de nier le fait : non-sculement j'etais malade, mais la maladie, quelle qu'clle put etre, surpassait mon pouvoir de diagnostic, et lcs symptomes s'etant regulierement accrus tout le jour et pendant la nuit suivante, je fus contraint de prendre l'humiliante resolution de demander conseil a un medecin. A ma demande s'il y avait un docteur dans le voisinage, le vieux domestique repondit : « II n'y a pas exactement un docteur, mais il y a un feldscher dans le village ».

— Etqu'est-ce qu' « un » feldscher?

— Un feldscher?... e'est un feldscher.

— J'en suis absolument convaincu, mais j'aimcrais savoir ce que vous entendez par ce mot. Qu'est-ce que « cc » feldscher ?

— Cost un vieux soldat qui panse lcs blessures, lcs plaies, et donne des remedes.

La definition nc me disposa pas en faveur du mysterieux personnage ; mais commc il n'y avait rien de mieux a se procurer, j'ordonnai qu'on l'envoyal cbcrcber, malgre l'ardente opposition du vieux domestique, qui ne croyait evidemment pas aux feldschers.

Au bout d'une demi-beure environ, un homme grand, a larges epaules, cntra et se tint immobile, droit comme un I, au milieu de la piece, dans l'attitude qui est indiquee en langage militaire par le mot : « Attention ! » Son menton rase de pres, ses cbevcux coupes court, confirmaient une partie de la definition du vieux domestique ; e'etait, a ne pas s'y meprendre, un vieux soldat.

— Vous etes un feldscher? — dis-je, faisant usage du mot que j'avais recemment ajoute a mon vocabulaire.

— Exactement, votrc Noblesse! — Cos mots, qui son

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la forme ordinaire d'affirmation usitee par les soldats vis-a-vis de leurs officiers, furent articules d'un ton eleve, metallique, monotone, comme si le parlour eut etc un automate conversant avec un autre automate eloigne de lui de vingt metres. Aussitot que les mots furent prononces, la bouchc de la machine sc forma d'une facon automatique, et la tefce, qui s'etait momentanement tournee vers moi, rctourna a sa premiere position avec une saccade, comme si elle cut recu l'ordre : « Fixe ! »

— Alors veuillez vous asseoir ici, et jc vais vous dire de quoi il s'agit. — La-dessus, le personnage fit trois pas en avant, tourna tout d'une piece, et s'assit sur l'extremc bord de la chaise, conservant l'attitudc d' « Attention! » autant que la posture assise lo lui permettait. Quand les sympt6mes lui curent ete soigncuscment decrits, il fronca le sourcil et apres quclque reflexion dit : « Je puis vous donner une dose de...., » ici vint un mot tres-long que je ne compris pas.

— Je ne desire pas que vous me donniez une dose do quoi quo cc soit avant de savoir quelle est mon indisposition. Bicn que jc sois moi-mome un peu medecin, je n'ai aucunc idee do ce que e'est, et, pardonncz-moi, je crois que vous etes dans la memo situation. — Remarquant sur son visage une expression do dignito profossionnelle froissoe, j'ajoutai comme calmant : « G'est cvidemment quelque chose de tros-particulier, et si le plus grand docteur du pays etait present, il scrait probablement aussi intrigue que nous lc sommes nousmemes....

Lc calmant produisit evidemment l'effet desire. « Eh ! Monsieur, a vous dire vrai, — rcpondit le feldscher, — jc ne me rends pas nettement comptc de ce que e'est,

— Je le vois bicn, et en consequence je crois qu'il vaut mieux que nous laissions la nature opercr la cure, sans risquer de contrarier son mode dc traitement.

— Peut-etre ccla vaudrait-ilmicux?

— Sans aucun doute. Et maintenant, puisque jc dois rester ici couche sur lc dos, comme jc me sens un peu seul, j'aimcrais causer avec vous. Vous n'etes pas presse r

j'espere ?

— Point du tout. Mon aide sait ou jc suis, et m'enverra cherchcr si Ton a besoin de moi.

— Vous avcz done un aide ?

— Oh! oui ; un jounc homme tres-intelligent, qui est reste deux ans a l'Ecolo des feldschers ct est venu ici ponr m'aidcr et s'instruire par la pratique. C'est une nouvelle facon dc proceder. Jc ne suis jamais alle moimemc a une Ecole de cette sorte, il m'a fallu ramasser ce que j'ai pu quand j'etais garcon d'hopital. II n'y avait dc mon temps aucune Ecole scmblablc. Ccllc ou mon aide a etudie a ete ouvcrtc par le Zemstvo.

— Le Zemstvo est la nouvelle administration locale,

n'est-ce pas?

