CHAPITRE V
Rcmn â Mscav, ^istMCE ct ooiniem joms be u vie
N CtlTE ROSTOPTCWIIE.
SES ÉCRITS ET CEUX DAUTRES lEMRES DE SA FAIILLE.
En attendant, les infortunés habitants de Moscou étaient rentrés dans la ville, dans l'espérance de reprendre possession de leurs propriétés respectives, qu'ils avaient toutefois bien de la peine à reconnaître et à constater, au milieu des décombres encore fumants, et qu'il leur fallut d'ailleurs disputer, çà et là, aux bandes de pillards, domestiques échappés, paysans avides de butin, qui s'y étaient établis. En même temps que les moins riches d'entre les propriétaires, revinrent aussi les ouvriers, les petits marchands, les employés de toute espèce. Mais point d'ordre encore, nuls moyens réguliers de subsistance ! Les malheureux sans asile et sans pain formaient la majorité : on les voyait errer, avec leurs femmes et leurs enfants, au milieu des ruines qui pouvaient à peine leur offrir un abri momentané. La misère et la maladie exerçaient
parmi eux dliorribles ravages, et ils gëmissaieiil en outre de se voir confondus avec la tourbe des ivrognes et des malfaiteurs dont la sinistre présence empêchait la sécurité de renaître.
Lorsque, le 23 octobre, Mortier eut abandonné à son sort le brasier éteint au milieu duquel grouillait le vice, il y eut un instant absence complète de toute autorité. Tout était à la merci des bandits. Cependant, quand les honnêtes gens se retrouvèrent en nombre, ils appelèrent à grands cris le retour de la force publique. Le détachement avec lequel Wintzingerode était accouru n'était pas loin, mais nous avons dit que ce général, s'étant aventuré prématurément dans la villes sansse faire accompagner d'un trompette, le jour même du 23, avait été fait prisonnier avec son aidê-de-camp Léon Naryschkine et emmené pour entendre de la bouche même de l'empereur la décision de son sort; d'ailleurs sa troupe était trop peu nombreuse pourpouvoir être disséminée dans les quartiers de la ville. Le général Uovaîski l'y conduisit encore le même soir ; mais elle resta pendant quelque temps sous l'influence de la terreur que les explosions successives ne tardèrent pas à produire sur elle et sur ses chefs, et les torrents de pluie qui tombaient heureusement, ne la rassurait qu'à moitié sur le danger de sauter avec le sol où elle était postée ^ Même après l'arrivée de
' Parmi ces cliefs^ ci ait le colonel de Benkendorff, de qui on a un
l'aide de camp général Koutousof, envoyé de Saint- Pétersbourg par l'empereur pour remplacer Wintzingerode dans son commandement, il n'y eut pas encore assez d'hommes sur les lieux pour permettre de prendre possession de tous les corps de garde '. Cependant l'autre Koutousof, le prince et feldmaréchal. s'était déjà remis en communication avec la ville; il y avait envoyé quelques compagnies deKosaksayanl à leur tête un de ses officiers d'ordonnance, le jeune Kisselof (Paul Dmitriévitch), depuis général de Tinfanterie, comte, ministre des domaines, et, pendant cinq ans, ambassadeur à Paris, où il s'est fait estimer de tous *.
L'autorité civile reparut, le 25 octobre, dans la personne d'un maître de police, bientôt suivi du grandmaître, le général Ivaschkine. Pour celui-ci, le premier soin fut de loger l'armée d*agents et d'employés de toute espèce qui rentrèrent avec lui, et comme cela se fit le plus souvent aux dépens des légitimes propriétaires des maisons, la triste position de ceux-ci en fut encore aggravée. Ivaschkine exerça ensuite sa dureté
rapport adressé à Tempereur Alexandre à ce sujet. ToutolminCf de son côté, en a adressé un à rimpéralrice-inèrc.
« Danilefski, t. IU« p. 291 et p. 248.
* .Né en 1788, à Moscou même, il avait alors vingt-quatre ans. On ne le confondra pas avec 83n frère cadet. M. Nicolas Kûsselef, depuis plusieurs années ministre russe près du Saint-Siége, mais qui exerça aussi les mêmes fonctions en France pendant les dernières années du règne de Ijouis-Pbillppe, où Nicolas ne voulait pas y entretenir d'ambassadeur en titre.
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sur tous ceui qui avaient reconnu lautorité des Français, sur ceux surtout qui, pour le maintien de Tordre, avaient consenti à entrer dans la municipalité instituée par les nôtres ou qui s étaient prêtés à remplir des fonctions de police. De l'aveu de Danilefski \ tous ces infortunés furent employés au nettoyage des rues et à Tenlëvement des décombres, et, pendant ce temps, ils étaient en butte aux huées et même aux voies de fait de la populace. On les traitait de traîtres (ixmenniki)^ de brigands {ra%boiniki)j et Ivaschkine personnellement, Russe de la vieille roche, prodiguait ces aménités aux victimes de Tinconstance du sort, qu'il s'amusait à faire plier sous le poids de sa colère. Il en jeta quelques-uns en prison, et en dépouilla d'autres, sous prétexte de légitime confiscation : c'est ainsi qu'il s'empara des biens considérables de M*^ Chalmais- Aubert dont nous avons parlé et qui était en fuite *, et qu'il prit formellemeiit.pQSsession de sa maison.
Le nettoyage des rues, on se le figure sans peine, était la plus affreuse corvée que l'on pût imposer aux derniers des malheureux . Car, sans parler de la fumée et des exhalaisons pestilentielles qui s'échappaient des tas de cendres qu'on remuait, la pioche mettait partout à nu des cadavres ou calcinés ou putréfiés. On en
* T. IV, p. 281. a. B. ..ch, Destruction de MoicoUy p. 168; Domergue, t. II, p. 136. Ce dernier, là où il n'est pas en dehors de la question, ne fait guère que reproduire les récits du précédent.
* DfitruçtUm de Moscou, p. 167, 189, 190.
SA VIE A L'ÉTRAiNGER, SA MORT, SES ÉCRITS. 391
brûla pendant cet hiver 11,958, sans compter les corps de 12,576 chevaux.
L*officier au service de la Russie dont nous avons souvent invoqué le témoignage, entre dans toutes sortes de détails sur les vexations que les infortunés dont nous parlons eurent à endurer de la part dlvaschkine. a Si par hasard, dit-il, un étranger voulait lui répondre, il s'écriait : « Je vais Renvoyer à « l'écurie ! » Ce n'était pas une petite menace, car c*était là que s'administraient les coups de bâton ou de fouet aux prétendus délinquants... Quand un prisonnier demandait seulement à être interrogé, Ivaschkine s'écriait : « Qu'on mette ce chien-là aux fers, ff s'il raisonne encore !» Les prisonniers d'État gémissaient enfermés dans des cachots puants, avec les plus infâmes criminels (réintégrés dans TOstrog, que Tincendie n'avait pas atteint); c'est au poids de Tor seulement qu'ils pouvaient se procurer les objets de première nécessité, et ils mouraient de misère s'ils n'avaient pas de parents ou d'amis. »
A mesure qu'un quartier de la ville était nettoyé, l'église procédait à sa purification. Elle y déployait toute la pompe qui lui était encore possible, et voici la formule, accompagnée d*aspersions avec l'eau bénite, dont se servait l'archevêque Augustin en inclinant vers ces murs désolés la sainte croix qu'il tenait à la main : « La bénédiction de Dieu souverainement efficace consacre, par l'aspersion avec cette eau, cette
antique et pieuse ville, souillée par rabominable séjour qu'y a fait lennemi de Dieu et des hommes. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Lorsqu'on en vint au Kremlin, le prélat, en entrant dans la catliédrale de TAnnonciation (Blagoveschtchemkii Sabor) \
se prosterna la face contre terre et s'écria, parlant au nom de l'Église tout entière : « Puisse Dieu se lever, et puissent les ennemisde sonnom être réduitsen poudre! » « Pendant toute cette solennité, dit le général Danilefski, Moscou présentait un tableau semblable à celui qu'on vit à Jérusalem, lors de la restauration du temple du Seigneur par Zorobabel, quand le peuple versait des larmes de joie et jetait des cris d'allégresse en voyant les lévites, couverts de leurs ornements, au son des trompettes et des cymbales, rendre des actions de grâces à Dieu . »
Le comte Rostoptchine était toujours à Vladimir, car nos lecteurs savent déjà que M. Ph. de Ségur était dans Terreur quand il écrivait de lui : a Fier , satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces intérêts blessés, détruits et révoltés. »
A quelle date précise revint-il à son poste? Nous rignorons, car celle qu'indique Domergue ' est une erreur manifeste, sinon une faute d'impression; cepen-
< Voir notre description de toutes les principales églises de Moscou dans ÏM Russie, la Pologne et la Finlande; en ce qui concerne spécialement celle qui est nommée dans le texte, voir p. 61 . T. H, p. 133.
dant il parait que ce fut au commencement de novembre, en même temps qu arriva la milice de Vladimir, qui donna à la garnison de Moscou le renfort dont elle avait tant besoin. Lui-même nous dit seulement que son retour cul lieu « après la sortie de Vennemi, » et il ajoute : « J*y ai trouvé 12 à 1500 individus de la classe pauvre du peuple, dans Tctat de la plus grande misère. Ils furent logés, habillés et nourris, pendant un an, aux frais du gouvernement ^ » Aussitôt lesrescrils impériaux à l'adresse de Rostoptchine se multiplièrent; mais le général Danilefski , qui nous en fait connaître plusieurs, a oublié d'y inscrire les dates respeclives. Selon Domergue, Rostoptchine aurait marqué son retour par une ovation faite à ceux des malfaiteurs d^ rOstrog qui avaient survécu à la « grande hécatombe nationale. » Mais tout cela n*est que déclamation, et tout ce que le chapitre renferme de sérieux est emprunté aux récits du témoin oculaire suffisamment connu déjà de nos lecteurs.
Selon celui-ci, le gouverneur jouissait alors de l'immense popularité qui entourait son nom au milieu des Allemands, émerveillés des mesures énergiques qu'il avait prises, comme on se le racontait partout, pour détruire Moscou. c< En Prusse, Tadmiration allait jus-
* Il dit en outre des blessés : c J'en ai trouvé 4,360 vivants réunis à riiôpital Chérémétiei, exténués par la privation d'aliments, et c'est avec beaucoup de peine que l'on parvint à en sauver et rétablri' la moitié. >
qu*à Tenthousiasme ; les femmes et les filles de Kœnigsberg portaient des bonnets à la Rostoptchine; on vendait ses portraits gravés ; on célébrait ses louanges dans toutes les. gazettes, d Aussi, quoique chez lui la haine de Télranger ne s'apaisât pas si vite, au moins ne s etendait-elle déjà plus aux Allemands. Tous les jours, nous raconte-t-on, le gouverneur tenait table ouverte, et il ne manquait pas d'entretenir ses convives des éloges qu on lui décernait au delà du Niémen, des emblèmes en son honneur qui se multipliaient en Allemagne. On cite même un communt^ii^ inséré dans la Gazette de Moscou, dans lequel était combattue cette assertion que Son Excellence haïssait les étrangers. * Notons ici en passant que, vers ce temps-là, Koutousor succomba à Texcès des fatigues, que ne supportait plus son corps usé. Le dernier ordre émané de lui porte la date du 18 avril i813. C'est en Silésie, à Bunzlau, que le vieux généralissime, après avoir fait ses adieux à son souverain peu de jours auparavant, termina, le 28 du même mois, sa longue carrière.
Rostoptchine, plus jeune que lui de vingt ans , continua la sienne, et, malgré Tassurance qu'il venait de donner publiquement, ne fut pas doux pour les Français, pour leurs fauteurs et auxiliaires. Il parait qu'il renchérit encore sur Ivaschkine dans les mauvais ti;aitements, dont il accabla surtout ceux qui avaient concouru au maintien de Tordre, sous les auspices de Tarmée d'invasion, et qu'il ratifia avec empressement
les confiscations que le grand-maître de police avait décrétées. Il publia même un arrêté déclarant que nul ne serait inquiété au sujet d'effets dont il pourrait être en possession depuis un mois \ Des magasins entiers, nous assure-t-on , avaient été déménagés sur les bateaux de la Moskva. Il existait, dans plusieurs villages, des amas de cuivre rouge, de zinc , de soie, de cotons écrus, etc.; tout ce qui était facilement transportable y avait été conduit. Les hommes de la police avaient prélevé une sorte de dime sur tous ces objets ; mais les paysans n'en étaient pas moins enrichis ; on vendait publiquement des etTels volés sur les marchés. Toutes ces rapines étaient dés lors consacrées.
On sait que le gouverneur aurait voulu persuadera la population moscovite que la croix dlvân Yéliki avait été retrouvée dans les décombres du Kremlin et qu'il l'avait restituée à sa place. Le fait est qu'elle fut remplacée par une autre, qui avait préalablement été bénie par l'archevêque Augustin.
Parmi les rescrits adressés à Rosloptchine par l'empereur Alexandre, mais dont on ne nous indique pas la date,il en est deux que nous devons mentionner. Le premier ordonnait Térection, à Moscou, d'une colonne en bronze portant sur son lïkt des couronnes de laurier et à la fonte de laquelle devaient servir les canons pris sur notre armée. Le second avait pour objet la cons-
< Destruction ûe Moscou^ p. 174,
truction d'un temple à dédier à Jésus-Christ Sauveur, édifice monumental pour l'emplacement duquel on i
choisit ensuite le sommet des collines des Moineaux (Vorobiëvo). Les deux projets toutefois ne reçurent pas d'exécution. 11 n en fut pas de môme du manifeste, encore trop long, et par cela même sans éloquence, qui annonça à toute la Russie que désormais au 25 décembre, jour de la naissance du Christ, on célébrerait aussi annuellement des actions de grâces pour l'heureuse terminaison de la guerre nationale. On s'est jusqu'à ce jour conformé à cette prescription ; mais un demi-siècle s'étant accompli depuis, ii était de l'esprit de paix et de la grandeur d'âme de l'empereur Alexandre II de supprimer un anniversaire qui, en entretenant des auimosités entre deux nations attirées Tune vers l'autre pa^ la sympathie , contrariait l'œuvre de réconciliation à laquelle il a voué son règne, aussi bien qu'à l'œuvre de régénération, moins facile et plus entourée d'obstacles, sinon de dangers.
Rostoptchine eut aussi l'honneur d'être l'intermédiaire et l'instrument de la munificence de son royal maitre, qui se hâta de prélever sur son trésor vingt millions de roubles pour venir au secours de tant de malheureux, qu'il s'agissait de remettre en état de s'abriter et de gagner leur vie.
L'ordre se rétablit peu à peu, la ville redevint habitable; mais comme néanmoins des plaintes et des réclamations ne cessaient d'arriver de Moscou à Saint-
SA VIE A l/ÉTKAiNGKB, SA MORT, SKS ÉCRITS. 397
Pétersbourg, comme des bandes de brigands continuaient de se cacher çà et là sous les décombres et d entretenir les alarmes, non sansavoir pour complices les plus vils d'enlre les agentsde police dont les autorités s'étaient entourées, l'empereur donna Tordre au général Balachef, ancien ministre de la police, d'aller mettre lin à cet état anarchique et rétablir définitivement l'empire de la loi. Kn même temps, il chargea deux commissaires, dont l'un fut le sénateur Moderach, natif du Holslein, qui se fit estimer e1 chérir depuis en qualité de gouverneur général de Perm, d'aller faire sur les lieux une enquête au sujet d'autres faits, sur lesquels se fondait le gouverneur, dans sa demande d'intenter un procès criminel contre plusieurs des habitants de Moscou emprisonnés depuis le départ des Français. Rostoptchine eut des conférences avec ces commissaires, dil notre témoin oculaire, «mais il s'en éloigna bientôt, parce que leurs principes ne pouvaient s'accorder sur beaucoup de points. x> En effet, ils n'entrèrent pas dans ses vues et désapprouvèrent qu'on voalât présenter toute une classe de personnes comme une bande de trailreset de conspirateurs ^
A lasuitede ces investigations, tous les fonctionnaires, même le général Ivaschkine, principale cause du mécontentement public, furent, il est vrai, maintenus à leurs postes; cependant le rapport des commissaires
' Desiructim de Moscou, p. 184 et 207.
