‹ La RussieChapitre 8 sur 45 · LES PAYSANS DU NORD · texte numérisé non relu

LES PAYSANS DU NORD

Terres communales. — Systeme d'agriculture. — Fetes de paroisse. — Jeunes. — Occupations diverses. — Migrations annuelles. — Industries s'exercant a la maison. — Influence du capital et des grandes entreprises. — Les paysans de l'Etat. — Serfs domestiques et serfs ordhiaires. — Redevances des serfs. — « Histoire de la civilisation » de Buckle. — Villageois qui « font des farces ». — L'extreme nord.

Ivanofka peut etre pris comme un bon specimen des villages de la moitie nord de la Russie ; une breve description de ses habitants donnera done une idee assez correcte des paysans du nord en general.

Presque la totalite de la population feminine et environ une moitie des habitants males s'occupent d'habitude a cultiver la terrc communale, qui comprend environ deux mille acres d'un sol sablonneux et leger. La partie arable de ce sol est divisee en trois vastes champs, chacun desquels estpartage en de longues bandes etroitcs. Lc premier est reserve pour le grain d'hiver, e'esta-dire le seigle, qui constitue, sous forme de pain noir, le principal aliment des paysans. Dans le second, on seme de l'avoine pour les chevaux et du sarrasin, dont on use bcaucoup comme aliment. Le troisieme reste en friche et sert en ete de paturage au betail.

Tous les villageois, dans cette partie de la contree, divisent la terre arable de cette facon, afin que cela cor-

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respondc a la rotation triennale dcs recoltcs. Ce systeme d'assolement est extremcment simple. Le champ qui est consacr6 cette annee au grain d'hivor servira, l'annee prochaine, au grain d'ete, et l'annee suivante restera en friche. Avant d'etre ensemence de grain d'hivcr, il doit reccvoir une certaine quantite d'engrais. Chaque famillc possede, dans chacun des deux champs en culture, une ou plusieurs des longues handes etroitcs (belts) en lesquelles ils sont partages.

Toute l'annee, la vie des paysans est cclle do simples labourcurs habitant un pays oil l'hiver est long ct rigoureux. La saison agricole commence en avril avec la fonte des neiges. La nature a dormi pendant quelques mois ; s'eveillant maintenant de son long sommcil et se depouillant de son hlanc manteau, elle s'efforce de reparcr le temps perdu. La neige n'a pas plus tot disparu que la jeune herbo nouvelle ne tardc guere a percer, et bicntot apres, les buissons et les arbrcs commencent a bourgeonner. Larapiditede cette transition do l'hiver auprintemps etonne les habitants de climats plus temperes.

Le jour de saint Georges (23 avril) (1), le betail est sorti pour la premiere fois et aspcrge d'eau benite par le pretrc. Les bestiaux des paysans russcs ne sont jamais tres-gras; mais, a cette epoquc de l'annee, leur aspect est vraiment lamentable. Pendant tout l'hiver, ils out ete renfermes dans de pctites etables non vcntilees ct nourris presque cxclusivemcnt de paille. Quand on leur donne « la clef des champs », ils ont l'air de l'ombre d'euxmemes. Tous sont maigres, chetifs, bcaucoup boitent, quelques-uns ne peuvent se tenir sur lcurs jambes sans assistance.

1. En ce qui regarde les jours des fetes des saints, j'en donne partout la date d'apres le vieux style; pour trouver cette date dans notre calendrier, il faut ajouter donze jours.

A ce moment, les paysans sont impatients dc commencer les travaux agricoles. Un vieux proverbe qu'ils connaissent tous dit : « Ensemencez dans la boue, vous serez un prince », et ils agisscnt toujours d'accord avec ce preccpte de sagesse traditionnelle. Aussitot qu'il est possible de labourer, ils commeneent a preparer la terro pour le grain d'ete, ce travail les occupe ordinairement jusqu'a la fin mai. Puis vient le transport des fumicrs et la preparation du champ en i'riche pour le grain d'hiver, corvee qui dure d'habitudc jusqu'au jour de saint Pierre, 29 juin, epoque ou d'ordinaire la fenaison commence. Apres la fenaison vient la moisson, de beau coup le temps le plus occupe de l'annee. Dcpuis la mi-juillet — specialcment depuis la saint Elijah (20 juillet), ou, d'ordinaire, Ton entend le saint error en grondant a travers les cieux sur son char de feu (1), — jusqu'a la fin d'aout, le paysan travaille jour et nuit et trouve cependant qu'il n'a qu'a peine le temps d'achever toute sa besognc. En un peu plus d'un mois, il lui faut rccolter et mettre en meule son grain : seigle, avoine, ou tout autre qu'il peut avoir seme soit au printemps ou a l'automne precedent, et semcr celui d'hivcr pour l'annee suivante. Pour ajouter a son embarras, il arrive parfois que le seigle et les avoines murisscnt a peu pres simultanement, et sa position est alors encore plus difficile que d'usage.

Que les saisons le favorisent ou non, le paysan, a ce moment, a une lourde tache, car il peut rarement se permettre de louer le nombre necessaire de moissonneurs, et n'est aide, en general, que par sa femme et sa famille; mais il peut alors travailler a haute pression pour un temps tres-court, car il a la perspective de bientot obte-

1. C'est ainsi que les paysans expliquent le tonnerre, qui sefait souvent entendre dans cette saison.

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nir un rcpos salutairc et une abondance de nourrituro. Vers la fin de septembre, le travail des champs est termine, ct le l er octobre la fete do la moisson commence : joyeuse epoquc a laquelle les fetes de paroisse sont habitucllement celebrees.

Pour celebrer une fete de paroisse a la vraie maniero orthodoxe, il est necessaire de preparer auparavant une grande quantite de braga — espece de petite biero brassee a la maison — et de cuire au four une abondante provision de piroghi ( sorte de tourtcs). II faut aussi se procurer de l'huile et du vodka (eau-de-vie de seigle) en suffisante quantite. En memo temps, la grande chambre de Vizba, comme on nomme la maison du paysan, doit etre nettoyee, le plancher lave, les tables et les bancs grattes. La veille au soir, pendant que les piroghi cuisent au four, une petite lampe brule devant Ylcon place dans un coin do la chambre, et quelquefois un ou deux invites venant de loin arrivent afin d'avoir, le lendemain, une plcino journee do divertissement.

Le matin, la fete commence par un long service a I'eglise auqucl tous les habitants assistent dans leurs plus beaux habits, excepte les matrones et les jeunes femmes , qui rcstent a la maison pour preparer le diner. Vers midi, le repas est servi dans chaque izba a la famille ct ses invites. En general, la nourriture du paysan russc est des plus simples et comprend rarement de la viandc d'aucune sorte, non pas a cause de tendances vdgMariennes, mais seulement parce que le bceuf, le mouton ou le pore content trop chcr; mais un jour tel que celui de la fete de la paroisse, il y a toujours sur la table, a diner, une variete considerable de plats. Dans la maison d'un paysan a son aise, ce sera non-seulement la soupe aux choux et a la graisse et le kasha, — plat de farinc do sarrasin, — mais aussi du pore, du mouton et peut-etro memo du bceuf. La braga sera vcrsee en quantites illimitees, et plus d'unc

fois lc vodka sera passe de main en main. Quand le repas est fini tous se levent ensemble, et se tournant vers Ylcon place dans le coin de la piece, s'inclinent et se signent a plusieurs reprises. Les invites disent alors a leur note : « Spasibo za kleb za sol » c'est-a-dire « merci pour votre hospitalite » ou plus litteralement : « merci pour le pain et le sel » , et l'hdte repond : « Ne soyez point mecontents, et asseyez-vous de nouveau pour la bonne chance », ou peut-etre exprimera-t-il la derniere partie de sa requete sous la forme d'un dicton rime ainsi concu : « Asseyez-vous ; que les poules puissent pondre, et les poulets, les abeilles, multiplier ! » Tous obeisscnt, et Ton fait alors circuler une autre tournee de vodka.

