UNE FAMILLE DE PAYSANS DU VIEUX TYPE
Ivan Petroff. — Sa vie passSe. — Associations cooperatives. — Constitution d'une maisonnee de paysans. — Predominance des idees economiques sur les relations de parents. — Manages de paysans. — A vantages de la vie en grands menages. — Ses defauts. — Querelles de faraille et leurs consequences.
Mon indisposition eut au moins un bon resultat, clle me mit en contact avec le feldsher, et par son entremise, apres mon retablissement, je fis la connaissance de plusieurs paysans habitant le village. Parmi eux, le plus interessant de beaucoup etait un vicillard nomme Ivan Petroff.
Ivan pouvait avoir environ soixante ans; mais il etait encore robuste et fort, et possedait la reputation de pouvoir faucher plus de foin en un temps donne qu'aucun autre paysan du village.
Sa tete eut fourni un bon sujet d'etude a un portraitiste. Comme les paysans russes en general, il portait les cheveux partages au milieu du front : coutume qui, peut-etre, doit son origine aux peintures religieuses. II y avait un contraste frappant entre l'apparcncc venerable que donnait a sa face sa longue barbe blonde legerement parscmee de fils gris, et l'expression de ses yeux, qui avaient une etrange facon de clignoter : humour ou espieglerie, il etait difficile de dire quoi.
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Dans toute circonstance, — soit dans son legcr costume d'ete, soit dans sa chaude pcau de mouton ou dans la longue capote lustree d'un bleu fonce, a deux rangs de boutons, qu'il endossait les dimanclies et fetes, — il avait toujours l'air d'un hommo Lien nourri, respectable, et a son aise; tandis que son attitude imperturbable et l'absence complete d'obsequiosite ou de fanfaronnade dans ses manieres indiquaient clairement qu'il possedait a bonne dose un respect de soi-meme calme et profondement enracine.
Un etranger, en le voyant, se fut aisement imagine que ce devait etre Y elder du village; mais en realite e'etait un simple membre de la Commune, comme son voisin le pauvrc Zakbar Leshkof, qui ne laissait jamais echappcr une occasion de s'enivrer, etait toujours en dettcs et en difflcultes, et, comme ensemble, possedait une reputation plus que douteusc. Ivan, il est vrai, avait ete Y elder du village quelques annees auparavant. Quand il fut elu contrc son gre par l'Assemblee villageoisc, il dit douccment : « Tres-bion, enfants ! je servirai mes trois ans ». Et a la fin de cette periode, quand l'Assembleo lui exprima le desir de le reelire, il repondit d'un ton ferme : « Non, enfants, j'ai fait mon temps ; e'est maintenant le tour de quelque autre plus jeune et qui a du temps a lui. Voici Peter Aleksoyef, un bon et honnete garcon, vous pouvez le cboisir ». Et l'assemblee choisit le paysan indique ; car Ivan, bien que simple membre de la Commune, avait plus d'influence dans les affaires communales qu'une demi-douzaine d'autres membres pris ensemble. Aucune question grave ne se decidait sans qu'il fut consuite, et une fois au moins, l'Assemblee du village avait renvoye ses deliberations a la semaine suivante, parce qu'Ivan se trouvait absent pour un voyage a Saint- Petcrsbourg.
Nul etranger, rencontrantlvan par hasard, n'eut jamais soupconne un scul instant que ce gros bomme d'un
aspect calme, a l'air imperatif, avait ete pendant la plus grandc partie de sa vie un serf. Et pourtant il avait ete, depuis sa naissance jusqu'a environ quarante ans , non pas meme un serf de l'Etat, mais le serf d'un proprietaire qui vivait ordinairement sur son domaine. Pendant quarante ans de sa vie il avait dependu de la volonte arbitraire d'un maitre qui avait le pouvoir legal de le fouetter aussi souvent qu'il le jugeait convenable. En realite, neanmoins, il n'avait jamais ete soumis a un cnatiment corporel, car le proprietaire auquel il avait appartenu etait, Men que severe sous quelques rapports, un maitre intelligent et juste.