598 BOSTOPTCHINE.— CHAP. ?.
parait avoir irrité encore davantage l'empereur contre Rostoptchine, qui, plus que jamais depuis l'incendie de Moscou, était pour lui l'objet d'une secrète antipathie. Celle-ci reçut un nouvel aliment au commencement de l'année 1815, quand le père de l'infortuné ¥éreschtchaghine alla lui demander compte du sang de son fils. Nous avons à ce sujet sous les yeux deux versions différentes' : selon l'une, ce riche négociant, soutenu par l'estime publique, s'adressa aux tribunaux pour demander justice contre le gouverneur de Moscou , ce qui aurait donné lieu à une procédure devant le Sénat dont on ne connaîtrait pas Tissue; selon l'autre, il aurait suivi le tsar lui-même jusqu'en Lithuanie ou en Pologne. Suivant Vamhagen, qui se fonde sur le témoignage d'un Russe haut placé et, dit-il, bien informé, Alexandre aurait vu paraître devant lui, éploré, tremblant de tous ses membres et longtemps empêché de parler par le mouvement convulsif de ses lèvres, un vieillard affaibli par la douleur et les fatigues du voyage. Le malheureux père tomba au pied du monarque en s^écriant « Justice I », et quand il fut un peu remis de son extrême agitation, il insista pour qu'une enquête sur la conduite de son ûls fût ordonnée, afin qu'en cas d'innocence il fût réhabilité aux yeux du
' DeslrwHim 4e Motcou. p. 24 et 483; Varnbagen von Ense, Denkwurdigkeiten, t. YI, p. 175. Cf. Bernhardi, Denkw&rdigkeUen mu dem Uben des Grafen Toll, t. II, p. 160, et Tourgbénief, La Russie et les I^ttses, t. {•\p.iy
SA VIE k ^ÉTRANGER, SA MORT, SES ÉCRITS. 399
monde el lavé de celte indigne accusation d'avoir été traître à sa patrie ; puis il parla en sanglotant de sa vieillesse abandonnée, de ses biens désormais inutiles, faute d'un héritier. Âlei^andre le traita avec bonté, le consola en l'assurant qu'il ne croyait pas à cette trahison, et lui promit de faire examiner l'affaire. Ce qui est certain, c'est que le Sénat reçut Tordre de se livrer à une enquête et qu*il demanda à ce sujet des explications^ par écrit. Rostoptchine, nous assure-t-on, répondit que le massacre de Vëreschtchaghine avait été purement accidentel et qu'il n*avait pas été possible de contenir la fureur de la populace, qui crayait voir en ce jeune homme un agent des Français.
L'empereur n'eut pas le temps d'attendre le résultat de cette sorte d'interrogatoire : les événements l'entraînèrent loin de la Russie, et, dans les alternatives de revers etde triomphes dont le point culminant fut, après les sanglantes journées de Leipzig, l'entrée des alliés à Paris, il oublia Rostoptchine et ce déplorable procès, qui avorta, suivant Tusage, dans un pays où, jusqu'en 1862, la justice dépendait du bon plaisir de l'administration et des sommes dont on consentait à faire le sacrifice de part et d'autre pour l'acheter.
Varnhagen mentionne un bruit qui s'est répandu à la suite de celte première apparition do Némésis, implacable vengeresse, non-seulement des crimes avérés, mais aussi de ces violences exorbitantes qui, engendrées par la colère ou l'exaspération d'autres senti-
^00 KOSTOFTCHINK. -CHAP. V.
ments excessifs, ne méritent pourtant pas d'être appelés absolument du même nom ; et ce bruit, quoique altéré, a trouvé aussi de l'écho dans les récits de notre témoin oculaire allemande Voici ce qu'on raconte. Le soir, quand la nuit tombait, Rostoptchine était souvent saisi depuis d'un trouble indicible et de cruelles agitations. Des fantômes sortant de terre autour de lui, et des rêves qui lui montraient le spectre ensanglanté du jeune homme, le remplissaient de terreur au poinl'qu'il ne pouvait plus retenir ses cris. Une fois, les domestiques cl le médecin accoururent, et une autre fois, dit-on, il fut surpris, dans une crise semblable, par deux amis qui avaient voulu pénétrer jusqu'à lui, malgré la consigne. Dans les deux cas, les survenants trouvèrent l'homme jadis si puissant dans un désordre infmaginable, pale, défait, terrifié, repoussant de ses bras allongés les visiteurs mystérieux, produits d'une imagination excitée jusqu'au délire. Sur la foi de nos auteurs, nous répétons ces bruits, mais sans garantir le fait lui-même, sans prétendre savoir surtout s'il se produisit pour la première fois à la suile de l'interrogatoire que le gouverneur de Moscou eut à subir, comme nous l'avons dit, ou seulement à la suite d'une autre scène dont il sera bientôt parlé et qui fut la manifestation publique desadisgi'âce.
En attendant, il l'esta à son poste, s'appliquant, d'une
* Destruction de Moëcou, p. 183.
SA VIE A L'ÉTRANGER, SA MORT, SES ÉCRITS, m
part à rétablir l'ordre et à relever Moscou de ses ruines, d'autre part à hâter l'armement des recrues et à diriger .vers les gouvernements de TEst et la Sibérie nos pauvres compatriotes, tombés en captivité en si grand nombre et obligés à des marches interminables, malgré leurs membres mutilés par la guerre ou paralysés par le froid.
Parmi les prisonniers français qui traversèrent Moscou pour gagner péniblement et douloureusement le lieu de leur destination, figura aussi le général Vandamme, le vaincu de Kulm, qui, s'étan t laissé enfermer, en se débattant contre Ostermann, dans une gorge de montagnes ou vallée circulaire profonde, y avait été obligé de se rendre avec 10,000 hommes (30 août 1815). Comment cet ennemi terrassé fut-il reçu en Kussie? Ici encore des témoignages contradictoires nous prouvent avec quelle défiance on doit lire l'histoire, quand elle n'est pas fondée sur le laborieux travail d'une critique sévère. Domergue, toujours sujet à caution, impute une indignité de plus à celui auquel il ne peut pardonner les dommages personnels qu'il lui a fait essuyer, a Ni le rang ni le mérite des prisonniers, dit-il*, ne les mettaient à l'abri des plus insultants mépris. Le général Yandamme lui-même, dont le passage à Nijni-Novgorod (où Domergue se trouvait retenu avec ses compagnons d'infortune) nous apprit le triste sort,
* T. II, \K 19"». Cf. UexirHctmi 'le Momm, i». 'iOi.
eul £i essuyer à Moscou une série d'humiliations qui tournèrent à la honte de Rostoptchine. Invité à la table du gouverneur, qui était bien aise de faire parade d'un tel prisonnier, il y fut honteusement insulté par les convives et par Thôte lui-même. Cet excès de lâcheté indigna tellement le général français, qu'il se leva d'un air terrible et quitta l'assemblée en jetant un défi que pas un des assistants ne se sentit la force de relever. Pour Rostoptchine, il n'y répondit pas autrement qu'en donnant ordre qu'on lui iit continuer sa roule. » Sans nous constituer le défenseur d'un homme dont nous avons, au contraire, dévoilé tous les défauts, nous oserions affirmer que « cet excès de lâcheté » est tout de l'invention du narrateur. Le témoin oculaire, rapporteur plus généralement véridique, n'en a pas connaissance; tout ce qu'il sait, c'est qu'on logea Vandamme au Kremlin, que rien ne fut oublié pour rendre sa captivité moins fâcheuse et que des bals furent même donnés en son honneur. « Rostoptchine, ajoute-t-il, le reçut amicalement chez lui et Tadmil à sa table. Quelques Russes en portèrent des plaintes à Pëtersbourg, et il arriva un ordre de l'empereur Alexandre pour confiner Vandamme dans une petite ville de la Sibérie ^ 9 L'exil du général ne dura que quelques mois.
* En réalité» il ne dépassa pas le gouvernement de Yiatka, et De Maistre en était pour ses frais de plaisanteries. Voici comment il s'exprime, dans son triomphe, peu digne d'un philosophe chrétien [Corresp. diplom.f t. 1*% p. 354) : « Il ne va pas loin, dit-on; on le mène
Lorsque la nouvelle de l'entrée des Russes à Paris arriva à Moscou, l'allégresse ne connut pas de bornes. Ce ne furent que chants de triomphe, Te Deum, bals et illuminations. Au milieu des dernières se faisait remarquer celle du palais du gouverneur. Toute la façade extérieure en était occupée par trois énormes transparents. Le tableau du milieu représentait Paris vu du côté de Montmartre ; les deux autres faisaient voir des ligures allégoriques, et, fidèle à son goût pour tout ce qui est de la famille des calembours, longtemps si général parmi la noblesse russe\ Rostoptchine ne négligea pas cette belle occasion de mettre sous les yeux du public un rébus, cette fois, bien entendu, dans la langue nationale. Il avait fait représenter le corps inanimé du conquérant vaincu, gisant à terre et servant de proie à une troupe de corbeaux. Au bas on lisait : NA-POLË-ON, trois mots russes qui signifient : Il est à terre I On comprend; seulement on se demande ceci : Ces oiseaux de proie se nourrissant de cadavres, c'étaient donc les puissances alliées, y compris la Russie?
La vieille capitale fut encore resplendissante d'illuminations lorsqu'on t%ta la conclusion de la paix,au mois de juin; mais, selon le témoinoculaire, lepalaisde Rostoptchine offrit cesoir-làlaspectleplus terne.Le comte
seulement à dix-sepi ceuts yerstes au-delà d'iiitoutsk ; en marcliant bien, il arrivera dans quatre mois 1 >
' Voir ce que nous en avons dit dans V Histoire irUime, t. !*", p. %\)^ la note.
404 HOSTOrrCHlNE. - CHAI». V.
savait que des plaintes avaient été portées centre lui à la cour. « La voix publique lui reprochait d'avoir, sans utilité, consenti à Tincendie de Moscou, et, selon la bizarrerie naturelle du cœur humain, on se plaignait encore plus de l'arbitraire qui avait présidé à la distribution des secours, que d'une mesure aussi tyranni(]ue, aussi barbare, que celle qui avait consisté à détruire une cité entière'. Les mécontents faisaient circuler des pasquinades et des couplets satiriques. Lorsque le gouverneur se rendit en grande cérémonie il leglisc •, pendant les deux grandes fêles, le peuple lesta muet sur son passage, contre son habitude; mais lorsque le vénérable archevêque parut, les acclamations furent unanimes et réitérées. » Rostoptchim; eut sans doute alors le pressentiment de Timminence de sa chute.
Elle suivit de près le retour de l'empereur.
Ce fut le 25 juillet 1814 que le pavillon impérial se déploya de nouveau, après une interruption de plus de dix- huit mois, au-dessus du Palais d*Hiver. Nous n'avons pas à nous occuper ici des fêtes et réjouissances, des manifestes et autres actes publics qui s'ensuivirent^. Bornons-nous y dire que les maréchaux de
* pL'ul-èlre avec raJi>oii, parce qu'on reconnaissait que lumi'irr (levait son salut ù celle même mesure.
- Sans doule à la cathédrale Ou.^pcnski, du Kremlin.
*' On peut voir à ce sujet, entre autres, U. baron de SchlippeiibacU. Lrtnuenmgen, etc., l. !•% p. 113 et suiv.; comlesse de Choiseul- «.onmer, p. îJH-'i^ii»; De Maisti'e. Corregp.diplom., Il", p, 382-390.
SA VIE A l/ÉTRANGER, SA MORT. SES ÉCRITS. 405
la noblesse et les hauts fonctionnaires accoururent de toutes parts, et que le gouverneur de Moscou ne fut pas des derniers. La tête haute et le front radieux, il se présenta devant le monarque, si modeste dans son triomphe et qui se refusait obstinément au vœu de rÉglise et des grands dignitaires d'être salué du nom d* Alexandre le Béni. Qu'arriva- t-il? L'empereur fit-il semblant de ne pas voir le comte, ou alla-t-il jusqu*n Tinviter par un mouvement brusque de la main :i passer outre 7 Nous ne pouvons le dire, car nous nous refusons à ajouter foi au récit de Domergue S d'après lequel le gouverneur de Moscou aurait été l'objet d'un affront public. Quoique Tarliste dramatique en donne pour garant le prince Dadianof, témoin oculaire, ditil, nous trouvons ce récit trop dénué de vraisemblance. Le voici cependant textuellement : « Que l'on juge de rimpression produite dans cette immense assemblée, lorsque Alexandre, arrivé devant Rostoptchine, fait un pas en arriére, et, changeant tout à coup de ton et de langage, lui dit avec l'accent du courroux : « El vous aussi, gouverneur, vous êtes blessé (l'empereur venait de passer devant des officiers blessés), bien
* T. II, p. 549. — Variihngeii ,p. 175) raconte que le gouverneur ayant présenté sa démission à l'empereur, celni-ei l'aurait acceptée en disant qu'il n'entendait pas l'arrêter un moment et ne désirait pas le revoir. — M. roitai'alzki [Hostoptckine^ p. '20) après avoir parli* de In scène racontée par Domergue, fait aussi suivre ce mot d'un point d'interrogation; mais il se trompe quand il rapporte la scène à la tin de Vannée 1812.
406 ROSTOPTCBINE. — CHAP. V.
blessé, horriblement blessé ! Paehol (Sortez) I — Rostopichine voulut ouvrir la bouche pour répondre: Paehol I lui répéta l'empereur avec une irritation toujours croissante et en lui indiquant du doigt le chemin de la porte. Le gouverneur, atterré, s'inclina humblement et sortit. »
Quoi qu'il en soit de cette anecdote, quelques jours après on lut dans les journaux que la démission du général comte Rostopl chine était acceptée et qu'un des plus dignes chefs de l'armée russe, le général Tormassof, était nommé à sa place gouverneur de Moscou *. Personne n'y trouva un mot à redirn.
Ajoutons cependant tout de suite qu'au bout de quelques mois, revenant sur un acte rendu un peu ab iratOj l'empereur nomma Rostoptchine membre du conseil de l'empire, haute dignité à laquelle fut appelé simultanément Tamiral Tchitchagof, également tombé en disgrâce à cette époque.
Néanmoins la vie publique du fier descendant de Tchinghiz-Khan était finie de fait, quoique sans doute elle ne lui parût pas, à lui-même, devoir rester close
* Le russe se prête à tous les jeux de mots : en voici un que l'on fil sur ce remplacement. Ke nom de Tormassof rappelle le verbe /or»i(>chithf houspiller, tirailler; et Ton a dérivé le nom de Rostoptchine du verbe rostoptehith, fouler aux pieds. De là le jeu de mol suivant : a Voilà Moscou bien houspillé [zaiorm^jéna] », dit un Moscovite à un autre. ^- Oui, répondit celui-ci, n'a-t-il pas été assez longtemps fonlr aux pieds [rostoptchéna)f » Pour les amateurs, nous mctirons ici le tout en russe : Tiépéreschtché nacha MoH-m zaformajéna, — Da, davolna dolga ona raHoplch^ia.
définitivement. Il avait vu déjà deux changements de règne : un troisième pouvait lui rendre le prestige dont il se voyait dépouillé pour le moment. L'opinion publique aussi a ses retours: cette aura poputaris sur laquelle il avait compté, pouvait être pour lui le lent produit du temps. Et comme déjà elle ne lui faisait pas défaut à l'étranger, surtout en Allemagne, il prit le parti de s'expatrier pendant quelque temps et de voyager en Allemagne, en Italie, en France.
Ici se présente une difficulté. Dans l'article de la Biographie univei selle de Michaud \ il est dit expressément que Rostoptchine « parui un instant au congrès de Vienne ; » dans le Convergatiom-Lexikon de Brockhaus % on affirme pareillement qu'il accompagna l'empereur dans la ville des Césars, et la même asserlion se retrouve dans le Dictionnaire etwychpédique de Pierer. Cet accord prouve-t-il la réalité du fait ? Nous répondrons à cette question après avoir nous-même, n la faveur de ces suppositions, accompagné le Isav dans sa visite à la cour de l'empereur d'Autriche.
Alexandre resta à Saint-Pétersbourg jusqu'au commencement de septembre. Le li (50 aortt), jour de sa fêle, il fit publier un acte en vertu duquel pleine ol entière amnistie était accordée à tous ceux qui avaieijt
* Supplément, art. Rogtttpi chine, i.lXW, p. 18. col. 2. « Uuiti^mopcHiion. I. I\,p. WO.
408 nOSTOPTCHlNE. - CHAP. V.
été recherchés sous prétexte d'avoir entretenu des intelligences quelconques avec Tennemi. Puis il aHa luimême à Moscou \ pour quelques jours, aiin de s'assurer de l'exécution de ?a volonté et d'accélérer les mesures nécessaires pour hâter la restauration et la pacification de la vieille cité.