Apres diner, les uns sortent se promener en babillant avec lcurs amis, ou vont dormir dans quelque coin a l'ombrc, pendant que ceux qui veulent se rejouir se rendcnt a l'endroit ou la jeunesse du pays cbante, joue et s'amuse de diverscs facons. Quand le soleil descend a 1'horizon, les invites les plus graves, les plus poses, retournent cbez eux ; mais beaucoup restent pour souper, et, a mesure que la soiree s'avance, les effets du vodka deviennent de plus en plus apparents. Des bruits de rejouissance tumultueuse s'entendent dans toutes les maisons, une grandc partie des habitants et des invites apparaissent sur la route, a divers degres d'ivresse. Quelcrues-uns jurent a leurs amis une eternelle affection, ou, avec des gestes flasques, haranguent d'un ton incoherent d'invisibles auditoires ; d'autres s'en vont chancelant ca et la, sans but, avec une expression de contentcment abruti, jusqu'a ce qu'ils se laissent choir, ayant perdu toute conscience d'eux-memes. lis resteront gisant a terre jusqu'a ce qu'un ami moins ivre les ramasse, ou plus probablement jusqu'a ce qu'ils se reveillent d'eux-memes le lendemain matin.

Comme ensemble, une fete de village en Russie est l'un des spectacles les plus attristants dont j'aic jamais ete

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temoin. Elle fournit uncnouvelleprcuvc — helas ! aucune preuve nouvelle n'etait necessaire ! — que nous autres, peuplcs du Nord, qui savons si bien travaillcr, sommes absolument incapables de nous amuser. En France ou en Italie, un jour do fete populairc est cbosc agreable a voir, et qui peut nous faire regrettcr que la vie contienne si peu de jours de fete. Non-sculement le matin mais aussi le soir, apres une longue journee, il y a une brillante et joyeuse expression sur chaque visage; un bourdonnement de gaiete naturclle s'eleve continuellement de la foule. Dans les pays du Nord, au contrairc, les peuples ne savent pas se rejouir d'unc facon saine, rationnelle, et cberchent un refuge dans l'ivresse, si bien que la vue d'une fete populairc peut nous faire regrettcr qu'il y ait dans la vie des jours de fete.

Si la nourriturc du paysan russe etait toujours aussi bonne et aussi abondante qu'en cettc saison de l'annee, il n'aurait guere lieu de se plaindrc ; mais cc n'cst point du tout le cas. Graducllemein, a mesure que lo temps de la moisson s'eloigne, cette nourriture pcrd dc sa qualite et quelquefois meme sa quantite diminuc ; en outre, pendant une grande partie de l'annee, le paysan est empeche de faire usage de ce qu'il possede par les reglements de l'Eglise.

Dans les climats meridionaux oil ces regies furent d'abord elaborees et pratiquees, les jeunes presents peuvent etre utiles a un point de vue non-seulement religieux, mais aussi sanitaire. Ayant abondance de fruits et de legumes, les habitants font bien, peut-etre, de s'abstenir a l'occasion de cbair, d'eeufs et dc lait. Mais, dans les pays comme la Russie du nord et du centre, l'influence de ces regies est tres-difFerente. Le paysan russe ne peut obtenir autant de nourriture animale qu'il lui en faudrait, tandis que les choux aigres et les concombres sont a peu pres les seuls legumes qu'il puisse se procurer, et le fruit, de quelque espece qu'il soit, est

pour lui un luxe auqucl il ne peut atteindre. Dans ces conditions, l'abstinence d'osufs et de lait sous toutes leurs formes, pendant plusieurs mois de l'annee, semble a un esprit seculier un ascetisme superflu. Si l'Eglise dii-igeait sa sollicitude maternelle vers la nature et la quantity de la boisson du paysan, en le laissant manger ce que bon lui semblerait, elle pourrait ainsi exercer une influence bienfaisante sur son bien-etre materiel et moral. Malbeureusement l'immobilite lui est trop inberente pour qu'elle puisse faire quoi que ce soit dans ce sens, et il n'y a aucune probabilite logique qu'elle arrive a concevoir cette verite pourtant simple, a l'appui de laquelle existent de tres-hautes autorites : que les regies et ordonnances ont ete faites pour l'bomme, et non point l'homme pour les regies et ordonnances. En attendant, le paysan russe doit jeuner pendant les sept semaines du careme, pendant deux ou trois semaines en juin, du commencement de novembre a Noel, et tous les mercredis et vendredis durant le reste de l'annee.

Depuis le temps des fetes jusqu'au printemps suivant, il n'y a nulle possibility d'executer aucun travail agricole, car le sol est dur comme pierre et couvert d'une couche epaisse de neige. Les paysans qui restent au village ont done tres-peu de chose a faire, et peuvent passer la plus grande partie de leur temps paresseusement coucbes sur le poele, a moins qu'ils n'aient appris quelque metier pouvant s'exercer a la maison. Autrefois, beaucoup etaient employes a transporter le grain jusqu'a la ville oil se tient le marche, qui peut etre eloignee de quelques centaines de milles ; mais maintenant cette sorte d'occupation a ete tres-diminuee par l'extension des chemins de fer. Une autre occupation d'hiver pratiquee jadis, et qui est maintenant a peu pres tombee en desuetude, etait celle de voler du bois dans la forct. Cela, d'apres la morale du paysan, n'etait point un pecbe, ou n'en etait tout au plus qu'un tres-veniel, car Dieu a plante

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et arrose les arbres, et, par consequent, les forets n'appartiennent en propre a personne. Ainsi pensait le paysan; mais les proprietaries fonciers et l'administration des domaines ont une theorie differente de la propriety ; des precautions devaient done etre prises pour eviter les espions. Afin d'assurer le succes, il etait necessaire de choisir une nuit oil il faisait un violent ouragan de neige qui effacait immediatement toutes les traces de l'expedition ; et, quand une telle nuit arrivait, i'operation s'executait d'habitude avec succes. Pendant les heurcs d'obscurite, un arbre etait abattu, ebranche, traine au village, debite en buches et fagots, et, au lever du soleil, les acteurs de cette expedition dormaient tranquillement sur le poele, comme s'ils eussent passe la nuit a la maison.

Dans ccs dernicrcs annecs, les juges do paix ont beaucoup fait pour reprimcr cette pratique, et pour extirper les idees relachees sur la propriete dont clle derive.

Pour la partie feminine de la population, l'bivcr est une saison tres-occupee, car c'ost pendant ces quatre ou cinq mois que le filage et le tissagc doivent etre executes.

