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CHAPITRE lY

COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF. AHITUDE D'ALEXANDRE AVANT ET APRÈS LA PRISE DE MOSCOU. C6RRE8P0NDANCE DE ROSTOPTCHINE ET DE I0UTO080F AVEC L'EMPEREUR.

Depuis la période des réformes et la chute de Spéranski, nous avons Irop perdu de vue l'empereur Alexandre, qui, quoique éloigné des champs de bataille et momentanément éclipsé par la popularité de Koutousof, était, après tout, l'âme de la défense de l'empire, de même qu'il devint plus que personne le sauveur de son pays, par la fermeté qu'il déploya après la catastrophe, par son inébranlable résolution de ne pas traiter avec l'ennemi tant qu*il aurait le pied sur le sol russe. En définitive, tout dépendait de là : la Russie élait triomphante ou humiliée, l'Europe était affranchie du joug ou retenue dans Tcsclavage, selon la mesure de la persévérance du monarque moscovite.

Sa correspondance avec Rostoplchine et Koutonsof nous ramenant à lui, nous allons faire connaître, avec

quelques détails, la noble attitude qu'il sut prendre et qui, comme il y resta fidèle jusqu'au bout, fil de lui plus encore que le sauveur de la Russie , car la Providence lui réservait le rôle de libérateur de l'Allemagne et des autres contrées asservies par nos armes.

Reprenons cependant les choses de plus haut, et, si l'on nous p^rmet un peu de rétrospeclivité, présentons dans son ensemble l'activité de l'empereur, depuis le premier commencement de la campagne jusqu'à la lamentable retraite des nôtres. Ce sera comme un chapitre nouveau de l'histoire intime d'Alexandre I^, chapitre où nous ferons connaître des particularités curieuses qui n'ont pu trouver place dans notre premier ouvrage.

Lorsque ce monarque eut en vam épuisé, vis-à-vis de Napoléon, toutes les ressources de la diplomatie % il ne songea plus qu'à tirer l'épëe, et partit pour Vilna, où il séjourna deux mois,* depuis le 28 avril jusqu'au S6 juin '. Une suite nombreuse l'y entourait. Outre son favori, le comte Tolstoï (Nicolas Alexandre-

* Voir là dessus Bignon, Bittoire de la France sous Hapoléon, t. X, p. 420 et suiv. Ci'. Danilefski. t. r% p. 53 et suiv.; et Bogdanovitch, 1. 1'^ p. 26 et p. 394, où l'on trouve aussi la correspondance officielle entre les empereurs Alexandre et Napoléon.

* Voir sur ce séjour de l'empereur Alexandre I*' à Vilna et sur les distractions qu'il trouva dans les châteaux ou terres des environs, les Mémoires sur l'empereur Alexandre, publiés par la comtesse de Gboi- «

vitch), grand-maréchal de la cour, qu'il avait emmené darfe sa voiture ^ et le prince Pierre Yolkonski, un de ses amis particuliers dès Tenfance et qui, depuis ministre de la maison impériale et feldmaréchal , était alors lieutenant-général et chef du grand étatmajor; outre ces familiers du prince, disons-nous, il avait près de lui son beau-frère le prince George d'Oldenbourg, le grand-chancelier de l'empire comte Nicolas Roumantsof, un autre personnage qui éiait pour lui un ami , le noble comte Victor Kotchoubâ, conseiller privé actuel ; puis, le contre-amiral Chischkof , à cette époque-là secrétaire de l'empire et depuis minisire de l'instruction publique, le comte Nesselrode, déjà secrétaire d'état, quoique récemment revenu de Paris, où il avait rempli les fonctions de conseiller de légation , enfin le baron de Stein et des

seul-Goufiier, née comlesse de Tissenhaussen (c'esl par une faute d'impression qu'on lit sur le litre née comtesse de Fisenhaus (en 18^9) ; p. 86 et suiv. Cf. Danilefeki, t. I", p. 154.

' La maison Tolstoï est peut-être la plus nombreuse des familles nobles de la Russie. Le comte Nicolas Alexandrovitch ne quittait pas l'empereur Alexandre; sa femme, qui était (rès liée avec le comte Joseph de Naistre (voir Mémoires et Correspondance, p. l^'J], était fort inclinée au catholicisme. Le célèbre écrivain parle aussi souvent du grand-maréchal lui-même [ibid. p. 2i5 et passim). Le frère du comte Nicolas, le comte Pierre Alexandrovitch Tolstoï, homme généralement respecté pour la loyauté de son caractère, était, en 1808, ambassadeur à Paris. Un de leurs parents, le comte Fœdor Andrélevitcfa Tolstoï, possédait à Moscou une bibliothèque précieuse et remarquable siurtout par la collection de manuscrits qui en 'aisail partie. Elle ne devint pas la proie des flammes comme celles de l'université, du comte Boutourline, du comte Moussuie^Pouschkine et d'autres.

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généraux de tous grades, indépendamment de ceux qui faisaient partie des cadres de l'armée. Stein, l%nnemî juré de Napoléon, avait reçu d'Alexandre, en date du 27 mars , une lettre où il l'avait engagé à faire cause commune avec lui. « Je vous invite de la manière la plus instante, lui avait écrit l'empereur, à me communiquer vos idées, soit par écrit d'une manière sûre, soit de bouche, en venant me joindre à Yilna. » Et le baron immédiat de l'Empire, ancien ministre prussien , un de ces hommes entiers et résolus qui à eux seuls font nombre, s'était pressé d'accourir. Parmi les généraux étaient ensuite le comte Araktchéîef, le mauvais génie d'Alexandre, vieux Russe qui, quoique formant antithèse avec lui , était devenu indispensable à son maître par son activité, sa vigilance et son dévouement à toute épreuve; Benningsen, personnage vain et intrigant , mais militaire expérimenté et de bon conseil, comme le savent déjà nos lecteurs ^ ; enfin le ministre de la police Balachef, et plusieurs militaires étrangers dont les avis étaient alors écoutés par le monarque avec la plus grande déférence.

Au premier rang de ces militaires étaient, d'abord le comte d'Armfelt, ce Suédois transfuge qu'on a vu figurer parmi les principaux ennemis de Spéranski \

* Henningseii prolila de la circonstance pour vendre au mouai^ue la terre de Zakreth, à uiie demi-lieue deVtlna, où, assisté de sa ienimc, le croira-l-on? il venait de lui donner un bal, que nous a décrit madame de Gboiseul-Gouffier.

* Voir à la page 89. Deux chutes l'avaient rendu célèbce.

ATTITUDE D^ALBXANDRE PENDANT LA GUERRE. Si'?

et qui maintenant faisait avec Alexandre des plans de campagne; puis le lieutenant-général allemand de PhuU, quartier-maître général de Tarmée, lequel, ancien colonel au service de la Prusse , était depuis quelques années à celui de la Russie. Le professeur Perlz^ dit plaisamment de ce dernier que, depuis 1807, il était le directeur de la conscience militaire de l'empereur. En effet, officier savant et laborieux, stratégiste sans doute systématique et plus au fait de la théorie qu'apte à Taclion , mais de mépite néanmoins, homme probe, éclairé, de bonne compagnie, penseur profond, mais caractère bilieux, entier et souvent violent, Phull avait, ainsi que le colonel Woizogen, complété l'éducation du monarque en vue d*une guerre possible*, et c'est lui qui eut ridée du camp de Drissa dont nous parlerons bientôt. Deux autres de ces étrangers au service moscovite et alors présents à Yilna, étaient le général marquis Paulucci, Italien 6n, instruit, déterminé, mais remuant et quelquefois brutal, qui devint plus tard gouverneur général des provinces Baltiques ' ; et le

* Vie du baron de Stein, t. III, p. 65. — Voir un mémoire de PhuU dans le livre allemand de M. de Smitt, ÉclmràuemetUs sur la guerre de 1812, p. 490-480. Cf. le texie du même livre p. 334 et suiv.

* Il étudia avec lui vingt et une campagnes de Frédéric le Grand el du maréchal de Luxembourg. — Relaiivement à Woizogen, voir Mes additions aux Souvenire du prince Eugène de Wurtemberg, p. 189 et suiv.

s De Naistre, dans sa Cùftespondanee diplomatique (t. I*% p. 129, 154, etc.), parle beaucoup de Paulucci. W se moquait ouvertement, et

comte Cancrine, ce ministre des finances en qui Ton a cru voir un instant le Colbert de la Russie, mais qui, à celte époque*là, débutait dans la carrière des grands emplois, par suite de sa nomination aux fonctions d'intendant-génëral de la première armée ^

A peine arrivé à Vilna, Alexandre se rendit à Chavel, auprès du comte de Wittgenstein pour concerter avec lui les opérations du corps détaché sur la droite des Russes. Le général Lauriston, resté à Saint-Pétersbourg , avait vainement demandé à être admis près de sa personne*. Mais peu de jours après le retour du monarque arriva un autre négociateur français, le

avec amertume, de Phull; il osa même dire à l'empereur qu'il n'y avait qu'une alternative pour celui qui lui avait conseillé le camp de Drissa, ta fMmn jaune (Bedlam) au le gibet,

'Voir sur celui-ci Yi'olzogen, p. 80. Sur Phull, Toiribid.t p. 70 et p. 163, et fieilzke, p. 57. C'est à tort que nous avons écrit son nom P/uhly dans VBiitoire intime de la Busne^ 1. 1"', p 60; ce qui est plus étonnant, c'est que le prince Eugène de Wurtemberg, son compatriote, l'écrit aussi pareillement. ?léanmoins la vraie orthographe est Phulf. Pfuel [Ernest de) ci ait le nom d'un militaire prussien aussi très-connu, qui, ayant été, en 1815, chef de l'état-major de Tetlenborn, devint ensuite général et se signala aussi comme écrivain militaire. — Sur toute la suite de l'empereur, on peut consulter les Mëmoires de Toll, par H. de Bemhardi, t. 1*', p. 2b0 et suiv.

* Le général Lauriston avait succédé, au printemps de i81i, à

Caulaincourt, duc de licence, dans le poste d'ambassadeur à la cour de

, Saint-Pétersbourg. Napoléon trouvait son habile prédécesseur trop

Busse, et celui-ci avait demandé son rappel. Voir Ségur (liv. IV. ch. v.\ qui raconte une scène qu'il lui fit près de Vilna. — Bignon, (t. X, p. 484) nous fait connaître les termes du refus par lequel Roumantsof répondit à la demande de Lauriston. (Voir aussi p. 461 et 464., Ce général n'arriva de Saint-Pétor^hour{r au camp français que vers le 18 août. (Voir encore Dignon, p. 482.)

ATTITUDE D*ALEXâNDRE PENDANT LA 60ERRE. 279

comte de Narbonne, envoyé exprès de Berlin avec un ultimatum j et dans le but d*an*èter encore, s'il était possible, Texplosion de la guerre, ou du moins de se donner le mérite d'une dernière tentative. Un visiteur d'un si haut rang (car Narbonne, homme de l'ancienne cour, avait été ministre de la guerre) et d'une si grande distinction personnelle, eût été sûr, en tout autre temps, d'être bien accueilli par le monarque; même au point extrême où en étaient les choses, Alexandre consentit encore à voir le comte une ou deux fois, mais sans résultat, les propositions faites par lui de la part de son maître n'étant réellement point acceptables. Le temps des négociations était passé. Montrant à Narbonne la carte de son empire déployée sous ses yeux : a Je ne me fais point d'illusions, lui dit-il ; je sais combien l'empereur Napoléon est un grand général ; mais, vous le voyez, j'ai pour moi l'espace et le temps. Il n est pas de coin reculé de ce territoire hostile pour vous, où je ne me retire, pas de poste lointain que je ne défende, avant de consentir à une paix honteuse. Je n'attaque ][^as ; mais je ne poserai pas les armes tant qu'il y aura un soldat étranger en Russie ^ » Le* comte se voyant traité avec une extrême

* Villemain, Souvenirs eoniemparaitu, t. I*% p. 187. Cf. Bifpiioi], t. X, p. 475 et suiv.; général Danilefekit. !•% p. 7S et 112. — Narbonne suivit l'empereur Napoléon jusqu'à Moscou, et son historien nous a consené des entretiens remarquables qu'il eut avec lui en roule et au Kremlin (Villemain, p. 2fô et suiv.).

politesse et même invité à la table de l'empereur', eût voulu prolonger son séjour auprès de lui. Mais une visite d'adieu que vinrent lui faire les comtes Koichoubéî et Nesselrode l'avertirent que son rôle à Yilna était fini. L'envoyé français retourna donc à Dresde, où il remit (28 mai) à son mailre la réponse à la fois si humble et si fière du tsar, laquelle fut aussitôt portée à la connaissance de tout l'empire russe.

Dans la nuit du 24 au 25 juin, celle qui suivit le passage inopiné du Niémen par les Français, Alexandre fit écrire, par Chischkof, une lettre à son ancien gouverneur, le feldmaréchal comte Nicolas Sàltykof, alors président du conseil deTempireet qui, jusqu'en 1815, en l'absence du souverain, resta son namestnik ou lieutenant, on pourrait presque dire régent. Dans cette lettre, il prit le même engagement , à peu près dans les mêmes termes. Cependant il lui restait un scrupule. Son ambassadeur à Paris, le prince Kourakine, ayant deAiandé avec instance ses passe -ports, Napoléon avait déclaré que celte demande était l'équivalent d'une rupture, et avait immédiatement envoyé l'ordre à Lauriston de faire la même demande au gouvernement moscovite. Alexandre, quoiqu'il n'eût pas ordonné directement la démarche faite par son ambassadeur

* C'est la coinlesse de Choiseui-Gouffier qui l'assure, p. 80. Le portrait que fait de Narbonne celte dame, aloi^ présente sur les lieux, forme contraste avec celui dû à la plume si élégante de l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie française.

poussé à bout, craignait cependant d'avoir ainsi fourni à son adversaire un prétexte plausible, lui qui évitait avec tant de soin tout ce qui pouvait le faire accuser d*élre Tagresseur. Tourmenté de cette idée , il écrivit le 26, à deux heures du matin, une leltre à Napoléon, où, après s'être expliqué sur l'incident dont nous venons de parler, il lui offrit encore une fois de rouvrir les négociations dés qu'il aurait, lui, repassé la frontière avec son armée; promettant, en cas de refus, qu'il ne proférerait ni n'écouterait plus une seule pa* rôle de paix aussi longtemps qu'il resterait sur le territoire russe un seul Français en armes. Encore pendant la nuit, le général Balachef fut appelé : il eut à se rendre au camp de Napoléon, et c'est là cette mission dont nous avons fait mention plus haut'. a Du reste, dit M. de Ségur, point de nouvelles propositions, ni par écrit ni dans la bouche de Balachef. » Aussi cette démarche fut-elle peine perdue. Napoléon qui, en ces occasions, avait toujours à son service des flots de paroles, se donna libre carrière contre son ami deTilsit et d'Erfurt, ainsi que le maréchal des logis de son palais nous le raconte *. Mais les choses en restèrent là. Balachef, après avoir répété que son maître déclarait devant l'Europe qu'il n'était point Tagresseur, que les Français se trouvaient en Russie sans déclaration

* Dans la note 2 de la page 90.

« Liv. IV, chap. v ; Thiers, t. XIV, p. M ; cf. Danilefski, t. 1"» p. iSO.

28Î ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF.^CBAP. IV.

de guerre, fut congédié avec des propositions verbales inadmissibles ^

Alexandre n'y répondit pas. c< On n*avait pas compris, ajoute le général de Ségur, toute Timportance de la démarche quil venait de faire. Il ne devait plus s'adresser à Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour, une dernière parole. »

Une rupture sans retour, c'est le mol ; et c'est précisément de cela que Napoléon jugeait Alexandre incapable : aussi tomba-t-il ensuite de surprise en surprise. Yis-à-vis de la France, toute diplomatie cessa de la part de l^empereur de Russie : celle qu'il fit encore à Vilna ou à Drissa, se rapportait soit à la Suède, soit à la Turquie, avec laquelle les préliminaires du traité de Boukarest venaient d'être signés par Koutousof, à ee moment là encore à la tôte de l'armée de Moldavie.

Dès qu^Alexandre eut reçu la nouvelle certaine que toute l'armée française avait mis le pied sur son empire, il publia un ordre du jour qui finissait par ces mots : « Soldats, vous défendez la foi, la patrie , la liberté... Je suis avec vous. Que Dieu juge l'auteur de cette guerre* I »

* Scion M. Thiers (p. 57), Napoléon se serait montré sans délicatesse dans sa conversation avec Batachef, même à sa table. H l'aurait questionné, entre autres, sur les routes menant à Moscou, et Balachef, piqué au vif, lui aurait fait là-dessus, cette réponse, qu'il y en avait plusieurs, et dans le nombre une qui passait par Poliavn. M"« de Choiseul-Gouffier rapporte le môme fait, p. 101. — Cf. Danilefski, t. !•', p. 181 et suiv.

* Boutourline, UUtaire milUaire de la campagne de 1813, Paris,

Puis, laissant dans la capitale de la Lithuanie le général en chef ^ Barclay de ToUy, ministre de la guerre, il partit pour Svenziany, petite ville à environ cinquante kilomètres de Vilna et qui le rapprochait de la Duna, premier boulevard à défendre. Le comte deNesselrode resta près de sa personne; mais le chancelier, le baron de Stein et tous les hauts fonctionnaires de l'ordre civil, se mirent aussitôt en roule pour Saint-Pétersbourg.

Il était temps; d'une part, parce que le danger devenait pressant, et, d'autre part, parce que leur présence excitait le mécontentement de l'armée. Tout le monde y criait contre l'esprit de cour transporté dans les camps, esprit dont les conséquences ne pouvaient être que l'indécision et le trouble, les paroles à la place des actions, les critiques qui intimident d'avance le chef prêt à agir et les conseils contradictoires qui paralysent et arrêtent les mouvements.

En attendant que l'armée principale , dite la première de l'ouest', se iût concentrée, le monarque resta six jours à Svenziany : Barclay de ToUy , déjà investi

1824, 2 vol in-8*, t. !•', p.'i63. Boutourline, alora colonel, depuis gértéral, est mort en 1840 , membre du conseil de l'empire et directeur de la Bibliothèque impériale de Saint-Pélersbour(f. Son ouvrage est très-digne d'estime. Voir Thiers, p. 16^, note, et p. 652, note.

* Ce terme pris comme grade.

* C'était celle de la Duna, sous le commandement de Barclay; la seconde était l'armée du Dnieper, sous le commandement du prince Bagratbion, plus ancien de grade que Barclay. Voir sur les motifs de cette division de l'armée en deux, Thiers, p. 17 et 18.

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du commandement effectif qu'Alexandre exerçait encore nominalement , fil tous ses efforts pour défendre Yilna, même au risque d'avoir à livrer bataille. Mais voyant Napoléon marcher droit à lui et courant le risque d'être tourné , il ordonna , lé 25 juin ^ la retraite sur Svenziany , de manière que les Français purent entrer dans Yilna, le 28, sans coup férir. Ils avaient à leur tête les régiments polonais, et furent accueillis avec un enthousiasme difScile à d'écrire. <K L'ivresse était générale, dit la comtesse de Choiseul-GroufTier , qui pourtant, quoique Polonaise ellemême, n'avait de faible que pour Alexandre et les Russes. La ville entière retentissait de cris de triomphe; on courait aux armes. » Malheureusement, le conquérant ne sut pas donner à cet enthousiasme l'aliment patriotique sur lequel les populations avaient compté; son séjour à Yilna, prolongé outre mesure, et jusqu'au 16 juillet, refroidit considérablement les Lithuaniens à son égard , pendant que le langage de son représentant à Varsovie produisait un eflet non moins défavorable sur les Polonais , dont l'exaltation n'avait d'abord pas connu de bornes. En attendant, il était, dès le début de la campagne, mailre d'une ville dont il aurait cru, selon ses propres paroles, que la prise lui coâterait au moins vingt mille hommes.

* Et non pas dans la nuit du 15 au 16, comme le dit la comtesse de Clioiseul-GouflGer, qui raconte, au reste, des détails intéressants sur ces faits.

Nous n avons pas à suivre ici les opérations des deux armées : assez d'écrivains militaires , le marquis de Chambray, Boutourline, le comte de Ségur, les généraux de Wolzogen, de Clausewitz, Danilefski, Bogdanovitch, Tauteur des Mémoires de ToU, M. de Bernhardi % etc., les ont décrites, s.ans compter M. Thiers, à qui elles ont fourni le sujet d'un admirable tableau, plein d'instruction de toute nature et d'une clarté dont rien n'approche. Notre unique objet est ici de faire connaître brièvement la part personnelle de l'empereur de Russie aux événements de la campagne de 1812, avant l'arrivée à Saint-Pétersbourg de la lugubre nouvelle de l'incendie de Moscou.

Alexandre, au moment où nous nous trouvons, était encore sous l'influence presque exclusive du général Phull, dont déjà les événements trompaient quelque peu les prévisions; car Napoléon ne suivait pas exactement la marche qu'il avait plu à cet Allemand de lui tracer dans ses plans, et même Barclay de Toliy ne se pressait pas d'accourir à ce camp retranché de Drissa qui en était la base et le pivot.

La première ligne de défense pour la Russie était le Niémen ; la seconde, se composait du cours delà Duna *

*■ Sur les détails inlimes conœriiant Alexandre pcndatil qu'il était présent à l'armée, et son entourage, c est surtout ce dernier qu'il faut consulter. Voir par exemple, 1. 1", p. 290 et suiv.

* Non pas Dvina, comme disent les Russes, au risque de coufondi*e ce Ueuve occidental de leur empire avec la Dvina septentrionale. Dans la province dont il est l'artère essentielle, en Livonie, on dit

286 ROSTOPTCflINE ET KOUTOUSOF.— CH\P. IV.

en aval de Vitebsk, et du cours du Dnieper, depuisOrcha , situé à égale distance de Smolensk et de Moghilef. Celte seconde ligne de défense est interrompue, entre Yitebsk et Orcha, par une vaste trouée entre les deux fleuves, qui, en s'éloignant du pays des sources % coulent parallèlement Tun à l'autre, dans des directions opposées. C'est par cette trouée que Napoléon a pénétré sur la route de Moscou, laissant à sa gauche celle de Saint-Pétersbourg, défendue par le comte de Wittgenstein, avec un corps d'armée.

Diîssa est un petit endroit sur la Duna, plus près de Dunabourg que de Vitebsk. Au-dessous deDrissa, le fleuve qui coule au nord-ouest , forme un rentrant profond du côté de l'intérieur de l'empire. C'est ce rentrant en avant de son cours, vaste espace qu'il entoure comme de deux bras, que le stratégiste allemand avait choisi pour son camp retranché. Trois lignes d'ouvrages le rendaient inexpugnable sur son front ; mais, comme il appuyait ses derrières et ses ailes sur le fleuve, on pouvait se demander comment, en cas de défaite, l'armée le passerait sans encombre. D'ailleurs, selon le marquis de Chambray *, les ouvrages, exécutés avec soin, avaient été placés sans trop de discernement. Mais un reproche bien plus grave à adresser aux auteurs de ce

la Duna. Comment expliquer le nom de Dunabourg^ si la rivière ne s'appelait pas la Duna ?