— Exactcment. Et jc ne pourrais pas suffire sans mon a id Ci continua ma nouvelle connaissance, perdant graduellement sa rigidite et se montrant ce qu'il etait reellement, un homme affiiblc ct havard. — II me faut souvent aller dans d'autrcs villages, ct a pcu pres tous les jours hcaucoup de paysans viennent ici. Au dehut, j'avais tres-pcu dc chose a faire, car les gens pensaient que j'etais fonctionnaire et que je leur fcrais payer cher ce que je pourrais leur donner; mais maintenant ils saventquc je n'exigc pas depayement, ct ils viennent en grand nombre. Et tout ce que je leur donne, — Men que parfois je ne me rende pas nettement compte de quoi il s'agit, — scmblc leur faire du bicn. Je crois que la foi agit autant que les remedes.

— Dans mon pays,— remarquai-je, — ilyauncscctede docteurs qui appliqucnt ce principc. Ils donncnt a leurs malades deux ou trois petitcs pilules pas plus grosses qu'une tetc d'epinglc, quelques gouttes d'un liquide

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insipide, et ils operant parfois^des cures mcrveilleuses.

— Ce systeme-la ne nous conviendrait pas. Lomoughik

(paysan) russe n'aurait pas la foi si on lui faisait avaler

sculemcnt des remedcs de cette espece. II ne croit gu'cn

quelque chose ayant un tres-mauvais gout, et il faut lui

en donner beaucoup. C'est la son idee d'une medecine

la meillcure chance qu'il a de guerir. Quand jc veux

donner plusieurs doses a un paysan, je le fais venir les

chcrchcr l'une apres l'autre, car je sais que, si je n'en

agissais pas ainsi, il avalerait probablement le tout sitot

qu'il serait hors de vue. Mais il n'y a pas beaucoup de

maladies serieuses ici, pas comme j'etais habitue a en

voir sur le Sheksna. Vous etes alle sur le Sheksna?

— Pas encore, mais j'ai l'intention d'y alter. (Le Sheksna est une riviere qui se jette dans le Volga, et fait partic du grand rescau de communications par eau reunissant le Volga a la Neva.)

— Quand vous irez la, vous verrez un tas de maladies. S'll y a un ete chaud et une quantite de barques qui passent, il est sur que quclque chose se declarera : typhus petite verole noire, peste siberienne, ouautres affections de cette espece. Gette peste siberienne est chose curieusc. Si elle vicnt reellement de Siberie, Dieu seul le sait. Aussitot qu'elle eclate, les chevaux mcurent par douzaines, et quelqucfois des hommes et des femmes en sont attaques, bien que ce ne soit pas, a proprement parler, une maladie humaine. On dit que les mouches transmettent le poison des chevaux morts aux gens. Son signe est une pustule, avec une marge de couleur foncee. Si on creve cela a temps, la personne peut guerir, sinon, elle mcurt. 11 y a le cholera aussi, parfois.

— Quel delicieux pays, — me dis-je en moi-memc, — pour un jeune docteur qui desire faire des decouvertos dans la science des maladies I - Le catalogue des affections habitant cette region favorisee n'etait pas encore en apparency complet, mais il fut interromnu pour le

moment par l'arrivee de l'aide, qui annonca qu'on avait besoin dc son superieur.

Ma premiere cntrcvue avee lc feldsher etait, dans son ensemble, satisfaisante. II ne m' avait rendu, il cstvrai, aucun service medical, mais m'avait aide a passer agreablemcnt une heure et donne quelques renseignoments de l'cspece que je desirais. Mes entrevues subsequentes avec lui furcnt egalcmcnt agreables. C'etait de sa nature un bomme intelligent, obscrvateur, qui avait beaucoup vu le monde russe, et pouvait decrire graphiqucment ce qu'il avait vu. Malhcureusemcnt, la position horizontale a laquclle j'etais condamne m'empecha de prendre note sur l'beure des choses interessantes qu'il me raconta. Ses visites, aussi Men que cellcs de Karl KaiTitcb et du pretrc, qui me consacrait benevolement une grande parlic de son temps, m'aiderent a passer bicn des beures qui sans cola m'eussent paru longucs.

Pendant les intervallcs on j'etais scul, je me consacrais a la lecture, quelqucfois de l'bistoire russe, quelquefois d'eeuvres de fiction. L'bistoire etait celle de Karamzin, qui peut etre appcle le Titc-Live russe. Elle m'interessait beaucoup par les faits qu'elle contenait, mais ne m'irritait pas pour un pcu par le style de rheteur dans lequel elle est ecrite. Plus tard, quand j'eus barbote a travcrs les dix-huit volumes du gigantesque ouvrage de Solovyoff, — ou Solovicf, commc son nom est quelqucfois ecrit en depit dc l'cuphonic, — qui est simplcmcnt une vaste collection de materiaux precieux mais indigestes, je fus moins severe pour les descriptions pittoresques et le style ornemente de son illustrc predeccsseur. La premiere oeuvro de fiction que je lus fut un recueil de nouvelles par Grigorovitcb, qui m'avait ete donne par l'auteur lors de mon depart de Saint-Petersbourg. Ges nouvelles, decrivant la vie rurale en Russie, ont ete ecrites, comme l'auteur me l'avoua depuis, sous l'influcnce de Dickens. Je n'cus aucune difflculte a

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reconnaitre, sous leur vetement russe, boaucoup ties pctitos ficelles et choscs affectees qui deviennent peniblcment obstrusives dans les dernicrs ouvrages do Dickens. En depit do ccla, jo trouvai lc livrc d'unc tresamusantc lecture, ct j'y acquis quolques notions nouvellcs — quo je me proposal de verifier ensuite, Lien entendu, — concernant la vie du paysan russe.