Dans beaucoup des villages du nord, l'ennui des longucs soirees d'hiver est dissipe par les Besyedy, mot qui signific litteralcment conversazioni. Une besyedn, neanmoins, n'est pas exactement une conversazione comme nous comprenons le terme, mais rcsscmblc plutot a ce que certaines dames anglaises appellcnt un Dorcas meeting, avee cette diflerence essenticlle que ccux qui y assistcnt travaillcnt pour leur compte et non pouraucun motif bienfaisant. Dans quelques villages il arrive que jusqu'a trois besyedy s'asscmblent regulieremcnt vers le coucber du soleil : un pour les enfants, le second pour les jeunes gens, le troisieme pour les matrones. Gbacun des trois a son caractere particulicr. Dans le premier, les enfants travaillcnt et s'amusent sous la surveillance-

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d'unc vioillc fcmme qui c emondc » la torche dc resine et s'efforce dc maintenir l'ordre. Les petites lilies fllcnt du lin d'une facon primitive, sans l'aide d'un Jenny (metier a broches), et les petits garcons, qui sont en general beaucoup moins industrieux, font des lapty, — chaussures grossieres d'ecorce tressee, — ou de la vannerie commune. Ces occupations n'empechent pas un bourdonncment de voix a pcu pros perpetucl, de frequentes tentatives de cbo3urs discordants et des querclles fortuites necessitant l'intervention energique de la vieille femme assise pres de la torcbe. Pour amuser ce troupeau d'enfants turbulents, elle leur raconte, souvent pour la centieme fois, une de ces anciennes histoires merveilleuses qui ne perdent rien a etre repetees, et tous l'ecoutent attcntivement, comme s'ils ne l'avaient jamais cntendue raconter auparavant. La seconde Besyeda est tenue dans une autre maison, et se compose des jcuncs gens d'un age plus avance. Ici les travailleurs sont naturellement plus poses, moins sujets a se quereller, chantcnt plus en mesure, et n'ont besoin de personne pour les surveiller. Quelques moralistcs, neanmoins, penscnt qu'un cbaperon ou inspecteur quelconque ne serait point du tout superflu, car la flirtation se developpe la tout a l'aise, et s'il faut ajouter foi aux cancans de village, les strictes convenances en pensees, paroles et actions ne sont pas toujours observees. Je ne puis dire jusqu'a quel point ces bruits sont fondes, car la presence d'un etranger agit toujours sur la compagnie comme ferait cello d'un inspecteur severe. Dans la troisieme besyeda, il existe toujours, du moins, un decorum parfait. La, les femmes mariees travaillent ensemble et parlcnt de leurs affaires domestiques, egayant a l'occasion l'entreticn du recit de petits scandales de village. Telle est la vie ordinaire des paysans agriculteurs ; mais beaucoup de campagnards babitent, momentanement ou d'une facon permanente, les villes. Dans la partie de la

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Russie dont nous parlons, presquc tous les paysans ont, a une epoque quelconquc dc lcur existence, gagne lcur vie dans quelque autre partio du pays ; bcaucoup dc ces non-residents passont regulieremcnt unc partie de l'annee a la maison, tandis que d'autres visitent lcur famille seulement par hasard et quclquefois a dc longs intervallcs. En aucun cas, cependant, ils ne rompcnt les liens qui les unissent a leur village natal. L'artisan qui va travailler dans une ville eloignec no prend jamais avcc lui sa fcmme ct sa famille, et memo l'homme qui dcvient un richc marchand de Saint-Petersbourg ou de Moscou, restera probablement membrc de la Commune villageoise et payera sa part des taxes, Men qu'il ne jouisse d'aucun des privileges qui y correspondent. Je me souviens d'avoir demande un jour a un hommc richc dc cette sorte, proprietaire, a Saint-Petersbourg, dc plusicurs vastes maisonsd'un grand prix, pourquoi il ne s'affranchissait pas de toute connexion avcc sa commune natalc, puisqu'il n'avait plus desormais avec ellc aucun rapport d'interet. Sa reponsefut : « G'est fort beau d'etre litre, et je ne demande rien a la Commune a l'heure qu'il est ; mais mon vicux pere y vit, ma mere y est enterree, ct j'aime a y retourner quelquefois; en outre, j'ai des enfants et nos affaires sont commercialcs (nashe dyelo torgovoe), qui sait si mes enfants ne se'ront pas, quelque jour, bien •aises dc posseder une part dc la terre communalc? »

Par rapport aux occupations non agricoles, cbaque district a sa specialite. La province de Yaroslaff, par exemple, fournit aux grandes villes dcsgairons dc Traktirs ou restaurants de bas etage, tandis que ccux des meilleurs hotels de Saint-Petersbourg sont des Tartares de Kasimof, renommes pour leur honnetete et leur sobriete. Une partie de la province de Kostroma a la reputation specialc de produirc des charpenliers et des constructeurs de poelcs, tandis qu'unc autre partie, comme je l'ai decouvert un jour a ma grandc surprise,

envoie chaque annee en Siberic — non pas comme condamnes, mais commo travailleurs libres, — une grande quantite de tailleurs et d'ouvriers en feutre ! En questionnant quelques jcunes gens qui accompagnaient comme apprcntis l'une de ces bandes, j'appris de l'un d'eux, adolescent a l'ceil vif, age d'environ seize ans r qu'il avait deja fait deux fois le voyage, et qu'il avait l'intention de le rcfaire cbaque biver. « Et vons rapportez toujours a la maison une grosse somme d'argent? demandai-je. » — tNitchevol » repondh\ le jcune gaillard, gaicment, avec mi air de fierte et de confiance en soi, « l'annee dcrniere j'ai rapporte a la maison seulement trois roubles. » Cette reponse ne fut point dutout, ace moment, la bien venue, car je venais prccisement de discuter avee un compagnon de voyage russc cette question : « Le paysan peut-il vraiment etre dit industrieux », et la reponse du jeune gareon permit a mon antagoniste de me pousser une pointc. « Vous entendez cela ! — dit-il d'un air triomphant, — un paysan russe va en Siberie et en revient pour trois roubles; pourriez-vous decider un Anglais a travailler a ce taux-la ? » Peut-etre bien que non, lui repondis-je d'une facon evasive, pensant en memo temps que si un blanc-bec etait envoye plusicurs fois de Land's End a John O'Groat's House, et oblige de faire la plus grande partie de la route en charrette ou a pied, il s'attendrait probablement a rapporter, comme payement de son temps et de sa peine, plus de sept shillings et six pence! (9 fr. 40.)

Tres-souvent les paysans trouvent une occupation industrielle sans sortir de chez cux, car diverses industries qui ne demandent pas un outillage mecaniquc tres-complique sont pratiquees dans les villages par les paysans et leurs families. Tissus, vases en bois, fer ceuvre, poteries, cuirs, paillassons et beaucoup d'autres articles, sont ainsi produits en enormes quantites. A l'occasion nous trouvcrons, non seulement un village, mais un dis-

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trict enticr, s'occupant a pcu prcs cxclusivemcnt d'unc sorte quelconquc d'industrie manucllc. Dans la province de Vladimir, par cxemple, un vastc groupe do villages s'emploie a peindre des Icons ct en vit; dans nnc localite voisine de Nijni, dix-ncuf autrcs sont occupes a la fabrication des cognees; autour de Pavlovo, dans la memo province, quatrc-vingts villages ne produisent a peu pres rien autre chose que de la coutelleric ; ct dans une localite appelee Ouloma, dans le voisinagc de Novgorod ct de Tver, non moins de deux cents vivent de la fabrication des clous.

Ces industries domestiqucs existent depuis longtcmps, et out ete jusqu'ici une source abondantc de revenus compensant jusqu'aun certain point la pauvrete du sol. Mais a l'beure qu'il est clles se trouvent dans une position tres-critiquc. Elles appartienncnt a la periode primitive du developpement economique, ct cctte periode, en Bussie, tire rapidement a sa fin. Jadis le chef de maisonnee achctait les matieres brutes, ct vendait avee un profit raisonnable les articles manufactures dans les < bazars », ou foires locales, ou peut-etre a la grando Yarmarka (1) de Nijni-Novgorod. Cc systeme primitif est en train de tombcr en desuetude.