La mine eveillee et intelligente d'lvan avait de bonne heure attire l'attention du maitre; et il fut en consequence decide qu'il apprendrait un metier. Dans ce but, il fut envoye a Moscou comme apprenti chez un cbarpentier. Apres quatre ans d'apprentissage il fut capable, non-seulement de gagner son pain, mais d'aider sa famille a l'acquittement des taxes, et de payer annuellement a son maitre une somme fixee d'abord a dix, puis a vingt, puis a trente, et a la fin, pendant quelques annees precedant immediatement l'emancipation de 1861, a soixante-dix roubles : e'est-a-dire soixante-dix des anciens roubles-papier, ou environ vingt « roubles argent », comme les nouveaux roubles-papier sont communement appeles. En retour de cette somme annuelle, il fut libre de travailler et d'aller et venir comme bon lui semblait, et pendant quelques annees il avait fait un ample usage de cette libcrte conditionnelle. Je ne suis jamais parvenu a tirer de lui un recit chronologique de ses voyages ; mais j'ai pu glaner dans ses remarques incidentes qu'il avait vagabonde a travers une grande partie de la Russie d'Europe. Evidemment il avait ete dans sa jeunesse ce que Ton nomme familierement « un cbercbeur d'aventures » (a roving blade), et ne s'etait nullement borne au metier qu'il avait mis quatre ans a apprendre. Tant6t il
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avait aide a flotter un train de bois de Votluga a Astrakan, localites eloigners Tunc do l'autre d' environ sept cents lieues. Unc autre Ms, il etait alle a Arkangel ct Onega, sur les bords de la mer Blanche. Saint-Petersbourg et Moscou lui etaient tous deux bien connus ; et une fois au moins il avait visite Odessa. Je ne pourrais pas dire au juste la nature precise de scs occupations durant ses vagabondages ; car, avec ses manieres ouvertes, il etait extremement reserve sur ses affaires commerciales. A toutes mes questions a ce sujet il repondait vaguement : Lesnoe dyelo, c'est-a-dire « une affaire de bois », et de cela je conclus que sa priiicipale occupation avait ete le commerce du bois de construction. En effet, quand je fis sa connaissance, bien que ce ne frit plus desormais un commercant d'babitude, il etait bien connu comme dispose a toujours acheter la coupe de n'importe quel petit coin de foret qui pouvait se trouver, dans le voisinage, a vendre pour un prix raisonnable. La reserve concernant ses affaires commerciales, il 1'avait probablement apprise des marchands de profession, qui sont toujours tres-peu enclins a communiquer quoi que ce soit ayant rapport a leurs affaires mercantile s.
Pendant toute cctte periode nomade do son existence, Ivan n'avait jamais entierement cesse ses rapports avec son home et avec la vie agricole. A l'age d'environ vingt ans, il etait venu passer plusieurs mois cbez lui, prenant part aux travaux des champs, et avait epouse une jeune et forte femme bien portante choisie pour lui par sa mere, qui la lui avait recommandee en consideration de sa bonne renommee et de sa vigueur physique. Dans 1'opinion de la mere d'lvan, la boaute etait chose de luxe que seulement les nobles et les riches marchands pouvaient s'offrir; et un visage agreable une consideration tres-secondaire, si secondaire qu'il fallait la laisser presque entierement de c6te. C'etait egalement 1'opinion de la femme d'lvan. Elle n'avait jamais ete ni belle ni
gracieuse, — avait-elle l'habitude de dire, — mais elle avait ete bonne femme pour son mari ; il nc s'etait jamais plaint de son manque de cbarmes et n' avait jamais couru apres celles qui etaient reputecs en avoir. En exprimant cette opinion, elle ebaucnait toujours d'abord une reverence, puis se redressait comme un soldat au port d'armes et flnalement donnait des petits coups de tete de cote comme pour river son assertion. Alors l'ceil vif d'lvan clignotait plus vivement que d'habitude, et il lui demandait comment elle savait cela, lui rappelant ainsi qu'il n'etait pas toujours reste a la maison. C'etait safacon stereotypee de taquiner sa femme, et cbaque fois qu'il l'employait, elle l'appelait «vicux corbeau» ou quelque chose d'analogue.
Pcut-ctre cependant la remarque espiegle d'lvan contenait-elle plus de signification que sa femme ne lui en attribuait, car pendant les premieres annees de leur mariagc ils s'etaient tres-peu vus; quelqucs jours apres la ceremonie, au moment oil, d'apres nos idees, la lune de miel aurait du etre dans son plein, Ivan etait parti a Moscou pour plusieurs mois, laissant sa jeune epouse aux soins de ses pere et mere. La jeune femme ne considera pas cela comme unc tribulation extraordinaire, car beaucoup de ses compagnes avaient ete traitees de la meme facon, ct dans l'opinion publique de cette partie de la contree il n'y avait rien d'anormal dans ce procede. En effet, on peut dire en general qu'il y a tres-peu de roman et de sentimcntalite dans les manages entre paysans russes. La femme est prise plutot comme aide, ou, en langage clair, comme servante, que comme compagne, et la belle-mere lui laisse fort peu de temps pour se plonger en d'inutiles regrets et en des reveries steriles.