Une de ces esquisses fit sur moi une profonde impression, et aujourd'liui, apres plus de six arts, je puis m'en rappcler aisement les incidents principaux. L'histoire commence par la description d'un village a la fin de l'automne. II a plu abondamment pendant quelque temps, et la route s'est couverte d'une couclie epaisse de bouc noire.

Une vieille dame — une petite proprietaire, — est assise chez elle avec une amie, prenant le the et cssayant dc lire dans l'avenir au moyen des cartes. Gette occupation est soudain interrompue par l'entree d'une servante qui annoncc qu'elle a decouvert un vieillard, en apparence tres-malade , gisant sous l'un des hangars. La vieille dame sort pour voir son bote inattendu, et, etant d'une nature bienveillante, sc prepare a le faire transporter dans un endroit plus confortable ct a le faire soigner convcnablement ; mais son amie lui cbucbote a l'oreille que ce doit etre un vagabond, et la genercuse impulsion est par la contrariee. Quand il se decouvre que le soupcon n'est que trop fonde, que l'bomme n'a point de passeport, la vieille dame devient completcment alarmee. Son imagination lui depeint les tcrribles consequences qui suivraicnt si la police decouvrait qu'elle a beberge un vagabond. Toute sa petite fortune pourrait lui etre extorquee, et, s'il arrivait que le vieillard mourut dans sa maison ou dans la cour de sa ferme, les consequences, en ce cas, seraient trop horribles pour qu'on y songc. Non-seulement elle pourrait perdre tout ce qu'elle possedc, mais elle pourrait meme etre trainee en prison.

A la vue de ces dangers, la vieillo dame oublic son premier mouvement de bonte et devient inexorable. II faut que le vieillard, bien qu'il soit mourant, s'enaillc tout de suite. Sacbant bien qu'il ne trouvcra nulle part un refuge, il part se trainant dans la nuit froide, obscure, orageuse, et le matin suivant un cadavrc est trouve a peu de distance du village.

Pourquoi cettc histoire qui, comme merite artistiquc, n'etait point frappanto, m'impressionna-t-elle si profondement, je ne pourrais pas l'expliquer. Pcut-etre ce fut parce que j'etais moi-meme malade a cette epoque, et me figurais combien ce serait terrible d'etre jete dehors sur la route couvcrte de boue, par une nuit d'octobre froide et pluvieuse. En outre, ellc m'intercssa comme exemple de la terreur que la police inspirait pendant le regne de Nicolas. Les moyens ingenieux qu'elle employait pour extorquer de l'argent ont fait le sujet de maintcs csquisses satiriques, ecritcs a peu pros a la memo epoque que l'bistoire mentionnec ci-dessus. L'une d'elles, que je lus peu de temps apres, m'est egaloment restee en memoire. Autant que je m'en rappclle, les principaux faits y relates sont les suivants. Un offlcior de la police rurale, passant en voiture sur une route, trouve un cadavrc gisant le long d'un fosse. Se felicitant de cette bonne chance, il poussc jusqu'au village le plus prochc, et informe les habitants que toutes sortes de procedures legales auront lieu contre eux jusqu'a ce que le meurtrier suppose soit decouvert. Les paysans sont, bien entendu, effrayes, et lui donnent une somme d'argent considerable afin qu'il garde le silence sur l'affaire. Un ofFicier de police ordinaire cut ete tres-satisfait de cette rancon ; mais celui-la n'est pas un homme ordinaire et a grand besoin d'argent; en consequence, il concoit l'idec brillante de repeter Texperience. Relevant le cadavre, il le prend dans sa tarantasse, et quelques heures apres declare aux habitants d'un autre village, eloigne du premier de plusieurs

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kilometres, que quclqu'un parmi eux s'est rendu coupable de meurtre et qu'il a, lui, offlcicr dc police, l'intention de scruter la matiere a fond. Bien entendu, les paysans paient liberalement afin d'echapper a l'onquete, et le fonctionnaire coquin, enhardi par le succes, repete la fourbcrie dans differents villages jusqu'a ce qu'il ait ramasse une grosse somme.

Beaucoup de contes et d'esquisses de cctte espece furent publics pendant lcs premieres annecs du present regne, quand l'indignation longtemps contcnue contre lc severe regime repressif de l'empercur Nicolas et les incroyables abus administratifs qu'il avait engendres, trouva pendant quelque temps une libre expression. Le public, neanmoins, s'est depuis lors fatigue de cctte sorte de litterature, et les auteurs chercbent a present d'autres sujets pour y exercer leur verve satiriquc.