* Voir, sur le pays des sources, notre Empire des Tsan, t. 1*', p. 544 et 3SÔ.

« T. I", p. 80. Cf. Thiers, p. 122, et Bernhardi, t. I", p. 294 et suiv.

plan d'opérations, arrêté, il est vrai , en vue d'une armée ennemie bien moins nombreuse que celle qu'amena Napoléon , est le suivant , indiqué par le même auteur, comme aussi par la plupart des historiens postérieurs de la campagne de 1812; à savoir, que ce plan attestait, chez les Russes, une connaissance bien imparfaite de la nouvelle méthode de guerre des Français. « Quelle nécessité, en effet, d'attaquer ce camp retrandié? et, dans la position particulière des Russes, qui luttaient contre une armée plus manœuvrière et bien supérieure en nombre, ne pouvait-on pas les tenir en échec avec une partie des troupes et , les tournant avec le reste, les mettre dans le plus grand danger ? » Sans perdre son temps à forcer ce camp, Napoléon , profitant de l'immensité de l'espace , ne pouvait-il pas poursuivre sa route et entrer dans la trouée, séparant l'une de l'autre, pour le reste de la campagne, les deux armées russes principales? A ce seul point de vue déjà le camp de Drissa était une faute, puisqu'il éloignait vers la droite la première armée qui , au contraire, aurait dû manœuvrer sur sa gauche, afin de se réunir à celle du prince Bagrathion, dite seconde armée de Touest, que la rapidité de l'invasion avait empêchée d'opérer à temps ce mouvement.

Tous les auteurs militaires sont d'accord sur ce point, et M. Thiers, qui voit dans le camp de Drissa une imitation peu intelligente des lignes de Torrës-

288 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. — dHAP. IV.

Védras, qui sont un titre de gloire pour lord Wellington, n'hésite pas à dire qu'il était « un non-sens. »

Depuis quelque temps, Alexandre s en doutait, et les longues discussions et études auxquelles il se livra à Svenziany étaient sans doute déjà un effet du manque de confiance qui le gagnait de plus en plus. Les observations sensées du colonel, plus tard général, Hichaud, officier très-capable du génie sarde qu'il avait pris à son service ^ , les sarcasmes du pétulant marquis Paulucci et rincrëdulilé que la plupart de ses autres généraux, d'ailleurs mécontents, ne cachaient pas visà-vis de Phull, achevèrent de lui ouvrir les yeux et de mettre fin à son engouement pour ce dernier '.

Du 0 au 11 juillet, larmée de Barclay s'établit dans le camp ; Alexandre, avec sa suite, y compris le général Phull, y était arrivé dès le 8 , et il data du lendemain Tordre du jour connu, dont nous ne rappellerons que les passages suivants : « Nous sommes venus ici pour rassembler et concentrer nos forces. Nos calculs ont été heureux : la totalité de la première armée est en ce lieu... Vous allez cueillir des lauriers dignes de vousmêmes et de vos ancêtres. .. Les ennemis de votre pays connaissent déjà la valeur de votre bras. Allez donc dans Tesprit de vos pères , et anéantissez Tcnnemi

• D'après Danilefcki, 1. 1", p. 180, il le vit ici pour la première fois. On fera bien devoir ce que disent de lui de Naislre, Corresp, dipl., t. 1", p. 185, et Tliiers, l. XIV, p. 12 et 16.

* On peut voir dans les Mémoires de Wolzogen, p. 103, ce que PbuU devint ensuite.

qui ose allaquer voirc religion et votre honneur jusque dans vos foyers, au milieu de vos femmes et de vos enfants ^ y> Tout cela annonçait encore Tintenlion de se battre ; mais, après un conseil de guerre, que Tempereur réunit vers le 13, il y renonça complètement. Étaient présents à ce conseil , outre le monarque luimême, Barclay de Tolly, le comte Araktchéïef, ministre de la guerre avant celui-ci, le prince George d'Oldenbourg, le prince Volkonski, les colonels de Wolzogen* et Michaud. Après quelques mots d'introduction, Alexandre invita ce dernier à exposer ses idées, contraires à celles qui avaient prévalu jusqu'alors et queWoIzogen avait reçu mission de soutenir, quoiqu'il n'y tint plus lui-môme. Les idées de Michaud curent l'approbation des généraux, laquelle entraîna celle de l'empereur. D(js le 14 juillet, l'armée reçut ordre de se mettre en marche vers Vitebsk, ne laissant derrière elle que les 25,000 hommes sous le commandement du comte de Witlgenstein, chargés de couvrir la roule menant à Saint-Pèlei'sbourg. Elle franchit la Duna, en remonta le cours, arriva à Polotsk le 18, puis le 23 à Vitebsk, où elle repassa sur la rive gauche du fleuve, espérant bientôt donner la main, àSmolensk,

• Chambray, t. !•', p. 81; Bogdanovitch, t. !•', p. 153. H existe des variantes enirecos deux texlos, nouvelle preuve de l'impossibilité de s'en tenir à un seul historien, sans vérifiralion el confiX)ntation. Cf. Boutonrline, t. II, p. 180.

* Voir son récit, p. 103. Cf. Bogdanovilch, t. I*', p. 455. M. Tliiers p. 127; s'en tient au récit de Wolzogen.

290 ROSTOPTCIIUNE ET KOUTOUSOF .- CIIAP. IV.

à l'armée séparée commandée par Bagralhion ', et suivre ensuite le plan de campagne que suggéraient le sens commun et la nature des choses, plan qui consistait à se retirer dans l'intérieur de Tcmpire et à combattre les Français par les distances et le dénûmenldes localités à parcourir.

Ici nous prendrons encore une fois congé des deux armées, dont nous avons raconté plus haut la marche sur Moscou; car c'est à Pololsk que le tsar s'éloigna d'elles, après avoir signé encore, le 18, la proclamation aux habitants de la vieille capitale et le manifosie ordonnant un armement général dont nous avons déjà parlé*, et après avoir donné, de l'avis même deTinfor-

^ Sur les opérations de celui-ci, la faute qu'il fil de divaguer jut^qu'û Minsk cl Bobrouisk, el la correspondance d'Alexandre avec lui, voir, outre Thiers, Bernhardi {Mémoires de Toll), 1. 1", p. 296, 501 , 523, clc. Le colonel ToU commença le 12 juillet à remplir les Tonclions de quarlier-maître général, qui correspondaient à celles de sous-chef d eialmajor. Son prédécesseur était incapable, el le chef véritable ne l'étail pas beaucoup moins; mais ce dernier poste fut alors confié à Icrmolof. ennemi juré de tout ce qui se sentait de l'étranger. V. plus haut, p. 120.

* Lis deux pièces sç lisent aussi dans Rabbe, Histoire d'Alexandre l*\ t. II, p. 63 et 8uiv.

C'eat aussi le 18 juillet qu'il écrivit de Liakof, près de Pololsk, la remarquable lettre à l'amiral Tchilchagof, en réponse à colloque cet ancien ministre de la marine, homme très capable, mais «mauvais, à en croire Gentz, par système et par mépris des hommes » [Tagebûcher, p. 82), lui avait adressé el qui contenait la proposition de faire brusquement une pointesur Constant inople, qui meltraiifinà Teinpire ottoman. Cette lettre a été mise au jour par M. Thiers [t. XIV, p. 435), qui avait sous les yeux toute la curieuse cor. espondance d'Alexandre avec faroiral, esprit ardent et entreprenant. — Nous reviendrons & ce personnage, qui est mort à Paris en 1840, après avoir

luné PhuU , déjà presque en disgrâce, tous ses pleins pouvoirs à Barclay. S'il ne lui conféra pas en même temps le titre de généralissime, c'était de peur d'indisposer contre lui Bagrathion, vieux Russe très-susceptible et très-entier, plus ancien en grade que Barclay et qui n'aimait pas son collègue allemand , déjà son supérieur en qualité de ministre de la guerre. Que de motifs cachés expliquant la marche des événements, ne découvre-t-on pas ici, comme partout ailleurs, pour peu que Ton soulève les coins du voile qui couvre tout, mais qui à la longue ne saurait rester inviolable ! Le régime autocratique, qui annule les individus, n'a pas de privilège sous ce rapport.

Alexandre, esprit éclairé et qui acceptait les leçons découlant des événements, quand elles pouvaient tourner encore au salut de Tempire, ne se faisait plus illusion sur le rôle qu'il lui appartenait déjouer de préférence. Décidément, celui de généralissime était au-dessus de ses forces ; tout ce qu'il avait si longuement concerté avec ses conseillers intimes, presque tous étrangers, était resté inefficace ou plutôt sans application possible. Dès lors sa présence au camp devenait un embarras même pour lui, et il comprenait sans doute quels inconvénients en résultaient pour

fait beaucoup parler de lui ; disons seulement qu'il a laissé des Me» moires inédits qu'on nous a fait connnailre par cxiruitsdans la Hevue coniemporaine ùu 15 mars 1855. Sa femme, une Anglaise, était trèsliée avec le comte de Maistre {Mémoires et correspondance ^ fi. ^i. Cf. Correspondance diplomatique^ t. !•% p. 240).

292 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF.— ClIAP. IV.

celui qui assumait à sa place la tâche d'agir; il interprétait le silence ou les mines renfrognées de ses généraux, sans que ceux-ci eussent besoin de s'expliquer eux-mêmes et sans la pression qui aurait été exercée sur lui, selon notre grand historien, par « cette aristocratie militaire qui, tour à tour intimidant ou soutenant Alexandre, l'avait conduit peu à peu à résister à la domination française \ »

C'était aux vrais hommes du métier, c'était à Barclay deToUy, le moins insuffisant d'entre les généraux russes qu'on pouvait opposer à Napoléon, à prendre la responsabilité du commandement en chef; l'homme placé par Dieu à la tôte de la nation et qui, sous tous les autres rapports, était à la hauteur de cette tâche, avait des devoirs différents, surtout quand rien n'était prêt encore, quand on avait négligé de prendre à temps les mesures les plus indispensables. Au-dessus de la direction de la guerre se plaçait pour lui le soin d'en réunir les moyens, et c'est à ce soin-là qu'il résolut maintenant de se consacrer. Le plus pressant était d^élcctriser les populations, afin d'obtctiir d'elles les plus grands sacrifices dans Tintérël de la chose publique : or, personne n'clait plus apte que le séduisant, le persuasif Alexandre à produire cet effet.

En conséquence, il annonça son départ, qu'il effectua comme nous l'avons dit, à Polotsk, api ts avoir pro-

«Tir.ei-s, I. XIV, p. i2i.

clamé la guerre une guerre nationale el d'indépendance, comme celle qui se poursuivait en Espagne.

Son frère, le grand-duc Constantin, chargé d'un commandement, resta encore à son poste, malgré son dissentiment avec Barclay. Wolzogen', sans les avis duquel rien d'important ne se faisait , nous décrit ce prince comme a Tincamation du pur moscovitisme et de la haine des éléments étrangers, » nombreux dans tous les rangs, non moins qu'indispensables. Dans tous les cas, Constantin eut le tort grave de donner aux autres généraux Texem^ple de l'insubordination \is-a-vis de Barclay, qu'il avait la prétention de forcer à livrer bataille malgré lui. De là une scène déplorable à Smolensk, où il se conduisit avec toute la fougue qui lui était propre (nous en parlerons plus loin). Puis il s'éloigna brusquement, accompagné de Benningsen, et se rendit à Saint-Pétersbourg. Après cette scène, qui fut un indigne outrage fait au général en chef, il ne fut plus possible de maintenir Barclay dans ce poste. A Pétersbourg, Benningsen avait l'espoir d'y être appelé; mais ce fut Koutousof que l'on choisit, cl c'est à la suite de celui-ci, que nous l'avons vu luimême reparaître à l'armée.

Quant a Alexandre, arrivé à Vélikié-Louki , un peu plus au nord-est, il y fut salué par Zea-Bermudcz , plénipotentiaire des certes espagnoles, et put s'abon-

' Memoiren, p. Ilî) Cf. Donil:ar.li, I. 1", p. 5<i9.

294 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - GIIAP. lY.

clier avec le chancelier comte Roumanlsof, venu dans celte petite ville pour arrêter définitivement les bases du traité d'alliance que les deux diplomates y signèrent le 20 juillet. De là, il alla par Senkovo à Smolensk, où la noblesse du gouvernement, par ses offrandes patriotiques, vint au-devant de ses désirs avec un grand enthousiasme. Il y tint une revue, confia un comman* dément spécial à son aide de camp général baron de Wintzingerode^, et alla ensuite à cheval visiter les alentours, a Quelle belle ville ! quel site pittoresque ! » s écria-t-il* Hélas I avant qu'un m'ois soit écoulé, celle ville ne sera plus qu'un monceau de ruines. A Thôtcl où on avait préparé son logement au monarque, un courrier Tallendait avec une dépêche des plus réjouissantes. Il rapportait la ratification turque du traité de Boukarest , signé le 28 mai précédent et qui rendait disponible une armée aguerrie, qu'il pouvait dés lors rappeler des bords du bas Danube au secours du pays. L'amiral Tchitchagof ne tardera pas à Tamener. Plein de joie, Alexandre entra dans la salle où rallcndait le golova ou chef de la municipalité, au milieu d'une foule empressée de généraux et de fonctionnaires. Il courut l'embrasser en lui annonçant la grande non-

* Ce même général que nous avons vu pris par les Français pour être entré prématurément dans Moscou, au moment de Têvacuation. Son prénom était Ferdinand; il fil la campagne de France cl mourut en 1818. H ne fiiut pas le confondre avec les diploma!es du même nom, par exemple avec lecomle de Wintzinprerodo , qui repriVen'a le Wurtemberg au congrès do Vienne.

vcllc, et l'invita à en faire part aussitôt au peuple réuni sous les fenêtres de la demeure de son souverain. « Dites-leur, lui crîa-t-il encore, que c'est la paix avec les Turcs, et une paix honorable! »

De Smolensk, Alexandre avait eu d'abord l'intention de se rendre du côté de Moghilef, aucamp du prince Bagrathion, afin de hâter la jonction de la seconde armée de l'ouest avec la première. Mais comme alors cette jonction était déjà un fait presque accompli, il renonça à faire ce détour, et alla directement à Moscou, par Dorogobouge, Yiazma, Gjalsk et Nojaîsk. Le comte Rostoptchine l'attendait a la station de Perkhouschkova, la dernière en avant de la capitale. Alexandre y fpt rendu le 11 juillet au soir, accompagné du comte Tosltoî, du comte Araktchéîef, du prince Volkonski, de l'aide de camp général Balachef, du comte Komarofski, du contre-amiral Chischkof, secrétaire dé l'empire, etc., etc. Il était près de minuit quand il atteignit le vieux palais des tsars.

Le lecteur sait déjà comment le monarque fut reçu dans la vieille capitale et à quoi il passa les six jours qu'il y resta; nous ajouterons seulement qu'il eut la joie d'y recevoir deux instruments de paix et d'alliance. Le premier fut le traité de Vélikié-Louki , avec TEspagne, dont nous avons déjà parlé; le second, celui d'Œrebro, signé en Suède, le 18 juillet, avec la cour de Londres. Ainsi qu'il l'avait promis au général Lauriston, Alexandre s'était abslenu de toutes liaisons avec

290 ROSTOPTCUINE ET KOUTOUSOF. -CHAP. IV.

l'Angleterre jusqu'à l'ouverture des hostililés ; mais, immédialemenl après , des négociations furent entamées entre les deux puissanœs, sous les auspices du prince royal de Suède, qui assigna pour cela aux plénipo* tenliaires (Edward Thornton pour les Anglais, le général Suchtelen et le baronNicolaï pour les Russes) le château d'Œrebro, à 50 milles suédois de Stockholm. Ceux-ci se pressèrent d'arriver à un résultat, et au bout de deux semaines ils étaient d'accord. Rien d'efficace, il est vrai, ne fut promis aux Russes par le cabinet britannique : aussi Danilefski ^ se plaint-il de sa réserve dans un moment si grave, et son peu d'empressement parait avoir produit sur Alexandre lui-même une impression pénible. Voici du moins ce qu'il écrivit au prince royal de Suède pendant le cours des négociations : «... Qu'il me soit permis d'énoncer toute mon opinion . Il me semble qu'il faudrait moins de transactions, de formes, et plus de ces sentiments généreux, ardents, qui porteraient à envisager tous les peuples comme unis pour le salut de leur liberté, comme des frères, empressés à se porter mutuellement tous les secours dont ils pourraient avoir besoin , en n'envisageant qu'un seul but , celui de leur salut commun, d Néanmoins, ce traité était pour les Russes un appui moral, et le tsar se hâta de le faire publier. Quant à la cour de Londres, sans en attendre la ratification, elle fil partir

pour Saint-Pétersbourg, en qualité d'envoyé extraordinaire, lord Cathcart, le général qui avait commandé l'armée britannique devant Copenhague^

Le but de celte tournée d'Alexandre était atteint lorsque, dans la nuit du 50 au 31 juillet, il quitta Moscou. Après une journée passée a Tver prés de sa sœur chérie Catherine Pavlovna , il rentra à Saint- Pétersbourg, le 3 août, jour de la fêle de l'impératrice mère, que, selon son habitude et celle de toute une famille unie et respectueuse, il n'eût point voulu manquer de célébrer avec elle.

Rien ne tient Tàme en équilibre comme une position nette; rien ne donne plus de clairvoyance à lesprit, plus de force à la volonté. Alexandre avait reconnu sa véritable mission et ne songeait plus à en dévier. Commander aux événements n'est pas l'affaire de chacun, et, même dans le rang le plus auguste, ce n'est pas s'abaisser que d'en suivre l'impulsion et d'accepter le rôle qu'ils assignent aux grands comme aux petits. Nous croyons qu'à ce moment déjà, grâce avant tout à l'influence du baron de Stejn*, à qui il prêtait l'oreille plus volontiers qu'à ses Russes, les sentiments du monarque étaient à la hauteur des circonstances, et que la résolution de ne point transiger

1 Lord Cathcart lit uneiriste ligure dans la capitale de la Russie, ainsi (|uo nous l'apprend Joseph de Maistre. Corr. diplom.^ t. !•', p. 524.

* Celui-ci a pu lui transmcllre aussi les avis de In baronne do Staël, «ju'il vil ù Saint-Pélei*sl)Ourp dans ce même mois d'aoïll 1812.

avec l'ennemi était prise irrévocabicmcnt. Aussi pensons-nous, encore ici, que M. Thiers s est exagéré le rôle de Taristocratie russe et la pression qu'elle pouvait exercer sur l'empereur, dans un passage, d'ailleurs Fort remarquable, que nous allons transcrire. « La noblesse résidant en ce moment dans la capitale se composait, dit*iP, des vieux Russes que leur âge forçait à \ivre éloignés des camps; elle éfait charmée d'avoir ramené Alexandre au centre de l'empire, de le tenir en quelque sorle sous sa main, loin des fortes impressions du champ de bataille, loin surtout des séductions de Napoléon ; car on craignait toujours qu'une entrevue aux avant-postes, le soir d*une bataille perdue, ne le fit tomber de nouveau dans les liens de la politique de Tilsit. MM. Araklchéîef, Armfelt, Stein, tous les conseillers lusses ou allemands qui, depuis le départ de Vilna, étaient allés attendre Alexandre à Saint-Pétersbourg, lenlouraienl, le tenaient pour ainsi dire assiégé et n'auraient pas permis une résolution qui ne fût pas conforme à leurs passions (!!). Us avaient trouvé un renfort d'influence dans la présence de lord Cathcarl . . , Le langage de cet ambassadeur et des conseillers allemands, appuyés sur le prince royal de Suède, consistait ù dire que, dans cette guerre, on ne triompherait que par la persévérance ; que, sans doute, on perdrait des batailles, une, deux, trois, peut-être,

* T. XÎV, p 29'2.

mais qu'il suffirait d*cn gagner une pour que les Français fussent détruits, avancés comme ils Tétaient dans l'intérieur de Tempiro. » Une pression était effectivement exercée sur le monarque, mais elle ne venait pas des vieux Russes, comme parti ; elle venait de Farmée et de ces étrangers dont il est question ici. Cependant elle était déjà devenue moins nécessaire '. Encore une fois, Alexandre était résolu. Aussi le général Lauriston, qui avait continué de remplir ses fonctions jusqu'au mois d'août, reçut-il enfin ses passe-ports. Ainsi , rejetant loin de lui l'idée de traiter avec Tenvahisseur de son empire, le tsar appliqua toutes les facultés de son âme aux soins du gouvernement intérieur, afin de créer des ressources extraordinaires, d'en hâter l'emploi et de les diriger le plus promptement possible sur les lieux où rinfériorité des moyens ne cessait de se faire vivement sentir. Après avoir, par oukase du 4 1 août , régularisé la levée des milices (droiijini) offertes par un grand nombre de gouvernements, prescrit aux autres, plus éloignés du centre, de ne point détourner des travaux des champs la population capable de porter les armes, et avoir déclaré qu'il ne sagissait pour le moment que d'un armement national provisoire commandé pour faire face aux besoins quels qu'ils fussent, il ordonna, en vertu du

décret du 16 du même mois, un recrutement de deux

' Qu'elle Tait étô auparavant, cela est rornielloinent nttoftt^ ]iur le comte de Maistre. Corresp. diphm., t. !•', p. 172).

500 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - ClIAP. IV.

hommes par mille dans tous les gouvernements éloignés du théâtre de la guerre, y compris en outre Pskof et l'Esthonie. Il travailla à relever les finances de l'État, dont plus haut, à Toccasion des mesures que prit Spéranski pour y remédier, nous avons signalé le délabrement. A cet effet, des contributions nou* velles furent ordonnées, indépendamment d une forte augmentation de la capitation,- étendue d'ailleurs aussi aux musulmans de la Crimée et aux gens libres des provinces baltiqucs ; celles sur les mines des particuliers furent doublées, et tous les propriétaires furent frappés d'une income tax supplémentaire*.

Continuant en même temps de diriger, non plus les opérations militaires sur le terrain*, mais Texécul ion en grand du plan qu'il avait arrêté, il ne cessa de porter son atlention au dehors, prêt à saisir toute occasion de se ménager des renforts. Pour ne pas laisser la Finlande à la merci de la puissance voisine, alors amie, mais amie encore incertaine, on y avait laissé 20,000 hommes, dont on aurait tiré meilleur parti s'ils avaient été réunis au corps avec lequel le général

* Venturini, Chronik des XlXten Jahrhutuieris, 1812, p. 480. C(4 ouvrage, sur le plan du<iuel Lesur fonda en 1818 son Annuaire, commença à paraître dès 1805 et embrasse toute l'iiistobe du dix- neuvième siècle.