A mesure que les annees s'ecoulaicnt et que son pere devenait de jour en jour plus age et plus faible, les visites d'lvan a son village natal furent plus longues
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et plus frequentcs, ct quand lo vieillard dcvint a la fin incapable d'aucun travail, Ivan s'y fixa d'une facon permancntc ct prit la direction de la maison. Pendant ce temps-la, ses enfants avaient grandi. Quand je connus la famille clle comprcnait — en outre de deux fillcs qui, mariees de bonne hcurc, s'en etaient allees vivre avec les parents de leurs epoux, — Ivan et sa femme, deux fils, trois bras ct un nombre indefini, variant frequemment, dc petits enfants. Lc fait qu'il y avait trois bras ct seulcmcnt deux fils ctait le resultat de la conscription, qui avait pris le plus jcunc peu de temps apres son mariagc. Les deux qui restaient passaient seulement quclqucs mois a la maison. L'un etait charpentier, l'autrc macon, ct tous deux parcouraicnt lc pays a la reebcrche de travail, comme le pere avait fait dans scs jeunes annees. II y avait neanmoins unc difference. Le pore avait toujours manifesto une tendance pour les transactions commerciales plutot que pour la simple pratique dc son metier, ct en consequence il avait babituellcment vecu et travaille scul. Les fils, au contraire, sc bornaicnt a l'exercice de leur profession, ct, pendant la saison du travail, etaient toujours membres A'Artels.
L 1 Artel, dans scs formes diverses, est unc curicusc institution. Ceux auxquols les fils d'lvan appartenaient etaient simplemcnt des associations ambulantes ct tcmporaires d'ouvriers qui pendant l'ete logent ensemble, mangent ensemble, travaillent ensemble, et, a la tcrminaison dc chaque cntrcprise de travail, divisent cntre cux les profits. Ceci est la forme primitive de l'institution; aujourd'hui on ne la rencontre plus tres-souvent. Ici commc ailleurs, lc capital a fait sentir son influence ct detrait cette egalite qui existe entrc les membrcs d'un artel dans lc sens primitif du mot. Au lieu de sc grouper en une association temporairc, les ouvriers font maintenant, en general, marcbe avec un entrepreneur qui pos-
sede un petit capital, ct rccoivent de lui dcs gages mensuels fixes. Par cet arrangement, le risque est moindrc et les gages aussi ; un profit cxceptionnel resulte-t-il du travail execute, il est empoche par l'entrcpreneur en compensation des pertes exceptionnelles qu'il peut avoir a supporter.
La seule association qui existe en ce cas est pour l'achat et la preparation dcs aliments, et meme cela est souvent laisse a 1'entrepreneur.
Dans quelques-unes des grandes viiles, il y a des artels d'une espece plus complexe : associations permanontes, possedant un gros capital, ct pecuniairement responsables dcs actes dc chacun de leurs membrcs. Parmi elles, la plus celcbre de bcaucoup est cello des garcons de banque ; ces hommes ont des occasions pcrpetuelles de voter et sont souvent charges de la garde et du transport de sommes enormes ; mais le banquier n'a aucune cause d'anxiete, parce qu'il sait que, si quelque defalcation se produit, elle lui sera remboursee par 1' artel. De tels accidents, neanmoins, se produisent tres-rarement, sinon jamais, et le fait n'est point aussi extraordi- naire que beaucoup de gens le supposent. L'artel etant responsable dcs individus dont il est compose, est trescirconspect pour leur admission, et un bomme, une fois admis, est observe de pres, non-seulemcnt par les surveillants regulierement nommes, mais aussi par tous ses camaradcs qui ont occasion de le faire. S'il commence a depenser trop d'argcnt ou a negliger ses devoirs, bien que son patron puisse ne rien savoir du fait, dcs soupcons s'elevent tout de suite parmi ses camarades et une cnquete s'ensuit, se terminant par une expulsion sommaire si les suspicions se trouvent fondecs. Responsabilite mutuclle, en somme, qui cree naturellcment un systeme tres-effectif de surveillance mutuelle. Nos manufacturiers et chefs de grandes maisons dc commerce, qui se plaignent bien haut de l'insouciance et de la mal-
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honnetete de leurs employes, no pourraient-ils point mettre en pratique ce principc ?