Quand je no me sentais pas dispose a lire et n'avais pres de moi aucun de mes visitcurs reguliers, je passais quelqucfois une beure ou deux a converser avec le vieux domestiquc qui mc scrvait. Anton etait decidement un vieillard, mais je n'ai jamais pu decouvrir quel etait precisement son age : soit qu'il nc le siit pas lui-meme, ou que pour une raison quelconquc il desirat ne pas me le dire. En apparence il semblait age d'environ soixante ans; mais je conclus de certaines rcmarques qu'il faisait qu'il dcvait approcber de soixante-dix, bien qu'il cut a peine un chcveu gris sur la tete. De son perc il semblait, parcil a la fameusc Topsy de la Case de I'Oncle Tom, n'avoir aucune idee bien nctte ; mais il avait un avantagc sur Topsy par rapport a son ancetre materncl. Sa mere avait ete une serve qui, apres avoir rempli pendant quelque temps les fonctions de fille de cbambrc, avait ete promue dans la maison oil elle servait, apres le deces de sa maitressc, a une situation qui ne pouvait sc definir d'une facon tres-claire. Cette promotion avait eu lieu vers la fin du precedent ou le commencement du present

siecle. Anton, aussi, avait ete promudans son temps. Sa premiere fonction dans la maisonavait ete cello d'aidedela personne qui prcnait soin des pipes, ct, de ect humble ofllcc, il s'etait graduellement clcve a une position qui peut etre detinie, en gros, par 1'epithete de sommelier. Tout ce temps-la, il etait reste, bien entendu, un serf, comme sa mere avant lui, mais de sa nature hommo a rintclligencc paresscuso, il no s'etait jamais Men rendu compte du fait, ct n'avait ecrtainement jamais concu l'idec qu'il lui hit possible d'etre autre chose que Ce qu'il etait. Son maitrc etait le maitre, ct lui etait Anton, oblige d'obeir a son maitre, ou au moins de cacher ses desobeissanccs. Ceci fut longtcmps lc fait principal dans 1 'idee generalc qu'il concevait de l'univers, ct commc le font generalcmcnt les philosophes par rapport aux faits fondamentaux ct aux axiomes, il avait accepte celui-ci sans examen. Le prcnant commc base, il avait mene une vie tranquille, que ne troublait aucun doute, jusqu'a l'annoc 1861, quand la soi-disant libcrte fut apportee a Ivanofka. II n'etait point alle iui-memc a l'eglise entendre Batushka lire le manifesto du Czar ; mais son maitre, en revenant do la ceremonic, l'avait appele ct lui avait dit : « Anton, vous Ctcs libre maintcnant, maislc Czarajoute que vous devez servir commc vous l'avcz fait precedemment pendant deux annees encore ».

A cctle nouvclle emouvante, Anton avait repondu avec sang-froid: SZus/ia(/i«s,c'est-a-dire «oui, Monsieur »,et sans autre commentaire etait alle cherchcr a la cuisine le dejeuner de son maitre ; mais ce qu'il vit et entendit pendant les quelqucs semaines qui suivircnt derangea bcaucoup son ancienne conception de la societe humainc ct de l'agencement des choses. De ce temps-la datait, jc suppose, l'expression de trouble mental que sa face portait habitucllement.

La premiere chose qui souleva son indignation fut la conduite de ses camarades, les autres domestiques.

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Presque tous ceux qui etaiont celibataires scmblerent attaques d'une manie matrimoniale. La raison dc cela etait que la nouvelle loi permettait expressement aux serfs emancipes de se marier comme bon leur semblerait sans le consentement de leurs maftres, et presque tous les adultes qui ne l'etaient point se InUerent de proflter de ce privilege nouvellement acquis, Men que beaucoup d'entre eux eprouvassent une grande difficulte a reunir la somme necessaire pour payer le pretre. Puis vinrent les desordres parmi les paysans, la mod du vieux maitre, et le depart de la famille d'abord pour Saint-Petersbourg et ensuite pour l'Allemagne. L'intelligence d' Anton n'avait jamais etc d'un ordre tres-releve, et ces grands evenements avaient exeree sur olio une influence deletere. Quand Karl KaiTitcb, a l'expiration des deux ans, l'avait informe qu'il pouvait maintenant aller oil bon lui semblerait, il repondit avec im regard ahuri qui n'etait point feint: « Oil puis-je aller ?» II n'avait jamais concu la possibility degagner son pain d'une autre maniere, et supplia Karl KaiTitcb de le laisser rester ou il etait, Cette demande lui fut de suite accordee, car Anton etait un bonnetc et fidele servileur sincerement attache a la famille; il fut done convenu qu'il recevrait un petit salaire mensuel, et occupcrait dans la maison une position intermediaire entre celle de majordome et de cbien de garde en chef.