Les grandes manufactures montecs sur le modele fourni par l'Europc occidentale se multiplient rapidement, et il est difficile au travail manuel, sans l'aido des machines, dc soutcnir leur concurrence. De plus, les « bazars » periodiques et Yarmarhi, oil les acbetours ct les vendeurs traitaicnt dircctement leurs affaires, sont graduellemcnt rcmplaces par des magasins permanents et diverses classes d'intermediaircs, qui facilitent les relations cntre producteurs et consommateurs. En un mot,

1. Ce mot est une corruption de 1'alleman] juhrmarkt (foire annuel le).

le capital et les grandes cntreprises ont surgi, et sont en train de revolutionner les anciennes methodes de production et de commerce. Beaucoup de gens qui jadis travaillaient chez eux a leur propre compte sont maintenant forces d'entrer dans les grandes manufactures et d'y travailler pour des gages fixes hebdomadaires ou mensuels; et presque tous ceux qui travaillent encore a la maison maintenant recoivent la matiere brute a credit, et livrent les articles manufactures au marcband en gros pour im prix stipule.

Get important cbangement doit causer une grande satisfaction a l'economiste orthodoxe. D'apres ses theories, c'est un pas gigantesque fait sur le droit chemin, pas qui doit necessairement profiter a toutes les parties que le sujet concerne. Le producteur recoit aujourd'bui un approvisionnement regulier de matieres brutes et se defait reguliercment des articles manufactures ; le temps que lui prenaient jadis ses tournees a la recberche des clients ou ses voyages aux foires, — sans parler des ennuis et des dangers, — il peut maintenant l'employer plus profitablement a un travail productif. La creation d'une classc intermediaire entre les producteurs et les consommateurs est un pas important vers cette division et specialisation du travail sans laquelle les grandes entreprises industrielles et commerciales sont impossibles. Le consommateur n'a plus besoin desormais de se rendre, certains jours, dans un endroit eloigne dans l'espoir d'y trouver ce dont il a besoin, mais peut toujours acbeter ce que bon lui semble dans les magasins permanents. Par dessus tout, le chiffre de la production s'accroit enormement, et le prix des objets manufactures s'abaisse en proportion.

Tout ccla semble assez clair en theorie, et quiconque prise sa tranquillite d'esprit se sentira dispose a accepter cette facon d'envisager la question sans en verifier l'cxactitude ; mais le malbeureux voyageur qui est oblige

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dc se scrvir do ses yeux aussi bien que dc sa logique trouvera probablement quclque petite difficulty a faire rentrer les faits objectifs dans la formulc a priori. Loin de moi l'idec do mettrc en doutc la sagessc des economistes, mais jc ne puis m'empecher de faire la rcmarquc que sur les trois classes intercssecs, — productcurs. intermediaires, consommatcurs, — deux au moins n'arrivent point a apprecicr 1c benefice dont on les a gratifies. Les productcurs sc plaignent dc ce qu'avec le nouveau systeme ils travaillentplus et gagncnt moins ; ct les consommatcurs se plaignent de ce que les articles manufactures sont trcs-inferieurs en qualite. Les intermediaires, qui sont supposes, dans le peuple, s'attribuer la part du lion sur les profits, semblent souls satisfaits de cc nouvel ordre de cboscs. Quoi qu'il en puisse otre, unc cbose est certaine: les grandes manufactures n'ont point, jusqu'ici, contribue au bien-etre materiel ou moral des populations chez lesqucllcs elles ont etc etablics. Nulle part il n'y a autant de maladies, d'ivrognerie, dc demoralisation et dc miserc, que dans les districts manufacturiers.

Que le lecteuv ne croie pas qu'en constatant ces faits je desire, en aucune facon, calomnicr l'esprit d'entrcprisc moderne, ou me faire l'avocat d'un retour a l'etat barbare primitif. Tous les grands cbangements produisent un melange de bien ct de mal, et au premier abord il est a peu pres certain que le mal occuperala position la plus en vue. En ce moment la Russie se trouve dans un etat de transition, et la nouvelle condition des cboscs n'est point encore convenablcment organiseo. En general, il n'existedanslevoisinagc desfabriqucs aucuns logements appropries a l'usage des.ouvricrs, ot dans les ateliers de moindre importance aucune attention n'est apportec aux considerations sanitaires. Ainsi, par exemple, dans la province de Novgorod, il y avait en 1870 une manufacture d'allumettes chimiques dans laquclle tous les ouvriers J - 10

travaillaient habitucllement dans une atmosphere impregnee dc vapeurs dc phosphore ; et la consequence naturelle etait qu'un grand nombre d'entre eux souffrait de caries de la machoire et d'autres affections. Dc sem- Mablcs imperfections se voicnt dans le mondc commercial. Comme bcaucoup dc branches d'industrie et de commerce sont encore dans l'enfance, il arrive souvent que quelquc negotiant entreprenant se cree un monopole et abuse de son influence sans se soucier de CO qui en resulte. Bcaucoup de villages industriels sont ainsi tombes au pouvoir des houlahi (litteralement les poings) commc on appclle ccs monopolcurs. En faisant des avances d'argent, le houlak peut arriver a acquerir sur un groupe de villages un pouvoir a peu pres aussi illimite que eclui du proprietaire au temps du servage.

Frequcmment des tentatives sont faites pour briser le pouvoir des koulaki au moyen d'associations. La forme favorite est cclle recommandee par Schulze-Dclitsch, et qui a cu tant de succes en Allemagne. II scrait temeraire de predire ce que sera le resultat deflnitif de ce mouvement ; mais je puis dire que deja quelques-unes de ccs associations fonctionnent remarquablement bien. Durant toutes mes peregrinations en Russie, l'un des objets que je n'ai jamais perdu de vue a ete de recueillir les materiaux d'unc histoire de l'emancipation des serfs: grande reforme qui m'a toujours semble l'un des evenements les plus interessants de l'histoire moderne. 11 etait done naturel que je rassemblasse, dans cette region du nord, autant de renseigncments que possible concernant la vie des paysans et lours relations avec les proprietaires terriens au temps du servage, et je pense que le resume de mes recherches no sera pas mal accueilli du lecteur.

Dans le pays ou je me trouvais, comme dans d'autres provinces russes, une tres-grande par tie de la terre, peutctre la moitie, appartcnait a l'Etat. Les paysans vivant

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sur cctte terre n'avaiont point dc maitres et etaient eouvernes par une branche speciale dc l'admimstration impenale. Dans un certain sens ils etaient serfs caril ne leur etait point permis de changer leur domicile offlciel, mais en pratique ils jouissaicnt d'une tres-grande somme do liberte. En payant fort pen de chose pour un passeport ils pouvaient quitter leur village pendant un temps mdefini, et aussi longtemps qu'ils acquitment reguhercment leurs taxes, ils couraient pcu de risques detre molestes. Beaucoup d'entrc eux, hien qu'offiriellement mscrits dans leur village natal, vivaicnt dune facon permanente dans les villes, et un trcs-grand nombrc amvait a amasser de grosses fortunes.

Quant au reste de la terre, une partie considerable appartenait a de riches nobles qui visitaicnt rarement ou jamais leurs domaines et en laissaicnt l'administration aux serfs cux-memes ou a un intendant qui agissait dapres des instructions ecrites. Sur ccs propriety la position des serfs ctait tres-semblablc a celle des paysansdel-EtaMlsavaient leurs terres communales, guils distribuaient entre eux commc ils lc juaeaien convenablc, et jouissaicnt du reste de la terre arable en payant une rcdevance annuelle fixe.