Des deux flls d'lvan, l'un, celui qui etait charpentier de son metier, visitait sa famille seulcment a l'occasion «t a des intervalles irrcguliers; l'autre, au contraire, comme le travail du macon est impossible en Russie pendant la saison froide, passait la plus grande partie de l'hiver a la maison. Tous deux versaient unc grande partie de leurs gains dans le tresor de la famille, sur lequel le pere exercait une autorite sans controle. S'il desirait faire quelque depense considerable, il consultait toujours ses flls a ce sujet; mais comme c'etait un homme prudent, intelligent, jouissant du respect et de la confiance de la famille, il ne rencontrait jamais chez eux une opposition absolue. Tout le travail des champs etait accompli par lui avec l'assistance de ses brus ; au temps de la moisson seulement, il louait un ou deux faucheurs pour l'aider.
Le menage divan etait un bon specimen de la famille paysanne russe du vieux type. Avant Emancipation de 1861, il existait beaucoup de maisonnees de cette espece, renfermant les representants de trois generations. Tous les membres, jeunes et vieux, vivaient ensemble d'une facon patriarcale sous la direction et l'autorite du chef de la maison, appeleordinairementleK:fto2am,c'est-a-dire l'administrateur ; ou, dans quelques districts, leBolshak, qui signifie litteralement le Gros. Generalement cette importante situation etait occupee par le grand-pere, ou, s'il 6tait mort, par le frere aine ; mais cette regie n'etait pas tres-strictement observee. Si, par exemple, le grand-pere devenait infirme, si le frere aine devenait incapable de diriger la maison eu egard a des habitudes de desordre ou autres causes, l'autorite revcnait a quelque autre membre — ce pouvait etre a une femme — qui etait bon administrateuret possedaitla plus grande influence morale. Les relations entre le chef de la maisonnee et les
autrcs mcmbres dcpcndaicnt de la coutume et du caractero personnel, et variaient done grandement d'une famine a l'autre. Si le Gros etait un homme intelligent, d'un caractere decide, energique, commc mon ami Ivan, unc discipline parfaite regnait dans la maison, exceptepcut-etrc en ce qui concerne les langues des femmes, qui ne sc soumettent pas aisement a l'autorite memo de leur proprietaire ; mais tres-souvent il arrivait que le- Gros n'etait pas a la hauteur de son poste, et, en ce cas, des qucrelles sans fin, des escarmouches, se produisaient inevitablement. Ces qucrelles etaient en general suscitecs et fomentees par les membres feminins du menage : fait qui nc semblora point etrange si nous essayons de nous flgurer combien il devait etre difficile a plusieurs bclles-sceurs de vivre ensemble, avec leurs enfants et une belle-mere, dans les etroites limites d'une maison de paysan. Les plaintes de la jeune mariee, qui trouve que sa belle-mere fait retomber tout le dur travail sur scs epaulcs, fournissent un motif fa vori a la poesiepopulaire. La maison avec ses dependances, le betail, les instruments agricoles, le grain et autres produits, l'argent resultant de leurs ventes : en un mot, la maison et presque tout ce qu'elle contenait, etaient lapropriete indivise dela famille. Rien n'etait done achete ou vendu par aucun membre — pas meme par le Gros, a moins qu'il ne possedat une autorite inaccoutumee, — sans le consentement cxpres ou tacite des autres males adultes, et tout l'argent gagne etait mis dans la bourse commune. Quand l'un des fils quittait la maison pour travailler ailleurs, il devait y rapporter ou y envoyer tous scs gains, excepte ce qu'il lui fallait pour sa nourriture, son logement et autres depenses indispensables, et s'il comprenait le mot indispensable dans un sens trop large, il etait l'objet de reprocbes tres-amers quand il rcvenait. Pendant son absence, qui pouvait durer une ou plusieurs annees, sa femme et ses enfants rcstaient
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dans la maison comrao auparavant, ct l'argent qu'il gagnait etait d'habitude employe au paycment des taxes de la famille.