* Ce n'est pas sans regret qu'Alexandre avait renoncé à celte direction-là, mais il l'avait Tait. C'était pour lui un véritable chagrin. « L'empereur, dit le comte de Maistre, se croit inutile à son peuple, c parce qu'il se sont peu capable décommander les armées. » [Corresp. dipiom., t. l", p. 171 )

comte de WiUgcnslein couvrait, comme on sait, Saint- Pclersbourg, sur la Duna. Ces forces étaient éventuellement destinées à se joindre à celles que le prince royal de Suède était impatient de conduire en Norvège, afin d'arracher au Danemark ce royaume depuis longtemps annexé au sien, et de le réunir avec la Suède. Ayant hâte de'-leur assigner une autre destinalion, Alexandre ne fit plus de difiiculté d'honorer Bernadette d'une entrevue, qu'il désirait ardemment et que lord Cathcart s'efforçait de lui ménager. Elle eut lieu en effet, le 28 août, à Abo*, ville finlandaise située sur le golfe de Bothnie, vis-à-vis de Stockholm. L'empereur s'y rendit par mer pour y attendre son hôte ; il était accompagné de lord Cathcart, et sa suite se composait des comtes Roumantsof et Araktchéïef, de l'aide de camp général Koutousof (Paul Ivanovitch) % du colonel Tchernychef, un des aides de camp ordinaires de l'empereur, mais que de fréquentes missions, entre autres une à Paris, avant l'éruption de la guerre, avaient déjà rendu très-célèbre et qui était destiné à le devenir encore davantage, etc. Au bout de trois jours seulement, le 27 août, une frégate

* On prononce Obo.

' Celui-ci n'était pas des Goléiiitchef-Koutousof, et par conséquent il était à peine parent ^du généralissime. Général-major et grand maître de police à Saint-Pétersbourg en 1810, il fut plus tard promu au grade de général de la cavalerie et investi du litre de comte. A la même époque (1810), le général Balachel' était gouverneur général militaire dans la même capitale.

302 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF — CIIAP. IV.

suédoise amena aussi le prince royal, Bcrnadotle) qui vit alors pour la première fois, en cette qualité, son puissant voisin, dont le prestige et la grâce empressante ne devaient pas tarder à exercer sur lui, comme sur tous, une véritable fascination. Sûr de son ascendant , le monarque russe fut pour son hftte plein de prévenances et d'amabilité ; Thospitalité magnifique qu'il lui offrait fut rehaussée par des attentions délicates qui flattèrent au plus haut point lamour-propre du soldat parvenu. I^es conseils qu'une longue confraternité de guerre avec Napoléon permettait au second de donner au premier avec toute la maturité de Texpéricnce, furent écoutés avec déférence, et l'abandon , la parole insinuante et sympathique de l'un, produisit chez l'autre la confiance et l'empressement. Alexandre obtint donc tout ce qu'il désirait : on convint d'ajourner les desseins relatifs à la Norvège et de courir au plus pressé. D'une part, la Russie fut déclarée libre d'employer son corps finlandais partout où elle en aurait le besoin , et d'autre part la Suède s'engagea à donner aux troupes qu'elle réservait pour l'expédition projetée une destination plus propre à seconder les efforts de sa voisine contre l'ennemi commun, comme en effet cela se réalisa dans la suite ^ quand la guerre eut réellement été déclarée à la France par le gouvernement suédois, lent à se décider à une rupture avec Napoléon. Ces mesures furent arrêtées conformément a une convention signée le 50 août, mais que l'on

garda longlomps secrète; convention destinée, y cslil dit, à « donner un plus grand développement aux stipulations du traité d'alliance du 24 mars, afin d'accélérer l'époque où S. M. le roi de Suède pût opérer une diversion sur le continent de l'Allemagne en Tavcur de l'armée russe*. » Au bout de trois jours, les deux princes se quittèrent, très-contents Tun de l'autre. Bernadolte, fier des égards dont il avait été Tobjet , partit d'Abo encore le 30, emportant comme souvenir et gage d'amitié les grands cordons de Saint-Alexandre Nevski el de Saint-André, et Alexandre se rembarqua une heure après. Dès le surlendemain, il était de retour à Saint-Pétersbourg, où il donna aussitôt au général Robert Wilson, qui l'attendait depuis le 24 août, une audience, dont les détails, publiés par l'Anglais lui-même', méritent d'être plus connus.

Robert Wilson, homme de cœur et de tête, que sa participation à l'évasion de La valet te a depuis rendu célèbre, connaissait parfaitement Tétat des armées impériales. De Constantinople, où il avait eu à remplir une mission, il s'était rendu à celle de l'amiral Tchitchagor, à Choumla; puis, de là, sous les murs de Smolensk, où il avait été témoin de la scène violente à laquelle Barclay de Tolly avait été en butte

* Voir Danileiski, t. II, p. 153-157. — Bignon (t. X, p. 149 et suiv.. 409 el suiv.) entre daiisl de grands détails sur les relations cnlrc Bemadotte et Alexandre.

' Narrative of eventSt etc., ouvrage âéih cité plus haut, p. SoOi

ûOi ROSTO[*TCHlNE ET KOUTOUSOF. -^ CUAP. IV.

de la part de son élat-major. Après l'avoir admis à sa table, Alexandre eut une conférence avec lui dans son cabinet, et il lui fit raconter tout ce qu'il avait vu et entendu à cetle occasion. Entre autres il lui demanda : « Est-il vrai qu'après l'évacuation de Smolensk Thotman Plalof ait dit en propres termes à Barclay : « Vous c( le voyez, je ne me couvre plus que d'un manteau ; « je ne remettrai pas l'uniforme russe, il dégrade « ceux qui le portent ! » Wilson, ainsi interpellé, ne put nier que ces paroles n eussent été proférées, et il en prit occasion pour exposer au monarque la situation dans toute sa gravité. Voici ce qu'il nous raconte à ce sujet :

« Pendant cette exposition, dit-il, Tempereur avait alternativement rougi et pâli à plusieurs reprises. Wilson ayant cessé de parler, il se fit un silence de deux ou trois minutes, et Sa Majesté se retira vers une croisée, comme pour se donner le temps de rendre à sa physionomie, avant de répondre, le calme qu'elle avait un instant perdu. Cependant, non sans quelque effort, le tsar revint vers son visiteur, lui prit la main, el , l'embrassant au front et à la joue, selon Tusage russe : « Vous êtes , lui dit Sa Majesté , la seule personne « de qui je puisse entendre un pareil message... « Vous comprenez bien cependant que vous venez de « me placer dans une situation vraiment pénible. Moi, « souverain de la Russie, entendre de qui que ce soit <c un pareil langage! L'armée cependant se trompe

« sur le complc de Roumantsof^ Jamais il ne m'a « conseillé de me soumettre à Napoléon. J'ai un grand « respect pour ce fidèle serviteur, car il est le seul « qui, de sa yIc, ne m*ait jamais demandé une faveur a personnelle. Tous les autres, au contraire, en me « servant, ont eu pour but d'oblenir ou de l'argent, c ou des honneurs, ou quelque avantage, soit privé, « soit de famille. Je ne saurais sans motifs sacrifier c Roumantsof... Je suis véritablement à plaindre. Je <x n'ai guère auprès de moi que des gens sans éduc( cation saine, sans principes fixes. La cour de ma (( grand'mère a exercé la plus fâcheuse influence sur « l'éducation dans tout l'empire, limitée qu'elle était « à l'étude du français , des frivolités françaises, des «vices français, du jeu surtout. J'ai donc bien peu « de gens sur qui je puisse compter fermement. Des a élans passagers, pas de principes! Je ne dois pas a y céder trop facilement. Cependant, je songerai à

* >\11liiLavail dit plus haut [p. 98 de la (raduclion allemande], qu'il était charge de déclarer à l'empereur, au nom de l'armée , que le renvoi du comte, comme ministre, pourrait seul rétablir la confiance entre elle et les conseils du monarque. A cette époque, Roumantsof était en bulte à la haine publique, i^ourquoi néanmoins Alexandre lui maintenait-il le portefeuille des affaires étrangères? On trouvera la réponse à cette question dans la Correspondance diplo^ matiqiieôu comte de Maistre, t. !•', p. 222. Voir aussi p. 184. — Au reste, nous profitons de cette occasion pour dire, une fois pour toutes, que celte correspondance renferme beaucoup de faux bruits et des erreurs de toute espèce, mêlés à des renseignements dignes de foi et très-curieux. l\ faut, en conséquence, s'en servir avec réserve et critique.

300 RÛSTOPTCULNË ET kOUTOUSOF. — CilAP. IV.

« ce que vous m'avez dit. » Le congédiant alors, il lui donna rendez-vous pour le lendemain.,»

« Eh bien ! monsieur Tambassadeur des rébelles, lui dit-il en le revoyant; j*ai réfléchi toute la nuit à notre conversation d*liicr, et je pense que vous ne serez pas mécontent de moi. Vous garantirez à Tarmée que je suis résolu à continuer la guerre contre Napoléon, tant qu'il y aura un Français armé en deçà de nos frontières ; arrive que pourra , je tiendrai ma parole I Les pires extrémités ne me font pas peur. En revanche, je n'abandonnerai a personne le droit de choisir mes ministres. Une concession comme celle-là entraînerait d'autres demandes plus inconvenantes encore et plus dommageables à ma dignité. Le comte Roumantsof ne servira pas de prétexte à une désunion , à des différends quelconques ; vous pouvez là-dessus être parfaitement rassuré. Tout sera réglé en vue d'éviter qu'il en soit ainsi, mais réglé de manière que je n*aie pas l'air de céder aux menaceSi que je n'aie à me reprocher aucune injustice. Dans ces sortes d'affaires, la manière de s'y prendre compte pour beaucoup. Qu'on me donne du temps, et tout le monde sera satisfait ! »

Quant il fit ses adieux à l'Anglais, après l'avoir comblé de distinct. ons honorifiques, Alexandre lui renouvela solennellement les assurances qu'il lui avait données précédemment. « Plutôt que de mettre bas les armes avant h\ complète évacuation du territoire, lui dit-il, je lai<scrais croître ma barbe jusqu'à ma ceinture, et

j irais vivre de pommes delerrc au fond de la Sibérie ! »

« Les impci*ntrices , ajoute le même auteur, qui prenaient à cette époque une part active à toutes les transactions ayant pour but de maintenir l'empereur dans ses dispositions belliqueuses, exprimèrent, chacune séparément, à Wilson, Tassur'Since positive qu'elles avaient de la fidélité scrupuleuse avec laquelle le tsar tiendrait sa parole. Elles s'engagèrent à faire en sorte que tous ceux des généraux influents qui étaient honorés de leur corftiance personnelle ne jpussent douter de leurs sentiments à cet égard... »

Cet incident caractérise les hommes et les choses de Russie a cette époque : on nous aurait reproché de le passer sous silence, dans ce travail où nous aimons à réunir les* particularités les plus intéressantes sur ^l'attitude et la conduite personnelle d'Alexandre pendant la guerre.

A cette même époque arriva à Saint-Pétersbourg la ratification du traité de Boukaresl par la Porte Ottomane. Elle fut bientôt suivie d'une dépêche, plus importante encore, mais trompeuse, comme on ne tarda pas à le reconnaître, de la dépêche annonçant une victoire remportée par les Russes sur les bords de la Moskva, le 7 septembre.

Plus haut, là où nous nous sommes, pour la première fois, rcnconiréavcc les deux armées belligérantes, nous avons déjà dit un mot de la bataille de Borodino, et Dous n'avons pas lois^^é ignorer alors qu'en Russie

508 ROSÏOPTCIHNE ET KOUTOUSOF. — CUA I» IV.

on la fit passer pour une victoire, ainsi que i*envisagc encore, dans son récil, le général Danilefski, Jiislorien courlisan et rapporteur aussi partial qu*obséquieuxà l'égard de son chef^ Évidemment, en celle occasion, une surprise fut faite a la bonne foi d'Alexandre ; mais par qui? M. Tliiers n'hésite pas à en accuser le prince Koutousof lui-même, dans des termes fort violents : « Menteur autant que rusé, satisfait de n'être pas détruit, dit-il, il eut l'audace d'écrire à son maître qu'il avait résisté toute une journée aux assauts de l'armée française et lui avait tué autant d'hommes qu'il en avait perdu ; que s'il quittait le champ de bataille, ce n'était pas qu'il fût vaincu, mais c'est qu'il prenait les devants pour aller couvrir Moscou. Plus qu'aucun homme au monde, il savait à quel point on peut mentir aux passions, surtout aux passions des peuples peu éclairés, et, excepté de se dire victorieux, il osa écrire tout ce qui approchait le plus de ce mensonge ^ fi Le témoignage de M. de Bernhardi semble autoriser ces dures paroles; mais les historiens russes* nient formellement l'intention qu'on a prêtée au généralissime. Nous avons sous les yeux le texte du rapport dicté par le prince, dans la position même de Borodino, qu'il évacua immédiatement après, le 8 sep-

* T. U, p. 25-2 de la traduction allemande.

« T. XIV, p. 3i9. Cf. Bernhardi, Mémoires de Toli, 1. U, p. 119 et suiv.; prince Eugène de Wurtemberg, Mémoires, p. 90.

* Daiiilciski, loco citato ; Dogdanovilcli, l. II, p. 215, ouvrages où l'on trouve le rapport de Koulousof, selon sa teneur textuelle.

tembre de grand matin et encore dans la nuit : il en résulte qu'effectivement, « excepté de se dire victorieux, » Koutousof y présente les choses sous le jour le plus avantageux pour lui, et affirme même, contre toute vérité, qu'en définitive l'ennemi , malgré sa supériorité numérique, n*a gagné sur aucun point un seul pouce de terrain , annonçant de plus pour le lendemain la reprise des Oftéralions actives. N'oublions pas, toutefois, que d'autres réserves sont exprimées dans un passage assez long qui ne figure pas, il est vrai, dans la pièce telle qu'elle fut aussitôt publiée dans la Poste du Nord du 12 septembre, par ordre du prince Gortchakof, ministre intérimaire de la guerre', mais que l'on a rétabli depuis. Ce passage, sans doute, peut avoir été intercalé, ou, comme disent les critiques, interpolé, plus tard, ainsi que le donne à penser M. de Bernhardi ; cependant il nous parait plus probable qu'il aura été supprimé dans la publication officielle du rapport, qui , en conséquence , aurait été une pièce tronquée; et, en effet, le général Bogdanovitch , en reproduisant le document, assure expressément l'avoir trouvé, aux Archives topographiques militaires, sous la forme complète, tel que Koutousof l'avait envoyé. Ceci admis, un point reste encore énigmatique : comment

* Le prince Alexandre Ivanovitch Gortchakor, général en chef, neveu de Souvorof, était sans doute un oncle du ministre actuel des aflaires étrangères. On trouve une notice biographique sur Ini dans Unsere Z«7, t.l«',p. 198.'

510 ROSTOPTCUl.NE ET KOUTOUSOF. ~ CIIAP. IV.

Alexandre fut-il induit en erreur au point de proclamer comme une victoire une action dont on lui avait rendu compte avec tant de précautions oratoires, fort transparentes, lesquelles, dans ridée du rapporteur, avaient uniquement pour but d*éloigher la pensée d'une dé* faite qu'il aurait essuyée? Dans le livre de M. de Bernhardi, on explique le fail en rappelant un faux Ordre du jour de Napoléon à son armée, pièce qui dès lors aurait circulé à Sairit-Pélersbourg ; mais nous n'attachons pas, quant à nous, beaucoup d'importance à ces suppositions '.

Ce qui est incontestable, c est qu'aux yeux du tsar la bataille de Borodino était une victoire. Le rapport du généralissime étant arrivé le i\ septembre, jour de la fête de Saint-Âlcxandre Nevski, on profila do la solennité de la messe qui se dit au grand monastère de ce nom, pour publier l'heureuse nouvelle. L'empereur assistait à cette messe avec les deux impératrices, le césarévilch Constantin, les jeunes grands-ducs Nicolas et Michel, et la grande-duchesse Anna Pavlovna, à cette époque âgée de dix-sepl ans et depuis reine des Pays- Bas*. La liturgie achevée, il fit donner lecture du rap-

1 Dans une lettre (!e Koutousof à la princesse sa femme, il disait : <i Je ne suis pas vaincu, j'ai gagné une bataille sur Bonaparte. » De Maistrc, Carresp. dipîom., 1. 1", p. 187».

' Moins de deux ans auparavanl, longtemps ani^ le mariage (1808) de la gi'ando-duchossc Gatijerine aveclepr nce d'Oldenbourg, il avait déjà été question d'accorder Anne Pavlovna en mariage à NapoUk>n, à la placr de sa sœur. Caulaincourt avait été chargé do demander

porl par le dirigeant du minislère de la guerre, bien entendu abstraclion faite du passage en litige ; et aussilAl furent célébrées les actions de grâces solennelles dites a avec génuflexions. » La nouvelle se répandit avec la rapidité de Téclair et produisit, dans la capitale, un enthousiasme inexprimable; en passant de bouche en bop.che elle se grossit, et ce qui n'avait été d'abord qu'une bataille livrée sans désavantage pour les Russes, devint en peu d'heures une victoire décisive. La certitude, d'ailleurs, qu'on croyait avoir maintenant , que les forces nationales étaient a même de se mesurer avec les invincibles phalanges du conquérant français, suffisait à relever tous les courages et à produire une allégresse générale.

Le lendemain, l'empereur adressa au généralissime le rescrit le plus flatteur. « L'éclatant fait d'armes, lui écrivait-il, par lequel vous avez repoussé l'armée principale de l'ennemi, qui, dans son audace, avait osé s'approcher de notre vieille capitale, a excité toute mon attention, comme aussi celle de la nation entière. Achevez l'œuvre entreprise avec tant de succès, et profitez des avantages obtenus pour ne pas laisser aux vaincus le temps de se relever. Que la main du Seigneur vous conduise, vous et nos braves guerriers, desquels

secrètement sa main et n'avait pas essuyé de refus (indépendamment de

bignon, Toir Jos. deMaisire, Mémoires politûiuei, p. 542). Cependant il existait encore des ditûcultés, er, da. s rmlerralle, le prmce de

Schwartzenberg, nouvel ambassadeur d'Autriche à Paris, insinua que

sa cour accorderait une archiduchesse.

la Russie attend la gloire et toute TEurope sa pacification. » Puis il annonçait au prince Koutousof sa nominalion à la dignité de feldmaréchal, la première de l'empire; celle de son épouse au poste de dame d'honneur, et, de plus, un don de cent mille roubles. Barclay deTolly, Bagralhion, Miloradovilch, Dokhlourof, Osteiinann , Raïefski, etc. , etc., étaient aussi l'objet de hautes distinctions honorifiques, et une gratification de cinq roubles fut accordé a tout homme qui avait pris part à la bataille.

Que Terreur d'Alexandre fut sincère, et non pas une suggestion de la polilique, cela est alte:^lé par la conslernation que produisit en lui la nouvelle de l'évacuation de Moscou, et par tous ses actes immédiatement subséquents. En effet, il fit aussitôt partir le colonel Tchcrnychef, afin de porter à Koutousof un plan de campagne déjà dressé, comme si le généralissime avait eu encore toute liberté d'agir agressivement ; il envoya à Tchitchagof des instructions que la même supposition avait dictées, et de plus, sur Tordre du monarque, le comte de Lieven, qui, avant la guerre, avait clé ministre et envoyé plénipotentiaire en Prusse, adressa au baron (plus tard prince) de Uardenberg une lettre où, se basant sur la bataille gagnée, il présageait déjà la réiiurrcction de la Prusse et insinuait la nécessite pour elle de munir, à tout événement, le général d'Yorck, dont le corps était sous les ordres de Macdonald on Courlande, d'instructions qui le missent en

mesure dé faire volte-iace aussitôt que les circonstances le permettraient \

Quoi qu'il en soit, Tivresse générale ne dura pas longtemps, car le monarque ne tarda pas à être désabusé, et c'est le comte Rostoptchinc qui, le premier, lui fit entrevoir une réalité bien difTérente de ces rêves* dont son âme enthousiaste s*était bercée avec bonheur. Après un long intervalle de silence, — car Koutousof ne se pressait pas d'envoyer de nouveaux rapports, — arriva, le 18, une lettre écrite à Moscou, par le gouverneur (le 13, veille de l'entrée des Français), lettre que celui-ci avait envoyée à Saint-Pétersbourg en lui faisant faire le détour parlaroslaf. Dans cette missive, dont nous avons déjà fait mention plus haut, Rostoptchinc annonçait au monarque qu'un aide de camp du prince Koutousof venait de lui remettre un billet, par lequel le généralissime demandait des officiels de police qui pussent guider l'armée jusqu'à la route de Riaisân, à travers la ville. La lettre du comte ne renfermait en outre que Tespèce de protestation que nos lecteurs connaissent déjà , mais dont il ne sera pas superflu de rappeler la teneur textuelle : « Majesté !

1 Cette lettre est insérée tout au long dans l'ouvrage de Danilefski, t. n, p. 23U-243. Cf. Bogdanovitch, t. II, p. 272. L'auteur, Christophe Andréîévitch comte (puis prince) de Lievpn, était un ami particulier de l'empereur >'icolas, et fut successivement ambassadeur à Londres et gouverneur du grand-duc héritier v l'empereur aclneri.Voir la notice que nous lui avons consacrée, à lui et à son frère, dans VHistoire intime, t. l", p. 5H-5i5.

514 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. -^ClIAP. IV.

la conduite de Kouloiisof décide du sort de la capitale et de tout Tempire. La Russie frémira quand elle sera instruite de l'évacuation de Moscou , où se concentre toute la grandeur de l'Elat et où repose la poussière des ancêtres de Votre Majesté. Je suis Tarmée et j'enmëne tout. Il ne me reste qu'à pleurer sur le sort de ma patrie ! »

Avant l'arrivée de cette dépêche, la nouvelle de la prise de Moscou par les Français circulait déjà dans Saint-Pétersbourg comme un bruit sourd ; mais personne n*y ajoutait foi. Quand elle fut ainsi officiellement confirmée à l'empereur, comme un fait qui allait s'accomplir, le malheureux prince fut saisi de consternation ; rien ne lui avait présagé Timminence d'un tel malheur. Son trouble était encore augmenté par le choix qu'avait fait Routousof de la route de Riaisân, tandis que c'était parcelle de Kalouga qu'il eût semblé devoir opérer sa retraite. Dans celte perplexité, il fil partir son ami de jeunesse et aide de camp général, le prince Pi*erre Voikonski, afin de s'enquérir des desseins du nouveau felii maréchal et de lui en rendre compte sans relard. Le rescrit que le prince emportait, et qui portait la date du 19 septembre, mérite, par son importance comme pièce historique, d'être reproduit ici textuellement, en traduction française.