Se souvenant enfin du rendez-vous que ses alliés lui avaient donné sur les bords du Danube, il se mil en route. Mais arrivé en Pologne, pays dont les affaires étaient alors sa principale préoccupation, il voulut l'honorer dans la personne d'un de ses enfants les plus illustres, qui n'était autre que son ancien ami, redevenu son conseiller le plus assidu, le prince Adam- George Czarloryiski , encore dans toute la force de l'âge, quoique son aine de septans '. Alexandre alla lui i^ndre visite au château de Pulawy, magnifique résidence de sa famille, située sur la Vistule, dans le palatinat de Lublin,au nord-ouest de la ville de ce nom ', où il avait déjà accepté l'hospitalité des parents de son ami en 1805. Le père vivait encore à celle époque; mais comme le prince Adam-Casimir avait été maréchal de la diète en 1812, il ne jugea pas à propos de paraître pendant cette royale visite. C'était la princesse-mère, Isabelle, née comtesse de Flemming, mais issue elle-
* Deitrvction de Moscou, p. 215.
* Voir la notice que nous lui avons consacrée, dans V Histoire intime. t.f, p. 408-414.
^ On peut en voir une vue dans La Pologne pittoraque, de M. Léonard Chodzko, t. T",p.112, et une vue de divers accessoires, tWrf.. t. Il, p. S
SA VIE A L'ÉTRANGER, SA MORT, SES ÉCRITS. i09
même des Czartoryiski, qui faisait les honneurs Se sa maison au monarque, alors adoré des Polonais, comme de tous. Celte noble femme, amie et correspondante de Dciille, auteur elle-même aEssais sur les jardins et, ce qui vaut mieux encore, d'ouvrages en langue nationale écrits dans le but de moraliser, en les inté* ressaut, les enfants du peuple; cette noble femme, disons-nous, alors âgée de soixante-huit ans \ avait près d'elle, outre ses deux fils, Adam et Constantin, ses filles en nombre égal. Tune veuve du duc de Wurtemberg Louis-Frédéric-Alexandre, l'autre, épouse dn comte Zamoyski et mère des comtes actuels dont le cadet, André, s'est fait récemment un si grand nom, comme président de la Société agronomique de Varsovie. La duchesse de Wurtemberg, connue comme auteur de Malvina^ Tétait bien plus encore par son inébranlable patriotisme. Séparée de son époux, depuis qu en 1792 il avait déserté la cause delà Pologne pour celle de la Russie, on l'a vue restant fidèle à la cause nationale, même quand son fils unique, le prince Adam de Wurtemberg, se fut, à l'exemple de son père, prononce pour celle de la Russie, qu'il servait comme gé> néral, et eut pris, en 1851, les armes contre la Pologne avide de renaître; on Ta Mie, comme son frère Adam-George, préférant l'exil aux honneurs offerts par un mailre étranger et le partageant avec les plus nobles
J Née le TA mars 1740, elle resta veuve Ie5i mars 1825. cl monriii le 17 juin 1855. à l'âge de 89 ans.
410 ROSTOPTCHÎNE. - CHAP. V.
patriotes, tels que Kniazewicz, Nicmcewicz, et d'autres. Morte à Paris, à l'hôtel Lambert, en octobre 4854, Marie, duchesse de Wurtemberg, repose non loin de ces amis dans l'humble cimetière de Montmorency. Sa mère, dans une lettre à Delille, avait d'avance fait ainsi son épitaphe : « Une âme céleste, un caractère ange* lique, une figure charmante, des talents, des vertus, et bien des malheurs, — voilà son histoire. »
Des amis en grand nombre entouraient cette illustre famille au moment où le pacificateur de TEurope vint, pour la seconde fois , lui demander Thospitalité pendant quelques jours : c'étaient la piîncesseRadzivill, du sang royal de Prusse, et son fils le prince Antoine , la comtesse Rzewuska, le général Krasinski, le sénateur Novocillsof, vice-président du conseil de Tempire S et beaucoup d'autres. De plus, une députation de Polonais accourus de leur capitale pour saluer leur futur roi et lui faire part de leurs vœux. Alexandre, après avoir entendu ces délégués , leur répondit : « Assurez bien les habitants de Varsovie de ma sollicitude pour eux; dites-leur que, si je retarde mon arrivée dans leur ville, c'est uniquement pour consolider leur bonheur. » 11 disait vrai, sa correspondance avec le prince Adam l'atteste.
* Tn des amis de jeunesse d'Alexandre, destiné à jouer un Ki*nnil
)*ôle dans le futur royaume de Pologne. Le nom de Novociltsof a été
omis, par mégarde, à la page 61, noto 1, là où nous parlons des
punes amisd'Aloicandre. Voyex sur lui noiro Histoire intime, f. !•'. p.fiO.
Après quelques jours de fêtes et d'intimes entretiens, Alexandre, accompagné du prince, repartit, et, le 25 septembre, après a\oir rejoint le roi Frédéric-Guillaume m, dont il n'avait jamais cessé d'être Tami, il fit avec ce monarque son entrée à Vienne, au milieu d'acclamations enthousiasfes et presque frénétiques. Tous les principaux personnages en dehors d*eux, souverains, princes, ministres, ambassadeurs, etc., étaient déjà arrivés du 12 au 45 de ce même mois ^
On sait qu'à vrai dire, il n'y eut jamais de congrès général à Vienne, mais seulement des conférences diverses, diversement composées selon leur mission spéciale. Après le pénible enfantement de la commission des huit, le 8 octobre, une déclaration du 12 ajourna les séances d'afTaires, qui ne furent ouvertes que le 1^ novembre; et en attendant, selon le mot du spirituel et facétieux prince de Ligne, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, le congrès dansa, mais ne marcha pas. Les fêtes se succédèrent dans un vrai délire, au milieu de cette population avide de plaisirs et qui on avait été si longtemps sevrée; dans cette société enflée d'orgueil , après un si magnifique triomphe, succédant après dix ans de colère intérieure ou manifcsléc, d'humiliations et d'abstinence patriotique*;
* On peut en voir l'énumératiou dans Wolzogpn. p. 273 et suiv.. ei des mentions diverses dans Gentz, Tagebucher, p. 287 et suiv.
* On connaît le tableau que fait de cctio société le baron Bignon. ft pro|>os du comte Rasoumofski, dans son HtMtoire tie France sons Napolémi, t. X. p. 127».
«^ ROSTOPTCHfNF. - CHAP. V.
dans cette cohue de rois et de princes, sans doute préoccupés de leurs aiïaircs comme de questions vitales pour eux, mais qui s'en laissaient facilement distraire par les nombreuses beautés de Vienne, par tant de femmes charmantes, reines dans leur cercle et qui, accourues sur ce théâtre plus vaste, étaient pressées d'y jouer le même rôle , les unes par la distinction de leur esprit, les autres par des dehors brillants, par l'irrésistible attrait que la beauté exerce commode droit. c< Pour la premi<*ire fois, dit avec raison un écrivain ingénieux et délicat ', pour la première fois depuis la chute de son terrible dominateur, la société européenne se sentait en paix et respirait à1 aise. On s'était, il est vrai, déjà rencontré à Paris; on n'avait pas man- <|ué, à cette occasion, de s'y bien diverti r, mais sans quitter entièrement l'appareil militaire. Â Vienne, la diplo. matie avait, au contraire, repris le pas sur la guerre. Les hommes d'État, anciens adversaires de la France^ se sentaient là chez eux et sur leur propre teiTain. Satisfaits de pouvoir, sans nulle gène, communiquer entre eux, impatients de s'entretenir des grands événements qui venaient de s'accomplir, ils étaient surtout sincèrement charmés d'être appelés à resserrer entre tous leurs gouvernements les liens d'une étroite et parfaite'alliance. L'ennemi commun l'avait rompue,
* M. 0. (l'ilaiissonville, dans un article remarquable intitulé Deu;r cpisodes (liplomaiiqiwft.yoiv lievue de* Deux-Mondea, ITi mai 1862. p. 3t2 et suivantes.
SA VIK A L'ÉTRANGKH. SA MORT. SES ÉCRITS. i\ô
au {^n-and détriment de Thumanité : ils se ilaltaieut de la rendre désormais indissoluble. Au milieu de ce monde, noble, riche et élégant, bercé de généreuses illusions, qui reprenait légèrement possession de la vie en se livrant de nouveau aux douces jouissances des relations sociales, aux plaisirs délicats des conversations intimes, comment les femmes n'auraient-^Ues pas été conviées à ressaisir, elles aussi, leur rôle accoutumé? Elles n'eurent garde d'y manquer. Les salons de Vienne, rendez-vous général de l'aristocratie européenne, reçurent ainsi les lois aimables de plusieurs grandes dames, célèbres à cette époque par leur esprit et leur beauté... L'empereur Alexandre,... resté beau et toujours amoureux des aimables distractions \ se piquait de se plaire dans la société des dames. Il ne craignait pas de disputer leurs bonnes grâces et de paraître céder parfois à U ur empire. » En fallait-il davantage pour multiplier les occasions ou les prétextes d'assemblées, de bals, de spectacles, de divertissements et réjouissances de toute espèce? Aussi ce fut une rage,
* Lvii Hé maires de la comtes^; de Gkoiseul-Goul'lier l'altesteiil assi*/. — liCs Fêtes et Souvenirs du Congrès de Vientie, par le comte de La- ^'ui*de, nous donnent une idée de la vie de plaisirsdout la capitale autricliieiiac était aloi'ble siège. On peut eonsultcr, en outre, bui' lesbaloiib de quelques-unes de ces femmes du ^and monde, le Journal [Meitt Tagebuch) du baron François d'Andla^\; et nommément, sur la conile-ho Laure do Fuchs, t. !•', p. 165; sm* la duchesse de Sagan, 1. 1•^ p. 285. Puis encore sur les mêmes, sur la princesse de Mettemich. >ur la princesse Bagrathion et beaucoup d'autres dames en renom, vuir Gentz, Tagebw^er, passim.
un entrainement vertigineux. Aucune espèce de fêle ne manqua au congrès, et, encore sur son lit de mort, le vieux faiseur de bons mots belge \ boa et bienveil* lanl lui-même, plaisanta doucement cette société si frivole, encore comme lui, au sortir d'une crise politique épouvantable. « Quand ils auront épuisé tous les genres de spectacles, dit-il, je leur donnerai celui de Tenterrement d'un feidmaréchal, » (ils de feldmaréclial, aurait-il pu ajouter. Et le prince de Ligne tint parole, car il mourut au milieu de ce bruit, le 13 décembre 1814.
Peut-être profiterons-nous bientôt d'une autre occa sion pour jeter à la dérobée un regard sur les plus brillantes de c^s réunions et saisir, s'il est possible, la silhouette des plus séduisantes d'entre ces femmes : cette fois-ci, rien ne nous détournera de notre sujet et nous n'aurons d'yeux que pour les Russes.
Au reste, parmi tant d'astres de première grandeur, les femmes russes n'étaient pas assurément de ceux qui brillaient de l'éclat le moins vif. Les plus radieux tournaient dans l'orbite où se mouvaient le tsar luimême : c'étaient son épouse, ses sœurs, des dames de sa cour. Celle que le comte de Lagarde appelle une des beautés les plus ravissantes de TEurope, n'était pas du nombre, car Alexandre se respectait et res-
* Le prince de Ligne (Cbarles^Joseph), que tout le inonde connaît pal* les Souvenirs du comte de Ségur et le voyage de Calherine II eu Griméei était né, le '23 mai 1735, au cliàteau de Bel Œil, prèsd'Alii.
peclait en sa femme Tassemblage de toutes les vertus. Nous nous sommes étendu ailleurs^ sur la belle, la noblcj'admirable Elisabeth Alexèîevna. Elle venailde quitter, à Bruchsal, sa mère, la margrave Amélie qui, quoique fort petite princesse alors, avait pourtant placé ses trois filles sur les trônes de Suède, de Russie et de Bavière. L'espérance avaitfait accourir Elisabeth à Vienne; air depuis que la religion exerçait son empire sur le cœur d*Alexandre,il avait soiTgé, — pensée trop fugitive, hélas! — à réparer ses torts à l'égard de celle qui n'en avait jamais eu aucun vis-à-vis de lui. I/espérance de l'impératrice ne se réalisa point : elle n'obtint de son mari, qu'elle idolâtrait et à qui peut-être elle le témoignait trop, que tous les égards d'une politesse exquise mais froide. Aussi ne cachait-elle pas sa tristesse. « Elle avait contracté dans la solitude et le chagrin, dit le comte de Lagarde ', une sorte de douce mélancolie. Empreint dans tous ses traits, ce sentiment donnait aux accents de sa voix, à ses moindres mouvements, quelque chose d'enchanteur et d'irrésistible. » El il
' Histoire intime, t. I«% p. % et suiv. — Voir aussi sur elle I» Vie de Mme Svetckine, par le comte de Falloux, t. V, p. 148.
* T. !•', p. 283. — Le comte de Maistre [Corre p. pol., t. Il, p. 381) raconte au sujet de la mélancolie de l'inipératrice le trait suivant : Elle élevait la ûUe d'une de sos amies, princesse Galilsyne. Cette jeune enfant étant tombée gravement malade, elle prononça ce mot : a Je m'intéresse à elle, donc elle mourra. » — A Vienne, Èlisabetli se mèln un peu de politique, surtout dans Tintérèt du grand-duché de Uado. liO baron de Steiu eut plusieurs conférences a^'ec elle et le gnind-dui*. frère de l'impératrice.
416 KOSTOPTGHLNE. — CHAP. V.
ajoute : a Sa taille était élégante, souple et flexible, et sa démarche, même sous le masque, la trahissait à l'instant, hicessupatuit Dca. A un caractère charmant elle joignait un esprit vif et culfivé,ramour des beauxarts, une générosité sans bornes. Les grâces élégantes de sa personne, la noblesse de son maintien, sa bienveillance inépuisable, lui gagnaient tous les cœurs. »
L'aînée des sœurs d'Alexandre, alors encore en vie, Marie Pavlovna, ne parait pas avoir fortement iharqué à Vienne, car il est peu question d'elle dans les relations que nous avons sous les yeux. Née en 1786, elle avait alors vingt-huit ans, et était mariée depuis 1804 avec le prince héréditaire (grand-duc de 1 828 à 1 853) de Saxe- Weimar, Charles-Frédéric, dont le comte de Maistre a fait, au moment de ce mariage, un portrait si peu flatteur*. Le public de Saint-Pétersbourg la voyait partir avec une vive peine, et il le lui témoigna d'une manière touchante au théâtre quand , du haut de la loge impériale, elle lui fit ses adieux. « On lui criait Soyez heureuse! en se rappelant le triste sort de ses deux aînées. La pauvre enfant pleurait à chaudes larmes. Le lendemain, après la messe, elle est partie, avec ses seize ans et son ineffable époux (?). » Schiller salua son arrivée à Weimar par la pièce intitulée Hommage (les beaux-arts^ où il parla « d'une belle âme dans une belle forme *. » C'était une princesse de grandes
* Métnoires politique» ei correspondance, p. 5X1». - i:ilo «'bl moi-to Ir '17> juin 1850.