Le menage paysan de ce vieux type est done une association de travail primitive ou les membrcs ont toutes cboses en commun, et il est rcmarquable quo le paysan concoive l'association de cette facon plutot que sous la forme d'une simple famille. Ceci est demontre par la terminologieliabituelle etparla loi des heritages. Le cbef de la maison n'est pas appcle d'un nom corrcspondant a paterfamilias, mais est nomme,commejel'aidit, Khoza'in, e'est-a-dire administrateur, mot qui s'applique egalement a un fermier, un boutiquier, au cbef d'une entrcprise industrielle, et n'eveille pas du tout l'idee d'une parente.
La loi d'heritage est egalement basee sur cette conception. Quand un menage se dissout,le degre de parente n'est pas pris en consideration pour la distribution de la propriete. Tous les membres males adultes partagent egalement. Les fils illegitimes ou adoptes, s'ils ont fourni leur part de labour, ont les meraes droits que les fils nes en legitime mariage. La fille mariee, au contraire, etant regardee comme appartenant a la famille de son mari, et le fils qui s'est precedemment separe du menage, sont exclus de la succession. Strictement parlant, il n'y a aucune succession ou heritage quelconquc, execpte en ce qui regarde la garde-robe et autres petits effets personnels d'une espece analogue. La maison et tout ce qu'elle contient n'appartiennent pas au Khoza'in, mais a la petite communaute ; et, en consequence, quand le Khoza'in mcurt, quand la communaute sc rompt, les membres n'heritcnt pas, mais partagent seulcment entre eux ce qu'ils avaicnt jusque la possede collcctivcment. II n'y a ■ainsi, a proprement parler, ni heritage, ni succession, mais simplement liquidation et distribution de la propriete entre les membrcs. La loi ecrite de l'beritagc,
La Riissie.
fondee sur la conception de la propriete individuelle, est tout a fait inconnuc du paysan russe et tout a fait inapplicable a son genre de vie. Par la, un titre du code tresimportant rcste lettre morte pour a peu pres les quatre cinquiemes de la population! Cettc predominance de considerations economiques pratiques trouve aussi uu exemple dans la facon dont les manages sont arrangesdans ccs nombreuscs families.
Sous tous les rapports, le paysan russe, considere commc une classe, est extremement pratique et positif en scs conceptions et ses habitudes, et n'est point du tout enclin aux sentiments sublimes ou etheres d'aucune espece. II a peu ou point de ce qui peut brutalcment etre appele 1' element « Hermann et Doiothee », et, en consequence, il est fort etranger aux idees sentimentalcs et romanesqucs que nous associons d'habitude aux premiers pas vers le manage. Ce fait est si patent pour qui a etudie le paysan' russe, que meme ceux qui se sont offerees d'idealiser le tableau de sa vie se sont rarement aventures a faire tourner leur recit sur une sentimentale affaire d'amour. J'insere ici entre parentheses ccs remarques genei'ales, afin que le lecteur puisse comprendre plus clairement ce que j'ai a dire concernant les manages paysans.
Dans le systeme primitif d'agriculture habituellement pratique en Russie, le labeur-uni naturel (si on peut employer une telle expression) se compose d'un homme, d'une femme et d'un chcval. Aussitot done qu'un garcon devient asscz vigoureux pour faire un bon laboureur, il doit etre pourvu des deux accessoircs necessaires a la constitution du labeur-uni. Lui procurer un cheval, soit en l'achetant ou en elevan i un poulain, est le devoir du chef de la maison. Lui procurer une femme est le ■ir de la Grosse (Bolshukha), et la principale consicle-r.iMon qui determine le choix est dans les deux cas la mem s. De prudents administrateurs domestiques ne se
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laisscnt pas tenter par dcs chovaux dc luxe ou dc belles fiancees; ce qu'ils reckerchent n'est pas la beaute, mais la vigueur pbysique et l'aptitude au travail. Quand le jeune bomme atteint l'agc dc dix-buit ans, on l'informe qu'il doit so marier tout de suite; et aussitot qu'il a donne son consentement, dcs negociations sont ouvcrtcs avec les parents de quelque jeune iillc susceptible d'etre cboisie.