« Prince Michel Ilarionovitch, « Depuis lo 29 août (10 septembre), je suis sans nou-

velles de vous. En attendant, j*ai reçu du gouverneur iiâlitaire de Moscou, par la route de laroslaf, la triste nouvelle quo vous avez résolu d*abandonner la ville avec votre année. Vous pouvez vous figurer l'effet que celte défèchc a produit, et votre silence <iu<:mentc encore mon agilation. Je vous fais porteries présentes par l'aide de camp général prince Volkonski, afin d'être instruit par vous-même de rétat de l'armée, ainsi que des motifs qui vous ont déterminé à prendre cette fatale résolution. »

• L'indignation du monarque, qu'il n*a pas su toujours

contenir, dans la suite, quand il songeait au rapport sur la bataille de Borodino, perce déjà dans cette lettre; si M. Thiers affirme qu'il n'osa pas la témoigner^ « car il profitait lui-même d'un mensonge qui soutenait le cœur de ses sujets, n il entend dire la témoigner publiquement et avec éclat. Elle se fait sentir dans toute la correspondance d'Alexandre, notamment dans la letlre du 2 (14 octobre) *, ainsi que dans les conversations intimes dont nous parlerons bientôt.

D'autres nouvelles dignes de foi, arrivées encore le même jour (18 septembre), doivent avoir donné à l'empereur la désolante assurance que l'entréo des Français dans Moscou était un fait accompli ; car dés le 20, quoiqu'il n'eAt pas encore le nouveau rapport do Koutousof, une publication officielle apprit aux habitants de la résidence le malheur qui venait de

* Voir Brpdanovilch, t. If. p. 462. Cf. Wilson, lrndurl*on nïtemnn'lc, p. 160.

316 ROSTOPTCIUNE ET KOUTOUSOF. -CHAP. IV.

frapper l'empire. C'était une pièce peu habilement rédigée, longue et diffuse ^ : il suffira d'en placer ici le commencement.

« On fait savoir avec une affliction profonde, que partageront tous les enfants de la patrie, que Tcnnemi est entré dans Moscou le 3 (i 5)* du présent mois de septembre. Cependant, que la grande nalion russe ne s'abandonne pas pour cela au découragement. Au contraire, que tous et chacun s'arment d'un courage nouveau, de constance et de la plus ferme espérance, pour que le mal et le dommage que l'ennemi nous a faits retombent finalement sur sa tète ! Ce n'est pas après avoir vaincu nos années ou après leur avoir fait essuyer des pertes considérables que l'ennemi a occupé Moscou : le généralissime lui-même, après en avoir délibéré avec les principaux de ses généraux en conseil de guerre, a jugé utile et prescrit par les circonstances de céder pour quelque temps à une nécessité inéluctable, afin de changer, par des moyens plus sûrs et meilleurs, le court triomphe de l'envahissçur en une mine définitive. Sans doute il sera douloureux pour tout Russe d'entendre que la première ville de l'empire, Moscou, a reçu dans son sein les ennemis de la patrie ; mais ils n'y ont trouvé qu'une ville déserte dépouillée de ses trésors, abandonnée de ses habitants....»

' On la trouve tcxtueUeir.enl dans l'ouvrage de Bogdanovitcb, t. II, p. 273, et dans celui de Danilefski, t. II, p. 344. La traduction qu'a donnée Chambray (t. I", p. 572) ne brille pas par le mérilede l'exactitude. Ségur n'en donne- qu'une paraphrase (liv. VIII, cliap. ix), mais son texte est si éloquent, que chacun se dit en le lisant, (,ue c'était là ce qu'il eût fallu dire dans un moment si solennel.

« En réalité, c'était le 14.

ATTITUDE D'ALEXANDRE PEiSDANT LA GUERRE. 517

KoutousoP, cependant, avait rompu le silence; seulement, il avait fallu près de cinq jours à son messager pour atteindre la résidence, par le détour de Vladimir cl laroslaf. Il arriva le lendemain de cette publication et du départ du prince Yolkonski, le 21. C'était le colo* nel Micbaud, qu'Alexandre, dont il avait promptement acquis la confiance, avait nommé son aide de camp. Le rapport dont il était porteur était daté du 16 ; Koutousof l'avait dicté au village de Chiline, entre Panki «t Borofskii-Mosth .

L'audience .qui fut aussitôt accordée à l'ingénieur sarde eut lieu au château de Kamennoî-Ostrof (Ile de Pierre), situé derrière le Vieux Pétersbourg et au delà de la Petite Nevka. Michaud lui-même en a consigné le récit dans une lettre adressée par lui à Danilefski, alors colonel d'état major et aide de camp de Kontousof *. C'est à celte source que nous puisons.

I/empereur ne le fil pas attendre. En le voyant entrer dans son cabinet, il devina à son air et sa mine composée qu'il n'avait rien de satisfaisant à lui communiquer, et après lui avoir rendu son salut :

— M'apportez-vous des nouvelles fâcheuses, colonel? lui demanda-t-il.

— De bien tristes, sire; l'abandon de Moscou.

— Mais aurait-on livré ma vieille capitale sans se battre ?

• Voir Bogdanosilch, t, II, p. 208. Cf. une lettre du 23 septembre 1812, dans la Carresp' diplom. de de Maislre, t. 1*% p. 185.

518 ROST&fTClIlIVIl ET kÛUTOUSOF. --CIIAP. IV.

— Sire, les environs de MoMmi n offrant aucune pontion à pouvoir hasarder une balaiUe Wftc des forces inférieures, le Maréchal a cru bien faire en conservant à V. M. une armée, dont la perte, saaa sauver Moscou, aurait pu être de la plus grande con* séquence, et qui , par l(*s ronforls que V. M. vient de lui procurer et que j'ai rrncontrës partout le long de mon voyage , se verra bientôt à même de reprendre rofi'ensive et de faire repentir l'ennemi d'avoir péné^ Iré dans le cœur de Ses États.

— L'ennemi est-il entré dans la ville ?

— Oui, sire, et la ville est en cendres à Theure qu'il est; je l'ai laissée tout en flammes.

« A ces mots, dit l'officier qui nous raconte cette scène de douleur, les yeux du souverain me firent si bien connaître l'état de son âme que j'en fus ému à n'y pouvoir tenir. »

Cependant après un moment de trouble suivi d'un pénible recueillement, le monarque reprit la converversation.

— Je vois, colonel, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige de nous de grands sacrifices ; je suis prêt à me soumettre à toutes ses volontés. Mais, dites-moi, Michaud, comment était à votre départ l'esprit de l'armée? que disait-elle en voyant abandonner ainsi ma vieille capitale sans coup férir? Est-ce que cela n'a pas eu une mauvaise influence sur le moral du soldat? n'avez-vous pas aperçu de découragement?

ATTITUDE D âLKXà.NDKE PKiNUAiNT LA GUEnRIi:. 519

— Sire, me permeltcz-vous de vous parler franchement, en loyal militaire ?

— Colonel , je lexige toujours , mais dans ce moment surtout je vous prie de me parlor comme vous Tavex fait autrefois '. Ne me cachez rien ; je veux savoir ahMrfnment ce qu'il en est.

— Sire, j'ai laissé toute Tarroée, depuis les chefs jusqu'au dernier soldat sans exception, dans une crainte extrême, épouvantable...

— Comment cela ? d'où peuvent naître les craintes? Mes Russes se laisseraient -ils abattre par les premiers malheurs ?

— Jamais, sire! Ils craignent seulement que Voire Majesté, par I)onté de cœui*, ne se laisse persuader de faire la paix*. Ils brûlent de combattre et de Lui prou* ver par leur courage et le sacrifice de leur vie combien ils Lui sont dévoués.

Ici Tempereur, se remettant d'une émotion qui Tavait saisi en entendant parler d'une crainte épouvantable et qui avait unlnstant altéré le noble calme de ses beaux traits, fil voir à son interlocuteur que ses dernières paroles avaient produit Teffet d'un baume salutaire. IL lui frappa vivement sur l'épaule, et répondit :

— Ah I vous me rassurez, colonel ! Eh bien I retournez à l'armée ; dites à nos braves, dites à tous mes

' Au camp de Drissa, lors de la première arrivée de Htcfaaud. * Voir plus haut la note de la p. 305.

320 ROSTOPTCUINE ET KOUTOUSOF. — CHAP. IV.

sujets, partout où vous passerez, que quand je n^aurai plus aucun soldat, je me mettrai moi-même à la tête de ma chère noblesse, de mes bons paysans, et j*userai ainsi jusqu'à la dernière ressource de mon empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent. Mais s'il était écrit dans les décrets de la divine providence que ma dynastie dût cesser de régner sur le trône de mes ancêtres , alors, après avoir épuisé tous les moyens qui sont en mon pouvoir, je me laisserai croître la barbe jusqu'ici (l'empereur porta la main sous sa poitrine) ^ et j'irai manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais apprécier les sacrifices faits pour moi...

Un instant l'empereur s'arrêta, comme vaincu par son émotion ; il alla jusqu'au fond de son cabinet, mais revint tout aussitôt à grands pas, le visage en feu, et, serrant de sa main le bras de l'officier,

— Colonel Michaud, continua-t-il, n'oubliez pas ce que je vous dis; peut-être un jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon ou moi, lui ou moi ! nous ne pouvons plus régner à la fois. J'ai appris à le connaître; il ne me trompera plus!

L'entliousiasme avec lequel Alexandre parla dans ce moment, gagna l'envoyé, d'ailleurs heureux et

* C*est la même expression que celle dont il s'était servi vis-à-vis du général Robert Wilson.

ATTITUDE D'ALEXANDRE PENDANT LA GUERRE. 32i

émerveillé de tout ce qu'il venait d'entendre. « Sire, s'écria-t-il plein de joie, Votre Majesté signe dans ce moment la gloire de la nation et la délivrance de l'Europe I »

Mais que disait Koutousof dans son rapport? comment expliquait-il l'abandon de Moscou, à quelques jours de distance seulement de la prétendue victoire qu'il avait remportée à Borodino? Le vieillard payait d'audace, ainsi qu'on va le voir; et, au fait, convenons-en, au point où en étaient les conjonctures, il n'y avait pas autre chose à faire. Voici les principaux passages de ce document^ :

« Après la bataille si sanglante, quoique victorieuse pour nous, du 26 août (7 septembre), je dus néanmoins abandonner la position près de Borodino, par des motifs que j'ai déjà eu l'honneur d'exposer à Votre Majesté Impériale. A la suite de cette bataille, l'armée se trouva en grand désarroi ; la seconde armée surtout était très-considérablement affaiblie. Dans cet épuisement de nos forces, nous approchions de Moscou, ayant journellement à soutenir des combats avec l'a-

' Danilefski [t. II, p. 542) en a donné le texic. Cf. Bogdanovitcii, t. H, p. 268. II y a une variante essentielle dans ces deux textes. Au lieu de : Quoique victorieuse pour nouSt comme on lit dans la \ersion de Dogdanovitch, il y a dans celle de Danilerski, constant panégyriste de Koutousof, appliqué h atténuer ses torts, Quoique victorieuse AUSSI pour nous. La version de ficrnhardi [t. II, p. 170] est conforme à celle de Bogdanoxitch, que nous avons suivie. ËUe est accompaj^née d'assez vertes critiques.

3i2 HOSTOPTCUINË ET KOUTOUSOF. — CHÀP. lY.

vant-garde ennemie ^ , et, dans la faible distance qui nous en séparait, il ne se trouva aucune position où j'eusse pu attendre avec confiance l'agresseur. Les troupes que nous devions rallier n'étaient pas encore assez près ; d'autre part , l'ennemi détacha deux colonnes, l'une sur la route de Borofsk, l'autre sur celle de Zvénigorod , afm d'agir sur mes derrières depuis Moscou. Je ne pus donc pas risquer une bataille, dont l'issue défavorable eût eu pour conséquence, nonseulement l'anéantissement des derniers débris de l'armée, mais encore la destruction de Moscou , menacé d'être réduit en un monceau de cendres. Dans cette position extrêmement critique, et après en avoir délibéré avec nos principaux généraux, dont quelquesuns étaient d'un axis contraire, je dus me résoudre ù laisser libre à l'ennemi l'entrée de Moscou , d'où tous les trésoi^, l'arsenal ' , tout ce qui appartenait à la Couronne et même les biens des particuliers avaient été préalablement emportés, et où pas un seul gentilhomme n'était resté.

« J'ose, tres-gracieux seigneur et souverain, vous représenter humblement que l'entrée de IVnnemi à Moscou était encore loin d^équivaloir à la soumission de la Russie. Au contraire, avec les troupes qu'il m'a été donné de conserver, je ferai un mouvement vers la route de Toula. .., ce qui m'assurera les ressources

' Ceci était, comme on Fa vu plus haut, fort peu exact. ' Ceci encore était une erreur.

ATTITIDK D^ALEXAiNDRË PENDANT LÀ GUERRE. 325

préparées dans nos plus riches gouvernements. Dans toute autre direction, j*cn serais coupé, comme je le serais deTormassoF et de Tcliitcliagof... Aussi longtemps qu'existera l'armée de Votre Majesté Impériale, animée de sa valeur connue et de l'arileur dont nous brûlons, la perte de Moscou est réparable et n'implique pas celle de la patrie. Au demeurant, Votre Majesté Impériale daignera sans doute accorder que ce sont là les conséquences inévitables de la perle de Smolensk et de l'état de désorganisation dans lequel j'ai trouvé ^armée^ »

Après la lecture de ce document un peu entortillé, Ideux sentiments se partagèrent l'âme émue du souverain, frappé comme d'un coup de tonnerre. Le premier fut une douleur profonde et navrante, dont rien n*a pu depuis effacer entièrement l'impression, et qui développa subitement dans son cœur aimant et enclin au mysticisme une puissance inaccoutumée du sentiment religieux. Alexandre a lui-même fait à ce sujet, en 1818, une contidcnce à l'évéque prolestant Kylert, confesseur' du roi de Prusse. Du temps de Catherine, lorsqu'il reçut son éducation , lui dit-il , « on en était à la cour de Saint-Pétersbourg à peu près au

* Hais si cette année en désorganisation a permis ensuite à Koutousof de gagner une bataille, comme il le prétendaiti les torts de Barclay, contre lequel ce paragraphe est dirigé, n'étaient donc pas si évidents.

* Un tenu') plus juste serait celui de pasieur conseiller spirituel.

ùU UOSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. — CUAP. IV.

même point que partout ailleurs : beaucoup de paroles, mais peu de sens; beaucoup de pratiques extérieures, mais la sainte essence du christianisme se dérobait à nos regards ^ Je sentais le vide dans mon âme, cl un vague pressentiment m'accompagnait. J'allais, je venais, je me donnais des distractions. A la fm , l'incendie de Moscou a illuminé mon âme, et le jugement de Dieu sur les champs de bataille glacés a rempli mon cœur d'une chaleur de foi qu'il n'avait pas ressentie auparavant. Dès ce moment, je connus Dieu tel que rÉcriture sainte Ta révélé; alors j'appris à comprendre, et je comprends maintenant, sa volonté et sa loi, et b résolution de ne consacrer qu'à lui, à sa^ gloire, ma personne et mon règne, mûrit et se fortifia en moi. Depuis ce temps, je suis devenu un autre homme : a la délivrance de TEurope de sa ruine je dois mon propre salut et ma délivrance. »

Le second sentiment qui s'empara d'Alexandre fut l'irritation contre Koutousof, qui l'avait trompé. Elle l'entraîna même à un acte inopportun à ce momentlà , car il nomma une commission chargée, sous la présidence du vieux comte Saltykof, de se livrer à une enquête au sujet de la conduite du généralissime, et il autorisa aussi le blâme dont elle devint l'objet au sein du comité des ministres, dans sa séance du 22 septembre*. Cependant, ces symptômes de mécon-

* Comparez ce qu'il dit de son éducation, p. 305.

* Voir Bogdauovitch, t. II, p. 280; Bernhardi. t. II, p. 173.

ATTITUDE DWLEX.VNDRE PENDANT LA GHEnRE. 325

tenlement n'eurenl pas et ne purent pas avoir d'autres suites; Koutousof était toujours riiomme nécessaire. Seulement, Alexandre lui garda rancune, et necrai* gnit pas de le témoigner dans son cercle intime. « Ce vieillard, dit-il bientôt après à la jeune comtesse de Tissenhausen , depuis comtesse de Choiseul-Gouffier, ce vieillard a bien raison d'être content; le froid la bien servi ! »

L'opinion publique, quoique fortement impressionnée par les événements dont Moscou et ses alentours venaient d'être le théâtre, resta favorable à « ce vieillard » et fidèle à son engouement pour lui. Elle s'en prenait de tous ces malheurs à PhuU, à Barclay, à l'influence des étrangers, à Tincapacité bien réelle de beaucoup d'entre les généraux russes ; elle était encore sous le charme du bulletin de triomphe du vieux feldmaréchal. Cependant les avis étaient partagés sur ce qu'il y avait à faire ultérieurement. D'un côté, le parti de la paix rompit le silence qu'il avait forcément gardé jusqu'alors. Roumantsof, dit M. Thiers^ «qui se taisait depuis que les nouvelles inimitiés avec la France avaient donné un si cruel démenti à son système et qui eût été déjà totalement écarlé des aflaire^, si Alexandre, en frappant le représentant de la politique de Tilsit, n'avait paru se condamner lui-même, Roumantsof avait retrouvé la voix pour parler en faveur de

« T. XIV, p. 458.

336 R06T0PTCHINE tT KOUTOUSOF. -CHAP. IV.

la paix ^ » Et, chose étrange, mais attestée par le général Bogdanovitch et M. de Bernhardi aussi bien que par notre historien national, il était soutenu par le comte Âraktchéïef, naguère encore Tundes plus fermes partisans de la guen*e à outrance. Bien plus, l'impératrice mère, qui haïssait Napoléon dont elle avait été jusqu'alors l'adversaire déclarée, n*élait pas d'a\is de fout risquer sur un coup de dé*, et le fougueux grandduc Constantin' reculaitdevantridée de livrer la Russie, à l'exemple de l'Espagne, à une longue guerre d'indépendance qui consumerait les ressources, déjà si bornées, dont on disposait encore. Le même abattement avait gagné, nous dil Woizogen, le prince Voikonski, le comte Tolstoï, et tout l'entourage immédiat du fsar. Mais, d'un autre côté, le parti de la guerre, qui était le parti national, déploya une rare énergie. Peut-être M. Thiers en exagère-t-il les sentiments, quand il nous raconte que l'on n'hésitait pas à dire que si Alexandre fléchissait, il fallait le déposer et appeler au trône la grande-duchesse Catherine, sa sœur; mais il est certain, comme il l'ajoute, que les cris de guerre cou-

* Ceci est conlirmé par de Maislie, Corresp. diplom., l. V\ p. 18-i, i\\\\f ailleurs [p 256), dit de Napoléon : a \\ a cru qu*a%'ec le ciianc celier il était sûr de la paix, v Voir aussi Stein uni sein Zeitaîter, par Sifç. Stem (1855,, p. ÔiO.

• Voir là-dcssiis Arndl, Erinnerungenaus dem seuês^m l^ben, p. 157. Cf. les letlres de Stein au comte de Munster, et (llormayi), Ubemtbilder am dem Bepreiungskriege, 1. 11, p. 305; Wolzopen, p. 102.

'• H faut lire sur lui la mAino Corrcftp. diphm.., t. !•'. p. 101.

vrircnt les paroles de paix, et que les résolutions courageuses parvinrent à se faire écouter. Elles étaient soutenues par Tattilude et le langage de tous ces étrangers qui, étant venus chercher un asile en Russie, demanderont à son souverain de se mettre à la tète d'une insurrection européenne contre Napoléon; elles Tétaient tout particulièrement par l'attitude et le langage du roide et inflexible baron de Siein , ouvertement l'ennemi de Roumantsof, et qui, redoublant d'ardeur et de fermeté, nYpargnait pas à lempereur SCS austères avertissements. Le sage et' clairvoyant comte Victor Kotchoubéî, le plus réfléchi des amis d'Alexandre, lui parlait absolument dans le même sens, mais sans faire sur lui la même impression que Stein, qui d'ailleurs n'était lié avec aucune personne en Russie autant qu avec Kotchoubéi'.

Marie Fœodoruvna elle-même revint bientôt à des résolutions plus d ignés de la vigueur de son caractère : dès qu'elle apprit l'évacuation de Moscou par les Français, elle redevint belliqueuse. L'excellent biographe de Siein * nous raconte à ce sujet une anecdote fort intéressante. Quand la nouvelle de cette évacuation arriva à

* En dehors de cet homme d'Éiat et de sa famille, Stein n'avait guèra de lelations inlimes qu'avec la famille Rasoumofeki. Voir Slern, ouvrage ciié, p. 330.

* l'ertz, Das Uhen des Miniiters Freifterm von Stein, t. UI, p. 200. L'ouvrage de Stem n'est guère qu'un extrait de cette œuvre capitale. Voir aussi sur Sicin, Tourglténief, ïm Ruuie et lea Russeê. t. !•% p. 34 et sutv., 447-430.

328 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. — CHAP. ÏV.