Quelques proprieties, neaumoins, vivaicnt sur leurs domames et les cultivaient par eux-memes pour leur

peu differcntc. Un grand nombrc, peut-etre dix pour cent, n etaient, a proprement parler, point serfs du tout mais plutot esclavcs-domestiques, et remplissaient les Amotions do cochers, grooms, jardiniers, gardes-fores iers, cmsimers, laquais, etc Leurs femmes et leurs Mies etaient employees comme nourrices, servantes

aU n nn t S^ ^^ Si * ^tre organt

sait un theatre prive ou un orchestre, les acteurs et les musiciens etaient tires de cette classe. Ces serfs • vmient dans le chateau ou dans son voisinage imme-

lift

diat ne possedaient aucunc terrc, exccpte pcut-etre un lopin servant de potagcr, et etaient noums ct habilles

par le maitre.

Leur nombro etait generalement hors de toute proportion avec la somme de travail qu'ils devaient accomphr, ct en consequence, ils etaient toujours imbus d'un esprit d'indolence hereditairc, cxecutaient nonchalamment, avec insouciance, ce qu'ils avaieut a faire. D'autre part, ils etaient souvent sincerement attaches a la famille, et prouvaient al'occasion, par des actcs, leur Melite et lour attachment. En voici un exemplc, parmi les nombreux cas que je pourrais titer :

Une vieille nourricc dont la maitrcsse etait dangereusement malade fit lc vceu que, si celle-ci recouvrait la sante ello fcrait un pelerinage, d'abord a Kief, la cite sainte sur le Dnieper, et ensuitc a Solovctsk, monastere t res-revere situe dans une ile de la mcr Blanche. La malade se retablit, et la vieille nourricc fit a pied, pour aceomplir son vceu, plus de sept cents lieues !

J'ai appele cette classe de serfs csclavcs-domestiqucs, faute de pouvoir trouvcr aucun termc plus juste, mais jc dois avertir le lecteur qu'il no devrait pas employer cette expression en presence d'un Russe. Sur ce point les Russes sont extrcmement susccptibles. Le servage, disent-ils avec indignation, differait absolument de l'esclavage, et l'esclavagc n'a jamais existe en Russie! Cette assertion, que j'ai entendu cxprimcr des centaines de fois par des Russes bicn eleves, nepcut etre acceptee sans reserve. Sa premiere partie est parfaitementvraie; la seconde parfaitement faussc. Danslancicn temps, l'esclavage etait une institution reconnuc en Russie comme dans les autrcs pays. II est a peu pres impossible de lire quelques pages des vieilles chromques russes sans tomber sur un passage ayant trait aux esclaves, et jc me rappelle tres-bien, quoique je ne puisse en ce moment donner le chapitrc ct titer I'almea, « quU

Les Par/sans du Nord.

no

y avail un prince russe si vaillant, si beureux a la guerre, que, pendant son regne, un esclave pouvait etre achete pour quelques pieces de cuivre ». Comment la distinction entre serfs et esclaves disparut-clle graduclloment et comment le dernier terme tomba-t-il en desuetude, il est inutile de le relater ici ; mais je dois affirmer, dans l'interet de la verite, que les serfs mention nes ci-dessus, Lien qu'ils fussent officiellemcnt et babituellemcnt appeles clvorovuiye lyudi, e'est-k-dire gens des communs, etaient, sous tous rapports, des esclaves domestiqucs. Jusqu'au commencement de ce siecle, les journaux russes contcnaient des annonccs de celte sorte (je prends ces exemples, a peu pres au hasard, dans la Gazette de Moscou de 1801) : « A. vendre trois cocliers bien dresses et d'une belle corpulence, et deux filles, l'une de dix-buit et l'autrc de quinze ans, toutes deux de bonne apparence et babiles a divers travaux manuels. Dans la memo maison, il y a a vendre deux coiffeurs ; l'un, age de vingt et un ans, sait lire, ccrire, jouer d'un instrument de musique et peut faire office de piqueur ; l'autre peut appreter les cbeveux des dames et des gentilsbommes. Dans la meme maison, on vend des pianos et des orgucs ». Un peu plus loin, un commis tres-babile, un ecuycr trancbant, un laquais, sont off'crts, et la raison donnec de leur mise en ventc est la surabondance des articles en question (za. izlishestvom). Dans quelques cas, comme le suivant, il semblerait que les serfs et le betail etaient places avec intention dans la meme categorie : « Dans cettc maison, on peut aebcter un cocber et une vachc bollandaise sur le point de mettre bas ». Le style de ces annonce3 et le retour frequent de la meme adresse montrcnt clairement qu'il existait en ce temps-la des marcbands et un commerce d'esclaves regulier.

Alexandre I", bomme humain, defendit les annonccs publiques de cette espece, mais il nc put abolir la coutume dont elles procedaient; et son succcsseur Nicolas

ne prit aucune mcsure active pour sa repression. En consequence, jusqu'au commencement du present regne, — e'est-a-dire jusqu'en 1855, — la pratique s'en continua sous une forme plus ou moins deguisee. Los gens d'age moyen m'ont souvent dit avoir, dans leur jeunesse, connu des proprietaries qui souvent faisaient apprendre des metiers a de jeuncs domestiques, afin de les vendre ou de les louer ensuite pour un certain prix. C'etait de ces proprietaries que les theatres obtenaient une grande quantite de leurs meilleurs acteurs.

La position des serfs proprement dits etait tres-differente. lis vivaient dans les villages, possedaientdes maisons et des jardins, cultivaient a leur propre benefice, jouissaient d'unc certainc sommc de self-gouvcrnement dont je vais parler tout a l'heurc, et etaient rarement vendus, excepte comme faisant partie du domaine. lis pouvaient, il est vrai, etre cedes a un autre proprietaire terrien et transferees sur son domaine ; mais de tclles transactions avaicnt rarement lieu. Les relations ordinaires qui existaient entre les serfs et le proprietaire scront mieux expliquees par un ou deux exemples. Prenons d'abord celui d'lvanofka.

Bien que la maison du proprietaire fut situee, comme je l'ai dit, tout pres du village, les terres dependant du manoir et cellos communalcs avaient toujours ete tenues nettement separees, et pouvaient a pcu pres etre dites former deux domaines independants. Le proprietaire qui regnait dans Ivanofka pendant les dcrnieres annees du servage etait tres-soigneux de ses interets, « fort pros de ses pieces », comme dit le paysan francais, toujours desireux d'accroitre son revenu; mais c'etait, en meme temps, un homme juste et intelligent, qui ne s'y rendit jamais coupablc d'aucune extorsion ou cruaute. Bien qu'il eiit le bien-etre de ses serfs reellement a cceur, il intervenait rarement dans leurs affaires domestiques ou communalcs. parce qu'il croyait que les hommes en

Lcs Paysans du Nord.

general, et lcs paysans russes en particulier, sont les meilleurs administrateurs quand il s'agit dc leurs propres interets. II ne poussait pas toujours, en verite, ce principe jusqu'a ses consequences logiques, car il n 'etait pas du tout doctrinaire convaincu et penetre de sa doctrine. Ainsi, par excmple, il insistait pour etre eonsulte quand un elder de village dcvait etre elu, ou unc question importantc decidee; et quand les circonstances semblaient reclamer son intervention, il montrait habitueUement aux paysans qu'il pourrait etre dictatcur si lion lui semblait. C'etait la, neanmoins, des incidents exccplionnels. Dans le cours ordinaire des affaires, il traitait la Commune a pcu pres commc un fcrmier rcspccte ou un intendant dans lequcl on a confianee. En retour de la tcrre qu'il lui cedait, et qu'clle etait libre de distribuer entre ses membres commc clle le jugcait convcnable, il dcmandait one certainc somme de travail et d'argenl ; mais ne stipulait jamais quels ouvriers en particulier lui seraicnt envoyes, ou de quelle facon les dus seraicnt leves, percus. Le montant des diis payables en travail elait determine de cette facon. Le ty&glo, ou labcur-uni, etait compose d'un bomme, d'une femme et d'un cbeval, et cbaque tyaglo devait au proprietaire trois jours de travail cbaque scmaine. Si un menage contenait deux tyagla, l'un devait travaiiler pour le proprietaire six jours dans la semaine, et par la libercr 1'autre dc l'obligation. De cette maniere, unc moitie d'une grande maisonnee pouvait travaiiler constamment pour le menage, tandis que 1'autre moitie remplissait toutes les obligations vis-a-vis du proprietaire. Les autres dus consistaient en agncaux, poulets, oeufs et loilc filee a la maison, plus une certaine somme d'argcnt, fournie par ceux des paysans qui etaient autorises a quitter le village ct a aller travaiiler dans les villes.