SA VIE A L'ÉTRANGER, SA MORT, SES ÉCRITS. Ul
qualités, la digne mère delà reine Auguste de Prusse. Goethe, en parlant à Yamhagen, dit d'elle qu'elle était faite pour élever n'importe quelle condition et que, même dans la plus haute, elle eût excité l'admiration. Sa sœur, la grande-duchesse Catherine , princesse héréditaire d'Oldenbourg, plus jeune qu'elle de deux ans, fut remarquée davantage. C'était Insœurbienaimée d'Alexandre, et il y avait entre elle et lui une grande ressemblance. Pour la rendre plus frappante, nous raconte la comtesse de Choiseul-GoutTier , le frère imagina un soir de se vêtir des habits et de la coiffure de sa . sœur. Son mari , comme on l'a vu plus haut , était mort depuis dix-huit mois. Voici en quels termes parle de tous deux le spirituel diplomate savoisien \ catholique et théocrate beaucoup moins convaincu qu'on ne le supposait jusqu'à ces derniers temps : « Rien n'égale la bonté et les bonnes grâces de madame la grande-duchesse. Si j'étais peintre, je vous enverrais un de ses yeux : vous verriez combien la bonne nature y a enfermé d'esprit et de bonté. A l'égard du prince, les demoiselles de ce pays ne le trouvent pas assez aimable pour son auguste épouse ; mais comme il est difficile de l'être assez pour elle, on pourrait être de l'avis des demoiselles sans manquer de respect au prince. Dans deux ou trois conversations que j'ai eu l'honneur d'avoir avec lui, il ma
' Hémoires politiques et corretpowiance, p. 311. Cf. p. 5 io.
paru plein de sens et d'instruction.. • » Quand le comte de Lagarde parle de lui, après sa mort, comme d'un homme qu'elle ne pouvait aimer, il est évidemment dans l'erreur ; le baron de Stein n'en jugeait pas ainsi, car le prince lui avait montré soiiante-dix lettres que la grande-duchesse avait écrites en deux mois à son mari, et, dans le nombre, plusieurs de neuf feuillets K D'un autre côté, le comte de Maistre nous apprend ceci* : « La princesse s'occupe elle-même d'apprendre le russe à son mari, lui présente les gens du peuple et leur sert de trucheman. Elle n'a jamais mis le pied à Moscou seule ; mais elle y a accompagné son auguste frère, et elle a fait la plus grande sensation. C'est une tête capable d'une longue prévoyance et des plus fortes résolutions. Sa sœur Anne est une colombe. » Varnhagen', qui vit Catherine Pavlovna à Vienne, vante l'élévation et la distinction de son esprit. c< Elle appliquait à tout, dit-il, une mesure grandiose. Pourtant elle n avait rien de Bsintasque, mais une intelligence lucide et pénétrante, facilement et vivement impressionnée de tout ce qui contribue au bien général, de tout ce qui a de refBcacité pratique. »
A Tépoquedu congrès de Vienne, la grande- dudiesse, belle encore, était veuve et libre de son cœur. Le prince héréditaire de Wurtemberg, présentement le
* Voir Pertz, Das lAiben, etc., l. III, p. 59. ^ \\ 543, à la dale du Ï5 janvier 1810. 3 Denkwûrdigkeitettt t. VI. p. 189.
doyen des rois , mais alors à peine âgé de trente*trois ans et depuis peu séparé de sa première femme par divorce, avait pour sa séduisante cousine les attentions les plus délicates et les plus empressées : elle y fut sensible, chacun s'en aperçut. A la fête donnée en l'honneur delà princesse par Tempereur, au palais du prince André Rasoumofski, on tira une loterie. L'usage voulait que chaque cavalier favorisé par le sort fit hommage à une dame du lot qui lui était échu. Une riche palatine de marlre zibeline fut celui du prince Guillaume : il s'empressa de l'offrir à celle qui était l'objet de la fête. « L'amour l'en récompensa , dit l'auteur des Souvenirs du congrès de Vienne K La belle Catherine portait sur son sein un bouquet, attaché par un nœud de ruban. Aussitôt, le détachant de sa robe, elle le remit au prince en échange de l'hommage qu'il venait de lui faire. A cette démonstration, à cet aveu public d'un sentiment qui, depuis quelque temps, n était plus un secret pour personne, un murmure de bonheur courut dans cette immense réunion. » Au bout d'un an environ (le 24 janvier 1816), le mariage consacra cette mutuelle inclination *.
Le lecteur fera tout à Theure connaissance avec quelques-unes des nobles dames, compatriotes de
«T. Kp. 417.
* La nouvelle princesse hërédilaire de Wurtembor^^ ne vécut pas longtemps dans cette union; dès le 9 janvier 1819, elle fut enlevé*' par la mort à l'amoui* de son époux.
4i0 ROSTOPTCHINE. — CHAP. V.
ces princesses et dont elles étaient babiluellcment entourées. Disons auparavant que, pendant les premières semaines , Alexandre avait aussi près de lui son frère cadet, le fougueux grand-duc Constantin, toujoufô rigide zélateur du règlement et surveillant minutieux de la tenue de tout membre de TarmëeS mais qui alors se faisait surtout remarquer par le culte qu*il avait pour l'empereur son frère, par TafTectation qu'il mettait à se proclamer son premier sujet. « En vérité, s'écrie le comte de Lagarde, on le croirait enthousiaste de soumission, comme un autre pourrait Tétre de liberté ! » Bientôt il courut se mettre à la tète de Tarmée de Pologne , afin d'appuyer par le cliquetis des armes les prétentions contestées du tsar au trône des Piasts. Outre le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï S le facétieux grand-chambellan, Alexandre Lvovitch Naryschkine^, le prince Pierre Volkonski, Taide de
* On peut voir à ce sujet l'anecdote relative au chapeau d'ordonnance du prince Ypsilanti (Hypsilantis), racontée par le comte de Lai^arde, t. Il, p. "452, et le portrait du grandnluc que nous avons^ nous-raême esquisse, Hiitoire itUime, t. I*'^ p. 144-150. M"* de Clioiseul-Goufficr [p. 226] raconte aussi une anecdote à son sujet, et (ientz écrit ceci (p. 528) : a Visite chez la grande-duchest^c Catherine; elle est abi'ëgée cl troublée par l'arrivée du grand-duc Constantin. Cette audience m'a laissé une bien vilaine impression. »
' Il a déjà été question de lui (p. 275). >'otons seulement encore ici i|u'îl avait pour fenune une princesse Bariatinski, fille de ce même lu'iiur Ivanovilch dont nous avons parlé plus haut .^p. 22, note 2), et d'il II lu raéi*e était la princesse Catlierine de ilolstein-Beck, parente de Cuiherine 11.
^ 11 est mort Cil 1820. Un sait quel rang élevé la famille Naryschkine
camp général de confiance, l'empereur de Russie avait dans sa suite plusieurs conseillers et négociateurs. Nous nommerons en première ligne ceux, au nombre de trois, qui devaient prendre activement part au congrès, en qualité de plénipotentiaires. Le premier de ces dignitaires était le vieux comte (bientôt prince) André Rasoumofski , jadis un des amis de lempereur Paul, et, dit-on, de la grande-duchesse sa première femme, puis, de 1793 à 1806, ambassadeur à Vienne, et ensuite, rentré dans la vie privée, un des chefs de Toligarchie européenne conjurée contre Napoléon ; véritable type du grand-seigneur, beau encore dans son grand âge, d*une extrême politesse, mais très-orgueilleux, déterminé, d*un savoir étendu, noblement dépensier ^ et patron éclairé des artistes, quoique, à celte époque déjà, presque aveugle. Lesecond était le comte Gustave-Ernest de Stackelberg, fils de cet Othon- Magnus, qui, lors du premier démembrement de In Pologne, représenta avec tant de hauteur et de morgue Catherine II à Varsovie *; lui-même, alors âgé do
a occupé à la cour de Russie depuis Pierre le Grand. Ce qu'en dit le prétendu comte d'Almagro (Noiice tur les principaiei flmiUei de la Hume, p. 79) pourrait bien avoir été dicté par des animosités personnelles ou de famille.
* Pourtant il s'endetta outre mesure, et M. Nicolas Tourghénief affirme que, de son temps, le Trésor lui prêta des millions, sur la garantie très-insuffisante de ses terres.
* c Qu*on a vu si longtemps, dit Hasson, régenter la Pologne, brouiller la Suède, et ensuite faire le bouffon dans les anlichambres de Zouhof. > Mémoires seereUy première édition, t. Il, p. 251. Cf. 1. 1".
quarante-six ans, était, depuis 1811, ministre en titre à Vienne; il s'était retiré à Graetz pendant la guerre, mais il avait reparu à son poste dès le 26 janvier 1813*. Le troisième plénipotentiaire russe était le comle de Nesselrode , plus jeune que les deux autres ', mais déjà secrétaire d'État. Très-avant dans la confiance de son maître, depuis qu*en 1811 , alors seulement premier secrétaire d'ambassade à Paris , avec rang de conseiller de légation, il avait été envoyé par le prince Kourakine à Saint-Pétersbourg, afin de faire connaître verbalernent à Alexandre les intentions probables de la France. Cependant, à Vienne, sa position Tut un instant ébranlée. On Ta vu depuis grand-chancelier jusqu'à sa mort arrivée le 22 mars 1862, en haute ^t légitime considération dans toutes les cours, et méritant d'être appelé , même par M. Thiers, « lé sage comte de Nesselrode '. »
passim, et Castéra. Histoire de Catherine II, t. II, p. 246, 258, etc. GeStackeiberg, plus célèbre que son fils, était né le 17 février 1757, el mourut au commencement du siècle actuel
' Il prit sa retraite en 1835, et mourut à Paris en 1850, à l'âge de 84 ans.
* Il était né à Lisbonne, le 14 décembre 17 80. — L'empereur Alexandre dit de lui, à cette époque, au général Lauriston, qu'il aurai toute sa pensée. Voir Bignon, ouvrage cité, t. X, p. 337.
^ Histoire du Consulat et de l Empire, t XYIIf, p. 452 M. d'Haut:sonville [p. 351 ] se sert de la même expression, < le sage comte de ?)esselrode... dont la froide prudence avait prise sur lui (sur Alexandre), » tandis que TacLion de ses autres ministres restait a purement ofticielle, sans gi'ande influence sur les déterminations de lem* maître, d — A Vienne il s'établit une grande iniinuté entre Nesselrode et Gentz. Voir TagebUchery p. 287, 31G, 318, 521, 324, 352 et passim. Sous la
En seconde ligne venaient des conseillers moins directs, mais très-écoutés encore, néanmoins, surtout pour les affaires de leur compétence spéciale. C'étaient le colonel (depuis général) César de Laharpe, ancien précepteur du monarque et toujours Tobjet pour lui d'une invariable déférence; le comte Jean Kapodistrias ou Capo distria, au service de Russie depuis quelques années seulement S mais déjà secrétaire d'État et trèssympathique à Alexandre, car son libéralisme éclaire' et bienveillant répondait aux sentiments dont le monarque était alors animé ; lé baron d* Anstett, émigré français qui, de Strasbourg, sa ville natale , était allé, en 1789, à Saint-Pétersbourg, avait fait fortune en Russie , avait été attaché à l'ambassade de Vienne, comme conseiller, et ensuite mis à la tête de la chancel-
datô du 0 novembre, Geûtz note ceci : « Chez le comte Messelrode jusqu'à minuit. Jérémiades sur les résultats politiques auxquels nous louchons I »
* Après avoir été déjà, en 1803, secrétaire d'État de la république Septinsulairc, & Gorrou, il fut, vers 1811, attaché à l'ambassad» russe de Vienne, à titre de surnuméraire. En 1812, le commandant de l'armée du Danube, amiral Tchitchagof, ayant demandé Kapodistrias pour l'aider à organiser les nouvelles conquêtes russes, il resta attaché & rétat-major de celte armée. Né en 1776, dans la même ville de Corfou, il avait, à l'époque du congrès de Vienne, trente-six ans A Tannée 1810, le comte de Haistre dit : « Les afTaires étrangères sont encore dans le même état, y. le comti' de Nes-^elrode a pris place au conseil d'État (? conseil de l'empire); y. le comte Capo d'fstria et lui ont leurs bureaux è Thôtel des affaires étrangères. Ils ont un escalier intérieur de communication, et se rendent ensemble à l'audience de S. M. Impcnale. » Correspondance diplomatique, t. H. p. 177. Cf. p. 287 el 554.
lerie diplomatique de Koutousof, qu'il ne quitta qu'après la mort du prince, pour être attaché à la personne de Tempereur lui-même ; enfin le baron de Slein, qui, comme on Ta dit, était à lui seul une puissance et joua un grand rôle, sans autre qualité que celle inhérente à son nom et celle qu'il lenait des services rendus à la cause commune ^ Cependant , quoique jouissant toujours de la confiance d'Alexandre, l'ancien ministre prussien ne lui était plus indispensable alors, comme au moment du danger. Il serait sans doute rentré au service de la Prusse; mais on ne pouvait convenablement lui offrir que le poste le plus élevé, et ce poste était très-habilement occupé par le prince de Hardenberg. Sans caractère officiel, Stein assista au congrès a titre de confident et d'ami du libérateur de l'Europe. « Le tsar, a-t-on dit, avait voulu flatter son orgueil (effectivement poussé un peu loin) par cette collaboration intime, et il lui enlevait en même temps toute occasion de compromettre et d'embrouiller les affaires (par ses projets de reconstruction de l'empire). L'in* flnence de Stein paraissait immense : elle était nulle aux yeux d'un observateur attentif. »
Dans ce monde officiel, nous ne pouvions naturellement pas rencontrer le comte Rostoptchine, dont nous cherchons la trace. Comme, évidemment, pour l'empereur il n'était rien moins que personagrata^ ce n'est
* Voir Pertz, Das Ijfben, etc. l. IV, p. 105.
pas dans son entourage immédial qu'on pouvait espérer le retrouver. Qu'il soit venu à Vienne, cela est d'au- . tant moins invraisemblable que cette capitale, si pleine d'attraits pour un curieux, était sur sa route pour aller en Italie, et que d'ailleurs sa belle-mère d'adoption, la comtesse Protassof, s'y faisait remarquer, comme nous l'avons dit. Si, toutefois, pour vérifier le fait, nous faisons une tournée dans les salons les plus fréquentés, la vraisemblance diminue et s'évanouit. Nulle part il n'est question de l'ancien gouverneur do Moscou : Genta ne le nomme point, dans ce singulier caléidoscope d'illustrations qu'il met sous nos yeux dans ses Ephëmérides ; Vamhagen von Ense, en le rencontrant plus tard à Baden-Baden, semble dire que ce fut une première connaissance, quoique lui-même et sa femme Rachel eussent été présents aux fêtes du congrès; enfin le comte de Lagarde, autre assistant, ignore profondément le descendant de Tchinghiz-Khan, dedevenu si fameux et qu'on se serait sans doute arraché comme le lion de l'époque. Aux grands bals des Russes, le comte de Lagarde a la bonne fortune d'être accompagné d'un nomenclateur qui connaissait tout le monde et dont l'esprit et |a mémoire étaient intarissables. C'était ce prince Kozlofski "(Pierre Borissovitch)dont nous avons esquissé ailleurs le portrait',
* Biêiùire intime, t. !•', p. 490. Cf. comte de Lagarde, t. !•', p. 174. Lo marquis de Custine nous a parlé du prince Kozlofski, et il figuro aussi sur bien des pages de la CAnresponâûnce politique du comte de Maistre, entre autres t. I*', p. 188 et suiv.
426 ROSTOPTCniNE. - CH\P. V.
et qui passait, dit le narrateur, pour un des hommes les plus spirituels de son temps. « Telle était la force et la vérité de ses remarques, ajoute-t-il, que, s'il eût parlé i Pétersbourg aussi librement qu'il le faisait à Vienne, j'eusse cru voir le feldjteger et le fciMffca prêts à l'entraîner au fond de la Sibérie, pour y prendre une leçon d'observation silencieuse, qui semblait devoir être une partie obligée de son rôle diplomatique. » Le prince lui-même se plsrisait à raconter Tanecdole suivante. Voyageant fort jeune sur les frontières de Prusse, il s'emporta jusqu'à frapper le postillon autrichien qui le menait et qui ne pressait pas ses chevaux au gré de son impatience. Le robuste Allemand riposta avec son fouet et flagella vigoureusement l'apprentidiplomate. Dix ans s'étaient écoulés depuis celte aventure, quand Koziofski en fit part à son nouvel ami, le comte de Lagarde, et il ajouta en riant : « Cesi pourtant cet Autrichien qui m'a donné ma première leçon de libéralisme ! »
Eh bien ! prêtons l'oreille à l'entretien des deux amis dans deux salons russes, à deux occasions différentes, mais également solennelles. L'une de ces fêtes était le bal donné par le comte deStiackelberg, le 20 octobre, i\ l'impératrice Elisabeth; l'autre, le bal donné par l'empereur lui-même, le 31 décembre, en l'honneur de sa sœur la grànde-duchesse Catherine, au palaisdu prince Rasoumofski, que le monarque emprunta ce jour-là à son opulent sujet. Ce palais était au Prêter : le prince
avait dépensé au delà de ses moyens pour rembellir et y accumuler tous les trésors des beaux-arts, tous les prodiges du luxe. Il y avait formé une bibliothèque unique dans son genre ; puis, un jour, s'étant aperçu qu'il pouvait abréger le chemin qui séparait cette merveille de la promenade, il avait fait jeter à ses frais un
pont sur le bras du Danube qui coule tout près de l«n. Une aimable parente, très-enjouée, très-amie des plaisirs, malgré son âge déjà avancé, la comtesse Léon Rasoumofski, née princesse Yiazemskoi, faisait les honneurs de cette demeure toute royale. Or, ce jour-là même, avant la fin du bal,celle-cidevintlaproied unincendie qui en consuma une notable partie et ravagea le délicieux jardin anglais dont elle était entourée. Rasoumofski n'étant plus en état de la rebâtir, le gouvernement russe Tacheta et en ordonna la restauration complète.