Saint-Pétersbourg, la famille impériale était réunie à table, et le baron d'Empire était parmi les invités. Vers la fin du repas, c< Timpératrice qui, peu de temps auparavant, avait, dans son abattement, tant insisté pour que la paix fût conclue, » relevée mai<ilenant par le succès et animée par la victoire, prit la parole. Après avoir dit difTércntes choses sur le grand événement que Ton fêtait, elle ajouta en terminant : a En vérité, si un seul homme de Tarmée française repasse le Rhin et regagne sa patrie, j'aurai honte d'être une Allemande ! )> Quand Slein entendit cela, le rouge et le blanc se succédèrent dans son mâle visage, et, se levant brusquement, il éclata ainsi: «Votre Majesté a bien tort de dire cela , et de le dire devant les Russes, qui doivent tant aux Allemands. Elle devrait dire, non pas qu'Elle rougirait des Allemands, mais qu'ËUe rougirait de Ses cousins, les princes allemands. Dans les années 1792 et suivantes, j'ai vécu sur les bords du Rhin, et je puis dire que ce n'était pas la faute du brave peuple allemand si les Français le passèrent. Si on avait eu confiance en lui, si on avait su s'en servir, jamais Français n eût passé l'Elbe, ni à plus forte raison la Vistule et le Niémen. » Un instant déconcertée par cctle sortie un peu violente, la matrone impériale retrouva presque aussitôt son sangfroid et répondit avec dignité : a Après tout, vous avez raison, monsieur le baron. Je vous remercie de la leçon. » Quant à Alexandre, il avait pris son parti, comme

nous l'avons dit. Napoléon ne l'avait d6jà que trop humilié personnellement, et le cri de douleur de sa patrie avait de Técho dans son cœur. On peut en juger par la lettre autographe suivante qu'il adressa, vers la fin de septembre, au prince royal de Suéde. Après avoir dit un mot de la catastrophe de Moscou, « Celle perte est cruelle, j'en conviens, continuait-il, mais plus sous le rapport moral et politique que militaire. Du moins me donnera-t-elle Toccasion de présenter à l'Europe entière la plus grande preuve que je puisse offrir de ma persévérance à soutenir la lutte contre son oppresseur ; car, après cette plaie, toutes les autres ne seront que des égratignures. Je réitère à Votre Altesse Royale l'assurance solennelle que plus que jamais , moi et la nation à la tète de laquelle j'ai l'honneur de me trouver, sommes décidés à persévérer et à nous ensevelir plutôt sous les ruines de l'empire que de composer avec l' Attila moderne. Furieux de ne pas avoir trouvé à Moscou les richesses qu'il convoitait, ni la paix qu'il espérait, il a fait brûler cette belle capitale, qui ne présente plus maintenant qu'un monceau de cendres et de décombres. »

Persévérer, c'était là le vrai remède, et Alexandre, comme on le voit, en prenait l'engagement formel. Napoléon lui avait dit à Erfurt : A la guerre ^ c'est i'obstination qui fait touty cest par elle que y ai vaincu. Il s'en souvint à propos, et ne l'oublia plus. Le prince Eugène de Wurtemberg, narrateur du reste fort im-

350 ROSTOPTCHINK ET KOUTOUSOF. -CHAP. IV.

partial, a dit avec raison ^: « C'est à la persévérance de lempereur Alexandre, au moment décisif, que doit être attribué le revirement qui se fit depuis dans les destinées de l'Europe. » On peut dire, il est vrai, avec le colonel, depuis général, Boutourline, qu'alors elle était devenue plus facile. Tant que les palais et les richesses immobilières de la haute noblesse moscovite réfugiée dans ses terres étaient à la merci des vainqueurs, le désir de les lui conserver, de les sauver d'une ruine imminente, pouvait ajouter son poids à tous ceux qui faisaient incliner la balance du c6lé des négociations; maintenant, c'en était fait! tout était détruit irréparablement, et la soif de la vengeance devait remporter désormais chez tous ces riches seigneurs, comme au sein de la muliitude, sur l'idée de racheter leurs biens par des concessions faites aux dépens de la dignité nationale. De plus, la crainte qu'ils avaient eue que Napoléon ne décrétât l'affranchissement des serfs n'avait plus guère de motif.

Depuis ce moment, Alexandre, tout en laissant encore le comte Roumantsof à la tète de la chancellerie d'État, s'abstint de prendre ses avis : la direction, au moins nominale, des affaires étrangères passa des mains de ce partisan conxaincu de l'alliance française dans celles du comte de Ncsselrode, alors âgé de trente-deux ans, encore sans parti pris, maisincli-

* Erinnerungen, p. iOd. — Sur 'es motifs de sécurité d'Alexandre, voirBeitzke, p. 275.

ATTITUDE D'ALEXAiNDBE PENDANT LA GUERRE. 551

nant déjà à se mettre sous l'influence riu prince de Mellernich et de la politique autrichienne'.

Cependant, on ne se dissimulait pas à Saint-Pétersbourg que le coup terrible qui venait de frapper Moscou pourrait bien, avec un ennemi audacieux comme Tétait Napoléon, ne pas élre épargné non plus à la seconde capitale. Elle n'était couverte que par le faible corps du général Wintzingerode dont nous avons parlé : aussi beaucoup des plus riches habitants de Tver, ville intermédiaire, avaient-ils déjà pris la fuite. Alexandre s'occupa à renforcer ce corps au moyen de recrues, des milices déjà sous les armes et des fugitifs des gouvernements occupés par Tennemi. Il garda encore en réserve quelques régiments de Baschkirs. En même temps, il donna l'ordre à tous les fonctionnaires de se mettre en mesure d'opérer éventuellement le transport vers un point moins exposé de l'empire, plus septentrional, de tous les objets les plus précieux ou dont la possession pourrait le mieux seconder les vues de l'ennemi, archives publiques, dépéls de caries, bibliothèques, trésor, approvisionnements, mobilier d ambulances, hôpitaux, établissements d'instruction , etc. , etc. Les particuliers, sur le qui-vive de leur côté, eurent bientôt connaissance de ces préparatifs du gouvernement et se hâtèrent de suivre son exemple. Selon Danilefski,a tous songèrent à partir, se munirent de véhicules et ache-

* « Il est Autrichien d'opinion, » écrivait en 1814 \o cnmio J. do Maistre, Correipoudauce diplomatique^ t. U, p. 25.

332 ROSTOPTCIIINE ET KOUTOCSOF. - CHAP. ÏV.

lèrcnl des barques de toute espèce. La Neva et ses canaux étaient couverts de bateaux prêts à se mettre en mouvement au premier signal annonçant l'approche de Tennemi. Il fallut modérer Tardeur avec laquelle tous, grands et petits, disposaient tout pour un déménagement général, et h cet effet le gouvernement promit d'avertir à temps la population quand le moment serait venu, et de l'aider alors de toutes ses forces. Car,ajouta-t-il encore dans sa publication du 2 octobre, a il est résolu irrévocablement, et tout Russe est sans « doute d'accord avec nous sur ce point, que plutôt que « de laisser tomber la Russie sous le joug, par TefTet « d une paix honteuse, on videra jusqu'à la lie la coupe « du malheur, quel que puisse être le succès réservé « aux armes de l'ennemi *.» Déplus, le gouvernement pourvut à la défense de Kronstadt, alors encore trèsattaquable par mer et que les glaces allaient rendre abordable de toutes parts, en même temps qu'elles emprisonneraient la flotte , dont ce port militaire était la station. Il était à craindre qu'une entreprise ne fût dirigée contre elle. Plutôt que de la perdre ainsi, l'empereur résolut de la mettre en dépôt chez les Anglais. « Il fit appeler lord Calhcart, dit M. Thieis%

* Voir aussi Wolzogen, p. 163, et de Maisti^, ouvrage cilé, l. !•', p. 248. D<^jà le 14 septembre, le ministre sarde avait écrit (p. 165) : « Ici, déjà tout le monde a fait ses paquets, h commencer par la cour, (fui avait tout emballé. »

* T. XIV, p. 440. Cf. Danilefski, t. II, p. 554; Bogdanovitcb, t. H, p. 278.

lui avoua ses appréhensions, lui déclara en même temps ses déterminations irrévocables, et lui en donna la preuve la moins équivoque, en lui demandant de prendre en dépôt la flotte russe avec tout ce qu'elle aurait à bord , lui disant qu'il la confiait à Thonneur et à la bonne foi de la Grande-Bretagne. » Acceptée avec empressement par le diplomate, et sous la promesse de garder fidèlement un dépôt si sacré, la proposition fut accueillie de même par le gouvernement britannique, et Ton sait que l'empereur Alexandre y donna suite. La flotte mit à la voile, chargée d objets précieux de toute nature, et prit la direction des ports de TAngleterre. Enfin, des instructions définitives furent envoyées au général Tormassof et à l'amiral Tchilchagof. Abandonnant toute idée d'une diversion à opérer, d'un coup de main à tenter au loin, ce dernier devait entrer en Volynie, y rallier le corps de Tormassof qui se rangerait sous son commandement . et , après avoir ainsi porté ses forces jusqu'à 70,000 hommes, remonter le Dnieper, afin d'agir conformément au plan général d'opérations, en venant appuyer, en deçà de la ligne de la Bérésina, l'armée principale, à son flanc gauche, comme le corps du comte de Witigenstein, devenu disponible, accourra vers elle sur le flanc droit.

Le lecteur sait déjà qu'il n'entre pas dans nos vues de suivre les événements militaires jusque dans la retraite de notre armée. Le but de la digression, du coup

554 ROSTOPTCBINE ET KOLTOliSOF. — CHAP. IV.

d'œil rétrospectif, qui s*ari'êlc ici, élait de bien mettre en lumière celte époque capitale de la vie d'Alexandre et d'en faire connaître les incidents jour par jour. Nous y reviendrons encore un peu plus litin ; pour le moment, occupons nous de Rostoplcliine, que nous avons encore une fois trop longtemps perdu de vue , nous fondant, il est vrai, sur la se *onde partie de notre titre qui annonce un tableau de la Russie à Tépoque de la guerre de 1 81 2, en même temps que l'histoire de deux des plus notables acteurs dans les événements d'alors, dignes rejetons de ces anciens Moscovites dont la race commence à se perdre.

Les sentiments du gouverneur de Moscou étaient à Tunisson de ceux du monarque et les avaient même devancés, témoin sa proclamation aux habitants de la ville, comme aussi la lettre qu*il avait écrite au tsar le 13 septembre et dont voici la fm ^ : a Que le mot de paix soit loin des pensées de Votre Majesté! Les Russes alors prendront leur place dans l'univers, et vous triompherez de votre ennemi. Peut-être cela arriverat-il bientôt. Vos sujets répandent leur sang et n'en ont pas de regrets. Puisse Dieu, notre Seigneur, ne pas vous induire en tentation, et vous serez le sauveur du monde ! » Paroles un peu emphatiques, en harmonie

* Danilerski, t. U, p. 985.

avec le caraclére de celui qui les traçait car s'il n'élail pas certain que Rostoplchine fût tin descendant de Tchinghiz-Klian, il rappelait du moins souvent par son langage les enfants deTOrient; mais paroles pleines d'élévation, en rapport avec les circonstances , et qui, à défaut de finccndie de Moscou, associeraient notre héros à la gloire d'avoir efficacement ti*availlé au salut de sa patrie. L'empereur en avait apprécié le patriotisme, et, après avoir, dans sa réponse, remercié le comte de son zèle, il avait ajouté ces lignes toutes confidentielles : « Vous vous figurerez facilement tout ce qui se passe en moi; mais je continue de tout espérer de la Providence, de la bravoure de nos troupes et de l'esprit qui anime notre digne nation. Pleins de constance et avec l'aide de Dieu, nous combattrons le monstre qui est la ruine de l'Europe. »

Le 25 septembre, Rostoplchine , étant au camp de Krassnaîa-Pakhra, sur la vieille route de Kalouga, adressa à l'empereur un rapport dont nous extrairons ce qui suit : « L'ordre du prince Koutousof de diriger des approvisionnements sur la route de Kalouga ' a été donné le 29 août (iO septembre). Cela prouve qu'il avait dés lors l'intention d'évacuer Moscou. Je suis au désespoir qu*il m'ait caché ses desseins , car dans l'impossibilité où j'étais de défendre la ville, j'y aurais mis le feu, afin de priver Bonaparte de la gloire d'avoir

* Route que Koutousof avait dès lors momentanément songé à suivre.

336 ROSTOPTCUINE ET KOUTOUSOF. -CI1\I». IV.

pris Moscou, puis de Tavoir pillé et livré aux flammes ; j'aurais enlevé aux Français le fruit de leur campagne et jusqu'aux cendres de la capitale. Je leur aurais donné lieu de croire qu'ils avaient ainsi été frustrés de grands trésors, pour leur faire comprendre à quelle nation ils avaient affaire. »

On cite ce passage à l'appui de l'opinion selon laquelle le gouverneur de Moscou ne serait pas l'auteur de l'incendie; mais on s'abuse, selon nous, en se fondant sur les paroles d'un homme qui semblait ignorer quel respect est dû à la vérité, partout et toujours. Celait pour Rosloptchine un parti pris d'affirmer et de répandre le bruit que les Français, nouveaux Ërostrales, avaient incendié la vieille capitale russe, et il préludait dès lors au système qu'il crut devoir adopter dans la suite, de nier que cet incendie fût son ouvrage à lui, comme les Français n'étaient pas seuls à le prétendre *.

Quand, de Krassnaïa-Pakhra, l'armée s'avança, le 27 septembre, vers le fameux camp de Toroutino, toujours sur la vieille route de Kalouga, le gouverneur de Moscou était encore au milieu du groupe de ses chefs. Craignant de donnera sa retraite les apparences d'une fuite, Koutousof s'arrêta trois jours au village de Motcha, et c'est là qu'il fut rejoint, le 28, par le prince Volkonski , porteur, comme nous l'avons dit,

' Nous discuterons plus tard le contenu de la brochure du comte sur ce sijget.

(l'une lellre de l'empereur. L'armée russe était refaite; son aspect avait quelque chose de rassurant. «Tout, dans ce camp des vaincus, dit A. Rabbe, avec quelque exagération peut-élre^ respirait l'abondance et le bon ordre, inestimable fruit d'une discipline exactement observée. » L'envoyé impérial, reconnaissant au premier coup d'œil que la position des siens était de beauc<mp meilleure que celle de l'armée ennemie, se hâla d'écrire h son maître : « J'afOrmc hardiment que Napoléon aura bien de la peine à se tirer delà Russie. »

Yoronovo, la terre du comte Rostoptchine , n'était qu'à quelques versles de Motcha : celui-ci en fit-il les honneurs au prince Volkonski avant d'y mettre le feu'? Nous l'ignorons.Ce qui est cerlain,c'est que le 2 octobre il se sépara de l'armée, et qu il alla, par Kalouga, à Vladimir, où il s'arrêta plusieurs semaines, en attendant que l'éloignement des Français lui permit de retourner à son poste.

De Vladimir, il adressa de nouveaux rapports à l'empereur, dans le but de mettre sa conduite dans son vrai jour; car il était évidemment tourmenté de ne pas savoir assez nettement comment on le jugeait à Saint- Pétersbourg. Dans un de ces rapports, en date du 25 octobre, continuant de se plaindre du peu de confiance que lui avait témoigné le généralissime en ne le mettant pas dans le secret de ses intentions, il

I Histoire d'Alexandre /•% t. II, p. 79. * Voir plus haut, p. 249.

338 ROSTOPTCllhNE ET KOITOUSOF. - CUAl\ IV.

s*exprime entre autres ainsi : « Jusqu'au 30 août (H seplembre), le prince Koutousof ne cessait de m'écrire qu'il se battrait; lorsque je le vis le l*' (13 septembre], il mo. répéta la même chose, ajoutant môme : « Nous nous battrons encore dans les rues. » Je le quittai dans la première heure de Taprès-midi S A huit heures, il m'envoya le billet déjà mentionné, dans lequel il me demanda des officiers de police qui pussent conduire l'armée par la ville , qu'il abandonnait (ce sont ses propres paroles) avec une affliction profonde. S'il m'avait dit cela deux jours plus tôt, j'aurais mis le feu à la ville, après en avoir éloigné tous les habitants. » Toujours la même assertion, le même regret! On serait tenté de croire qu'ils avaient pour objet de présenter au monarque comme chose toute naturelle, et qui portait sa justification en elle, cette idée du feu mis à la ville sans son ordre exprès et par une résolution extrême que justifiait le besoin de pourvoir au salut de l'empire, n'importe par quels moyens. En effet, Bosloptchine connaissait son pays et les exigences de l'absolutisme. Ce dernier, le bienveillant et éclairé Alexandre l'abjurait dans tous ses discours, il semblait antipathique à sa nature; et néanmoins, fatal effet de l'habitude ! il ne put pardonner entiè* rement un acte de cette importance, accompli sans

> D'après cela, Rostoptchine n'assista pas au véritable conseil de guerre de ce jour-là, mais seulement, comme nous le soupçonnions (voir p. I48)f aux conciliabules du matin.

ATTITUDE D ALEXAiNDRE PENDANT LA GUERRE. 539

ordre de sa part, par la libre déterminalion d'un de ses sujets. L'absolutisme avait conservé un refugedans un des replis cachés de son cœur : aussi M. de Laniar^ Une Tappelle-t-il un despole philanthrope, quoiqu'il Teût d'abord désigné comme un <x prince dépaysé dés le premier jour sur un trône absolu. »

Au reste, à ce moment-là, le monarque était au Tait de tout ce qui s'était passé depuis le 14 septembre : non-seulement le prince Voikonski était de retour à Saint-Pétersbourg, après avoir vu Koutousofi Barclay de ToUy , Rostoptchine et tous les hommes qui pouvaient avoir quelque chose à lui apprendre, Alexandre venait aussi de s'entretenir longuement avec un des militaires étrangers auxquels il accordait le plus de confiance. !.e colonel de Wolzogen était dans la capitale du Nord depuis le 19 octobre. Aide de camp de l'empereur, il avait élé attaché par lui à la personne de Barclay, et, cet ancien généralissime ayant quitté l'armée, il avait recouvré, par autorisation de Koutousof, la liberté d'en faire de même. Il était donc allé, par Kalouga, Toula, Riaisân, Vladimir et laroslaf, à Saint- Pétersbourg, prendre des ordres. Ce qu'il raconte à ce sujet ^ est plein d'intérêt et mérite d'être plus universellement connu.

D'abord Wolzogen parle de la visite qu'il lit, en passant n laroslaf, à la grande-duchesse Catherine. On se .

* Voir Uetnoiren, p. 161 ei »uiv.

510 ROSTOPTCIUNE ET KOUTOUSOF. -CHAP. IV.

rappelle que l'époux de celte sœur chérie d* Alexandre, le prince dOldenbourg , était gouverneur général de Tver, laroslaf et Kostroma. A la nouvelle de l'occupation de Moscou par les Français, il avait trop précipitaniment ordonné de livrer aux flammes les magasins formés à Tver, et l'empereur avait reçu à ce sujet des plaintes de la part du Sénat, corps ordinairement muet, mais auquel , comme il arrive toujours dans les embarras d'une crise, celle qui agitait alors au plus haut point la Russie avait rendu la voix. Ne pouvant pas répondre par son indifférence à la démarche du Sénat, Alexandre témoigna du mécontentement à son beaufrére, et il en résulta pour ce dernier une courte disgrâce S contre laquelle Catherine, à son tour, ne put s*empécher de réclamer. Car elle la regardait comme une injustice, Tacte de son époux ayant paru commandé par les circonstances. Elle en parla à Wolzogen avec une grande vivacité, et, le sachant bien avant dans la confiance de son auguste frère , elle entra avec lui dans toutes sortes de détails, afin quil pût lui présenter l'aflaire dans son véritable jour.

*■ La disgrâce n'eût pu être longue, car le prince mourut le 27 décembre de la môme année, viclime du typbus, à Tâge seulement de vingt-huit ans. D'après Stein (Periz. t. 111, p. 59), dont les jugement s sont toujours sévères, c'était un prince d'un caractère loux, loyal et pur, bien élevé^et iiislruit, mais qui avait une imp haute idée de luimême. 11 se flattait dêlre à la fois potte, homme d'État et capitaine; il répétait fréquemment qu'il était au-icssusde icuslcs préjugés. La gran 'e-duch(sse ruiniait teiuircment. Deux enfants étaient nés de leur union si vite brisée. >'ous retrouverons la princesse plus loin. .

ATTITUDE D^ALEXANDRE PENDANT LA GUERRE. 54i

Arrivé à Saint-Pétersbourg, le baron allemand fut aussitôt reçu en audience particulière, a L*empereur me reçut avec bonlé, dit-il; mais, comme toute la famille impériale, il me parut extrêmement abattu; l'impératrice mère surtout était hors d'elle, par suite de toutes les conséquences malheureuses de la guerre.» L'empereur invita son aide de tamp à lui raconter la campagne tout au long, depuis le moment où le chef suprême de Tarmée s'en était retiré, jusqu'à celui de son propre départ. Quand Wolzogen en vint à la description de la bataille de Borodino et à l'explication de la conduite de Koutousof pendant sa durée, Alexandre inlerrompit le narrateur par cette exclamation : a Et dire que de tous ces détails le gr.... qui conduit mon armée ne m'a pas écrit un mot, qu'il nem*a, au contraire, rapporté qu'un tas de mensonges I » Puis, engagé à continuer son récit de la même manière, le colonel profita de toutes les occasions qui se présentaient pour faire l'éloge de Barclay de Tolly, dont il lui tenait à cœur de mettre dans tout son jour la sage et noble conduite. A sa vive prière de ne point retirer ses bonnes grâces à ce digne chef, Alexandre répondit r a Vous savez que Barclay est un peu lourd et que souvent il ne me comprend pas; mais qu'il soit un homme loyal et capable, qui me consacre toutes ses facultés, à moi et à la nation, j'en partage complètement la conviction avec vous, aujourd'hui comme par le passé, de même que je sais trèsbien qu'il est, comme homme, bien au-dessus de Kou-

54i ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. -CHAI'. IV. '

tousof ^ Ainsi , j'aurai toujours Barcla>' en haule estime, et je remploierai de nouveau quand le temps en sera venu. Pour le moment, touterois, il faut qu'il reste dans son exil, comme le public appelle sa retraite; car le monarque le plus absolu lui«méme est forcé de soumettre son sentiment personnel aux nécessités impérieuses des circonstances. 9f, cependant, vous avez une occasion tout à fait sûre d'édifier le général sur mes dispositions à son égard, faites-le; mais, du reste, je dois vous prier de ne faire part à personne du contenu de fiotrc entretien. »

Barclay, certes, n'avait pas besoin de cette réhabilitation; il Ta conquise lui-même, peu de temps après, à la pointe de son épée, et d'ailleurs les savants militaires d'Allemagne, d'accord avec ceux de France, n'ont pas tardé à signaler avec énergie l'injustice dont

* Das9 er ait Mensch deti entsWliehlen Kuiusow weit ûberragt (p. 162). Nous laissons au baron allemand la rc>ponsabilité de Texpression bien forte doni Alexandre, selon lui, se serait servi en outre et que nous ne traduisons pas. M. Tliiers (t. VI. p. 23 1), il est vrai, nou$ dépeint égalcmont le général russe d'Auslerlitz, comme a paresseux, dissolu, avide, mois intelligent, délié d'esprit autant qu'il était lourd de corps; » puis, ailleurs (voyez plus haut, p. 3U8|, commet menteur autant que rusé; » mais aussi ces épilhèies ont rageuses, jointes à d'autres encore t. XIV, p. 216 et 517), ont donné lieu à une très-vive réclamation de la port d'un membre de la famille, justement blessé dans ses sentiments, de H. P. TolsM. Voir la traduc'ion française, par Fizelier, de la Vie du feîdvMréchal Koutouzoff, du général Mikliaïlolski- Dantlefski [Paris, 1806), p. i60 et suiv. Au reste, les Russes ont certainement donné l'exemple de ces jugements immodérés sur Koutou- Rof, qui, è vrai dire, n'était une idole que pour son anc-en aide de camp Danilefski et pour un petit nombre de vieux Russes comme lui.

ce guerrier d'un haut intTite, mais Allemand lui aussi comme Livonien de Riga, a été victime en Russie. Toutefois, le jugement qu'on vient de lire achèvera de porter la conviction dans tous les esprits , et d'ailleurs il Tait honneur à la clairvoyance du souverain lui-même dont il émane.

Après toutes les digressions que nous avons eues à nous faire pardonner dans ce chapitre, nous en passera-t-on encore une sur les négociations entamées par Nupolëon pendant son séjour à Moscou ? Elle complétera le tableau des événements se rattachant à la délivrance de la Russie, à la courte période de Tactivité de Rostoptchine en qualité de gouverneur mililaire de Moscou, et à celle de Tapogée où Koutousof était alors arrivé dans sa longue carrière.