Dans les grands villages, ccs negociations sont quclquefois facilities par certaincs vicilles femmes appclees Svakhi, qui s'occupent specialcment de ccs sortes de mediations; mais tres-souvcntl'affairc est arrangee directcment ou par l'intcrmcdiairc dc quelque ami commun aux deux families. On doit prendre garde qu'il nc so trouve aucun obstacle legal au mariage, et ccs obstacles ne sont pas toujours aisemont evites dans un petit village dont les babitants ont depuis longtemps l'babitudc dc s'allicr cntre eux. D'apres la loi ccclesiastique russc, non-seulement l'union entre cousins germains est illegale, mais l'affinite est reputee equivalence a la consanguinite, e'est-a-dire qu'une belle -mere et une bellesceur sont regardecs commc une mere et une soeur, et memo la parente Active creee par l'acte dc se presenter aux fonds baptismaux commc parrain et marrainc est legalement reconnue. Si toutes les negociations preliminaires sont couronnees de succes, le mariage a lieu, ct l'epoux amene son epouse dans la maisonnee dont il est membre. Elle n'apporte rien avec ello comme dot, execpte son trousseau , mais seulemcnt une paire dc bons bras vigoureux, et enricbit par la sa famille adoptive. Bien entendu, il arrive a l'occasion — car la nature bumaine est partout essentiellement ila meme, — qu'un jeune paysan tombe amoureux de l'une de ses ancienncs camarades d'enfance et terminc a l'autel son petit roman; mais de tels cas sont tres-rares, et comme regie on peut dire que les manages dcs paysans russes sont arranges
sous l'influence de considerations economiques plutot que sentimentales.
La coutume de vivre en grandes families a maints avantages economiques. Nous connaissons tous la fable edifiante ou l'homme mourant demontre a ses fils, au moyen d'une botte d'osier, les avantages de vivre ensemble et de s'aidcr mutucllement. En temps ordinaire, les depenscs neccssaires d'une grande maisonnee de dix personnes sont considerablement moindres que celies reunies dc deux menages comprenant cbacun cinq membres, et quand vient un Black day (jour noir) une grande famille peut supporter quelque temps l'adversite plus aisement qu'uno petite. Ge sont la des principes applicables dans le monde entier, et dans la vie du campagnard russe ils ont une force particuliere. Cbaque paysan adulte possede, comme je l'expliquerai plus loin, une part des terrains communaux; mais cette part n'est pas suffisante pour employer tout son temps ct toute sa force. Un couple peut aisement cultiver au moins deux parts dans toutes les provinces oil les terrains ne sont pas abondants. Si une famille est composee de deux couples, l'un des hommes peut s'en aller aillcurs gagner de l'argent, pendant que l'autre avec sa femme et sa belle-so3ur peut cultiver a la fois les deux parts de terre. Si au contraire une famille se compose seulement d'un couple et de ses enfants, l'bomme doit, ou rester a la maison, auquel cas il lui sera peut-etre difficile de trouver du travail pour l'emploi de tout son temps, ou il lui faut quitter la maison et conner la culture de sa part de terre a sa femme, dont le temps doit etre en grande partic consacre aux affaires domestiques.
Au temps du servage, les proprietaires s'etaient clairement rendu compte de cela et d'autres avantages, et avaient contraint leurs serfs a vivre en grandes maisonnees. Aucune famille ne pouvait se diviser sans le consentement du proprietaire, et ce consentement n'etait
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pas aisement obtenu a moins qu'elle eut attcint dcs proportions tout a fait anormales, ot ne fut troubleo d'une facon pcrmanente par dcs dissensions domestiques. Dans les affaires matrimoniales des serfs aussi, la majorite des proprietaries exorcait systematiquemcnt une certaine surveillance qui ne procedait pas necessairement d'un esprit mesquin et tatillon, mais parce que leurs interets materiels s'en ressentaicnt. Un seigneur n'aurait pas, par exemple, permis a la fille de l'un de ses serfs d'epouser un serf appartenant a un autre proprietaire — il cut perdu par la un travailleur femelle, — sans que quelquc compensation lui futofferte. Ce pouvait etre une somme d'argent, ou bien Taffaire pouvait etre arrangee sur le principe de reciprocite : le maitrc du fiance autorisant l'une de ses serves aepouser un serf appartenant au maitre de la fiancee.
Quelque avantageuse que puisse paraitre, au point de vuo economiquc, la coutume de vivre en grandes maisonnees, elle a de tres-serieux inconvenients a lafois theoriques et pratiques.