Dans Tune ou l'autre de ces splendides fêtes, le prince Kozlofski nomma une foule de personnages russes à son ami français, et ce dernier, parlant en particulier de la seconde, de la ffite donnée à l'hôtel Rasoumoiski, s'exprime ainsi* : « Tous les souverains, tous les illustres liôtes du congrès s'y étaient rendus. Auprès d'eux, on voyait les notabilités de la Russie, le ('oii)le de Nesseirode, les princes Gagarine, Dolgorouki, GalitsyneS le comte Capo d'Istria, le grand-chambellan
* Fête$ et Sofwenirt, 1. 1", p. 444.
* Désigner ainsi les membres des (rrandes familles, par le nom tout
428 ROSTOPTCBINE. - CRAP. V.
Naryschkine, les généraux Koulousof, Souvorof, le prince Troubetzkoi, les deux princes Volkonski, les princesses Souvorof, Bagrathion, Gagarine, et tant d'autres également remarquables par leur beauté et Télégance de leurs manières. »
Précisons un peu ces vagues données, du moins en ce qui concerne les notabilités dont nous n'avons pas déjà parlé précédemment.
De quel prince Gagarine s'agit-il ici? Probablement du prince Paul Gavrilovitch, aide de camp général des empereurs Paul et Alexandre, veuf d'une princesse Lapoukhine (Anne Pétrovna) , qui, lors de sa mort en 1 805, était dame d*honneur (stats-dama) , et dont le père fut depuis président du conseil de l'empire. Un prince Gagarine, Serge Serghéîévitch, conseiller privé actuel, siège encore aujourd'hui dans ce collège suprême, après avoir rempli de hautes charges de cour, et un autre, le prince Paul, est président du département de législation. Un troisième, le prince Grégoire Ivanovitch, après avoir été (1828 à 1834) le représentant de la Russie près de la cour de Rome, fut nommé ministre plénipotentiaire à Munich, avec le titre de conseiller privé,
court, c'est ne rien dire, ou du moins c'est préparer aux historiens d'inextricables embarras; et pourtant c'est ce que f^it tout le monde. On parle du prince Galitsyne, du prince Dolgorouki, comme s'il n'y en avait qu'un : or, il existe toujours à la fois une cinquantaine de princes Galitsyne; les princes Dolgorouki ou Dolgoroukof sont aussi très-nombreux, comme on peut s'en assurer dans le livre d'un membre (le cotte illustre famille, le prince Pierre. Skasaniya a rodé kniatet Dolgoroukûpykh (1840).
SA VIE A L ÉTRANGLU. SA MORT. SES ÉCRITS. Vi9
auquel il joignait celui de chambellan actuel, et y mourut en 1857^ laissant cinq fils de son mariage avec M""" Soimonof , sœur cadette de If"'' Svetchine '. L'ainë de ces fils, Grégoire, attaché à l'ambassade de' son père, entrait à peine dans la carrière diplomatique; un autre, Pierre, ne tarda pas à faire actç de catholicisme, et c'est sans doute lui qui, sous l'habit de la Compagnie de Jésus, s'est fait connaître comme écrivain controversiste. Enfin un général prince 6. Gagarine, aide de camp géhéral, est vice -président de l'Académie des Beaux -Arts.
Quant aux Dolgorouki ou Dolgoroukof, nous en avons énuméré un certain nombre dans notre Histoire inlime de la Russie*. Celui dont il est question ici est le princeVassili YassiliévitchDolgoroukor,qui, né en 1787, épousa la princesse Barbe Serghéievna Gagarine, fille du conseiller intime Serge Serghéîevitch, que nous ve-
* Voir la Vie de celte dame, t. I*', p. 68 et 38G. A cette occasion. M. le comte de Falloux nous pei*mettra-t-il de lui faire respeclueusetnent une petite chicane d'orthogi^plie, qui, toutefois, n'est pas sans importance dans le système de transcription des noms russes ? Il y a inconséquence à écrii*e, d'une part SweicMne (ou mieux Svet^ chhie), et d'autra part Gagarm et GalUzin : en russe, c est absolument In même terminaison, avec la même lettre finale. Il n'est pas permis Ue suivre tantôt l'un, tantôt l'autre des deux s} sternes. Et de même quand on écrit ^ovoaiUzof (mieux Movociltsof}, par deux «, il serait naturel d'écrire ProUusof, au lieu de Protasof, etc. Pour nous, nous écrivons toujours le plus conformément possible & 1 orthographe russe; seulement, nous nous arrêtons souvent devant un usage cuntraû'e ti'op invétéré.
* Voir à l'Index.
nons de nommer, et fut depuis grand écuyer et chambellan actuel. Les deux princes Dolgoroukofdont il est tant question dans l'histoire de la campagne de 1805, n*étaient déjà plus en vie à cette époque^ une mort prématurée avait enlevé les deux frères, l'un en 1806, Taulreen 1808. Ils avaient été élevés avec l'empereur Alexandre: Tainé, Pierre Pétrovitch, celui qui remplit une mission auprès de Napoléon peu de jours avant la bataille d'Austerlitz, était né presque le même jour que lui'; le cadet, Michel Pétrovitch, né en 17 80, était plus jeune de trois ans. Tous deux furent au nombre des aides de camp généraux; Pierre, très-aimable et ami parliculier de son maître, était bien vu de toute la fa« mille impériale; Michel était beau, intelligent et brave jusqu'à la témérité. Ennemi de Napoléon, il refusa de suivre son souverain à l'entrevue d'Erfurt, et fut envoyé à l'armée de Finlande, où il trouva la mort à vingt-huit ans. Encore aujourd'hui, on trouve un Dolgoroukof dans la plus étroite intimité du souverain de la Russie.
* M. Thiers (t. VI, p. 5 1 et ^!2) parle de la coterie mililaire qui eiitoul'ait Alexandre et « à la tête de laquelle se trouTait le prince Dolgorouki (Pierre) ; » il l'appelle un « jeune homme dépourvu de tact et de mesure, t Cf. notre Histoire intime, t. II, p. 150; de Naistrc , Mémoires, p. 201, et Hausser, Histoire contemporaine ttAUemagfie, t. M, p. 542 et 543. Voir pour les renseignements de famille le livre russe déjà cité du prince Pierre Vladimirovitch Dolgoroukof (auteur aussi de La Vérité sur la Russiet t. 111, p. 174-187). Ce dernier est tiU d'un troisième frère, Vladimir Péti^ovitdi, mort en 1817.
Alexandre naquit le 24 décembre 1777, et le prince Pierre Dolgorouki le 31.
C'est le général de la cavalerie prince Vassili Andréiévitch, né en 1810 et dont la femme est de la même famille ^ Doux, aimable, prévenant, vraiment libéral, a-l-on dit de lui, il est de ce petit nombre d'hommes d'Étal qui n ont pas d'ennemis. Déjà aide de camp général et général en chef sous Nicolas, très-riche et trèsgrand seigneur, homme dun grand poids, il fut choisi par Alexandre II (1856| pour succéder au prince Alexis Orlof dans le poste redoula))le de chef de cette troisième section de la chancellerie particulière de Tempereur à laquelle sont confiées la police secrète et la sécurité personnelle du souverain. Avec le prince Yassili, un esprit tout nouveau s'introduisit dans cette importante institution, si pleuie de mystères*.
Passant au prince Galitsyne, nous devons croire qu'il y en eut plus d'un de ce nom de présents à Vienne. Celui que l'on désigne était sans doute le prince Alexandre Nikolaîévitch, un peu plus âgé que l'empereur et son ami, comme lui alors sur la pente du mysticisme que les événements, depuis 1812, avaient nourri dans l'âme de son royal maître jusqu'à lui faire prendre un développement exagéré. Le prince Alexandre, alors déjà membre du conseil de l'empire, eut depuis, comme on sait, le double portefeuille des
> Vou- à son sujet Im Venté sur la liume, p. 247 et 310.
* Nous la ferons cuniiaitre en détail quand nous nous occuperaiis du (abicuu de radininistration russe, tableau nécessairement nouveau. car la sage fermeté d'Alexandre 11 a tout régénéi*é.
452 ROSTOPTCHINB. - CHAP. V.
cultes et de rinstruction publique (1816-1824), et mourut en Crimée le 4 décembre 1844 ^ « C'est un homme d'esprit Juste, sage et obligeant, » dit de lui, en 1815, le comte de Maislre *; mais il ajoute qu'il manque d'instruction et qu'il en convient lui-même. Parmi les autres membres de cette famille que l'on eût pu rencontrer à Vienne, nous nommerons surtout le prince Dmitri Vladimirovitch, qui, né en 1771, fui depuis gouverneur général militaire de Moscou, général en chef et membre du conseil de l'empire, et mourut à Paris le 8 avril 1844'. De plus, nous nommerons le prince Serge Mikhaîlovitch, né en 1774, mort le 19 février 1859, et dont la haute fortune politique datait surtout du règne de Nicolas. U était, au moment de sa mort, avec le comte de Nesselrode, le seul qui appartint à la première classe de la hiérarchie du service {tchinn). Son luxe, dans son palais de Moscou et dans sa terre de Kouzminskoié, était presque royal; car le prince Serge était le plus riche des Galilsyne, famille dont beaucoup de membres ne jouissent pas d'une fortune considérable. Le comte d'Almagro a dit du prince Serge : « U offre à Moscou le dernier modèle de cette race de grands seigneur» qui s'en va peu a peu et n'existera bientôt que dans
* Voir sui'lui i'Uiêtoire mtme, t. H, p. 409, et t. 1*', p. 434. Dans CCI ouvrage, nous avons aussi consacre une notice à toute la fainillt* ii> (;aUt8yne, t. H, p. 307-420. Voir aussi ibidem, l'Index.
* Carrapondance polUiquef 1. 11, p. 60.
^ Voir sur lui Histoire intime^ t. U, p. 408.
les traditions delà Russie. » Notons encore ici en passant que, de nos jours, plusieurs princes Galitsyne ont ajouté à Téclat de leur nom de fisimille lillustration personnelle que donnent les succès dans la carrière des lettres : ils appartiennent à la branche catholique '.
Nous avons parlé plus haut de Taide de camp général Koulousof, qu'il ne feut pas confondre avec le prince de Smolensk, mort plus de dix-huit mois avant Touverture du congrès de Vienne. Après lui, le comte de Lagarde nomme un Souvorof, mais sans doute par erreur, car le fils unique du vainqueur de Cassano, de la Trebia et de Novi, le prince dltalie, comte Arcade Alexandrovitch Souvorof, avait péri en 1814 dans les eaux du Rymnik, en Yalachie; et le prince actuel, Alexandre Arkadiévitch, aujourd'hui si justement populaire comme gouverneur général de Saint-Pétersbourg, n'avait guère dépassé encore les années de Teniànce. Enfin le prince Troubelzkoï, dont il est encore fait mention parnrii les généraux, était le prince Vassili Serghéîévitch, général de la cavalerie, aide de camp général, qui jouissait de la confiance de Fempereur. 11 a
* Celte branchet que l'on connaît par la Vie de Af""' Svetchiuf (voir 1. 1*', p. 62, note;, esl issue du prince Dmitri, du prince Fœdor et du prince Alexis. Ce dernier avait pour épouse une comtesse Proluijsoi, qui, veuve en 1800, se convertit au caiholicisme, comme le fit aussi M""" Svelcliine, et dont l'exemple fui suivi par son (ils, Ir prince ricrre. Voir de Naistrc, CorrcKpondance diplomatique, t. 1"'. p. 252 p\ 2:>G; 1. 11. p. 57, Cf. Histoire baime, I. Il, p Ml.
454 ROSTOPTCHINE. - CIlAP. V.
eu un fils, Serge Vassiliëvitch) mort en i 859, celui dont, peu d'années auparavant, M. le comte de Momy, président du Corps législatif, avait épousé la fille, aujourd'hui un des ornements de la société de Paris.
Nous pourrions continuer cette énumération, car il se trouvai! à Vienne encore d'autres Russes de haute distinction, tels que les trois aines des quatre comtes de Pahlen, fils de l'ancien ministre de Paul V et tous trois hommes d'un mérite éminent ; le général de la cavalerie Ouvarof, favori d'Alexandre ; le comte Novociltsof, un de ses anciens amis ; an prince Chtcherbatof, un comte Chérémétief, le comte Paul Kisselef, déjà marié alors à la fille ainée de la belle comtesse Sophie Potoçka, qui mourut àBerlin le 2 juin 1823, etc., etc. ; mais cette nomenclature finirait par devenir fastidieuse : aussi nous bornerons-nous à consacrer encore quelques lignes aux grandes dames russes dont le comte de Lagarde fait également mention, à la princesse d'Italie et à la princesse Bagrathion (car on^a dit déjà quelques mots plus haut au sujet de la princesse Gagarine).
La première, Hélène Alexandrovna, veuve du général Arcade Souvorof, dont nous venons de parler, élailfilledu grand-chambellan Alexandre Naiyschkine. Belle, gracieuse, spirituelle et d'un esprit élevé, elle attirait tous les regards et était entourée d'hommages dans ce monde si brillant \ Depuis, elle a épousé en
' Voir sur cUo, le coinle de Lagarde, t. I", p. 188.
secondes noces le prince Vassili Serghéïévitch Galitsyne.
La seconde, qui a joué un très-grand rôle dans la société de Vienne et dans celle de Paris, devra nous arrêter un peu davantage ; car au temps du congrès, comme auparavant et depuis, son salon était le salon russe par excellence. « Elle était dans tout Téclat de sa beauté, dit le comte de Lagarde^ Traits mignons, un jeune visage, blanc comme Taibâtre, légèrement coloré de rose, une physionomie douce; dans toute saper> sonne une mollesse orientale unie à la grâce andalouse; une taille moyenne, mais parfaitement prise; un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de timide et d'incertain. » Cette noble dame faisait en quelque sorte les honneurs de Vienne à ses compatriotes. « Par le charme et la distinction de ses manières, continue le même agréable narrateur, elle semblait alors avoir été chargée de transporter là les formes polies de cette aisance aristocratique qui faisait alors des salons de Pétersbourg les premiers de TEurope. Sous ce rapport, jamais ministre plénipotentiaire ne sut mieux tirer parti de ses instructions. » Ces derniers mots contiennent-ils une insinuation fâcheuse? Nous ne savons, et nous nous interdisons de parler des secrets motifs quon a quelquefois prêtés à ce long séjour de la princesse Bagrathion à Tétranger*, lequel effectivement
* Fêteê et Souvenirs, t. !•', p. 185.
* Voir surtout Bignon, t. XI, p. 307. Dans un autre passage (i. X,
436 ROSTOPTCHI^E. - CHAK V
avait quelque chose d'énîgmatique. Tout ce que nous voulons faire , c'est de réunir ici sur elle quelques données que Ton chercherait vainement dans les biographies ou dans les Ephémérides de Gentz, quoique dans celles-ci la princesse Bagrathion soit nommée presque à chaque page.
Catherine Pavlovna . comtesse Skavronski était née, vers 1780, au sein d'une famille qui descendait du frère anobli de Timpératrice Catherine P et jouissait, sous Catherine II, d'une haute considération'. Le comte Skavronski, son père, était, vers 1790, ministre de Russie à Naples ; sa femme, qui mourut après lui avoir donné deux filles, était une nièce du prince Potemkine, longtemps le tout-puissant favori de la Sémiramis du Nord; après l'avoir perdue, le comte se remaria. Très-jeune, Catherine Pavlovna avait épousé un des héros de l'armée russe, naguère encore le favori de Souvorof et celui de toute l'armée, le prince Pierre Ivanovitch Bagrathion, issu de la dynastie géor-
p. 123), cet auteur s'exprime ainsi : c Outre les daines autrichiennes/... il se trouvait alors dans la capitale de TAutiiche une colonie galante de femmes de divers pays, belles ou Ri'acieuses, dont quelques-unes, déjà célèbres depuis plusieurs années, passaient pour faire de la diplomatie au milieu des amusements les plus frivoles et jusque dans l'amour même. » Cf. Scblosser, Ge9chichte des XVIIL lakrfiunderls, t. VU, p. 477.