A une courtc distance d'lvanofka se trouvait un domaine qui etait administre, au temps du scrvage, dans

des conditions cnticremont differentes. Le proprietaire etait un homme qui avait egalemcnt le bien-etre dc ses serfs a cceur, parce qu'il savait que de leur bien-etre dependaient ses proprcs revenus ; mais ii ne croyait pas au principe leur pcrmettant d'administrcr eux-niemes leurs propres affaires. Le paysan russe, avait-il l'habitude de dire, est un enfant, un enfant fantasque, imprudent, indolent, qui court inevitablcment a sa mine quand il n'est pas convcnablcmcnt surveille. En consequence de cette donnec, ce proprietaire chcrchait a reglcr nonsculcment les affaires communales , mais encore les affaires domestiques de ses serfs. Non-seulement il nommait toujours lui-meme l'elder du village et decidait toutes les questions se rapportant au bien-etre communal, mais en meme temps il arrangeait les manages, decidait quel etait le paysan qui devrait aller cbercber du travail a la ville ct celui qui devrait restcr a la maison, faisait de frequentes visitcs d'inspection aux habitations des paysans, defendait aux chefs de famille dc vendre le grain sans sa permission, et exercait dc diverses autres manieres une surveillance minutieuse a leur egard.

En retour de cette sollicitude paternelle , il arrivait a extraire de son domaine un revenu considerable, bien que ses champs ne fusscnt nullement plus fertilcs ou mieux cultives que ccux de ses voisins. Le revenu additionnel derivaitnon de la terre, mais des serfs. Gonnaissant intimement les affaires personnelles do chaque famille, il pouvait leur faire supporter les plus lourdes charges sans y ajouter ce dernier fetu qui, dit-on, sufflt a briser les reins du chameau surcharge. Et beaucoup des expedients qu'il employait prouvaient davantage en favour dc son esprit ingenieux que de la moralite dc son caracterc. Ainsi, par cxcmple, s'il decouvrait qu'une famille avait cpargue un peu d'argent, il proposait que l'une des fllles epousat un individu que le pere, il le savait, ne se souciait pas d'avoir pour gendre, ou bien il cxpri-

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mait 1'intention d'envoyer a la ville l'un dcs fils comme recrue. Dans l'un ou l'autre cas, une sommc respectable lui etait payee par ces gens ann d'eloigner le danger.

Tous les proprietaires qui vivaient sur leurs domaines se rapprochaient plus ou moins de l'un de ces deux types. Mais ici, dans les regions du nord, le dernier nc sc roncontraitpassouvent.Euegard surtout a l'abscnteisme qui prevaut parmi les proprietaires, et ensuitc a l'habilude etablie depuis longtemps parmi les paysans deperegrincr a travers le pays et de sc rendre dans les villcs a la recherche de travail, les paysans du nord sont plus encrgiques, plus intelligents, plus independants, et par consequent moins docilcs, moins facilcs aconduire que ceux des provinces centrales, si fertiles. lis out aussi plus d'education. Beaucoup savent lire et ecrire, et, a l'occasion, on rencontre parmi cux dcs gens amines d'un desir ardent de s'instruire. Plusieurs fois j'ai rencontre dans cettc region dcs paysans qui avaient une polite collection de livrcs, et a deux reprises j'ai trouve dans de telles bibliotheques, a mon grand etonnement, une traduction russede YHistoire de la Civilisation, par Buckle !

Comment, peut-on se demandcr, un ouvragc de cettc sorte a-t-il trouve le chemin d'un endroit semblable? Si le lecteur veut me pardonner une courlc digression, je vais lui expliquer le fait.

Au commencement du present regno, il se produisitun curieux mouvement intellectuel, — dont j'aurai a parlcr plus en detail ci-apres, —parmi les classes instruitcs de la Russie. Le mouvement prit des formes varices, dont les deux plus saillantes furent une soif de connaissances encyclopediques, et une tentative pour reduire touto connaissance a une forme scientifique. Pour dcs hommes dans cettc situation d'esprit, le grand ouvrage de Buckle avait naturcllement un attraitpuissant. II semblait a premiere vue reduire les faits varies ct qui sc combattent l'un l'autre dansrhistoirchumainc, a quelqucs principes

simples, ctfairesortiiTordredu seindu chaos. Son succes fut done tres-grand. [Bans le cours de peu d'annees non moins de quatre traductions — au moins ceci m'a-t-il ete affirm e par une bonne autorite, — furent publiees et vendues. Chacun lisait ou du moins se targuait d'avoir lu le livre merveilleux, et beaucoup croyaient que son auteur etait le plus grand genie de la presente generation. Pendant la premiere annce de mon sejour en Russie, je pris rarement part a une conversation serieuse sans entendre mentionner le nom de Buckle, et mes interlocuteurs afflrmaient presque toujours qu'il avait reussi a crecr une science historique veritable et de bon aloi basee sur la metbode d'induction. En vain je leur signalais, leur faisais remarquer, que Buckle avait sculement suggere, donne a entendre dans sa preface comment une telle science devrait etre cdiflee, construite, et qu'il n'avait lui-meme fait aucune tentative serieuse de se servir de la metbode qu'il recommandait. Mes objections avaient peu ou point d'effet ; la croyance etait trop profondement enracinee pour pouvoir etre aisement extirpee. Dans les livres, les recueils periodiques, les journaux, dans les lecons des professeurs, le nom de Buckle etait constamment cite, — souvent violemment amene, traln<>. sur le tapis sans le moindre pretexte, — et les traductions bon marcbe de son livre se vendaient en enormes quantites. II n'est done pas si etonnant, apres tout, que le livre ait pu penetrer dans deux villages de la province de Yaroslaff.

L'esprit entreprenant, confiant en lui, independant, que Ton trouve frequemment chez ces paysans du Nord, se manifeste a l'occasion cbez la generation nouvelle. Souvent, dans cette partie du pays, j'ai rencontre de jeunes garcons ayant l'air de petits Americains plutot que de petits Russcs. Je me rappelle bien l'un de ces jouvenceaux plcins d'esperances. J'attendais a une station de postc qu'on eiit change les chevaux, quand il apparut devant

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moi en bonnet de peau dc mouton et bottos gigantosques a double semelle : objets d'une dimension adaptee plutot a ses besoms futurs qu'a ceux presents. II pouvait avoir, tout botte, trois pieds huit pouces anglais (1 moire 15 environ), et ne devait guere otre age dc plus dc douze ans ; mais il avait deja appris a rcgarder la vie commc unc affaire serieuse, prenait un air de commandement, et froncait ses innocents petits sourcils comme si les soins d'un empire cussent pese sur ses chetives epaules. Bien qu'il futlapour agir comme Yemstchik, il devait laisscr l'attelage des chevaux a des specimens de l'cspeeo humaine plus developpes que lui, mais il observait avec soin si tout se faisait en bon ordrc. L'une de ses grosses bottes un peu portee en avant, et se rcdressant pour ne pas perdre un pouce de sa taille exigue, il suivait atlentivement l'operation, comme si la petitesse de sa stature n'avait eu ricn a fairc avec son inactivite. Quand tout fut pret, il grimpa sur son siege, et a un signal da maitre de poste, qui surveillait avec un orgueil patcrnel tous les mouvements du petit prodige, nous detalames avec une rapidite qu'atteigneut rarement les chevaux de poste. Le jeune postilion avait la faculte d'emeltre un son particulier — quelque chose tenant lc milieu entre un sifflement et le bruit que fait la perdrix en s'envolant, — qui paraissait avoir sur l'attelage un effet magiquc, et toutes les deux ou trois minutes il employait ce stimulant. La route etait raboteuse, et a chaque caliot il etait lance en l'air, mais il retombait toujours dans la position qui convient, et no perdit jamais un seul instant sa possession de soi et son equilibrc. En arrivant au relais suivant, jc calculai que nous avions fait quatorze milles (prcsquc dix-neuf kilometres) a l'heure.