Depuis sa rentrée au Kremlin, Napoléon était dans Tattente de propositions de paix qu*il pensait devoir lui venir de Saint-Pétersbourg. Trompé dans cette espérance, il essaya, comme nous l'avons vu, de se servir du canal de Toutolmine pour sonder les intentions d'Alexandre, et, s'il faut en croire le généi*al comte de Ségur , il aurait même profité pour cela d'une autre occasion, dès le premier jour de son entrée à Moscou ^

* « Dans ce court iDomenl ^de la première arrivée de Napoléon k Moscou), tout à r espérance, il écrit des paroles de paix à remperenr Alexandre. Un officier supérieur ennemi venait d'être trouvé dans le

Quoi qu'il en soit, pas plus de réponse que de propo-

sitions spontanées I Etonné, inquiet, Napoléon ne savait que penser, car il s'était habitué à regarder comme nfaillibles les combinaisons, souvent décevantes, deson grand esprit. Il lui paraissait impossible que, lui arrivé à Moscou, des émissaires d'Alexandre ne vinssent pas l'y trouver. Cependant, dés les premiers jours on avait mis la main sur un noble, ancien capitaine de la garde, qui, attardéen compagnie d'un vieux oncle malade, dans la ville, où une centaine de ses paysans étaient venus les rejoindre, errait avec eux d*un quartier dans l'autre, à la recherche d'une barrière libre par laquelle il pourrait échapper aux nôtres. C'étaient des membres de la riche famille des lakovleF, et le plus jeune des deux avait un frère qui naguère encore représentait la Russie à la cour du roi Jérôme de Westphalie. Grâce à cette dernière circonstance, l'empereur des Français se rappela aussitôt son nom. Aussi quand Iakovief, après de vaines tentatives près du maréchal Mortier pour être relâché, fut, le 20 septembre, amené au Kremlin et qu'on le nomma à Napoléon, l'empereur

grand hôpital : il fut chargé de cette leUre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du Bazar que Napoléon l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse. » (Liv. VIII, chap. vi.]. Nous craignons qu'il n'y ait là confusion entre ce porteur de la lettre et Iakovief dont nous parlons dans le texte. Ou bien serait-<:e réellement cet oflicier supérieur qui apporta à Saint-Pétersbourg la première nouvelle du désastre de Moscou?

ordonna à son secrétaire Lelorgne d'ideville de l'aller chercher; c élail enfin une espèce de boïar! lakovlef fut, selon le général Danilefski % reçu dans la salle du trône. Sans long préambule, le conquérant lia conversation avec lui, et ne tarda pas à lui faire entendre les plaintes les plus amères sur la tournure que prenait la guerre, non par le fait de l'armée russe , mais par suite de la fureur qui animait les populations. Celait , selon lui, chose inouïe, et pourtant il n'avait en réalité à s'en prendre qu'à lui-même. Suivant son habitude, M. Thiers rapporte ses exclamations et récriminations sans en paraître étonné. «Napoléon, dit-il, qui n'entendait plus donner 'â la guerre actuelle toute la portée qu'il avait songé à lui donner dans le premier moment, répéta ce qu'il avait dit au général Toutolmine^, qu'il avait voulu entreprendre une guerre politique, et non une guerre sociale et dévastatrice; qu'ayant pu, en Lithuanie, insurger les paysans, il ne l'avait pas fait; que les incendies allumés sur son chemin, il s était efforcé de les éteindre ; que le théâtre de cette guerre aurtnt dû être en Lithuanie, et non dans la Moscovie elle-même; que là, une ou deux batailles auraient dû

* T. III, p. 50. Cf. Bogdanovitch, t. II, p. 297, et Ihiers, t. XIV, p. 395.

' C'est textuel, il n'entendait plus donner. En effet I n'était-il pas le maître? et quand une chose était pour lui entendue^ que restaitil aux puissances, autres que lui, sinon à s'y conformer et à .<«e soumettre?

^ Général, seulement à raison de son tchinn de conseiller privé.

540 ROSTOPTCHINR ET KOUTOUSOF.--CUAP. IV.

décider la question, et qu*un trailépeu onéreux^ atiraU rétabli ralliance de la Russie avec la France, et non point sa dépendance, comme on se plaisait à le dire pour exciter les esprits; qu'au lieu de cela,onchercliaît à imprimer à cette guerre un caractère atroce, digne des nègres de Saint-Domingue...; qu'il était temps, dans rintérét de l'humanité et de la Russie, de mettre un terme à tant d'horreurs.» Puis, après quelques mo* ments de pause, le conquérant irrité reprit': «Ce n estpas nous qui brûlons Moscou ! J'ai pris presque toutes les capitales de l'Europe, et n en ai délruil aucune. En Italie seulement j'ai l'ait incendier une ville, parce qu'on s^ydélendail encore dans les rues. Mais estait pos* sible? cest vous-mêmes qui brûlez Moscou, le saint Moscou, où reposent les anpêlres de vos souverains ! » lakovlcf, pressé de rejoindre son malade, était médiocrement touché de ces tirades passionnées, qui ne l'avançaient en rien. « J^ignoie, dit-il, comme pour y échapper et passer à ce qui Tinléressait davantage, j'ignore quel est l'auteur de ce malheur, et d'ailleurs n'en suis-jc pas assez évidemment victime moi-même ? Tout mon avoir se réduit pour le moment aux lambeaux

' liais qui, bien entendu, eût pourtant été une corractton suflQsauiment forte infligée à la Russie, pour cause de désobéissance à la volonté du maître.

' C'est le général Danilefski (t. IVL, p. 50} qui a fait connaître les paroles de Napoléon que nous reproduisons ici ; il les a eitraitesd'un mémoire de la mnin même de Inkovief. I^lorgne assistait i la conver> sation.

ATTlTUIiE irALEXAi\f)UE PENDANT LA GUERRE. 547

dont je suis couvert. » Alors donnant à ses idées une autre direction : « Qui est-ce < w est votre gouverneur à Moscou? » demanda Napoléon, et la réponse étant a Le comte Rostoptchine, » il fit celle autre question : a Quel homme est-ce? — Un homme de tête, dit lakovlcf. — Un homme de tête, c*est possible, répliqua Napoléon, mais un extravagant bien sâr. » Aussitôt il reprit le thème dont M. Thiers nous a présente la paraphrase : «11 faut mettre lin à ce carnage! La guerre que je fais est purement politique : après tout, qu*ai-jeà démêler avec la Russie? je ne demande que l'exécution du traité deTilsit. C'est à TAngleterre surtout que j'en veux. Si je m'étais rendu maitre de Londres, je ne le quitterais pas de sitôt! Je rebrousserai chemin. Si l'empereur Alexandre désire la paix, qu'il me le fasse savoir , et j'enverrai vers lui Tun de mes aides de camp,Narbonne ou Lauriston. La paix sera bien vile conclue. Mais s'il veut la guerre, eh bien ! nous la continuerons. Mes troupes me demandent avec instance de les conduire à Saint-Pétersbourg. Je n'ai qu'à y aller, et celte capi* taie partagera le sort de Moscou. » Ce flot de paroles s'épancha encore quelque temps avec la mémo abondance, avant que l'empereur songrflt à ce qui avait fait désirera l'infortuné prisonnier d'être admis en sa présence. Quand il s'en souvint : a Vous voudriez sortir de Moscou ? lui dit-il brusquement; j'y consens, mais h une condition, c'est que vous vous rendiez à Saint- Pétersbourg. 11 ne peut qu'être agréable à Alexandre de

voir un témqjn oculaire de ce qui s'est passé ici, et vous le lui raconterez en dét£|il. » lakovlef eut beau objecter qu'il ne serait peut-être pas reçu ; qu'il n'avait aucun titre pour solliciter une audience de son souverain, Napoléon insista. « Adressez-vous au grand-maréchal de la cour comte Tolstoï, c'est un brave homme ; ou bien, ordonnez à un fourrier de la chambre de vous annoncer à l'empereur, ou bien encore accostez-le pendant sa promenade journalière.)) De plus en plus embarrassé, le prisonnier liait par ne plus cacher son ennui : « Je suis maintenant en votre pouvoir > s'écriat-il, mais je nai pas cessé d'être un sujet de l'empereur Alexandre, et je le serai jusqu'à la dernière goutte de mon sang! N'exigez donc rien de moi que je ne puisse faire. Je ne promets rien! » Alors le conquérant, qui ne renonça pas à son idée, réfléchit que le mieux serait d'écrire à Alexandre et de charger lakovlef de sa lettre. 11 la lui envoya en, effet, le lendemain, accompagnée de la permission qui était tout ce que le prisonnier désirait. Cette lettre, datée du 20 septembre, était ainsi conçue* :

« Monsieur mon frèrç, c Ayant été instruit que le frère du ministre de Votre Majesté à Cassel était à Moscou, je l'ai fait venir et je Tai entretenu quelque temps. Je lui ai recommandé de se rendre auprès de Votre Majesté et de Lui faire connaître mes sontiinents. La belle ot superbe ville de Moscou n'existe

* Nims reproduisons l'original fhinçais.

plus : Rostoptchine Ta fait brûler ; quatre cents incendiaires ont été arrêtés sur le fait ; tous ont déclaré qu'ils niellaient le feu par les ordres du gouverneur et du directeur de la police. Ils ont été fusillés. Le feu parait enfin avoir cessé. Les trois quarts des maisons sont brûlées, un quart reste! Cette conduite est atroce et sans but. A-t-elle pour objet de nous priver de quelques ressources? mais ces ressources étaient dans des caves que le feu n'a pu atteindre. D'ailleurs, comment détruire une ville des plus belles 'du monde et Fouvrage des siècles, pour atteindre un si faible but ! C'est la conduite qu'on a tenue depuis Sinolensk et qui a mis 600,000 familles à la mendicité. Les pompes de la ville de Moscou avaient été brisées ou emportées, une partie des armes de l'Arsenal données à des malfaiteurs qui nous ont obligés à tirer quelques coups de canon sur le Kremlin pour les chasser. L'humanité, les intérêts de Votre Majesté ^ et de cette grande ville voulaient qu'elle me fût remise en dépôt, puisque l'armée russe la découvrait. On devait y laisserdes administrations, des magistrats et des gardes civiles. C'est ainsi que Ton a fait à Vienne deux fois, à Berlin, à Madrid ; c'est ainsi que nous-mêmes avons agi à Milan, lors de l'entrée de Souwarow *. Les mcendies autorisent le pillage, auquel le soldat se Uvre pour disputer des débris aux flammes. Si je supposais que de pareilles choses fussent faites par les ordres de Votre Majesté, je ne Lui écrirais pas cette lettre ; mais je tiens pour impossible qu*avec ses principes, son cœur, la justesse de ses idées^ Klle ait autorisé de pareils excès indignes d'un grand souverain et d'une grande nation.

• Il s'arrogeait d'en être le seul juge. C'est toujours le même système.

• Orthographe de l'empereur. La nôtre, d'après le russe, est Sou- Torol'. Il n'y a pas de double v en russe, pas plus qu'il n'y a, à vrai dire, de double f. On prononce comme noua écrivons.

Dans le temps que Ton emportait les pompes de Moscou , on lassait 150 pièces de cation de campagne, 70,000 fusils neufs, i, 600,000 cartouches d uirantcrie, plus de 400 milliers de poudre, 300 milliers de salpêtre, autant de soufre, etc.

« J'ai fait la guerre à Votre Majesté sans animosilé ^ Un billot d' Elle avant ou après la dernière bataille eût arrêté ma marche, et j'eusse voulu être à même de Lui sacrifier l'avantage d'entrer. à Moscou. Si Votre Majesté me conserve encore quelques restes de ses anciens sentiments, Elle prendra en bonne part cette lettre. Toutefois Elle ne peut que me savoir gré de Lui avoir rendu compte de ce qui se passe à Moscou *.

« Sur ce, je prie Dieu, i etc., etc.

La victime d une injuste agression, lopprimè réduit à se défendre pour sauver sa vie et ses pénates, n'aurait pas tenu d'autre langage. C'est encore le vertige de la conquête qui dicta celui-là. Aussi la lettre resta-t-elie sans réponse. « Elle ne contient que des fanfaronnades, » écrivait Alexandre à Bernadotle, le 1" octobre, après ravoir fait lire au comte de Lœwenhielm (Charles- Axel), ministre de Suède près de sa cour'. lakovlef

' Une guerre d'amateur, qu'on fait comme on joue au billard ou aux échecs I

* Gomment Napoléon n'a-t-il pas compris Tinconvenanoe de cette dernière oLservation?

' C'était celui qui est au nombre des signataires de l'acte du congrès de Vienne, le ii'èrd atné .du comte Gustave de Lœwenhielni, que nous avons vu si longtemps, aimé de tous, ministre de Suède à Paris. Les deux frères avaient fait leurs études soil à Gulmar soit à Strasbourg, et ils se loni donné rendez-vous, vers 1850, dans cette dernière vUIp

ATTITUDE DWLGXANDRE PENDANT LA GUERRE. o51

atteignit Saint -Pélei^bourg, sous l'escorte d'un orticier que le général Wintzingerode avait envoyé avec lui, et remit la lettre aux mains du comte Araktchéîef. Alexandre en prit connaissance, mais il refusa de voir le porteur, de peur qu'on n'en prit occasion pour répandre le bruit qu'il avait consenti à ouvrir des négociations. Un profond silence succéda donc encore à cette démarche, qu'une bonne politique n'eût pas avouée ; elle aurait laissé l'initiative aux Russes.

L'ayant prise lui-même, cette initiative, et ayant trahi par là ses embarras. Napoléon voulut à toute force en recueillir le fruit et prolongea outre mesure son séjour à Moscou. Cependant, voyant que son attente était vaine, il songea à envoyer à Pélersbourg le duc de Vicence, qui Ty avait représenté, après le duc de Rovigo, de 1807 à 1811, el avait joui non-seulement de Teslime, mais, on peut le dire, de l'amitié d'Alexandre. Caulaincourt, sûr de ne pas réussir s'il acceptait cette mission, la refusa d'autant plus nettement qu'il la jugeait nuisible aux intérêts de son mailre, en trahissant le besoin qu'il avait de la paix. Selon M. Ph. de Ségur% il aurait représenté que plus le choix du négociateur serait marquant, plus il annoncerait d'inquiétude; qu'ainsi, lui plus que tout autre échouerait, et d'autant

pour célébrer ensemble le jubilé de soixante ou soixante-cinq ans de leur première communion. Sur les négociations du comle Charles de Lœwerihielm, voir Bignon, t. X, p. 405 et suif. ' Liv. Vni. chap. ix. Cr. ThierS) t. XIV, p. 411

plus qu'il partirait avec celte certitude. Là-dessus lempereur rompit l'entretien, en disant sèchement : ce Eh bien I j'enverrai Lauriston. »

Mais le générai Lauriston, « dont, comme le dit Texcellent diplomate auteur de l'Histoire du Consulat et de r Empire y il avait trop dédaigné le modeste bon sens, » ne fut pas envoyé directement à la cour de Russie. C'était une démarche qu'on n'osa plus faire, après toutes celles qu'on avait tentées. Napoléon prit un détour pour atteindre son but, et, ne pouvant se faire écouter du maître, il ne dédaigna pas de s'adresser à un de ses ]>remiers serviteurs. Renvoya donc Lauriston au camp du prince Koutousof, après lui avoir remis une lettre dont voici tout le contenu :

a Monsieur le prince Koutouzow S

c J'envoie près de vous un de mes aides de camp généraux, pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je désire que Votre Altesse ' ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout lorsqu'il lui exprimera les sentiments d'estime et de particulière considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne (?).

* C'est l'orlliographe de l'ongiiial. — M . Thiers, qui avait sous les yeux les documents authentiques [plusicui^ sont même impiimés dans le livre de Danilefski}, ne les fait jamais connaître textuellement; il se borne à une analyse ou & une paraphrase, qui, toutefois, ne nous semble pas pouvoir tenir lieu des textes.

* Koutousof avait droit à ce titre [svêtlosth)^ qui n'appartient pas aux princes en général. Ceux-ci sont traités de giatelstvOf sérénité, ou littéralement « Votre Splendeur, » en allemand Eriaucfit, et non pas Durdilaucht.

a Cette lettre n'étant à autre tin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu*il vous ait en sa sainte et digne garde.

tf Moscou, le 3 octobre 1812.

{Signé: ) « Napoléon. ^

Muni de ccttelcltrc, le négociateur français, quilou- (efoiSy ostensiblement, n'avait d'autres instructions que de dennander qu'on donnât à la guerre un caractère moins féroce, alla chercher le feldmaréchal russe au camp de Taroutino, où il était depuis deux jours.

Il existe deux versions essentiellement différentes sur les préliminaires de l'entrevue entre lui et Koutousof, celle du Russe Danilefski et celle de l'Anglais Wilson.

La première vei^ion est fort simple, les préliminaires y sont à peu près supprimés. Arrêté aux avant-postes, le 4 octobre, Lauriston, suivant Danilefski^, fit passer au généralissime russe Un billet du prince de Neufchâtel, Alexandre Berthier, major général. Ce billet, Koutousof rouvrit en présence du prince Volkonski, dont nous avons dit qu'il venait de le rejoindre, porteur d'une mission du chef de l'empire. Le feldmaréchal, quoique rompu à tous les secrets et artifices de la diplomatie, se souciait peu de recevoir un agent de Napoléon; qu'en diraient les officiers anglais présents dans son camp, comme pour

' TraJ. allem., t. Hl, p. 06. [V. Bogdanovitcb, t. II, p. 359.

354 ROSTpPTCHINE ET KOUTOUSOF. - CHAP. IV.

exercer une surveillance attentive sur ses actes? D'ailleurs, il ne craignait pas moins de se compromettre aux yeux de la nation et même de T armée. Il proposa donc à son hôte, Thorome de confiance du tsar, d'aller s'aboucher avec l'envoyé français, qui ne serait admis qu'au quartier de Benningsen, peu éloigné de celui de Murât et de notre avant-garde. Volkonski accepta, se rendit aux avant- postes, et fit savoir à Lauriston qu'il l'attendait de la part du généralissime. Lauriston parut aussitôt, mais seulement pour déclarer au prince que ea mission s'adressait à ce dernier personnellement, et qu'il ne lui était pas permis de s'en acquitter par rintermédiaire d'un autre. Koutousofn'ayantpas laissé ignorer à l'homme de cour que l'essentiel pour lui était de gagner du temps, ce dernier répondit à l'envoyé de Napoléon que, dans ce cas, il enverrait un aide de camp, pour prendre les ordres du feldmaréchal, et, menant à part cet aide de camp, il lui recommanda de ne pas se presser, une fois qu'il ne serait plus en vue. Lauriston, en attendant son retour, reprenait le chemin des avant-postes de Murât, lorsque le roi de Naples lui-même, voyant le colloque terminé, s'avança vers les deux délégués. En même temps vinrent du camp opposé Benningsen et Miloradovitch.

— Cette guerre durera-t-elle éternellement? cria le roi Joachim.

— Ce n'est pas nous qui l'avons commencée, repartit Miloradovitch.

— En ma qualité de roi de Naples, reprit le premier, je trouve votre climat un peu âpre.

Et il s'ensuivit une courte conversation, après laquelle chacun retourna aux avant-postes respectifs.

La nuit allait tomber, quand Taide de camp revint avec la réponse de Koutousof, qui fut aussit6t transmise aux avant-postes français. Informé qu'elle était affirmative, Lauriston se présenta de nouveau; en compagnie du prince Yolkonski, un droschki le mena au quartier général.

Selon le général Wilson, il y eut des préliminaires bien plus compliqués, et sa version est diamétralement opposée à celle qu'a adoptée M. Thiers*, quand il assure que l'état-major russe eût vu avec déplaisir le refus de son chef même d'entendre des propositions. « Si dans les rangs inférieui^s de Tarmée, dit noire his^ torien, en s'appuyant du témoignage du j^éncral Clausewitz, alors déjà loin de l'armée russe, si, dans ces rangs, la passion contre les Français était toujours ardente, dans les rangs plus élevés on commençait à se diviser, à trouver celte guerre bien atroce et bien ruineuse, et à ne plus regarder les Français comme les auteurs de l'incendie de Moscou; on sentait, en un mot, sa colère diminuer avec son sang si abondamment répandu. On n'aurait donc pas voulu qu'on rendit toute paix absolument impossible. » Cette appréciation

' T. XIV, p. 410. L'opinion de M. Th'ei^ constitue une Iroisicuif veraon.

ne nous parait pas fondée. Si la colère allait en diminuant, Tespérancc, au contraire, augmentait de jour eu jour, et les généraux russes ne méconnaissaient pas que les conjonctures devenaient de plus en plus favorables pour eux. lis ont pu trouver (i redire à un roide refus d'écouler des propositions, mais sans doute seulement pour ne pas tirer trop vite Napoléon de Tillusion dont il se berçait ; pour ne pas le faire sortir brusquement de Moscou , où il était bon de le retenir le plus longtemps possible, en attendant que Fbiver vint et que l'armée russe fût plus complètement refaite.

En effet, le général anglais nous apprend tout autre chose que ce que conjecture M. Thiers; il rapporte des faits graves, étranges, étonnants, mais que nous ne sommes pas en droit de révoquer en doute, lui-même ayant été acteur dans ce qu'il raconte, ses affirmations étant solennelles et sa bonne foi ne paraissant pas douteuse. Selon luis Tctal-major de Koutousof se serait comme ameuté contre son chef. Informés, dit- il, que le feldmaréchal avait consenti à s'aboucher avec Lauriston, le 4 octobre, à minuit, et en dehors des avant* postes russes, les généraux se concertèrent et eurent ridée de s'adresser à Wilson pour Tempècher. Dans une réunion chez Benningse^, où ils n'étaient pas moins de douze, ils lui tirent part de ce qu'ils savaient des projets du feldmaréchal et le décidèrent à interve-

* Trad. allem., p. 158 et suiv.

nir. Wilson n'hésita pas à se charger de celle commission, quelque scabreuse qu'elle fût. KoutousoF, après l'avoir écoulé, ne désavoua rien de ce qu'il avait fait ou résolu ; mais il déclara qu'il était le chef de Tarmée et qu'il savait mieux que personne ce qu'exigeaient les intérêts confiés à sa garde. Aloi's le commissaire britannique, mettant de côté toute autre considérai ion que celle d'un devoir à remplir, lui rappela la volonté expresse de l'empereur qu'on ne transigeât point avec l'ennemi, qu'on s'abstint de toutes communications verbales avec lui; volonté qu'il leur avait déclarée à tous deux en les congédiant, après les dernières audiences respectives où ils avaient été reçus. Il ajouta que l'entrevue projetée était contraire à cette volonté; que, de plus, si elle devait avoir lieu dans les conditions particulières dont il était question, à minuit et en dehors des avant-posles, ce serait chose inouïe et qui blesserait toutes les convenances. Puis il donna à entendre quels pourraient être les résultats d'une telle démarche du côté des généraux, déjà instruits du projet et dont l'opposition sur ce point était appuyée par les sympathies de l'armée; que, quant à lui, son devoir lui commanderait d'adresser aussitôt des rapports à Saint-Pétersbourg, ainsi qu'à son propre gouvernement, par l'intermédiaire des ambassadeurs les plus voisins.