* Un sénateur comte Martin Karlovitch Skavronski était cavalieiet chambellan de l'impératrice. La comtesse Marie Nikolaïevna était de sa société intime et dame d'honneur. H est question de la com- Icjise Paul Skavrouskkdans les Mémoires ùe la baronne d'Oberkircli. L 1"', p. 1U4.
gicnne des Bagrath et né à Kizliar, dans la Caucasie, en 1765. Elle était, comme on voit, beaucoup plus jeune que son époux. Celui-ci , rude guerrier, chevaleresque, intrépide, était naturellement bon et afTablc, mais d'un caractère entier^, comme était aussi celui de sa jeune femme, ce qui parait avoir produit entre eux une certaine incompatibilité d'humeur fatale à leur bon accord. De là vint peut-être que la princesse resta en Allemagne, lorsque, après la mémorable campagne dltalie, le prince, déjà général-major et bientôt (1805) lieutenant général, retourna avec Souvorof dans leur commune patrie. Mais son séjour à Vienne fut troublé par les événements de 1 805 : à l'exemple de toutes les familles riches, Catherine Pavlovna quitta la capitale de l'A^utriche à l'approche des Français, dont elle n'appréhendait rien de bon , car la belle princesse était, comme la plupart des grands russes, une ennemie jurée de Napoléon. Elle se réfugia dans la Silésie autrichienne et resta quelque temps à Troppau. Dans cette ville, le prince Lichnowski avait un château ; il accueillit avec empressement tous ces nobles fugitifs, au milieu desquels se trouvait aussi le célèbre publiciste Frédéric Gentz, dont elle fit alors la connaissance, homme d'un talent éminent, en société aussi brillant qu'agréable, mais vain, inconséquent, dissipé et d'un
* Pour se faire une idée du caractère du prince, il faut lire ses lettres à Koutousof, insérées dans l'ouvrage du général Bogdanovitcb, t. II, p. 475 et suiv.
épicuréismeinoui. Né en 1 764, il avait alors quarantehuit ans et était, depuis 1802, au service de l'Autriche, à laquelle il prodigua ses eiTorts, mais sans pousser la complaisance, comme on la affirmé, jusqu'à changer de confession» Gentz , ainsi qu'il le dit lui-même', était lancé dans le grand monde : le comte Rasoumofski, nous assure-t-il, la comtesse Kinsky, depuis comtesse de Merveldt, le général Armfelt, ministre de Suéde, le prince de Ligne, le prince de Clary, etc., étaient sa société habituelle, et il voyait en outre, à cette époque, ie comte et la comtesse Panine, la princesse Michel Galitsyne, célèbre même à Paris, comme uno des reines des salons, ainsi que sa sœur, l'infortunée princesse de Dietrichstein, et beaucoup d'autres notabilités autrichiennes ou étrangères. Chez la mère de cette dernière, la comtesse Chouvalof, Gentz se rencontrait avec beaucoup d*autres Russes : aussi se trouva-t-il en pays de connaissance au château du prince deLichnowsky, où les réunions se composaient, indépendamment de la princesse Bagrathion, de la comtesse Lançkorociska, de la princesse Dolgorouki, remuante, nous dit-il, mais aimable*, de lord Arthur Paget, du comte d'Àrmfelt, etc. De retour à Vienne, il continua de vivre au sein de cette société aristocratique , pour
• Tagebûcher, p. 51.
^ Était-ce la princesse Vassili Dolgorouki, fort connue à Paris, ou bien cette princesse Catherine pour laquelle Potemkine, qui Tadorait sans être payé de retour, a fait tant de folies, et dont M*" Vigée- Lebrun a esquissé un portrait si séduisant?
SA VIE A l/ÉTRAINGKR, SA MORT, SES ËGRITS. ^0
laquelle Jean de Mùller, le grand historien helvétique, qu'il entrevoyait de temps en temps, n*eut pas le même attrait que lui; et il se vante méme^ que, chez la comtesse Rasoumofski, il forma avec Armfelt et Pozzo di Horgo un trifoHum politique. Il assure également avoir été dans une grande intimité avec la duchesse de Courlande et ses illustres filles.
Mais revenons à la princesse Bagrathion. Au temps (Je la bataille d'Austerlitz, elle fit, avec une grande partie de cette société, un séjour temporaire à Breslau ; puis elle retourna à Vienne, où sa liaison avec Geniz parait bientôt s'être affermie. Car, en date du 6 septembre 1806, celui-ci nota dans ses Ëphémérides : « Le prince Louis de Prusse entra chez moi. La princesse Bagrathion, qui était venue un plus tôt, noua aussitôt avec lui une intrigue d amour. x> Depuis ce temps, son nom ne cesse de paraître dans le journal du sybarite viennois, avec ceux de beaucoup d'autres dames de haut parage. « Les dames, en effet, y lisons-nous à la page 266, prenaient alors une part si active aux affaires, que je dois avouer avoir beaucoup appris dans mes fréquentes et intimes conversations avec la sagace mais intrigante princesse Bagrathion, avec Texcellente comtesse Wrbna, et avec la duchesse de Sagan (princesse de Courlande), remuante, mais d'un coup d'œil très-lucide. »
* Tngebucliery p. 36.
La princesse elle-même faisait grande maison à Vienne, recevant tout ce qu'il y avait de plus notable dans cette société si gaie, si amie du plaisir et de la bonne chère, si brillante, et dont à tout moment l'apparition de quelque astre nouveau rehaussait encore l'éclat. Nous apprenons par les lettres de la baronne de Staël à la duchesse Louise de Weimar que M""" George, en se rendant à Saint-Pétersbourg, dans les premières semaines de 1808, déclama chez la belle Russe. La fille de Necker écrit de Vienne, en date du 19 janvier 1808 : « Le prince de Ligne et sa famille sont ma véritable ressource, et je vous prie de dire à monseigneur le duc que la princesse Bagrathion me plait beaucoup. Elle prétend qu elle viendra avec moi, au printemps, à Weimar ; mais je ne fais pas dépendre mon voyage de sa décision. » Dans les Éphémérides de Gentz se trouve encore, sous la date de septembre 1811, la note suivante : « La société s'était en grande parlie dispersée. Je ne voyais le soir qu'un petit cercle chez la princesse Bagrathion, où, presque tous les jours, venaient le comte de Mellernich, Humboldt, Schulenburg et autres ^ » Puis, sous la date du T' août 1814,
* Celle note (p. 261) continue ainsi : « Le comte de Nef?selix)dp. secrétaire d'ambassade à Paris, vint pour quelques semaines à Viennr, cl nous contraciftmes, à celte occasion, l'étroite amitié qui fut plus tard si importante et d'un si grand prix pour moi; amitié que la lempête de l'insurrection grecque [1824) put seule ébranler jusqu'à un certain point. » En effet, ils se voyaient presque journellement pendant la durée du congrès de Vienne, et restaient souvent ensemble en conférence jusqu'à des heures (rès-avancées de la nuit.
on lit : « M"**" de Fuchs (la charmante Lori) esl venue chez moi et m^a prié instamment d*aller chez la princesse Bagrathion , où Mettemich s'était annoncé. J*y ai été à onze heures (du soir). J'ai passé deux heures avec elle et Metternich dans une conversation ({)olitique ^) remarquable , que je n oublierai pas de sitôt. Ensuite je me suis promené avec Mettemich dans les rues, occupé d'une tout autre affaire , jusqu'à trois heures du matin sonnées ! »
Quelle vie que celle de ces hommes d'État! et la princesse y était très-fréquemment mêlée. Comme elle n'avait pas d'enfants, elle était libre de se consacrer aux affaires et aux intrigues de toute espèce dont elle parait avoir eu le génie. Après avoir cabale contre la France, en 1809, avec les Rasoumofski% les Lichnowski, les Stadion , les Pozzo di Borgo, elle le 6t encore pendant la durée du congrès de Vienne, avec toute Toligarchie européenne, dont elle était devenue un instrument. Gentz tenait pour ainsi dire le protocole de cette coterie puissante : aussi le traitait-elle avec une extrême faveur. Voici ce qu'il écrit encore en date d'août 1812 : « La princesse Bagrathion s'était établie à Hœflein, petit bain à une heure d*Eisenstedt. Déjà j'y avais fait une courte visite. Du 5 au 12 août, je logeai chez elle;
* Cette parenthèse est do Gentz lui-même; les précédentes sont de Tailleur.
* Nous publierons trt>s-incessamment,dans un recueil allemand, uno biographie détaillée de ce diplomate, un des signataires des traitt's de Paris el de Vienne.
442 ROSTOPTCHINE. -CHAK V.
je faisais avec la princesse (avec laquelle j'étais plus
que jamais en intiinitë) les promenades en voif ure les plus agréables à Eisenstedt el autres lieux, et je passai en général bien des heures agréables à Hoeilein ^ » Pendant la durée du congrès, tout semble tourner autour de la telle Catherine. Elle réunit dans sa demeure, comme on l'a vu, Metternich et Gentzdans des conciliabules nocturnes; elle donne presque tous les joursdes dîners, où, indépendamment d'eux et du baron Guillaume de Humboldl, du prince de Liechtenstein, du comte de Schulenburg, etc. , viennent prendre place les personnages les plusémincnts, le prince royal de Wurtemberg, le comte de Hardenberg, le baron de Stein, le comte de Stadion; puis « le prince Hadzivill de Berlin, le duc de Weimar, tous les aides de camp de Tempereur Alexandre el une quantité d'étrangers, » quoique sa maison, toujours suivant Gentx*, eût été dissoute le 5 septembre. Â son bal du 1^ octobre 1 8i4 assistèrent Tempereur Alexandre lui-même, le roi de Prusse, tous les princes étrangers, une société charmante de femmes. Ce sont les propres expressions de notre épicurien qui, de son côté, on le pense bien, ne manqua pas de s'y rendre. Le 6 novembre, il eut avec elle, nous dit-il, « une conversation très-remarquable sur l'empereur de Russie, ses projets,sa conduite,etc. ; » et s'élant rendu le même soir chez le comte deNessel-
* Tagelmcher, p. «6». Cf. p. 3i1.
« P. 510, 520 et 521 .
rode, il y trouva « M. de Stein qui me boude, le fameux général Laharpe, qui, dans une conversation avec Pozzo et moi, trahit ses mauvais principes sans ménagement. »
Après le congrès, il n'est plus question de la princesse Bagrathion dans les Éphémérides gastronomiques de Gentz : elle ne tarda pas à échanger le séjour de Vienne contre celui de Paris ^ où l'attira sans doute un des habitués de son salon, le nouvel ambassadeur russe P09Z0 di Borgo, et où elle épousa, dit-on, en secondes
noces, le comte M Mais cette partie, encore assez
longue, de sa vie, est en dehors de notre cadre actuel.
Après tout ce quil vient de lire sur la société russe i\ Vienne, lors du congrès', le lecteur peut juger si les bonnes informations à ce sujet nous ont fait défaut. Cependant le nom du comte Rostoptchine ne pai^it nulle pari ; personne ne le nomme ; nous ne trouvons de lui pas la plus légère mention : aussi inclinonsnous à croire que c'est par erreur que les biographes
* Dès 1817, nous In trouvons là. La duchesse de Duras fait mention d'elle dftns une lettre à M"* Svctchine. Voir dans la Vie de cette dernière, t. I", p. 225.
• Nous traiterons de l'objet même du conjurés ol do la marche des rlélibérations dans un prochain- ouvrage, dont le comte Pozzo di Borgo sera le héros principal et où nous aurons l'occasion de passer en revue tous les grands faits de la politi<fue européenne de 4812 à 1842,
l'ont introduit dans cette grande mêlée européenne. Peut-être passa-t-il seulement à Vienne, incognito et sans s'arrêter plus qu^il ne fallait pour embrasser sa vieille tante ou belle-mère d'adoption, et peut-être sa belle-sœur, la princesse Alexis Galitsyne * ; puis il aura passé les Alpes pour se rendre en Italie.
S'il vit réellement, en cette occasion, cette patrie des arts, il ne parait pas y avoir fait un long séjour; car, encore dans le cours de 1815, il se trouva à Berlin. C'est Varnhagen qui nous l'apprend à propos de l'arrivée en celte ville de la nouvelle de la bataille de Waterloo', mais sans nous dire qu'il Tait vu alors personnellement. Le maréchal Blûcher, raconle-t-il, avait chargé le major de Thile d'aller annoncer sa victoire au roi de Prusse, et le lieutenant Nernst, brave volontaire, de la porter à la municipalité de Berlin. Rostoptchine était en visite chez le vieux feldmaréchal comte de Kalckreuth, gouverneur de cette capitale, lorsque le premier des deux messagers fut introduit chez le vétéran. Celui-ci, un peu sceptique, un peu envieux, et qui d'ailleurs avait été du parti français, s'écria à la vue du major, avec un sourire moqueur : c< Ah! sans doute encore une branche de laurier pour la couronne de M. de Blùcher? — Oui, répondit d'un air de
* Comtesse Alexandrine Protassot, née à Pét«rsbourgen i'i74, Tamie de madame Svetchine. Voir la Vie de cette femme remaix{uable, i. 1*',
* DenhvùrdigkeUen, t. VU, p. 150.
Iriomphc le messager de victoire; une branche, qui ne risque pas de jamais se dessécher ! » Le feldmaréchal garda le silence, sans se monlrer le moins du monde curieux des détails. Mais, dit Varnhagen, « le hasard voulut qu'il y eût chez lui l'ancien gouverneur de Moscou, le comte Rostoptchine, et celui-ci, plein de joie, s*enquit aussitôt des circonstances dans lesquelles avait été remporté ce succès, se fit tout raconter, tout expliquer, et ne se lassa pas d*admirer la splendide victoire et le glorieux capitaine, tandis que Kalckreuth persista dans son silence, ayant toujours le même sourire sur les lèvres. Rostoptchine ne manqua pas de parler, et non sans épigrammes, de la scène dont il avail été témoin : aussi peu s'en fallut, lorsque TafTaire s'ébruita, que les jeunes gymnastes ne vinssent punir le ieldmaréchal-gouverneur de son indifférence, en brisant h coups de pierres les fenêtres chez lui. »
Rostoptchine avait hâte d'arriver à Paris, désir qui s'accomplit soit en 1816, soit même déjà avant la fin de 1815; car lorsque Yambagen le vit, en 1817, à Bade, il venait, selon la remarque du diplomate-écrivain allemand, de la capitale de la France, a où, dit-il, il avait fait un assez long séjour. »
Notre pays était encore occupé par les alliés, et les Russes étaient nombreux sur les bords de la Seine. Cependant ce ne sont pas eux qu'y cherchait l'ancien gouverneur de Moscou, et probablement il ne les vit pas fréquemment. Dvjk sur le retour de l'âge (car il
446 ROSTOPTCHINE. — CIÎAP.V.
avait alors dépassé la cinquantaine), le monde n'avait plus pour lui un bien grand attrait. Or voici ce qu'il nous apprend lui-même, dans ses Mémoires écrits eti dix minutes, des changements que les années, en s'accumulant, opérèrent successivement en lui : « A trente ans, j*ai renoncé à la danse; à quarante ans, à plaire au beau sexe; à cinquante ans, à l'opinion publique; à soixante ans, à penser, et je suis devenu un vrai sage, ou égoïste, ce qui est synonyme.» Il avait eu, en effet, le temps et l'occasion de se blaser sur la vie et sur les hommes. A len croire, sa curiosité se bornait à un petit nombre de points désignés par lui avec esprit cl originalité. « Je suis venu en France, dit-il, un jour, pour juger moi-même du mérite réel de trois hommes célèbres, le duc d'Otrante, le prince de Talleyrand et Potier. Il n'y a que ce dernier qui me semble au niveau de sa réputation. » Le dilettante homme de lettres et le rieur se trouvèrent seuls satisfaits ; quant à l'homme politique, Fouché même, la plus fine mouche de France sous la plus rugueuse écorce, et à plus forte raison l'homme qui, au congrès de Vienne, remit à sa place le royaume des lis, ne furent que des déceptions pour Tancien ministre de Paul I". Mais Potier, il en jouit avec délices. On s'habitua à voir le rieur moscovite au balcon du théâtre des Variétés, dont l'excellent comique faisait alors la fortune. Cependant il fréquenta aussi quelques suions et l'on assure qu'il y' lisait de temps en temps, avec beaucoup d'entrain et de grâce.
des anecdotes dont il avait soigneusement préparé la rédaction. «On le voyait aflecter, dit DomergueS alors de retour au foyer commun, une politesse de manières et une sorte de bonhomie qui ccmtrastaient étrangement avec ses violences passées. » M. le comte Philippe de Ségur' parle de lui dans le même sens, mais en homme plus convaincu. « On a vu ce seigneur russe n Paris, dit-il. C*était un homme rangé, bon époux, excellent père ; son esprit est supérieur et cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément ; mais, comme quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps modernes une énergie antique. »
Malgré ses dédains pour les hommes de lettres d'une certaine école, la littérature était toujours en honneur dans la maison du comte Rostoptchine (il habitait le rez-de-chaussée de T hôtel du maréchal Ney, récente victime des passions politiques). Il ne fut pas le seul auteur dans sa famille, a Sa femme, son fils cadet et sa belle-fille se sont aussi fait connaître dans la carrière des lettres, dit M. Poltaralzki% » et nous sommes étonné que le savant bibliophile russe oublie, dans cette énumération, sa fille, cette comtesse Sophie Rostoptchine dont nous avons déjà dit un mot plus haut% mais qui mérite mieux de notre pari qu'une simple mention.