Si Anton avait etc transforme en un cbien dc garde reel, il aurait a peine dormi plus qu'il ne le faisait, Sa capacite a cet egard, et sa somnolence quand il s'imaginait etre eveille, etaient caract6ristiqu.es. En consideration de son age et de son amour pour le repos , je le derangeais aussi peu que possible ; mais memo la petite quantite de service que je lui demandais, il venait a bout de l'ecourter d'une ingenieuse facon. Le temps et l'effort necessaires pour traverser l'espace separant sa chambre de lamicnne pouvait etre, croyait-il, plus profi-

tablement employe ; et, en consequence, il avait improvise un lit dans une petite antichambre, pres de ma porle, et pris la son domicile permanent. Si un ronflement sonore est une preuve sufflsante que celui qui le module est endormi, alors je m'aventure a afflrmer qu'Anton consacrait environ les trois quarts de son temps au sommeil, et une grand e partie du dernier quart a bailler, a s'etirer, et a emettre des «haaaaa...haaaa&... » prolonged et gutturaux. D'abord ce petit arrangement et ce pli pris m'ennuyerent beaucoup, mais je les supportai patiemment et recus ensuite ma recompense, car pendant ma maladie je trouvai tres-commode d' avoir un domestique a portee de mon appel. Et je dois rendre a Anton cette justice qu'il me servait bien, en depit de sa somnolence. II semblait avoir la faculte d'entendre en dormant, et apparaissait generalement dans ma cbambre avant d'avoir reussi a ouvrir completement les yeux.

Anton n'avait jamais trouve le temps, durant sa longue existence, de se former beaucoup d'opinions, mais il avait absorbe ou aspire un petit nombre de convictions, presque toutes d'une nuance decidement conservatrice, et l'une d'elles etait que les feldshers etaient gens inutiles et dangereux. A diverses reprises il m'avait conseille de n'avoir point affaire a celui qui me visitait, et plus d'une fois m'avait recommande une vieille femme du nom de Masba, qui habitait un village situe a quelques milles de la. Masba etait ce que Ton nomme en Russie une Znakharha, c'est-a-dire une femme qui est a moitie sorciere, a moitio praticienne : le tout impregne d'un fort levain de fourberie. D'apres Anton, elle pouvait effectuer au moyen d'berbes et de charmes toutes les cures possibles, sauf celle qui eut ressuscite un mort, et meme, concernant cette derniere, il s'abstenait d'exprimer une opinion.

L'idee d'etre soumis a un traitement compose d'berbes et de charmes, applique par une vieille femme qui pro-

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bablement savait tres-peu de chose des proprietes des unes et des autres, ne me sembla pas engageante, et plus d'une fois je refusal nettement d'avoir recours a de si profanes moyens. En y reflechissant, neanmoins, je pensai qu'une entrevue professionnelle avec la vieillo sorciere serait amusante, et alors une idee brillante me Vint a l'esprit, celle de mettrc en face le feldsher et la Znahharka, qui sans doute se hai'ssaient l'un l'autre comme chien et chat, et de les laisser se prendre aux cheveux devant moi dans l'interet de la science et pour mon propre delice. Les tendances mauvaises qui jadis ■ont produit et developpe les combats de taureaux , de coqs, et les exhibitions de boxeurs, ne sont pas encore, je le crains, extirpees de la nature humainc.

Plus je songeais a mon projct, plus je me felicitais ■d'avoir concu une si brillante idee , mais helas ! dans ce monde imparfaitement organise qui est le not re, les idees brillantes se realisent rarcmcnt, et, en cc cas, j'etais destine a etre desappointe. La magic noire do la vicillc femme l'avertit-elle du danger qu'elle courait, ou fut-elle simplement guidee par un sentiment de jalousie professkmnelle et des considerations d'etiquette? A cctte question, jenepuis fournir aucune reponse positive, toujours ■est-il qu'on ne put la decider a me rendre visile, et que je fusainsi frustre de ramusement que je m'en promettais. Je reussis cependant a apprendre indirectement quelque chose concernant la vieillc sorciere. Elle jouissait parmi ses voisins de cette sorte de respect solide et durable qui •est fonde sur une fraycur vague, 11011 definie, et Ton croyait qu'elle avait effectue bcaucoup de cures. Elleetait supposee avoir surtout du succes dans le traitement dos maladies syphilitiques, qui sont horribloment communes parmi les paysans russes, et je ne doute nullement, d'apres les vagues descriptions qu'on m'en a fait, que le c/iarme qu'elle cmployait en cos cas-la ne fut d'unc cspece mercurielle. Quclquc temps apres je vis une do

ses victimes. Si lc traitcment avait reussi a detruire le virus, je n'en sais rien; mais il avait au moins reussi a fairc tomber toutcs les dents du malade. Je ne puis m'expliquer comment des femmes de cctte sorte se procurent le mcreure, et comment olios out decouvertsos proprietes medicinales. Jc me demande aussi comment elles en sont venues a connattre les proprietes speciales de l'ergot de seiglc, qu'elles emploient frequemment pour des propos illicites bicn connus de ceux qui ont etudie la medecine legale.