Malheureusement cet esprit energiquc, entreprenanl, prend quelquefois une direction illegitime. Non-seulcment des villages, mais memo des districts tout entiers, out acquis de la sorte une reputation detestable comme

pepinieres dc voleurs de grandes routes, de faux-monnaycurs et autres specialistes en luttc avcc la loi criminello. En langago populairc, ces localites sont dites contenir des « gens qui font des farces » fnarod shalit). Je dois cependant dire que, si j'en puis juger d'apres ma propre experience, ces tendances soi-disant « folatres » sont grandement exagerees. Bien que j'aie parcouru des centaines de milles la nuit, sur des routes solitaires, je n'ai jamais ete vole oumoleste d'aucune facon. Une fois, il est vrai, voyagcant la nuit en tarantasse, j'apercus en me reveillant mon conducteur penche sur moi et introduisant sa main dans l'une de mes poches, mais l'incident se termina sans consequences serieuses. Quand je saisis la main coupable et demandai a son proprietaire une explication, il repondit d'un ton calin et d'excuse : que la nuit etait froide et qu'il avait voulu se rechauffer les doigts; et quand je lui conscillai d'employer a cet usage ses propres poches plutot que les miennes, il promit de se conformcr desormais a mon avis. J'avoue qu'il m'arriva assez frequemment de croire etre en danger d'etre attaque, mais dans chaque occasion mes craintes se trouverent mal fondecs, et quclquefois le denouement fut burlesque plutot que tragique.

Que le cas suivant serve d'exemple.

Je traversais, en compagnie d'un ami russe, la contree qui se trouve a Test de la riviere Vetluga : pays de forets et de marecages, avec ca et la quelques pieces de terre en culture. La majorite de la population est Tcheremiss, — tribu finnoise, — mais pres du Lord de la riviere il y a des villages peuples de pay sans russes qui out la reputation de « jouer des farces ». Quand nous f limes sur le point de partir de Kozmodemiansk, villa situee sur la rive droite du Volga, nous reciimes la visite d'un oflicier de la police rurale, qui nous peignit sous des couleurs tres-sombres les habitudes et la renommee morale — ou pour mieux dire, immorale, — des gens

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<dont nous etions sur le point de faire la connaissancc. II nous relata avec dcs gestes nervcux ct melodramatiques ses rencontres soudaines, ses luttes implacablcs oil sa vie n'avait tenu qu'a un cheveu, dans les villages a travers lesquels il nous fallait passer, et tormina l'entrevue ■en nous recommandant fortement de ne point voyager la nuit, et de tenir tout le temps nos yeux ouverts ct notre revolver pret. L'effet dc sa narration, pareil a celui de maintes histoires imprimees, fut considerable- Blent diminue par la morale dont il la fit suivre : « Qu'il n'avait jamais existe, soit en Russie ou dans tout autre pays, un omcicr dc police qui eut montre autant de zele, d.energie ct de courage, que lc dignc homme qui se trouvait devant nous ». Nous jugeames, cependant, qu'il etait bon de tenir compte du conscil de garder nos yeux Men ouverts.

En depit dc notre intention d'etre tres-prudents, il faisait deja sombre quand nous arrivames au village ou. nous devions faire haltc pour la nuit, et nous crumes d'abord que nous serions obliges dc passer la nuit en plein air. Les habitants etaient deja couches, et refuserent d'ouvrir leurs portes a des voyageurs inconnus. A la fin une femme, plus hospitaliere que ses voisins, consentit a nous laisser passer la nuit dans un appartement exterieur (seni) et cette permission fut acceptee avec plaisir. Mon ami, qui n'avait pas oublie les descriptions graphiques de l'ofiicier de police de Kozmodemiansk, se livra a unc serieuse inspection du lieu, et declara que la diamine, bicn qu'ahondamment peuplee, ne contcnait point d'autres bipedes que nousmemes. Pourtant, commc il existait dans lc toit une singuliere ouverture qui donnait a reflechir, il pensa que nous devions monter la garde alternativemcnt pendant la nuit, ct proposa de prendre la premiere faction. Ceci fut de suite convenu. Quand nous edmes clos et barre avec soin les fenetres a l'aide d'expedients improvises et

ingenieux, jo lui tendis mon revolver pour se defendre ou donncr 1 'alarm e, suivant ce que les cir Constances pourraient dieter, et me couchai par terre pour essayer de dormir. Nos precautions n'avaient point ete superflues. D'abord il y eut une tentative dc crochctcr la porte cxterieure ; puis une autre pour forcer celle de la piece ou nous nous trouvions ; enfln, une troisieme pour ouvrir la fenetrc. Toutes furent en pure perte et a la fin je m'endormis ; mais peu apres je fus reveille soudain par quclqu'un qui me saisissait vigoureuscment par lo bras. Comme la lumiere etait eteinte, je ne pouvais rien voir ; mais instinctivement je fis un bond, et m'efforcai de prendre au collet mon assaillant invisible. Ce fut en vain ! II esquiva adroitement mon etreinte, et je trobucbai sur mon porte-manteau, qui gisait a mes pieds ; mais ma prompte action revela la nature de l'intrus, car elle determina un faroucbe battement d'ailes et un caquetage frenetique. Le voleur nocturne suppose, l'assassin possible, etait simplement une paisible poule qui etait venue s'etablir sur mon bras, et, trouvant sa position instable, avait enfonce ses ergots dans ce qu'elle prenait pour un percboir !

Bien que n'ayant point encore visite l'extreme nord dc la Russie, peut-etre dois-je inserer ici des renseignements que j'ai recueillis a diverses sources, et qui permettront au lecteur de se fairc une idee assez nette de la vie que menent les paysans dans cette region.