• L. Yin,ch. II. —Voir uoire observalion, p. 12, note. ' Brochure déjà t>ouvenl citée, p. 40.
* Même note de la page iS.
Elle est connue sous le nom de comtesse Eugène de Ségur, et, quoique son mariage avec le comte, futur pair de France, mais alors modeste chef d'escadron, n'eut lieu qu'en 1819, nous lui consacrerons dès maintenant quelques lignes qu'il serait injuste de ne pas lui réserver dans une notice sur son père.
On a nommé W^ Eugène de Ségur le Balzac des bébés. En effet, renouvelant l'épopée de la vie bourgeoise au profil de l'enfance, elle a mis en vogue chez nous le roman dramatique et satirique fondé sur l'analyse du caractère des enfants, sur les mœurs des généra lions naissantes. Une douce et fine gaieté règne dans la plupart de ces compositions, pleines de charme. Parmi elles, nous nommerons d'abord les Malheurs de Sophie^ les Petites Filles modèles et les Vacances ^espèce de trilogie qu'on ne lit pas sans une agréable émotion; puis, les Detix Nigauds^ tableau d'un excellent comique; enfin les Mémoires d*un âneja Sœur de Gribouille cl les Bons Enfants, où de nombreux passages excitent la gaieté des jeunes lecteurs, et même des lecteurs de tout âge. En un mol, les titres de M'"'' de Ségur à la reconnaissance du jeune âge ne sont pas contestables. Qui ne sait , au reste , que le talent, comme l'amour des lettres, est héréditaire dans l'illustre famille des Ségur? Aussi est-il facile de comprendre de (|uel charme une alliance avec elle a du être pour noire spirituel Moscovite, vieux Russe en transition, toujours aflnandé des (choses de l'esprit et dont on
connaît les velléités d'homme de lettres, tant en langue française qu*en langue russe.
On a vu que môme sa femme, la comtesse Catherine Rostoptchine, occupe une place parmi les écrivains français, mais en se cachant sous le voile de l'anonyme. On lui doit plusieurs ouvrages religieux, entre autres celui qui porte pour titre : Album allégorique^ imprimé à Moscou, en 1829, 340 pages in-16. La foi qui l'inspirait était celle de TËglise catholique : à l'exemple de sa sœur Alexandrine, princesse Alexis Galiisyne, elle l'avait embrassée, avec ses deux autres sœurs, la comtesse Protassof non mariée et la princesseYassiltchikof^ Veuve à vingt-cinq ans, la princesse Galitsyne, liée avec le comte Joseph de Maistre * et sans doute avec quelquesuns des pères jésuites de Saint-Pëlersbourg, avait pris, dès Tan 1800, la grave détermination de changer de culte. Les sympathies religieuses formaient un lien étroit entre elle et madame Svetchine, également convertie au catholicisme ', et avec laquelle, quand elle
* Cette dernière était-elle Tépouse du comte, puis prince, Hilarion Vassiliévitch Vassilfchikof, général en chef et président de l'empire, mort en 1847, et dont le comte d'Almagro [p. 40) fait un si brillant éloge? Nous ne pouvons l'affirmer. Quoiqu'il en soit, la princesse Vassiltchikof (Tatiana VassilicTna) fut nommée dame d'honneur le 6 décembre 1857.
' Voir la Correspondance diplomatique de celui-ci, 1. 1*', p. 232 et 356.
' Elle le fit connaître publiquement, en 1816, après le retour d'Alexandre à Saint-Pétersbourg et au moment où des persécutions furent dirigées contre les jésuites russes. — Sur les rapports de H*** Svetchine avec ce souverain , voir sa Vie par M. de Falloux , t. !•', p. 202.
en était séparée, elle ne cessa de ooixespondre qu'à la veille de sa mort, arrivée à Saint-Pétersbourg, le 28 octobre 1842, à Tâge de soixante-huit ans. Nous ne savons jusqu'à quel point Tamitié qui unissait entre elles ces deux femmes distinguées, s'étendait aussi à la sœur de la princesse , à la comtesse Rostoptchinc dont nous nous occupons ici.
Son fils aine, le comte Serge Fœodorovitch Rostoptchinc, né vers 1795 et mort vers 1850, n'a rien publié, que nous sachions; mais son frère cadet, le comte André Fœodorovitch, né à Moscou en 1813, figure dans les bibliographies comme auteur d'une HistoireuniverselleipuhMée en français (Moscou,! 843-1 844, 2 vol. in-S""). C'est, dit le bibliophile russe, un ouvrage très-remarquable, écrit par le comte pour l'instruction de ses enfants.
Cependant le membre de cette famille qui a le plus emprunté d'illustration au culte des lettres, c'est réponse du comte André, la comtesse Eudoxie Rostoptchinc, née Souschkof, morte en décembre de l'année 1858, et que sa compatriote connue sous le nom de comtesse Dora d'Istria S appelle, la femme la plus célèbre de la Russie; à tort, selon nous, car madame Svetchine jouit certainement d'une célébrité à la
* Nous ne divulguons pas indiscrètement un secret en disant que \c nom que cache ce pseudonyme est celui de M"* la princesse Massalski, fille aînée du prince Michel Ghika. Voir son livre Uê Femmes en Orientai* II, p. 17.
fois plus grande et plus légitime, célébrité devenue européenne depuis que M. le comte de Falloux s*est attaché à mettre dans tout son jour cette belle âme. Mais, en faisant cette réserve, nous sommes loin de contester les titres honorables de la comtesse Rostoptcliine à la gloire littéraire. Auteur en langue russe, elle se servit de ce bel et riche idiome en prose et en vers; et, de plus, elle composa quelques charmants morceaux de poésie française. Beaucoup de ses vers russes ^ ont été traduits dans notre langue , soit par le vicomte Paul de Julvécourl% soit par le prince Ëlim Meschtcherski', soit encore par M. Tardif de Mello \ Se fondant surtout sur ses petites pièces en vers , dans lesquelles régnent Un sentimentprofond et une imagina lion florissante, le bibliophile russe '^ la nomme un grand poêle, et, dans le Foreign Quarterly Review, de janvier 1843, on a pu lire sur elle le jugement suivant : « La Russie possède dans la comtesse Eudoxie Rostoptchine un poète ingénieux qui a fait preuve d'un talent supérieur dans le petit recueil de Poésies publié à Pétersbourg (1841). Quoique ces pièces de vers ne soient pas très-longues et ne montrent par conséquent
* SHkhotvorénia, Saint-Pétersbourg, 1841-1859, 4 vol. in-8.
* iM BalaMka, chants populaâres ruaeê et autres morceaux de poéMe. Paris, 1857, in-S.
* l^t Boréales, Paris, 1839. in-8.
* Histoire intellectuelle de t empire de Ritssie, Paris, 1854, in-8. UaiKs cet ouvrage, on trouve une notice sur la comtesse, traduite du russe de M. Nikitenko.
' Rostoptchine, p. 41.
aucun eflbrt soutenu, eltes décèlent cependant beaucoup d'imagination, de sentiment et d'originalité dans les pensées. » Cette appréciation trouve son complément dans une autre, écrite par M. P. Douhaire pour le Journal des Débats ' et dont on nous permettra d'extraire les lignes suivantes : « Les tentatives dramatiques de George Sand semblent avoir aussi détourné vers le théâtre une femme d'un grand talent et dont les écrits ont plus d'un rapport avec ceux de l'auteyr de Valen- Une et de Lélia. M'"'' la comtesse Rostoptchine, la dernière des poètes de la pléiade de Pouschkine et de Lermontof, désertant la poésie méditative et le roman épique, cherche depuis peu dans le drame un moyen plus direct de frapper les esprits, une voie plus sûre pour aller au public qui, en Russie, comme ailleurs, ne va plus de lui-même au-devant des jouissances littéraires. Les débuts de M*^"^ la comtesse Rostoptchine laissent voir une grande inexpérience de la scène, mais accusent une nouvelle mine de talent riche et viergo encore, à côté de l'ancienne qui semblait s'ap* pauvrir. »
Selon M""" Dora d'Istria, le talent de la satire ne lui aurait pas non plus fait défaut. Elle en usa avec une malice ingénieuse contre le comte Zakrefski, gouverneur général de Moscou *, dont elle avait à se plain-
* Numéro du 18 décembre 1853, feuilleton intitulé le Théâtre en Russie.
^ Jusqu'au 28 avril 1859. On peut lire dans un petit livre du prince
SA VIE A L^ÉTRANGëR; SA MORT, SES ÉCKITS. 455
dre, et l'on peut voir, par les traductions Trançaises que nous donne de ces vers l'éloquent auteur des Femmes en OrietUy avec quelle verve elle sut se venger de lui.
A ces titres littéraires de la famille Rostoptchine, il faudra ajouter ceux du comte lui-même. Nous y reviendrons dans un instant.
Pour le moment, nous avons voulu constater seulement dans quel milieu ce personnage, par lui-même si original, vivait à Paris et de quels agréments précieux ce séjour était pour lui la source.
Dès 1817, cependant, un voyage à Bade y fit diversion, et c'est là qu'il se rencontra avec l'écrivain allemand célèbre qui , dans ses Mémoires, s'est attaché à le caractériser.
Bade, notre charmante villa à nous autres Strasbourgeois, et lieu de plaisir cosmopolite , est aujourd'hui connu en France tout autant que partout ailleurs depuis si longtemps. A cette époque-là, le beau monde s y réunissait chez un homme d'une célébrité moins lugubre que celle de l'ancien gouverneur de Moscou, chez le général baron de Tettenborn, depuis 1812 au service de la Russie el alors en congé dans le grandduché de Bade, son pays natal, qui ne tarda pas à le nommer (1819) son représentant à la cour de Vienne. Là paraissaient des voyageurs de toutes les nations, et
p. Dolgorourof par quelle étrange conduite il se fit révoquer. La Qtieslicn russihpolonalMej p. 36, note.
notamment des Russes. D'abord, la gracieuse et généreuse M** Démidof, mère d'Anatole, prince de San-Donato, grande dame, qui, née comtesse Stroga> nof, avait été, par son mariage, mise en possession de richesses fabuleuses, et dont le mausolée de marbre du Père Lachaise est connu de tout Paris et des étrangers. Puis le comte lourii Golovkine, alors ministre de Russie, à la cour de Carlsruhe, mais célèbre surtout pour avoir été envoyé en Chine, sans daigner y entrer. En eflTet, on sait que, nommé ambassadeur près du Fils du Ciel, en 1805, il s'arrêta à la frontière, et fit lui-même échouer sa mission par sa roideur patriotique sur le cérémonial. Enfin, parmi ces visiteurs, que nous ne pouvons pas tous énumérer, figurait aussi le comte Rostoptchine. « Ce dernier nom, nous dit Vamhagen von EnseS éclipsa tous les autres; sa seule personne, dans laquelle se trouvaient unis les contrastes les plus frappants, aurait excité rattention et inspiré la défiance, quand même son nom n'eût pas été indissolublement lié à l'incendie de Moscou. »
Son séjour à Paris l'avait comme rajeuni ; le mouvement intellectuel, dont le tourbillon Ty avait saisi, était devenu pour lui la source d'une vie nouvelle. Aussi son apparition, dans le cercle dont nous avons parlé, fut-elle, sous tous les rapports, pour celte société brillante un événement dont elle se félicitait. Il
« DenkwwrdigkeUen, t. VT, p. 166.
devint Y&me cl le pivot de ses réunions. En nous rapprenant, le diplomate-écrivain allemand entre dans quelques détails sur Thomme, et quoique ce passage ne soit pas facile à traduire, nous nous efforcerons de le reproduire le plus fidèlement possible. « Initié dès sa jeunesse, y dit-on, à la culture d* esprit française, familiarisé avec toutes les finesses d'une conversation spirituelle et enjouée, il captivait Tattention par son langage facile et dégagé, dont le charme devenait encore plus puissant pour quiconque était à même de remarquer que cette causerie légère et sans apprêts s'échappait d un fond où dominait une volonté de fer qui méprisait toutes les vaines considérations, d'un caractère dont les passions d'un demi-sauvage et la violence d'un barbare paraissaient presque inséparables. Aussi la jouissance que tout le monde trouvait à s'entretenir avec cet homme ne fut-elle pas sans mélange : involontairement un frisson, une sensation étrange s'emparait de vous, et l'on sentait le besoin vis-à-vis de lui de s'observer et de se tenir sur ses gardes. Pour le talent, pour Tesprit dans la plaisanterie, et l'inépuisable gaieté, Roslopichine n'était pas inférieur au prince de Ligne; mais comme l'impression qu'il produisait était toute autre ! Tandis que Taimable enjouement du vieux prince vous berçait comme dans une mousse moelleuse, on se sentait, auprès de Rostoptchine, sur un terrain hérissé de pointes aiguës, au milieu desquelles il fallait regarder où l'on poserait le
pied. J'incline à croire que, sans le don de la parole qui lui était propre, il eût eu quelque chose de repoussant ; mais ses discours étaient d*un irrésistible attrait. On se faisait fêle de l'entendre dérouler, à sa manière, dans un tranquille récit, mais non sans des sauts fréquents qu'amenaient les comparaisons, tant d'observations piquantes et en partie très-originales qu'il avait faites pendant son séjour à Paris. La France et les Français, Paris et les Parisiens semblaient s'être emparés de toutes ses idées, et quoique, grâce à un excellent jugement, il ne s'en laissât pas dominer, on remarquait pourtant quelles étaient ses prédilections de ce côté-là. Ses appréciations étaient libres: ni des considérations de politique, ni les mouvements de son propre cœur n'en entravaient l'expression. Un résultat non douteux de toutes ses observations était, par exemple, que l'ordre de chose établi alors en France croulerait au premier choc. Puis, dans ses jugements sur les situations russes, il apportait une hardiesse incroyable et même une véritable amertume, au grand déplaisir du comte Golovkine. Celui-ci consentait bien à rire comme les autres quand son compatriote, affectant le ton du sage d'une expérience consommée, assurait que nulle part plus qu'en Angleterre les gens de mérite n'étaient assurés de faire fortune, que nulle part le sort des Temmes n'était aussi digne d'envie qu'en France, et qu'en revanche il était juste d'appeler la Russie le paradis des gueux,
attendu que nulle part ailleurs on ne leur offrait ce qu'ils étaient sûrs de trouver là ; mais on lâchait d'autres mots encore, que la dignité orficielle d'un envoyé diplomatique ne lui permettait absolument pas d'écouter. Alors on sentait toute la fougue de passions effrénées derrière ce tissu artificiel de phrases françaises semées de piquants, dont celui qui les maniait semblait, à chaque fois, attendre l'effet. Par suite de l'ingratitude et des mortifications dont il avait été l'objet, il se sentait séparé de cette patrie à la délivrance de laquelle sa grande résolution avait si essentiellement contribué, et il n'eût pas été fâché alors de porter à ses adversaires un coup non moins formidable et décisif que celui dont il avait jadis frappé les Français. Il était dangereux de le laisser s'abandonner à cet ordre d'idées, car alors il cessait d'être maître de lui, son visage prenait une expression terrible, et autour de lui tout était comme déconcerté. Néanmoins, malgré de telles éruptions du volcan, je crus remarquer encore en lui des traces de sensibilité ; et, de même que je le comparais d'abord au prince de Ligne, je lui trouvai une certaine ressemblance avec Guillaume de Humboldl, la même froideur apparente, sous laquelle la chaleur du sentiment réussissait mal à se cacher, la même source d'épigrammes mordantes d'un caractère tout particulier, laquelle source était la répugnance d'essuyer l'ennui qui s'attache aux conversations'ordinaires, auxquelles, quand l'esprit fait
458 ROSTOPTCHÏNE. — CHAP. V.
dëfaul chez les autres, on échappe par les ressources que Ton trouve dans sa propre malice. »
De tout cela résulte que le malheur et ce qu'il était en droit d'appeler l'ingratitude, l'injustice des hommes, avaient produit en lui une excessive irritabilité; qu'il y avait dans son âme des cordes auxquelles il fallait se garder de toucher. Pourtant, il ne refusait pas absolument d'aborder, dans la conservation, le moment le plus solennel de sa vie, celui-là même qui était devenu pour lui la source de si cruels mécomptes. Varnhagen nous en fournit la preuve, et, sans craindre d'ajouter encore à une citation un peu longue déjà, mais plus instructive que tout ce que nous pourrions dire nousmême, qui n'avons pas eu la bonne fortune de voir « le féroce Tarlare, » comme nous avons eu celle de nous rencontrer avec son ancien rival dans la faveur de Paul F, le vieux comte Pahlen ; au risque même d'anticiper sur une discussion à laquelle nous nous livrerons plus loin, nous nous empressons de recueillir cette déposition d'un témoin digne de foi, relative à un procès que l'histoire doit insliuire et pour lequel elle ne pourrait pas réunir trop d'éléments.