La Znakharka etle FeMs/ierrepresentent deux periodes tres-differentes de l'histoire de la science medicale en Russie: lamagique ct la scientifique. Les paysans russcsconservent encore bcaucoup de conceptions appartenant a la premiere. La grande majorite d'entre eux consent deja volontiers, dans les circonstances ordinaires, a user des moyons scientifiques de guerir ; mais aussitot qu'une violente epidemic eclate, et que les moyens scientifiques se trouvent inferieurs a l'evenement, ranciennc foi ressuscite et Ton a recours a des rites magiqucs et a des incantations. Parmi ces rites, beaucoup sont tres-curieux. En voici, par cxemple, un qui fut accompli dans un village pros duquel je me trouvais habiter pendant l'ete de 1871. Le cholera avait fait rage dansle district pendant quclque temps. Dans le village en question, aucun casne s'etait encore prodnit, mais les habitants craignaient que le visiteur redoute ne vint bientot, et 1'artifi.ce ingenious qui suit fut adopte pour ecarter le danger. A minuit, quand la population male fut supposee etre endormie, toutes les jeunes filles se reunirent en costume do nuit, conformement a un plan preconcu, aux confins du village, et formercnt une procession. En tete marchait l'une d'cllcs portant un Icon. Puis venaicnt ses compagnes trainant une soft/ta, — la charrue primitive en usage habituel chez les paysans, — au moyen d'une longue corde. Dans cet ordre, la procession fit le tour du village

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tout entier, ct Ton etait persuade, on sc disait en confiance, que lc cholera ne sorait pas capable d'enjambcr le ccrcle magique ainsi decrit. Beaucoup des habitants males savaient, ou au moins soupeonnaient, ce qui s'accomplissait, mais ils restercnt prudcmmcnt couches, sachant bien que, si on les attrapait jelant un coup d'ocil indiscret sur la ceremonie mystique, ils scraient battus sans mcrci par cclles qui y prenaient part.

Gette coutume est sans doute un reste d'ancicnnes superstitions pai'ennes. L'adjonction de l'lcon est une innovation modernc, qui fournit excmple de co curieux melange de paganisme ct de christianismc quo Ton rencontre souvent en Russie, et dont j'aurai a parler plus en detail par la suite.

Quclquefois, quand une epidemic eclate, la panique qui se produit prend une forme plus dangcrcuso. Lc peuple soupconnera qu'elle est l'oeuvre des docteurs, ou que quclques pcrsonnes mal intentionnecs ont cmpoisonne les puits, et ne croira point quo son mepris habitucl pour les plus simples precautions sanitaires fournit amplement la raison du phenomenc. Je sais un cas oil un photographe ambulant fut crucllement maltraite en consequence de tela soupcons ; et une fois, dans Saint- Petersbourg, pendant lc regno de Nicolas, une emeute serieuse cut lieu. La populace excitee avait deja, dit-on, precipite plusieurs docteurs par les fenetres de l'hopita], quand l'Empereur arrivaal'improviste envoituredecouvertc et dompta l'emeutc, calma le tumulte par sa scule presence, aidee de savoix dc stcntor.

Je pourrais relator maints excmplcs curieux de l'ignorante credulite du paysan russe. Les plus absurdes rumours produisent quclquefois la consternation dans un district tout entier. L'un des bruits de cette sorte les plus communs est qu'une conscription de femmes va avoir lieu. Au moment du mariagc du due d'Edimbourg {avecla fillc ainec du Czar), il courait tres-frequemment.

Un grand nombre dejounes filles devaientetrc envoyecs, disait-on, en Anglcterre sur un vaisseau rouge. Je ne suis jamais parvenu a decouvrir pourquoi le vaisseau serait rouge, et ce qu'on devait faire des jeuncs pucelles russes quand ellcs arriveraient a lcur destination. Peutetre le pcuple confondait-il la rcine Victoria avee lc roi de Dabomcy, et s'imaginait que nous etions sur le point d'adopter l'organisation militaire de ce potcntat ; ou peut-etrc etait-cc, comme un paysan l'expliquait, parce qu'il y avait tres-pcu de femmes en Anglcterre. Cette idee faussc cut pu etrc corrigee par un proprietaire terrien que je rencontrai unjour, et de qui j'appris qu'un tiers environ de la population de Grande-Bretagnc se composait de filles infortunees, condamnees au celibat par lepetit nombre de la fraction masculine.

L'excmplc lc plus amusant de credulite que je me rappelle est le suivant, qui m'a ete relate par une paysanne habitant le village en question. Un jour d'biver, vers lo coucher du solcil, une famille de paysans tressaillit en voyant entrcr un etrange visiteur, une forme feminine vetue comme sainte Barbara est ordinairement representee dans les peintures religieuscs. Tous les membres presents furcnt tres-etonnes de cette apparition; mais la forme leur dit, d'une voix basse et douce, de se rassurer, car elle etait sainte Barbara, et venait les bonorer d'une visitc en recompense de leur piete. Le paysan ainsi favorise n'etait point rcmarquable sous ce rapport, mais il ne jugea pas necessairc de rectifier la meprise de sa sainte visi'teusc, et l'invita a s'asseoir. Elle acccpta l'invitation avec une bonne volonte parfaite, et commenca tout de suite de discourir d'une facon edifiante. Pendant ce temps, la nouvellc de cette mysterieusc apparition s'etendit comme un feu gregcois, et tous les habitants du village, ainsi que ceux d'un village voisin distant d'une demi-lieue, se reunirent dans ct autour de la maison de la famille favorisee. Gelle qui me rensei-