Que des families unies l'une a 1'autre par des liens de parente et de mariage puissent vivre aisement ensemble en bonne harmonic, e'est la un de ces axiomes sociaux qui sont universellement acceptes et auxqucls pcrsonne n'ajoute foi. Nous savons tous, par notre propre experience ou par cello des autres, que les relations amicalcs de deux families semblables sont grandement mises en danger par la proximite de leurs habitations. Demeurer dans la memo rue n'est pas chose a conseillcr; occupcr dcs maisons qui se touchent est positivement dangercux; vivre sous le meme toit est cortainement fatal a une amitie durable. Les meilleures intentions peuvent exister des deux cotes, l'arrangement pout etre inaugure par les plus ruisselantes expressions d'une affection eternello et par la decouverte d'innombrables afflnites secretes; mais m les afflnites, ni raffection, ni les bonnes intentions, ne
peuvcnt resister au frottement continuel et aux saccades fortuitcs qui se produisent inevitablement. Geci dit, le lecteur doit s'efforcer de tonir compte que les paysans russes, meme vetus de peaux de mouton, sont, comme nous, des creatures humaines. Bien qu'on les rcpresente souvent comme des entites abstraitcs, comme des chiffres dans un tableau statistique ou des points dans une figure de geometrie, ils ont en realite « des organcs, des dimensions, des sens, des affections, des passions ». S'ils ne sont pas exactement « nourris des memes aliments » que nous, ils sont au moins « blesses des memes armes, sujets aux memes maladies, gueris paries memos moyens et susceptibles de s'irriter des memes tourmen ts ». Et ceux qui vivent en grandes maisonnees sont soumis a une sorte particuliere d'epreuve que beaucoup d'entre nous n'ont jamais essaye de se figurcr. Lesmenages comprenant de nombreux couples non-seulement vivent ensemble, mais ont a peu pres toutes choses en commun. Gbaque membre ne travaille pas pour lui, mais pour la maisonnee, et tout ce qu'il gagne doit etre verse dans le tresor du menage. Cet arrangement conduit presque inevitablement a deux resultats : ou bien il se produit de contumelies dissensions, ou bien l'ordre est maintenu par une vigoureuse tyrannie domes tique infiniment pire que le servage.
II etait done tout a fait naturel, quand l'autorite des proprietaires terriens fut abolie en 1861, que les grandes maisonnees de paysans se divisassent. La domination arbitraire du hhozain etait basee sur et maintenue par la domination arbitraire du proprietaire, et toutes deux, naturellement, tomberent ensemble. Les menages semb'lables a celui de mon ami Ivan ne se sont conserves que dans des cas exceptionnels, ou le chef de la maison se trouve posseder une somme rare d'influence morale sur les autres membres.
Ce changement a eu, sans contredit, une influence pre-
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judiciable sur le bien-etre materiel des paysans ; raais il doit avoir considerablement accru leur comfort domestique, et ne peut produire dans l'avenir que de bons resulta(s au point de vuc moral. Pour le present, neanmoins, les consequences mauvaises sont de beaucoup les plus saillantes. Gbaque paysan marie s'efforce d'avoir sa maison a lui, et beaucoup d'entre eux, afm de faire face aux depenses necessaires, ont ete obliges de contracter des dettes. Ceci est une question tres-serieuse. Mume si le paysan pouvait obtenir de l'argent a cinq ou six pour cent, laposition du debiteur serait assez mauvaise, mais elle est en realite bien pire, car les usuriers de village considerent vingt ou vingt-cinq pour cent comme un taux d'interet point du tout exorbitant. Le paysan endette a done fort a faire pour payer les arrerages en temps ordinaire, et si quelque mauvaise fortune l'atteint, — si, par exemple, la recolte est mauvaise, si on lui vole son cbeval, — il tombera probablement dans une situation pecuniaire embarrassee, sans espoir de s'en tircr jamais. J'ai vu des paysans qui n'etaient point particulierement adonnes a 1'ivrognerie ou a d'autres babitudes ruineuses, tomber dans un etat d'insolvabiiite alisolue. Heureusement pour ces debiteurs insolvables, la loi les traite avec une extreme indulgence. Leur cabane, leur part de terre communale, leurs outils agricoles,' leur cbeval : en un mot, tout ce qui est necessaire a leur subsistance, est insaisissable. La Commune peut, neanmoins, les soumettrc a une punition corporelle s'ils ne paient pas leurs taxes, et, sous beaucoup d'autres rapports encore, la situation d'un paysan qui est garantipar la loi contre un demiment absolu est bien loin d'etre enviable.