Si nous tracons une ligne ondulee dans la direction de Test d'un point un peu au nord de Saint-Petersbourg, nous aurons entre cette ligne et l'Ocean polaire ce qui peut etre regarde comme une region distincte, particuliere, differant sous beaucoup de rapports du reste de la Russie. Partout le climat y est tres-rigoureux. Pendant environ la moitie dc l'annec le sol y reste couvcrt d'uno neige epaisse, les rivieres y gelent completement, s'y solidifient. La plus grande partie est occupee par des

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forets de pins, do sapins, dc melezos. do bouleaux, ou par de vastes ct insondables marais. La tcrrc arable et le paturagepris ensemble forment sculcment un et demi pour cent de sa supcrficie. La population y est rare, — un peu plus d'un habitant par millc carre anglais, — ct s'etablit principalcment au bord des rivieres. Les paysans vivent de peche, dc cbassc, en abattant ct flottant du bois, proparant du goudron, du charbon, elevant du betail, ct, dans l'cxtremo nord, des rennes. Ce sont la leurs principalcs occupations, mais ils ne negligent pas entierement l'agriculture. Leur etc est court, mais ils en tiront lc mcilleur parti a l'aidc d'un mode de culture special ct ingenieux qui, quoiquc pouvant scmbler etrange, pour no pas dire absurde, a un fcrmier anglais, est bicn adapte aux conditions locales. Le paysan nc sait ricn, n'est-cc pas, en chimie agricole; mais, ainsi que ses ancetres, il a remarque que, si Ton brule du bois sur un champ et qu'on en mole les cendres au sol, le resultat probable sera une bonne moisson. C'est sur ce principo simple que son systeme do culture est base. Quand lc printenrps arrive, que les feuilles commenccnt a paraitro sur les arbres, une bande de paysans amies de leurs fcacb.es sc rend dans les bois a quelque endroit determine d'avance. La, ils commenccnt a pratiquer une eclaircie. Ce n'est point chose aisee, car l'abatagc des arbres est un travail penible et ennuyeux; mais l'operation ne prend point autant de temps qu'on pourrait le croirc, car les travaillc- rs sont habitues au metier et maniont lours cognees avec unedexteritemcrvcillcusc. En outre, ils viennent about, dit-on, dc sc faire de rincendie un auxiliaire. Quand ils ont abattu tous les arbres, grands ct petits, ils rctouruent chez eux et ne s'occupent plus de leur eclaircic jusqu'a l'automnc, epoque a laquelle ils y rctourncnt afin de depouiller de leurs branches les arbres gisant a terre, de ramasser et emportor ceux ct celles dont ils ont

besoin pour construire leurs huttes ou les chauffer, et d'empiler 1c reste en tas. Les pieces de bois proprcs a la Mtisse ou au chauffagc sont trainees a l'aide de chevaux jusqu'au village aussitot que la premiere tombee de neige a produit une bonne route bicn glissante, mais les piles restcnt la jusqu'au printemps suivant. Alors on les eparpille a l'aide de longues perches et on y met le feu. Les flammes apparaissent d'abord sur divers points, puis, aidees par la combustion rapide des herbes seches et des copeaux detaches par la hache, s'etendent rapidement dans toutes les directions, jusqu'a ce qu'ellcs se rejoignent et forment un gigantesque feu de joie comme on n'en voit jamais dans des pays pcuples d'une facon plus dense. Si l'incendie s'opore dans les conditions voulues, 1'espace incendie reste recouvert tout entier d'une couche de cendres ; et quand ccs dernieres ont ete un peu melangecs au sol a l'aide d'une charruc legere, le grain est seme.

Dans le champ prepare de cette facon originale on seme do l'orge, du seigle ou du lin, et les recoltes, prcsque toujours bonnes, cotoient parfois le merveilleux. On peut s'attendre a ce que l'orge ou le seigle produisent environ six pour un dans les annees ordinaires, et ils peuvent donner jusqu'a trentc fois la semence dans des circonstances particulierement favorables. Cette fertilite, neanmoins, a la vie courte. Si le sol est pauvre et pierreux, on ne pout compter que sur deux recoltes; mais s'il est d'une mcilleure qualite, il peut donner des moissons passables pendant six ou sept ans. Dans beaucoup de pays ce serait la une manierc absurdement couteuse de fumer le sol, car le bois est une marchandise de trop de valeur pour elre employe a cet usage; mais dans cette region septentrionale les forets sont sans bornes, et dans les districts ou il n'existc aucune riviere ou cours d'eausur lcsqucls les troncs d'arbres puissent etre flolt&s, ccux qu'on n'utilisc pas de cette facon pourrissent par

Les Paysans du Nord.

extreme vicillesse. Dans ccs circonstances le systeme est raisonnable, mais on doit admettre qu'il ne fournit pas un tres-large retour pour la somme de labour depense, ct dans les mauvaises annees il ne donne presque point de retour du tout.

Les autres sources de rcvenu sont a peine moins prc-

caires. Avec son fusil et un petit paquet de provisions

lepaysan parcourt les forets depourvues de routes ou de

sentiers et rentre souvent apres plusieurs jours avec un

carmer Men leger ; ou bien il part en automne pour quel-

que lac eloigne ct souvent rcvient apres cinq ou six semai-

nes avec ricn de meilleur que de la percbe et du brochet

Quelquefois il essaic sa chance a la peche marine en cau

profonde. En ce cas il partira en fevrier, le plus souvent

a pied, pour Kem, sur les bords de la mer Blanche, ou

peut-etre pour Kola, lieu plus distant encore, situe'sur

une petite riviere qui se jelte dans l'Ocean arctique. La,

en compagnie de trois ou quatre camarades, il s'embar-

que pour une croisiere de peche lc long de la cote de

Murman, ou peut-etre le long de la partie navigable de

celle du Spitzberg.

Ses benefices dependront de ce que Ton prendra, le risque de gain ou perte est couru en association; mais en aucun cas il ne peut ctre bien grand, car les trois quarts du poisson ramene au port appartiennent au propnetaire de rembarcation ct des engins de peche. De la somme realisee il ne rapportera chez lui qu'une faible partie, car il eprouve une forte tentation d'acheler du rhum, du the, et autres friandises qui sont tres-cheres dans ces latitudes septentrionales. Si la peche est bonne et s'll resiste a la tentation, il peut epargner jusqu'a cent roubles (environ 400 fr.), et par la vivrc confortablement tout l'hiver; mais si la saison est mauvaise, il peut arnver a la fin avec non-seulement les poches vides, mais endette vis-a-vis du proprietairc du bateau. Gette dette, il doit la payer, s'il possede un cheval, on transpor-

tt

taut le poisson seche a Kargopol, Saint-Petersbourg, ou quelque autre marche. .

Pcut-etre le meilleur moyen de donner idee dcla vie d'un paysan de cette region est-il de copier le budget dune famille, piece que je me trouve avoir sous la mam. Cette famille se composait decinq membres: dcuxadultcs, un ieurie garcon, et deux femmes. L'annee, dans son ensemble etait bonne; car, bien que la pecbe n'eut point ete aus'si heureuse qu'elle cut pu l'etre,la moisson etait plus abondante que d'usagc et fournissait a la famille de la nourriture pour cinq ou six mois. Le tableau suivant montre l'actif et le passif en monnaie francaise :

Avoir

Vcndu 100 paires de gelinottes et autre

gibicr, a 0,60 la paire JjO

200 livrcs de caviar, a 0,30 la livre. . . 60

Poisson sec

Harengs et autres poissons de mcr. . 100 Recettes d'autres sources (probablement

pourboisabattu)

Total. . . . • • 306 fr. ».

Defenses

Farine de seigle (pour supplecr au deficit de la moisson) { f \

m bl ii

laXeS „^ rri

Vetements et bottes °

Ustensiles de pecbe, poudre et plomb. . U m

Total 306 fr. .

Le budget ci-dessus ne doit etre regarde que comme unc possibility rien de plus-,mais il pourra pcut-etrc

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aider lc lecteur qui desire acqucrir une vague notion dc la vie du paysan dans une grande partic de la Russie do l'extreme nord.

C'cst la que l'anciennc litterature populaire : chants, cont.es et fragments dc poesio epiquc, se sont le mieux conserves; mais c'cst un champ dans lcquel jenc vcux point entrer, car le lecteur pcut aisement trouver tout cc qu'il peut desirer connaitre sur cc sujet dans lc hrillant ouvragc de M. Eambaud, ct les oeuvres interessantes ct tros-consciencicuses de M. Ralston (1), qui en Russie jouissent d'une grande reputation.

(J) Rambaud, la Russie epique, Paris, 1876; Ralston, les Chants du Peuplerusse, Londres, 1872, et Conies populaires russes, Londres*

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