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gnait ne savait pas si le pretro vint aussi. Bcaucoup, parmi ceux gui accoururent, ne purent approcher assez pres pour entendre, mais ceux qui se trouvaient places aux derniers rangs do la foule esperaicnt que « les saints » pourraicnt venir avant leur depart. Lcur cspoir fut sur le point d'etre cxauce. Vers minuit, la visiteuse mysterieuse annonca qu'elle partait chercher et qu'ellc ramenerait avec elle saint Nicolas le faiscur de miracles, et demanda que tous restassent parfaitoment tranquilles pendant son absence. La foule lui fit respcctueusement place, et, ayant passe au travcrs, elle disparut dans l'obscurile. Retcnant leur haleinc, tous attcndircnt l'arrivee de saint Nicolas, qui est le saint favori du paysan russe; mais les heures s'ecoulerent, et il ne parut point. A la fin, vers le couchcr du soleil, quelques-uns dcs moins zeles spectateurs commencerent a rentrer chcz eux, et ceux qui etaient vcnus du village voisin decouvrircnt avec liorreur que pendant leur absence on lcur avait vole leurs chevaux 1 Tout de suite la clamour s'en repandit, les victimes explorerent, fouillerent le pays dans toutcs les directions a la recherche de la soi-clisant sainte Barbara et de ses complices; mais ils ne recouvrerent jamais ce qui leur avait ete vole. « Et e'est bicn fait pour eux, les teLes de buche ! » ajouta cclle qui me faisait ce recit, et qui ellememe devait de n'avoir point tombe dans le piege a son absence du village ce jour-la.

II n'est que loyal d'ajouter que le paysan russe, bien que sous certains rapports extremement credulc , et, comme tout le monde , sujet a des paniques fortuitcs, n'est point du tout epouvantc par les dangers reels. Ceux qui font vu sous le feu confirmcront volontiers cetto assertion. Pour ma part, je n'ai eu l'occasion de l'observer que dans des dangers d'une cspece non militaire, et j'ai souvent admire le sang-froid parfait deploye. Memo une epidemic ne les alarme que si elle attcint un certain degre d'intensite.

J'ai cu par exemple unc bonne occasion d' observer ceta a bord d'un grand steamer sur le Volga. C'etait par unc journec trcs-chaude du commencement de l'automne de 1872. Commc on savait qu'il y avait bcaucoup de cas de cholera asiatique dans le pays, les gens prudents s'abstcnaient de manger beaucoup do fruits verts; maisle paysan russe n'est pas, en general, un hommc prudent, et jo remarquai que ceux qui se trouvaient a bord consommaient d'enormes quantites de concombres et de melons d'eau. Ccltc imprudence fut bicntotsuivic desa punition naturcllc. Jc m'abstiens do decrire la scene qui en resulta, mais je puis dire que ceux qui furcnt malades rccurent des aulres toutc rassistancc possible. Si nul accident imprevu ne se fut produit, nous serions arrives a Kazan le matin suivant et Ton cut pu envoyer les malades a l'hopital de cette ville; mais comme il y avait tres-peu d'eau dans le fleuve, on jeta l'ancre pour la nuit, et le matin nous allam.es donncr sur un banc dc sable et y restames fixes. II nous fallut roster la patiemment jusqu'a ce qu'un steamer plus petit vint nous cherchcr. Tout ce temps-la, il nc se produisit pas le plus legcr symptome de paniquc, et quand le petit bateau a vapour vint se ranger le long du notre, il n'y cut aucun clan frenetique pour so sauvcr du vaisscau infecte, bien qu'il fut tout-afait evident que seulemcnt un petit nombre des passagers pouvait m outer sur l'autre. Ceux qui so trouvaient pros de la planch o etroitc servant au transbordement defilercnt tranquillcmcnt a bord du pelit steamer, et ceux moins fortunes rcsteront la patiemment jusqu'a co qu'un autre steamer vint a passer.

La vieillc idee qu'on se faisait des maladies : quelque chose qui pcut <5tre traite* avee succes par des charmes et moyens scmblablcs, disparait rapidement, Le Zemstvu — e'est-a-dire, le nouvcau self-government local, — a beaucoup fait pour arriver a ce but en mcttant le peuple a memo de se procurer des soins medicaux meilleurs.

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Dans toutes ou presque toutes les villes il y a des hopitaux publics qui sont — ou du moins semblent a celui qui n'est pas du metier etre — dans une condition tressatisfaisante. Dans beaucoup de ces hopitaux le docteurresident est chaquejour assiege par une foule de paysans, qui viennent de loin et de pres demander avis et chercber des remedes. En outre, dans quclques provinces, des feldshers sont planes dans lcs principaux villages, et le docteur execute de frequentcs tournees d'inspection. Les docteurs sont gcneralement des hommes instruits, et font beaucoup de besogne pour une remuneration qui n'est pas tres-considerable.