Cet entrelien, dont nous ne donnons ici que la substance, dura longtemps; inais Koutousof opposa aux

558 ROSTOPTGHiNfi ET KOUTOUSOF. — CHAP. lY.

représentations de TAnglais sa volonté inflexible. Désespérant d*en triompher à lui seul, Wilson alla chercher du secours. Au bout de quelques minutes, il reparut chez le généralissime, accompagné du duc Alexandre de Wurtemberg, oncle de l'empereur, du prince d* Oldenbourg, son beau-frère, et du prince Volkonski, son confident, qui, avons-nous dit, venait d'arriver au camp. Le débat recommença aussitôt. Wiison fit de nouvelles instances, mais inutilement; Koutousof s en tenait à sa résolution. Alors le duc de Wurtemberg s'entremit. Après avoir attesté que la défiance de l'armée pourrait la porter à des actes d'insubordination, il proposa au généralissime un compromis, que celui-ci osa d'autant moins refuser que le prince Volkonski, initié aux volontés du maître, demandait que l'entrevue fût nettement refusée. Il accorda qu'elle eât lieu à son quartier général, à dix heures du soir, et, malgré les objections de Wiison, contraire à toute négociation, il déclara qu'on n'obtiendrait de lui rien de plus. C'est donc à ce parti que l'on s'arrêta; Koutousof écrivit en conséquence à Lauriston.

Celui-ci avait les yeux bandés quand, conduit par Volkonski, il traversa le camp russe. Danilefski n'en assure pas moins qu'un coup de théâtre frappa ses yeux dès son entrée dans ce camp. Des feux étaient allumés partout, dit-il, et en si grand nombre, tellement à perte de vue, qu'on aurait dit une armée d'au moins 200,000 hommes.Lessoldats, accroupis autour de leurs

marmites et tout en faisant bouillir le gruau avec de la viande fraîche, dont Todeur avait cessé de se faire sentir au nez des Français, chantaient gaiement et exprimaient de toutes les manières leur joie au sujet de l'arrivée d'un agent ennemi chargé d'implorer la paix. Tout le monde était en fête et le vieux général luimême s'était revêtu de son grand uniforme, peine qu'il ne s était pas donnée depuis le commencement de la campagne ; ses épaulcttes étant vieilles et usées, il avait emprunté les siennes au général Konovnitsyne, un de ses plus braves lieutenants. A tous ceux qui l'entouraient il avait dit : a Messieurs, des officiers français accompagnent peut-être le général Lauriston : vous ne leur parlerez d'autre chose que de la pluie et du beau temps! » Mais Lauriston était sans aucune suite; arrivé au but, descendit seul du droschki avec le prince Voikonski.

Jusqu'ici vont les dissidences d'opinion ; la suite du récit de Wilson n'est plus en opposition avec celui du général Danilcfski, sur lequel nous basons ici le nôtre.

Une i%ba ou chambre de paysan avait été disposée pour l'entrevue. Lauriston, après y être entré, se vil au milieu d'un cercle nombreux entourant Koutousof. Celui-ci, qui le reçut poliment, suivant l'usage des nobles russes, auxquels les formes de la courtoisie sont familières, lui présenta ses lieutenants, ainsi que le commissaire britannique. Puis, ces derniers s'étant retirés, il resta en tête-à-tète avec le généralissime. 11

commença l'entretien par des exclamations sur le parti désespéré qu'avaient pris les Russes de brûler Moscou ; « car ce sont les Russes, afTirma-t-il résolument, qui y ont mis le feu. »Puis il étendit son blâme à lout le système adopté par eux, au caractère sauvage qu'ils avaient imprimé à la guerre ; il se plaignit des horreurs dont les Français étaient partout témoins et victimes, des actes de férocité que Tennemi se croyait permis à leur égard ; il insista vivement sur ce point, déclarant que ce n'était pas là vue guerre régulière^ telle qu'avaient l'habitude de se la faire les nations civilisées. Koulousof lui répondit avec calme qu'il n'imputait pas l'incendie de Moscou aux Français, mais que, quant aux dispositions de la multitude, il n'y pouvait rien ; car, dit-il, a aux yeux de notre peuple, celte guerre est comme une nouvelle invasion des Tatars, et il ne dépend pas de moi de lui faire changer d'idée là-dessus. Le Russe est ainsi fait : il aime mieux réduire en cendres ses villages et ses villes que de les livrer à l'ennemi. Comment pourrions-nous l'en empêcher? » Son interlocuteur ayant ensuite proposé un échange des prisonniers, il refusa catégoriquement. A la fin, Lauriston en vint au vrai but de sa visite : « Cette guerre singulière, cette guerre inouïe, s'écria-t-il, doit-elle dui*er éternellement? L'empereur, mon maître, a un désir sincère de terminer ce différend entre deux nations grandes et généreuses, et à le terminer pour jamais.» Le général russe répondit que, sur ce point, il était

sans instructions, que le mot de paix n'avait été proféré dans aucune de ses communications avec le chef de Tempire. « Je ne pourrais lui faire part de rien de semblable, ajouta-t-il; je serais maudit par la postérité, si Ton me regardait comme le premier moteur d'un accommodement quelconque, car tel est Tcsprit actuel de ma nation \»

Dés lors, là tâche du général français se réduisait à remettre au prince la lettre de Napoléon dont il était porteur, ce qu'il fit après avoir prolongé cet entretien pendant près d une heure. Seulement, il insista encore pour obtenir la permission de se rendre à Saint- Pétersbourg, et fit minutieusement le calcul du temps qu'il faudrait pour avoir une réponse à sa demande. Vaincu par ses instances, KoutousoF, sans accorder expressément l'armistice, consentit à la fin à porter à la connaissance de son souverain les ouvertures pacifiques de Napoléon, nonobstant les instructions contraires qu'il venait encore de recevoir, disait-il, par rintermédiaire du prince Yolkonski. « Interrogez-le vous-même, ajouta-t-il ; c'est pour me faire part de cette volonté du monarque qu'il est ici. » On convint alors de profiter de son retour a Saint-Pétersbourg pour y transmettre les propositions de paix, et Lau-

* Dflnilefski a inséré en français ces dernières ligne» (t. III, p. 70), extraites tIu rapprrt de Koulousof à Tempereur, en date du 5 octobre. M. Thiers, qui les avait aussi 50us les yeux. n'eiJt-il pas bien lait de les reproduire textuellement?

363 ROSTOPTGHINE ET KOUTOUSOF.-GHAP. IV.

riston insinua, mais en vain^ quen prenant son chemin par Moscou, le prince l'abrégerait et le rendrait plus commode. S*il faut en croire Danile&ki, il aurait même trahi Timpatience de son maiire à ce sujet, en proposant de se servir d'un autre courrier, «c Ne vaudrait-il pas mieux, aurait-il dit, d'expédier à Tempereiir un feldjxger ? cela irait plus vite. » Mais Koutousof s'en tint à sa première parole, et eneiïet, le lendemain, le général Yolkonski reprit la route de Saint-Pétersbourg. Lauriston retourna à Moscou, sans avoir obtenu davantage. Néanmoins Tarmistice fut, pendant quelque temps, observé de fait par les deux partis ; on le regardait, au camp français, comme chose convenue, et celte supposition parait avoir endormi la vigilance des nôtres, pour lesquels l'affaire de Vinkovo* fut un brusque et lâcheux réveil.

Informé de tous ces détails par son envoyé. Napoléon cessa de compter sur une paix prochaine ; mais, à mesure que cette confiance baissait en lui, il en affectait l'expression et donnait à penser par ses actes qu'il ne quitterait pas le Kremlin de sitôt. C est alors qu'il ordonna d'y amasser des approiûsionnements et surtout des fourrages pour les bètes, d'élever de nouvelles fortifications autour delà citadelle, de démolir (ordrequi fut heureusement contrcmandé ensuite) tous les bâtiments qui en encombrent les ouvrages exté-

* Voyei plus haut, p. 255 et surtout p. 259.

rieurs et mtamment la mosquée ^ ; d'y mettre en batterie trente pièces de plus ; de fortifier aussi le grand couvent Novodévitchéî, enlin de pourvoir à Tamusement de Tannée en ouvrant un théâtre. Beaucoup de grands-seigneurs russes possèdent une salle de spectacle dans leurs hôtels. Celle du général Pozniakof ayant été préservée des flammes, les acteurs français du Théftlre impérial demeurés à Moscou reçurent Tordre d'y donner des représentations. Domcrgue % qui nous raconte cette circonstance inattendue et bien propre à faire contraste avec Tensemble de nos récits, est ici sur son terrain. « Napoléon, dit-il, voulait occuper, distraire, les esprits ; il savait combien ce moyen était puissant et facile tout à la fois sur des imaginations françaises. La troupe d'acteurs ayant été réorganisée aussi bien que possible, et les représentations ayant commencé, bientôt la salle ne suffit plus à Taffluence des spectateurs. C'étaient une gaieté bruyante, des applaudissements à tout rompre. M"* André» fort jolie actrice, recevait chaque soir les honneurs d'une • ovation. » Que le lecteur nous pardonne ces futilités ! mais elles nous ont paru trop significatives pour être passées sous silence.

Domergue, dont la sœur était au nombre des ac-

* Ce que Napoléon appelait îa mosquée, c*est la remarquable église (le VassâU-Blagennol, dont nous avons dit quelques mois plus haut p. 193.

« T. n, p. 96. Cf. S^g:ur, liv. Vni, chap. ix; Thiers, p. 425; Danilefi^ki, t. ni, p. 158.

564 ROSTOPTCIIINE ET KOUTOUSOF. --^ CHAP. IV.

tricos, dil expressément, après être entré encore dans d'aulrcs détails : « Napoléon ne parut point à ce théâtre; il n'y eut pas non plus, à proprement parler, de spectacle au Kremlin. Le chanteur Tarquinio (soprano justement célèbre) y fut seulement appelé. C'est là que, réuni à quelques musiciens de la garde impériale, il donna des concerts, auxquels l'empereur assista assez souvent». D'après cela, M. Thicrs se trompe quand il dit que le conquérant « assista aux représentations dramatiques, » non pour s*amuser, car il n'en avait pas besoin, mais pour distraire ses officiers .

Ses distractions à lui, c'étaient les affaires administratives de son empire, qu'il ne perdit pas un instant de vue. Les nuits môme y furent employées, a Triste quand il voyait Tabime dans lequel il s'était enfoncé si profondément, dit éloquemment son historien, il ne montrait rien sur son superbe visage de ses agitations intérieures, car il n'y avait pas un cœur autour de lui qu'il eût voulu exposer au pesant fardeau de ses confidences. »

On disait que dix ou douze jours étaient nécessaires pour pouvoir recevoir une réponse de Saint-Pétersbourg : malgré son peu d'espoir. Napoléon se persuada qu'il fallait laisser écouler ce temps avant de se résoudre à une retraite qui lui répugnait et dont il redoutait l'elfet sur les populations. Quand le délai fut expiré, il ne jugea pas indigne de lui d'aller en-

core aux informations. Par son ordre, Icnnaréchal Ber- Ihier, prince de Neufchâlcl, écrivit au général en chef russe le billet suivant, daté de Moscou, le 16 octobre '.

« Le général Lauriston avait été chargé de proposer à Votre Altesse de prendre des arrangements, pour donner à la guerre un caractère conforme aux règles établies et prendre des mesures pour ne faire supporter au pays que les maux indispensables qui résultent de Tétat de guerre. En effet, la dévastation de son propre pays est nuisible à la Russie, autant qu'il affecte douloureusement TEmpereur ; Votre Altesse sentira facilement Tintërêt que j'ai à connaître la détermination définitive de son gouvernement.

« Recevez, etc.

« (Signé : ) Alexandre, d

Nos lecteurs remarqueront avec quelle habileté ce billet était rédigé. H n*y était nullement question de propositions de paix, mais seulement d'une question d'humanité qu'il sera toujours honorable de mettre à Tordre du jour, même en continuant la guerre : en apparence, cest uniquement là-dessus que le major général de 1 armée française den^andait à connaître la

* Suivant le lexte qu'en donne Rabbe [Histoire d^ Alexandre l", t. Il, p. 02], elle ain'ait été datée du 8, ce qui n'est pas probable. Le marquis de Ciiambray (1. II, p. G9) nous dit qu'il a copié sur un brouillon celte lettre que Napoléon lui-même avait dictée, mais qu'elle parait n'avoir été expédiée que le 10. C'est aussi à lui que nous empruntons la réponse de Koulousof, que Bogdanovitch [t. H, p. 415) a l'air d'ignorer. Quant ù la répon)>e d'Alexandre au rapport du prince, nous l'avons traduite de Danilefski (t. III, p. 72); elle est aussi imprimée dans l'ouvrage de Rabbe, t. II, p. 87. Cf. Bogdanovilcli, t. 11, p. 363.

566 BOSTOPTCHIKE ET KOUTOUSOF.-CIIAP. IV.

déferminaiion de la partie adverse. Celle-ci pouvait faire de la lettre tel usage qu*il lui aurait plu, sans que Napoléon eût à rougir de sa démarche, quoique, en réalité, elle fût un symptôme de détresse qui avait dû beaucoup coûter à la fierté du conquérant. Rendue publique, cette lettre témoignait même en sa faveur et semblait le décharger de la responsabilité des cruautés atroces et des horreurs auxquelles une si désastreuse guerre donnait lieu journellement. Voici la réponse du généralissime russe :

Au quartier général, le 31 octobix: 1812.

« Mon Prince, a Le colonel Berthemy, que j*ai admis dans mon propre quartier, m*a refhis la lettre dont Votre Altesse Tavait chargé pour moi. Tout ce qui fait l'objet de cette nouvelle démarche a déjà été soumis immédiatement à TEmpereur, mon maître, et c'est, comme vous ne sauriez l'ignorer, mon Prince, l'aide de camp général prince de Volkonski qui en a été le porteur. Cependant, vu la distance des lieux et la difGcuIté des routes dans la saison actuelle, il est physiquement impossible qu'il me soit déjà parvenu une réponse à cet égard. Je ne saurais donc que me référer personnellement à tout ce que j'ai eu l'honneur de dire à M. le gêné* rai Lauriston sur la même matière. Je répéterai cependant ici une vérité dont vous apprécierez sans doute, mon Prince, toute la force et l'étendue : c'est qu*il est difflcile d'arrêter^ malgré tout le désir qu'on peut en avoir, un peuple aigri parce qu'il voit, un peuple qui depuis trois cents ansn*a pas connu de guerre intérieure, qui est prêt à s'immoler pour sa patrie et qui n'est point ^susceptible de ces distinctions

entre ce qui est ou n*est pas d*usage dans les guerres ordinaires. Quant aux armées que je -commande, je me flatte, mon Prince, que tout le monde reconnaîtra dans la manière dont elles agissent les principes qui caractérisent toute nation loyale, brave et généreuse ; je n'en ai jamais connu d'autres dans ma longue carrière militaire, et je me flatte que les ennemis que j'ai eu à combattre ont toujours rendu justice à mes roaitimes à cet égard.

« Recevez, mon Prince, etc.

<( Le maréchal commandant en chef les armées,

< (Signé :) Prince Koutousof. i

Ainsi, le généralissime ne contestait pas le caractère de férocité que la guerre avait pris, mais il avait soin d*en repousser la responsabilité pour lui et pour l'armée russe. C'est au peuple seul, disait-il, qu'on pourrait Timputer, s'il était permis d'en faire un crime à une nation poussée à bout, injustement alla* quée dans ses propres foyers, obligée de les défendre par tous les moyens possibles, et qui, dans sa légitime fureur, ne faisait plus de distinction entre le plus ou le moins de ravages qu'admettaient les usages de la guerre, usages qu'il ignorait d'ailleurs, et dont il n'avait nullement à s'informer dans celte terrible extrémité.

Dans rinlervallc des deux lettres avait eu lieu l'affaire deVinkovo, que les nôtres regardaient comme une infraction à Tarmisticc, selon cux^ consenti, mais que Koutousof, dans son rapport, arfirnie avoir refusé* Napoléon était sorti de Moscou. Les hostilités

368 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - ClîxVP. IV.

étaient de nouveau flagrantes, lorsque arriva la lettre de Tempereur Alexandre, du 21 octobre aussi, contenant l'ordre formel de les reprendre et de s'abstenir de ioutes négociations* C'était une réponse à celle de Koutousof du 6 octobre, rédigée avec une fermeté qui se ressent des conseils assidus du baron de Stein et qui exclut toute idée d'incertitude. Elle était en ces termes ^ :

« Prince Michel Ilarionovitch *,

« Par 'le rapport que j*ai reçu de vous des mains du prince Volkonski , j'ai eu connaissance de votre entrevue avec l'aide de camp général français Lauriston. Déjà, au moment où vous allâtes rejoindre l'armée que je conGais à votre commandement, vous fûtes informé par moi-même de mou désir ferme et positif d'éviter avec Fennemi toutes négociations et toutes relations tendantes à la paix.

« Maintenant, après ce qui vient de se passer, je dois vou^ répéter tout aussi nettement qu'il faut que ce principe adopté par moi soit observé par vous, dans toute son étendue, strictement et d*unc manière inébranlable.

(( J'ai appris pareillement, à mon extrême mécontentement que le général Benningsen a eu, sans aucun motif plausible, une conférence avec le roi de Naples. En vous engageant à

* On la connaissait déjà par VHhtoire d'Alexandre l" de Rabbc (t. n, p. 87), et, particUcment, par les Mémoires d^ Outre-Tombe, do Chateaubriand (t. VI, p. 83); el nous en restiluons, on s'en soiivienl, le texte d'après Danilefski et Bogdanovitch.

'Non pas Larionowitcz, comme écrit Rabbe, ni Larkanovilcb, connue on lit dans les Mémoires dVutre-Tomàe. Uarionovitch signifie fils d'Hilaire.

lui faire sentir riiiconvcnance de cette conduite, j'exige aussi de vous une surveillance active et sévère , afin que non-seulement aucun des autres généraux ne se permette jamais d'avoir avec l'ennemi de conversation quelconque, mais qu'au contraire ils mettent tous le plus grand soin ù l'éviter.

(( Toutes les instructions qui vous viennent de moi, tous les ordres que je vous adresse, tout en un mot tend à vous convaincre de ma ferme résolution de n'écouter, dans ce moment-ci, aucune proposition qui me serait faite dçins le but d'interrompre la lutte, de peur de manquer au devoir sacré de venger la patrie outragée.

« Je reste à jamais votre affectionné,

d (Signé: ) Alexandre. »

Que pouvait-il y avoir de plus net et de plus catégorique que ce langage ! Sans doute il est empreint du souvenir de Tamère déception naguère causée à son souverain par le généralissime et du ressentiment d'avoir été ainsi trompé par lui, qui était resté dans 1 ame d'Alexandre ; sans doute aussi on y reconnaît l'influence d*un autre sentiment assez voisin de la jalousie (car Alexandre regrettait profondément d*avoir di\ abandonner à un homme tel que Koutousof le beau rôle qu'il avait rêvé pour lui-même, le rôle de sauveur de la Russie) ; mais, par-dessus tout, ce langage attes* tait qu'il n'y avait plus de faiblesse à craindre de cette nature douce, souple et impressionnable, et que les paroles n'étaient plus de saison.

A toutes les ouvertures Alexandre ne répondit que

par de nouireaux armements; rorganisation des réserves l'occupa nuit et jour, et il se fit personnellement le centre des communications entre Tarmée principale et ces corps détachés dont nous avons évité de parler beaucoup, de peur de nous perdre dans les détails militaires.

On le voit, malgré tous ses principes de philosophie et de progrés, il prenait, en ces circonstances, à la lettre Tautocratie, indispensable encore à la Russie, mais qui nest pas nécessairement la même chose que le despotisme. Dans ce pays, Texpérience a dû apprendre aux souverains que leur sécurité dépendait de leur application personnelle aux affaires. Tout voir par euxmêmes, donner directement tous les ordres décisifs, les notifier même directement,etsansinterventiond'un ministre, aux principaux personnages chargés dé leur exécution, telle est la rude tâche quMls ont cru devoir assumer et dont Taccomplissement exige des forces presque surhumaines. Aussi mérite-t-il d'exciter la sympathie universelle, le monarque qui, comme au« jourd'hui Alexandre 11, dans son travail de régénération, ne craint pas d'user ses forces et sa vie en se vouant sans réserve à cette tâche, comprise dans le sens le plus élevé et le plus généreux. C'est un devoir pour les amis de l'humanité de lui prêter Tappui de leur approbation et de leurs vœux^ et la part qu'ils prennent au sort de l'infortunée Pologne ne saurait motiver suffisamment des tendances contraires*

Quant à Alexandre I", ainsi que nous l'avons dit (p. 333), les limites que nous trace notre sujet nous interdisent de pousser plus loin Texposé de ses actes. C'est dans les auteurs russes' qu'on s'instruira le mieux sur toutes les mesures par lesquelles le monarque signala son infatigable activité jusqu'à son départ pour Vilna, et c'est aussi là qu'on lira le manifeste du 15 novembre, dont on donna lecture dans toutes les églises; manifeste dans lequel il rend grâces à Dieu d'avoir accordé la victoire à sa juste cause, et adresse des remerclments à son peuple pour les efforts de patriotique dévouement qu'il vient de faire et à la suite desquels lennemi est rejeté au delà de la fron* tière russe '. Dans ce document, trop verbeux et diffus, mais profondément senti, il dit entre autrçs : « Dn esprit si haut placé, une telle constance, inébranlable dans la nation entière,' assure à celle-ci une gloire immortelle dont ia postérité gardera le souvenir, n Puis il termine ainsi : a Nous considérons comme un devoir d'exprimer, par la présente publication devant le monde entier, notre reconnaissance à la brave, fidèle et pieuse

' Surlout dans Danilef^ki, traduction allemande, t. lU, p. 5C et suiv., p. 52 et suiv. Gt. Oustrialof, (rad. allem., t. II, p. 401, Bogdanoviich, t. III, p. 330, etc.