Je ne puis parler aussi favorablemcnt des asilcs d'alienes qui sont en general attaches aux grands bopitaux. Quelques-uns, tel que le grand Asile central pres de Kazan, sont tout ce que Ton peut desirer de micux; mais d'autres sont mal construits et horriblement encombres. Un ou deux de ceux que j'ai visites m'ont paru etre diriges d'apres des principes trcs-patriarcaux, commc rincidcnt suivant peut le faire apprecier.

Jevenaisde visiter un grand bopital, etj'y etais reste si longtemps qu'il faisait deja sombre quand j'arrivai a l'asile d'alienes adjacent. Ne voyant aucune lumiere aux fenetres, je proposal a mon compagnon, qui etait l'un des inspectcurs, de remettre notre visite au matin suivant ; maisil m'assuraque, d'apres les reglcments, lcslumicres ne devaient pas etre eteintes avant une beurc beaucoup plus avancee, et qu'il n'y avait, en consequence, aucun empecbement a ce que nous entrassions tout de suite. S'il n'y avait aucun empecbement legal , il existait au moins un obstacle physique sous forme d'une grande porte plcine , et tous nos efforts pour attircr l'attcntion du portier ou do quclque autre personne logee la furent longtemps inutilcs. A la fin,apres avoir beaucoup sonne, frappe, et appele, une voix de l'interieur nous dcmanda qui nous etions et ce que nous voulions. Une

Ilk

breve reponsc de mon compagnon, formulec en termes qui n'etaient ni tres-polis, ni tres-convenables, fit que les verroux gronderent et que la portcs'ouvrit avecuno rapidite surprenante, et nous nous trouvames face a face avec un vieillard a longs cheveux epars, qui, autant que son apparencc semblait l'indiquer, devait etre l'un des pcnsionnaires de l'asile ct nous faisait la reverence en marmottant des excuses. Apres avoir cherche a tatons notre cbemin le long d'un corridor obscur, nous entramcs dans unc piece encore plus sombre, dont la porte fut fermee dcrriere nous. Comme la clef toumait dans la scrrure rouilleo, un cri sauvage, percant, s'eleva dans les tenebres ! Puis ce fut un hurlement, puis un aboiement, et des sons varies que la pauvrete de la langue anglaise m'cmpcche de designer : le tout se confondant en un bideux vacarme qui eut ete a sa place dans l'une des pires regions de l'cnfer du Dante. Quelle etait la cause de tout cela ? Je ne pouvais meme pas former une conjecture. Graduellement mes yeux s'accoutumerent a l'obscurite et j'apercus confusement des formes blanches allant et venant rapidement a travers et autour de la cbambre. Puis je devins conscient de quelque cbose qui sc tenait debout pres de moi, et vis tout pres de mon epaule une paire d'yeux et de longs cheveux flottants. De l'autre cdte, egalement tout pres de moi, se trouvait autre chose tres-semblablc a un bonnet de nuit de femme. Bien que n'etant point du tout d'un temperament nerveux, je me sentis mal a l'aise.

Se sentir enferme dans une chambre avec un nombre indefini de maniaques dans leur acces, n'est point une position confor table. Gombien mon emprisonnement dura-t-il?Je n'en sais ricn, probablement pas plus de deux ou trois minutes, mais le temps me sembla long. A la fin, une lampe fut apportee et toute l'affaire s'expliqua. Les gardiens, n'attendant pas si tard la visite

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d'un inspecteur, avaient eteint lcs lumieres ct etaient alles se coucher plus tot que d'usage. Le bruit do la porte en s'ouvrant avait reveille l'une des infortunees pensionnaires logees dans la piece ou nous nous trouvions, et ses cris hysteriqucs avaient terrifie lcs autres. Par Tinfluence des asiles d'alienes, des hopitaux et d'institutions semblables, les vieilles idecs concernant les maladies sedissipent rapidement, mais la Znakharka trouve encore une clientele. Lc fait que la Znakharka et le feldscher se rencontrent a cote l'un de l'autre esttrescaracteristique dela civilisation russe, qui est une Strange agglomeration de produits appartenant a des epoques tres-differentes. L'observateur qui en entreprend l'etude sera quelquefois a peine moins surpris que le naturaliste qui tomberait a l'improviste sur an megatherium antediluvien paissant tranquillement dans la meme prairie que des moutons ou des boeufs primes au dernier cornice agricole. II rencontrera les institutions les plus primitives cote a cote avec les produits les plus recents du doctrinarisrne francais, et les superstitions les plus enfantines dans le voisinage immediat de la libre-pensee la plus avancee. A un moment il setrouvera ausein d'un passe tres-eloigne de nous, et l'instant d'apres il peut arriver inopinement sur un fragment de route commencee qui semble devoir conduire a un avenir inconnu.

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