^ En se souvenant des prodiges qu'avaient réalisés peu d'années auparavant le patriotisme français aux prises avec la coalition, on peut s'étonner de la phrase suivante de ce docuroeht : < Le fidèle peuple, bourgeois et paysans, ont donné des preuves de fidélité et d'amour pour la patrie, telles qu'elles appartiennent eiclusivement à la nation russe. >

572 ROSfOPTCUlNE ET KOUTOUSOF. -CHAP. IV.

nation russe, et de lui rendre la justice qui lui est due. »

Avant de quitter les événements généraux pour revenir à ceux qui se rapportent au personnage auquel nous avons principalement consacré cet écrit, qu'il nous soit permis, en jetant aussi un dernier regard sur la vie de celui dont le nom est ici associé au sien, de résumer en quelques lignes les événements de la fin de Tannée 1812 auxquels Alexandre, indépendamment de Koutousof, prit encore part personnellement ^

Vilna, principale étape entre Moscou et Paris, était comme un dépôt généralintermédiaire. Napoléon y avait fait réunir des magasins immenses' et il y avait laissé Maret, duc de Bassano, avec le corps diplomatique, qui ne s'était point séparé de lui. On sait quelle confiance il avait en ce ministre des affaires étrangères, en effet, homme supérieur, ami dévoué et fonctionnaire trèsappliqué au travail. Cependant il ne s*était fait suivre jusqu'à Moscou que d'un autre de ses plus habiles mi~ nistres, du comte Daru, dont M. Thiers dit qu'il était droit jusqu'à la roideur et ferme jusqu'à T impassibilité. Maret revit son mailre à Medniki, entre Vilna et Oschmiana'; mais dans quel état! et quelles révélations ne dut-il pas entendre de sa bouche! Napoléon le lit mon-

* Voir aussi notre Uiêtoire intime, surtout t. 1", p. 68 ei suiv. De plus, la RuMie anâentie et moderne, du même auteur, édition de luxe fei-and in-8% p. 179-184.

* Voir Charabray, l. II. p. 432; Thiers, t. XIV, p. W7.

' Voir Ségur, liv. MI, chap. i. Sur ce qui se passa ensuite à Vilna :

ter dans sa voilure, à la place de Caulaincourt, qui se servit alors de celle de Maret. Le 6 décembre, il fut aux portes de Vilna ; mais il n'entra point dans la ville, où l'on venait encore de célébrer l'anniversaire du 2 décembre, jour de son avènement au trône, et où Napoléon avait tenu naguère une cour si brillante, au milieu de ces enthousiastes et chevaleresques Polonais, aux yeux desquels sa venue était le signal de la délivrance de leur patrie. Hélas! maintenant les illusions étaient dissipées; on apprit brusquement par l'apparition du fameux 29* bulletin, daté deMaladetchno^, et par celle des débris mêmes del'armée, combien est fragile l'écha* faudage d'une fortune fondée sur loppression des peuples. Le conquérant revint sans bruit dans la capitale de la Lithuanie, et, touillant autour de son enceinte, il s'arrêta dans une maison isolée située au bout du faubourg de Kovno. L'hiver était redevenu terrible: on parlait de 26 à 52 degrés Réaumur de froid. Il n'en fallait pas tant pour enlever encore des milliers de ces ombres ambulantes, qui avaient pu vivi^ jusqu'alors, grâce à un indomptable courage et à une constitution à toute épreuve ! Déjà à Smorgony, Napoléon avait fait part de ses intentions à Murât, au prince Eugène, à Berthier et aux autres maréchaux. De douloureux adieux

on peut consultrr le môme, ainsi que la comtesse de Choiseul-Gouflierf p. 124 et siiiv., ou Rabbe, t. IL p. 104. Ci. Thiers. t. XIV, p. ft58.

* On écrit Molodeczno. — Celait comme l'oraison funèbre de la grande armée, fin du moins la lettre de décès.

374 ROSTOPTCBINE ET KOUTOUSOF.-- CHAP. lY.

aTaient eu lieu. Maintenant, en se mettant en roule pour Varsovie, il se sépara aussi de Maret. Caulaîncourt reprit sa place près de Tempereur, qui se fit suivre en outre de Duroc, grand-maréchal de sa cour, et des généraux comte de LobauetLefebvre-Desnouetles. On échangea bientôt la voiture contre un traîneau offert par un gentilhomme polonais, et bientôt on fut loin de l'armée désolée, si subitement abandonnée par son chef. Il Tavait conduite jusqu'au point a où les fourches caudines n'étaient plus à craindre pour elle, » et maintenant sa présence lui paraissait plus nécessaire à Paris que partout ailleurs. L'empereur y arriva le 19 décembre; le 10, il avait passé quelques heures h Varsovie ^ Le roi de Naples devait se charger de la conduite des opérations. Nais, à supposer qu'il eût eu les talents, en l'absence desquels il résigna bientôt luimême ce commandement, que pouvaient-elles être désormais, ces opérations, sinon une retraite sur tous les points, au moins pendant longtemps?

Dès le i2,dCoutousof fut à Yilna, débarrassé enfin d*un adversaire qui n'avait cessé de lui imposer, même dans la situation lamentable où un concours de circonstances si malheureuses avait réduit Napoléon; d'un adversaire qu'il eût craint, en le serrant de trop près, de porter à quelque edbrt désespéré*. Le 15,

* Voir le discours qu'il y prononça, dans Moteou avant et aprê$ Vincendie, p. 196.

* L histoire de la retraite dei^ Français, de NMo-Iaroslavetz et

l'helmân des Kosaks, Plaiof, entra dans Kovno; les ndtres venaient de se mettre à couvert derrière la frontière prussienne, où, se débandant aussitôt, ils ne formèrent plus qu'un amas incohérent d*hommes meurtris, mutilés» exténués de faim, transis de froid et épuisés par la fatigue. « Dans quel état, s'écrie M. Thiers\ dans quel dénûment, dans quelle confusion on repassait ce Niémen glacé que, six mois auparavant on avait franchi par un beau soleil, au nombre de 400,000 hommes, avec 60,000 cavaliers, avec 1,200 bouches à feu^avecun éclat incomparable ! Quiconque n'avait pas perdu le sentiment sous ces trente degrés de froid, ne pouvait s'empédier de faire cette cruelle comparaison et d'en avoir les yeux remplis de larmes. »

Aussi les réflexions pénibles devaient-elles se presser dans l'esprit de Napoléon, pendant ce voyage de dix jours qu'il eut à faire, une fois échappé des plaines glacées, qui lui avaient montré le lugubre spectacle de la mort sous toutes les formes. La Russie est restée pour lui un terrible cauchemar, ce qui explique le fameux pronostic qu'il fit depuis à TEurope : Ou républicaine ou kosake^ pronostic auquel, disons-le en passant, le ne-

Yiazma à Smolensk d'abord (intervalle qui est de 500 verstes], puis de Smolensk à Kovno (intervalle d*euviron 4S0), n'entre pas dans notre plan; elle a d'ailleurs été admirablement écrite par II. Thiers. * T. XIV, p. 605. Sur les motifs « sérieux et puissants » qui déterminèrent le départ de Napoléon et los objections non moins importantes, voir iMdewit p. 043.

576 ROSTOPTCHFNE ET KODTOUSOF. -CHAP. IV.

veu du conquérant a récemment donné un double dé* menti. Quoiqu'elle lui eût offert déjà, comme cela se répéta ensuite sous Napoléon III, le spectacle^ sinon de la faiblesse, du moins d'une force bien problématique et bien difficile à concentrer, il garda de cet empire un souvenir de puissance colossale, contre laquelle toutes les attaques viendraient se briser et qui était pour les autres États une éternelle menace. Qu'on lise les entretiens de Sainte-Hélène! Dans cet exil, il signale à ses compagnons d'infortune la « situation admirable de la Russie contre le reste de l'Europe, » et « l'immensité de sa masse d'invasion. » Prétons l'oreille un instant à ce que le comte de Las Cases \ nous rapporte de ces conversations, ail peignait, dit-il, cette puissance assise sous le pôle, adossée à des glaces éternelles qui au besoin la rendaient inabordable; elle n'était, selon lui, attaquable que trois ou quatre mois, ou un quart de l'année, tandis qu'elle avait Tannée entière ou les douze mois contre nous; elle n'offrait aux assaillants que les rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature morte ou engourdie, tandis que ses peuples ne se lançaient qu'avec attrait vers les délices de notre Midi.

«A ces circonstances physiques, ajoutait l'empereur, se joignaient une immense population, brave, endurcie, dévouée, passive, et d'immenses peuplades, dont

« Mémorial de Sainte- Hélène, t. VIL p. lil.

le dénûmenl et le vagabondage sont Télat naturel. c< On ne peut s*empéclier de frémir, disait-il entre au- « treSy à ridée d'une telle masse , qu'on ne saurait « attaquer ni par les c6tés ni sur les derrières ; qui a déborde impunément sur vous, inondant tout si « elle triomphe, ou se retirant au milieu des glaces, « au sein de la désolation , de la mort, devenues ses <c réserves, si elle est défaite; le tout avec la facilité de a reparaiire aussitôt, si le cas le requiert. N'est-ce pas « là la tête de Thydre, TAntée de la Fable, dont on ne c( saurait venir à bout qu'en le saisissant aux;orps et a réIoulTant dans ses bras? Mais où trouver THercule? a II n'appartenait qu'à nous d'oser y prétendre, et « nous l'avons tenté gauchement ^ il faut en conve- Cl nir »... « Qu'il se trouve, ajoutait*il, un empereur « de Russie, vaillant, impétueux, capable, en un mot, <( un tsar qui ait delà barbeau menton (ce qu'il expria mait du reste beaucoup plus énergiquement), et TEu* a rope est à lui ! »

Laissons au grand homme la responsabilité de ces prophéties de longue vue, et, de plus, abandonnons-le ici définitivement à la carrière, glorieuse encore et grandiose, mais semée d'épines et de périls, qu'il lui reste à parcourir jusqu'à sa chute; car, s'il touche par tous les bouts à notre sujet, ce n'est certes pas lui pourtant que nous aurions osé en faire l'objet di-

* Ainsi, gauchement seulement, non pas contre tout droit et toute raison !

578 ROSTOPTCHÏNE ET ROUTOUSOF.- CHAP. IV.

rect. A chacun son rôle, selon la mesure de ses forces. Napoléon a trouvé pour historien un homme dont les gigantesques facultés l'avaient élevé à la hauteur d une tâche si ardue.

C'est d'Alexandre que nous avons encore h nous occuper un court instant.

Dés qu'il sut Koutousof maitre de Vilna, il quitta (dans la nuit du 18 au i 9 décembre) Saint-Pétersbourg, qu'il ne devait pas revoir de longtemps, afin de le rejoindre et de poursuivre conjointement avec lui, sans cesse ni trêve, la course victorieuse, quoique entremêlée de quelques défaites , qui devait finalement conduire Tannée russe jusque dans Paris. Le feldmaréchal le reçut le 23 ; le monarque, oubliant toutes ses préventions, le serra dans ses bras publiquement. Déjà, avant son départ dePétersbourg,illuiavait conféré le titre de prince de Smolensk iSmelefiskot)^ pour le récompenser dece qu*on appelait la victoire de Krassnoîy succession de combats livrés pendant cinq jours, du 16 au 20, par les Français, sur la route qui, de l'antique forteresse, mène à Orcha, afin de forcer le passage du Dnieper et celui d'un ravin a égale distance de ces deux points. Koutousof avait alors incontestablement la supériorité du nombre; car tandis que les nôtres ne comptaient plus que 36,000 hommes armés, il lui en restait 50,000, sans les Kosaks. (1 devait écraser l'armée française, ou en couper au moins une partie; et peut-être, avec moins d'indolence et d'appré-

hensions, aurait-il pu s'emparer même de la personne de son chef. En un mot, Krassnoi devait être le tom* beau des Français. Tous les militaires compétents sont d*accord là-dessus, Koutousof se montra, sur ce point, fort au-dessous de son rôle. « Sa prudence, dit M. Thiers, (p. 581), fort louable sans doute, quand on considère l'ensemble de la campagne, ne fut, pendant ces journées, qui auraient pu être décisives, que celle d*un vieillard timide, hésitant sans cesse, et à la fin se glorifiant de résultats qui étaient Tœuvre de la fortune bien plus que la sienne ^ » Mais, après tout, et en dépit de la mollesse de ses mouvements , le prince avait eu le dessus, et son souverain , dont la politique était intéressée à reconnaître en lui le vainqueur, le traitait en conséquence.

Bras dessus , bras dessous, il entra avec lui dans le cabinet qu on lui avait réservé, et quand le feldmaréchalen sorlitau bout de quelquetemps, le grand-maré-

' Nous n'invoquerons pas seulement la description de H. Thiers, excellente comme toujours [aux pages 558-581 }, mais qu'on pourrait soupçonner de partialité; nous prenons pour juge un neutre, le major Deilfke. Celui-ci (p. 322 et 323), après avoir raconté les foits et parlé du titre d'honneur conféré à Koutousof, ajoute expressément ces mots : c Notre exposé fait assez Toir combien peu il l'avait mérité. • Le prince Eugène de Wurtemberg (p. 150) parle également de fautes graves commises du côté des Russes. Évidemment, autour de Krassno! et dans le ravin de la Lossmina, une bonne Providence veillait sur ces glorieux débris de notre armée, particulièrement sur l'béroTque maréclial Ney, qui ne se sauva, lui et son corps, que par un miracle. Les Rus^s, quoique braves comme toujours, n'avaient pas l'élan mk!essaire; ils n'ét^iientpas à la hauteur des nAtres.

5«0 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - tHAP. IV.

chai (le la cour comte Tolstoï lui présenta sur un plat d'argent, de la part du monarque, les insignes de l'ordre de Saint-George, de première classe. C'était la plus haute distinction militaire dont Tempereur disposait. Le lendemain,24, anniversaire de sa propre naissance^, Alexandre, après la messe, voyant tous les généraux assemblés au château, les salua, en les remerciant, de ce compliment : « Vous avez sauvé non-seulement la Russie, mais toute TEurope. » Puis il alla diner clic/ le prince, et ne manqua même pas le soir au bal qu'il lui ofTrait *. Enivré de tant d'honneurs, le glorieux vieillard oublia volontiers quelle part importante avaient à son triomphe les éléments et la fortune. Quelqu'un ayant donné devant lui un libre cours à ses regrets au sujet de la catastrophe de Moscou, « Eh quoi! s*écria-t-il, le chemin de cette capitale à Vilna , ne vaut-il pas deux fois Moscou? »

Alexandre, pourtant, qui le comblait d'honneurs, n'était pas revenu de ses préventions contre lui, qu'il poussait peut-être jusqu'à l'injustice. Nous le savons par un entretien qu'il eut, ce même jour du 24 décembre, avec le général Wilson, et dont celui-ci rend compte '.

* Du 24 décembre 1777.

* Nous notons ici, pour la curiosilé du fait, après lout ce qui venait de se passer, que ce soir-là l'enrïpereur Alexandre dansa. « Il a fallu faire plaisir à ce vieillard, » dit-il depuis pour expliquer le fait.

5'Ti-ad. allem., p. 507. Wilson se trompe en parlant du 26, comme du jour de naissance de l'empereur.

Alexandre sentait le besoin de justifier aux yeux de l'Anglais les honneui'S décernés par lui à un homme dont il avait médit plus d'une fois en causant avec lui, et il voulait en même temps prévenir toute indiscrétion à ce sujet, tout manque d'égards de Wilson envers le vieux généralissime. L'ayant fait appeler dans son cabinet, il commença par le remercier du service qu'il lui avait rendu à Taroutino, ajoutant : « Vous m'avez aussi toujours dit la vérité, quand il m'eût été difficile de la savoir par un autre canal.» Puis il en vint au fait. « Je sais, dit-il, que le maréchal n'a rien fait de ce qu'il eût dû faire, et qu'il n'a agi contre l'ennemi que lorsqu'il ne pouvait pas l'éviter. Toutes ses victoires lui ont été imposées. Son jeu, c'étaient quelques-uns de ses vieux coups turcs. Mais il a Tappui de la noblesse moscovite, qui s entéle à voir en lui la personnification de la gloire nationale résultant de cette guerre. » Alors Alexandre annonça à Wilson qu'il décorerait Koutousof de la croix de Saint-George de V" classe, et il continua ainsi : « Je ne vous invite pas à assister à la cérémonie, ce serait une humiliation pour moi ; mais je n'ai pas le choix, c'est une nécessité à laquelle je me soumets. Toutefois, je ne quitterai plus mon armée, et désormais le maréchal n'aura plus l'occasion de faire fausse route... C'est un vieillard, et je désire, par cette raison, que vous lui fassiez les politesses d'usage, que vous ne repoussiez pas ses prévenances. Mon vœu est que toute apparence de

rancune cesse. A partir de ce jour, j'entrerai dans une voie nouvelle, et ma devise sera : Gratitude envers la Providence, pardon pour tous. »

En efTet, une amnistie générale fut proclamée le même jour.

C'est pendant ce second séjour dans la capitale de la Lithuanie.que furent recueillis delà bouched' Alexandre des paroles qui honoreront éternellement son noble cœur, entre autres celles-ci : « Il faut être à ma place « pour se faire une idée de la responsabilité d'un sou* « verain et de ce que j'éprouve en songeant qu'il me « faudra rendre compte un jour à Dieu de la vie de <( chacun de mes soldats. Non , le trône n'est pas ma c( vocation, et si je pouvais changer honorablement de « condition, je le ferais volontiers. * »

« L'arrivée du monarque, dit Wilson % fut un bienfait providentiel pour les ennemis abandonnés à Vilna, et qui étaient encore en vie. Toute espèce de secours leur furent administrés aussitôt, non pas seulement par son ordre, mais sous sa surveillance personnelle, et le grand-duc Constantin mettait beaucoup de zèle à

* Voyant la cliarmftnte niadcinoiselle de Tiessenliauscn occui>ée à Taire delà charpie, il lui dit galamment : «On voudrait être blessé, pour avoir le droit de s'en sertir. » Mais il dit aussi ce mot plein de gravitt^ et de mélancolie : c Cette malheureuse campagne me coûte dix années de ma vie. » On en trouvera plusieurs autres dans les Ménunret hittnriques sur Alexandre^ de la comtesse de Cboiseul-Gouffier :ceite même Mlle de Tiessenhausen , p. 138 et suiv:

* Trad. allem , p. 305.

le seconder dans celte œuvre de miséricorde. » Chose horrible à dire ! à Thôpital de Saint-Basile, les cadavres étaient amoncelés ; pendant le grand froid, il n'en résultait pas d'autre mal, mais après des moments de dégel, les émanations de ce foyer d'infection étaient affreuses. Or, Alexandre avait tout à l'entour plusieurs régiments de sa garde, des plus beaux hommes de son armée. Quand le commissaire britannique lui signala ce danger, il ne perdit pas son temps à de longues réflexions, mais courut au couvent, visiter ses malades. Il leur adressa des paroles encourageantes et donna des ordres pour leur procurer des soulagements. Le grand-duc, qui se calquait sur lui, suivit son exemple : la contagion l'atteignit, et il eut la plus grande peine à se remettre. Le prince dOldenbourg, leur beau-frère, également frappé, ne fut pas si heureux, comme on l'a vu déjà ^

L'empereur resta deux semaines à Vilna , mais comme il poussait Koutousof en avant, presque malgré lui , et aussi contrairement à l'avis de Roumantsof, le feldmaréchal franchit avec son armée les frontières de la Russie, le premier janvier 1813; et alors les événe-^ monts se succédèrent coup sur coup , au gré du baron de Stein, qui, dix-huit mois durant, dirigea par Âlexan-» dre les événements. « Sans son influence impérieuse, a dit le général Phuli, nous n'aurions jamais passé le

< Voir à la p. 340, note.

5«4 ROSTQPTCUINE ET KOUTOUSOF.- CHAP. IV.

Niémen. » Koulousof eût voulu s'arrêter à la frontière moscovite*.

Finalement , notons encore quelques faits. Alexandre avait écrit au général prussien d' Vorck : a Les Français sont vaincus; si la Prusse veut que la défaite de Napoléon lui profite , qu*elle se décide enfin et vienne à nous! » Le 27 décembre, ce guerrier palrioteprit sur lui de céder à cette sommation. Sans en avoir reçu Tordre de son roi, il signa la convention de Tauroggen. A la tète des Autrichiens, le prince de Sch^^art^enberg, plus fidèle au malheur, et dont la position n'était d'ailleurs pas si critique, défendit encore Varsovie au mois de janvier suivant. Le même 27 décembre, le prince Adam Czartoryiski présenta à son ancien ami son plan concernant le rétablissement de la Pologne. Enfin, le 28 février 1815 fut signé, entre la Russie et la Prusse, le traité d'alliance de Kalisz , qui est le point de départ de la guerre qu'on .peut appeler guerre de la sixième coalition^. Au nom des deux pays, la Confédération du Rhin fut déclarée dissoute et la nation allemande appcléeàreconquérirsonindépendance.

La guerre nationale jusqu'alors soutenue par les Russes, devint une guerre européenne : dccemomentlà, nous n'avons plus à nous en occuper. Mais qu'il nous soit permis, avant de nous en détourner, de

* On verra, au chapitre suivant, combien élait proclie le Icrine de la vie du feldmaréclial. 11 mouinil le 28 avril 1815.

• Les négociateurs éiaienl le baron d'Anslrtl cl le général de Jkrliarnhoi*st.

placer ici un passage de Topuscule, La vérité sur Vincendie de Moscou * , où l'auteur apprécie, avec la satisfaction du patriote , les généreux eiïorts du peuple russe, trop longtemps apathique, pour assurer et accélérer la délivrance du pays. « L'homme russe, dit Rosloptchine, se montra à cette époqiie dans tout son éclat. Il a fallu à celui-ci un grand danger pour dé* ployer un grand caractère. . . Le peuple russe a prouvé qu'il est au-dessus de plusieurs autres peuples, parce qu'il est inaccessible à la crainte et incapable de trahison. Il porte dans son énergie morale et dans sa force physique la conviction du succès. Il ne connaît point d'obstacle et de danger... Souvent il devient héros sans le savoir et sans tirer aucune vanité de ses actions... » cf Après ma rentrée à Moscou, continue-t-il un peu plus loin , j'ai vu beaucoup de paysans qui étaient venus de cent cinquante lieues, bien montés, armés chacun d'un sabre et d'une lance, et qui avaient fait la guerre à l'ennemi avec les paysans du gouvernement de Moscou. Ceux-là donnaient pour toute réponse à la question sur le motif qui les avait amenés de si loin, « Les nôtres étaient en danger ! » On connaît l'histoire du paysan de Smolensk marqué à la main pour être reconnu , et qui se la coupa dun coup de hache. Une vieille femme d'un village aux environs de Moscou m^amena ses deux fils pour les envoyer à l'armée, et.

* Papi'b 42 el suivantes.

posant SCS mains sur leurs t£tes, les yeux levés vers le ciel, prononça ces mots : « Allez, mes bons ainis, et ne a retournez chez moi que lorsqu'il n'y aura plus d*enne- « mis sur le sol de la Russie, autrement ma malédic- « tion vous attend I »

Ce trait ne rappelle-t-îl pas le mot des femmes lacédémoniennes : « Avec le bouolier ou dessus I » et n'estil pas juste de le préserver de l'oubli, quelque cruels qu'en Tussent les efTels pour les nôtres et quels que puissent être les murmures secrets du patriotisme en conflit avec les austères devoirs de Thistorien cosmopolite?

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