Un soir que le cercle autour du général de Tettenborn était moins nombreux et plus intime qu'à l'ordinaire, Varnhagen put entendre l'ancien gouverneur de Moscou s expliquer sur la cataslrophe à laquelle son nom est irrévocablement lié. « Il se moqua, raconte-t-il (nous traduisons avec une exactitude diplomatique).
i] se moqua de ceux qui s'imaginaient qu'il avait mis le feu à rimmense capitale avec une torche, ainsi que l'on voit, sur la scène, Tembrasement de Persépolis par la seule main de Thaïs. « J'ai embrasé, dit-il, les « esprits des hommes, et à ce plus terrible des feux, il a est facile d'allumer tous les flambeaux. » Là-dessus, il indiqua quelles mesures il avait prises en qualité de gouverneur fFéloignement des pompes à incendie, d'autant plus nécessaire que les pompiers formaient un corps militaire qu'on ne pouvait pas abandonner à Tennemi ; l'ouverture des prisons, les précautions de toute espèce ordonnées atin que les Français ne trouvassent pas une capitale regorgeant de richesses, m«nis au cx)ntraire un théâtre de désolation ; enfin, l'exemple décisif qu'il donna lui-même en incendiant son château à quelque distance de Moscou \ Il exposa la suite de ses idées, ses motifs, ses impressions, et avoua qu'à ce moment-la il n'était vivement touché de rien, sinon de cette idée cfu'au moment de la ruine de la patrie, la valeur des biens n'était plus une considération. Que ce sentiment qu'il avait régnât aussi partout au sein de la population, c'est ce que prouva l'ardeur avec laquelle elle se chargea de .mettre son idée à exécution. En un clin d'œil, des brandons et des torches étaient aux mains de bandes sauvages, qui établirent une
^ Nous n'avons pas besoin de rappeler que cet incendie fut postérieur à celui de la ville de Moscou, et qu'il y a là par conséquent erreur dans les souvenirs de Varnhagen. Yoy. p. 250.
460 ROSTOBTCHINE. -~ CHAP. Y.
espèce d*ordre au milieu d'elles et se partagèrent les rôles en même temps que les quartiers de la ville ; ordre qui, il est vrai, dans la fureur et la hâte avec lesquelles on agissait, retomba en confusion, de même que plusieurs explosions de poudre, préparées dans l'espérance qu'elles causeraient un grand dommage à l'ennemi, restèrent sans effet, par suite de trop de précipitation ou de négligence. Cependant, au total, la destruction fut immense ; elle dépassa toutes les prévisions ; aussi, quoique le mal ainsi fait à. l'ennemi devint tout de suite mortel pour lui et amenât une nouvelle phase de l'histoire, le prix auquel on avait acheté ce gain était-il trop exorbitant pour qu'il fût possible d'exalter celui auquel on en était redevable. L'incendie de Moscou avait dévoré une valeur de cinq cents millions de roubles et près de trois mille individus... Aussi Rostoptchine se vit-il subitement repoussé de la glorieuse arène de victoires dont Téclat de ces flammes avait ouvert la perspective, privé de puissance et d'influence, réduit à l'inaction d'un exilé, pendant que l'on marchait en avant, pendant que de jour en jour se renforçaient les succès de l'armée et de tout le peuple ; et comme la patrie elle-même se refusait à être une mère pour lui, il la quitla avec une sombre rage dans le cœur, sui vaut la trace des troupes à travers les pays par elles délivrés, et, après avoir trouvé d'abord un court repos à Berlin, arriva finalement jusqu'à Paris, où il reprit haleine au milieu du
bruit confus des dislraclions. Mais alors la froideur glaciale de son esprit devint redoutable à ses compatriotes ; initié à tous les secrets de la situation dont on venait de sortir, il tenait dans sa main le fil de bien des incidents, et il dépendait de lui d'infliger, par le tranchant de sa parole, de cruelles blessures ou même de porter des coups mortels. »
En cherchant ainsi à se rendre compte du cachet singulier dont toute la personne de l'ancien gouverneur de Moscou lui semblait porter l'empreinte, Yamhagen peut bien ne pas s'être trompé. S'est-il abstenu aussi de rien mêler du sien dans le résultat de ses observations et dans ses souvenirs au sujet de cette conversation? on n'oserait l'affirmer, mais on peut le croire, car, dans ces souvenirs, nous ne trouvons rien d'invraisemblable. Rostoptchine, par une inspiration toute patriotique, s* était porté à une grande résolution; malheureusement, le feu sacré du patriotisme n'avait pas épuré son âme, préoccupée d'elle-même, dévorée d'ambition, ouverte à l'acrimonie des passions politiques et de caste. Sa moralité personnelle n'était pas à la hauteur de son acte ; le mobile qu'il avait eu pour l'accomplir était un mobile païen, plutôt que chrétien. Le vieux Russe, tel que nous l'avons défini dans rintroduction, avait survécu à cette horrible crise ; l'homme des salons, policé et d'un vernis brillant, ne s'était pas élevé jusqu'aux sentiments qui sont le noble fruit de la vraie civilisation, de celle dont le
46Î ROSTOPTCeiNE. — CHAP. V.
christianisme bien compris est la solide base. Rostoptchine ne sentait pas que ce qu'il venait de faire devait le sortir des rangs des hommes ordinaires, et qu'avec la conscience d'avoir sauvé son peuple, on peut plus facilement se résigner k être méconnu et payé d'in* gratitude. Hélas ! T homme ne grandit pas toujours à mesure que sa situation s'élève.
Ici Ton remarque combien sont différents les effets d'un même fait, selon la nature sur laquelle ils agissent. La nature d'élite d'Alexandre, dans sa plus intime essence, formait avec celle de Rostoptchine le contraste le plus absolu. Aussi l'incendie de Moscou tit-il du monarque le plus digne enfant de la civilisation, un chrétien, pour tout dire en un mot; tandis que, loin d'attendrir et de transformer l'âme du boîar russe (pour parler la langue de la littérature), il la livra, ainsi que nous l'avons dit déjà, aux absurdes terreurs de la superstition.
Une incommensurable distance séparait aussi ces deux hommes d'un même pays, au point de vue du plus ou moins d'intelligence qu'ils avaient des besoins de leur époque. Plus que personne Alexandre était de son temps : grâce aux leçons, peut-être un peu inconsidérées et indiscrètes pourtant , de César Laharpe , ce prince en comprenait toutes les aspirations et en partageait non-seulement le goût pour la liberté, mais encore la passion d'égalité, si désintéressée en lui, si pleine d'abnégation. Rostoptchine, au contraire,
continuait à se montrer ennemi du progrès et se dérobait à rinteltigence des tendances nouvelles, même dans ce qu'elles avaient de plus légitime. Yamhagen eut l'occasion d'en fairt la remarque. « Il se dépitait, dit-il, de l'esprit libéral des peuples, auquel les princes commençaient alors manifestement à céder. Non-Seulement, en France, Louis XVIIl, après s'être joué d'abord de la Charte, avait été forcé de la prendre au sérieux, mais l'empereur Alexandre se disposait à feire en Pologne les mêmes expériences ^ Rostoptchine se révoltait à l'idée qu'on ferait au Polonais vaincu des concessions qu'on refusait aux Russes vainqueurs*, ne fussent-elles, ces concessions, que des hochets accordés comme marques de faveur. C'était une chose qui n'entrait pas dans sa tête, que la possibilité de diviser le pouvoir; pour lui, il ne l'avait jamais connu que dans l'unité, et il voyait là uft moyen facile de venir à bout de tout, que cette unité, au reste, fût représentée par le souverain lui-même, par un ministre, par un favori ou par une maîtresse. D'après cette manière de voir, il argumenta un jour contre un membre du parlement
' Voir Histoire nUime, t. Il, p. 90 et suiv.
* Cette considération a conservé tout son poids dans le moment aciuel, ùù l'Europe entière se préoccupe vivement de la question polonaise, sans que personne soit en état d'indiquer une solution accep* table pour tous. Au temps où la Sainte- Alliance n'était pas encore roin|)ue, en 1847, nous en avons proposé une qui, a!ors, pouvait paraître avoir des chances; mais aujourd'hui, dans l'état aciuel du monde, nous hésiterions, comme Français, à la reproduire. Voir Histoire intime j t. H, p. 88, la note.
464 ROSTOPTCBINE.— CBAP. V.
britannique, qu'il serra de près, opposant à sa froide raison des bons mots et des mots à effet, et se montrant presque supérieur a lui par la connaissance de rhistoire d'Angleterre et de la constitution de ce pays. Car, s'il y exécrait l'état des choses, ce n'était ni par ignorance ni par dédain ; c'était peut-être plutôt en vertu du patriotisme russe, comparable au patriotisme romain qui suggéra ce vœu à Tacite : « Ah I puissent les Germains ne jamais s'apercevoir de tous les avantages dont ils sont en possession I »
Après cette saison passée à Bade, l'incorrigible Moscovite, toujours fougueux malgré le progrès de Tâge, retourna à Paris, et c'est là surtout que les terreurs de l'imagination auxquelles nous avons fait allusion, il n'y a qu'un instant, vinrent assombrir son existence, d'ailleurs paisible et inoffensive. Selon VarnhagenS ces cruelles heures d'angoisses dévinrent, avec le temps, plus fréquentes et plus intolérables. Mais elles ne changèrent pas sa nature rebelle aux grands avertissements, sourde aux voix que le monde idéal nous fait entendre dans certains moments décisifs. Rien ne rébranla dans la philosophie matérialiste qu*il affectait de pousser jusqu'au cynisme, ainsi qu'on en peut juger par le chapitre xn de ses Mémoires écrits en dix minutes^ intitulé Analyse de ma vie, et dont voici le contenu tout entier: « J'attends la mort sans crainte,
* Denkmrdigkeiten, t. VI, p. 176.
comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle, où j'ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les valets. »
« Mon grand bonheur, dit-il dans le chapitre suivant , intitulé Récompenses du del , mon grand bonheur est d'être indépendant des trois individus qui régissent l'Europe. Comme je suis assez riche, le dos tourné aux affaires, et assez indifférent à la musique, je n'ai par conséquent rien à démêler avec Rothschild, Metternich et Rossini.» Ceci, sans doute, n'était quun mot piquant, destiné à faire fortune dans les salons; mais pouvait-il réellement croire à son indépendance, l'auteur de toute cette folle confession, empreinte d'une amertume qu'il ne cherchait pas à dissimuler, Thomme dont le ressentiment et la colère concentrée se faisaient jour dans tous ses discours et se peignaient fréquemment dans les traits de sa mobile physionomie ?
Quoi qu'il en soit, Rostoptchine reprit les habitudes de sa vie parisienne, habitudes en partie studieuses, ainsi que cela est attesté par la bibliothèque qu'il forma,dans les années de 182^2 à 1824, et dont faisaient partie de nombreuses pièces relatives à notre première révolution, en partie très-curieuses*. Pendant cette période, il fut fréquemment visité par des hommes no-
* Poltaratzki, p. 25, Celle bibliotiiè([uo fui plus lard transportée à Moscou.
tables d'entre ses compatriotes, par le prince Nicolas Galitsyne, plus tard,undeses critiques, par le colonel Dmitri Bouiourline, qui, travaillant à cette époque à son Histoire militaire de la campagne de Russie eniSl2\ lui communiqua en manuscrit le chapitre où il parlait de rincendie de Moscou et l'attribuait aux Russes, enfin par beaucoup d'autres hommes de cette nation. Est-ce la lecture de ce chapitre rédigé par un compatriote, ou bien sont-ce les ouvirages d'auteurs français qui avaient déjà paru à celte époque-là, Touvrage d'Eugène Labaume, peut-être le premier de tous, celui du général G. de Yaudoncourt, un peu moins ancien, et celui du marquis de Ghambray, publié en 1822, qui décidèrent Rosloptchine à rompre le silence sur sa participation personnelle à cet incendie? nous ne pouvons le dire avec assurance, mais nous croyons que tout cela, joint peut-être à des excitations de société et à des désirs intimes, Fy poussa. « C'est en Rostoptchine un trait remarquable, dit encore Varnhagen von Ense, et, selon nous, une preuve nouvelle de sa puissance intérieure (?), qu'à quelques années de là, mû par l'envie de retourner en Russie et de s'y trouver dans des conditions de paix, il désavoua sa part à l'incendie de Moscou, nia tout ce que le monde savait
^ Paris, 1824, 2 vol. in-8. Dans la môme année lS2i pamt aussi riiisLoire, on pourrait dire le beau poëme, de M. Ph. de Ségur (2 vol. in-8], à laquelle le général Gourgaud se crut aussitôt obligé de faire une réfionse, asseï virulente, comme on sait.
du rôle qu'il avait joué en cette occasion, et fit ainsi bon marché de la gloire immortelle qui, de ce chef, s'était attachée à son nom. Son but immédiat prima tout chez Rostoptchine, et Ton peut dire qu'il sacrifia encore une fois Moscou, ce Moscou qui était le sien. » Peut-ètrd aussi ce qui le détermina était-ce le besoin d*étre conséquent à lui-même, à ses principes absolutistes. Selon ceux-ci, mettre le feu à la capitale de l'empire, sans une autorisation formelle de l'autocrate, c'était presque un crime de lése-majesté : un fidèle sujet du tsar ne pouvait pas avoir eu cette intention. En ne la désavouant pas, il eût donné un démenti à ses doctrines.
Ce qui est de fait, c'est qu'en 1823 parut, à Paris, le fameux opuscule, la Vérité sur V incendie de Moscou^ 47 pages in-S"*, et voici par quelle déclaration il commence :
a Dix ans se sont écoulés depuis l'incendie de Mos- « cou, et je suis toujours désigné à l'histoire et à la « postérité comme l'auteur d'un événement qui, d'a- « près l'opinion reçue, avait été la principale cause de « la destruction de Tarmée de Napoléon, de sa chute, <x du salut de la Russie et de la délivrance de l'Eu- « rope. Certes, il y avait de quoi s'enorgueillir d'aussi « beaux titres; mais, n'ayant jamais usurpé les droits « de personne et ennuyé d'entendre débiter la même « FABLE, je vais faire parler la vérité, qui seule doit « dicter l'histoire.
468 ROSTOPTCHINE. — COAP. V.
« ... Les bulletins de Napoléon me proclamèrent « aussitôt incendiaire. Les journaux, les pamphlets de (c ce temps répétèrent à Tenvi cette accusation, et « autorisèrent tous ceux qui écrivirent depuis sur la « campagne de 1812 à présenter comme authentique « un fait ENTIÈREMENT FAUX,» fait qui, selon lui, eût été « une mesure aussi atroce qu'insensée, » dont, par conséquent, il n'y eût pas eu lieu de s'enorgueillir, comme il le disait l'instant d'avant et comme il le répétera un instant après.
En tous cas, la dénégation est catégorique. L'auteur de la brochure annonce qu'il fournira les preuves à l'appui, et continue ainsi : « On aurait tort de ne pas y « ajouter foi, puisque je renonce au plus beau rôle de « l'époque et que je fais crouler moi-même l'éditice de c( ma célébrité.)» Selon lui, il n'y avait pas de plan prémédité dans cet épouvantable sinistre, et si la responsabilité en doit retomber sur quelqu'un, c'est, à l'en croire, sur le soldat français.
Ces déclarations de l'ancien gouverneur de Moscou fuient reçues au sein de la société européenne, avec un étonnement profond, on peut dire avec une véritable stupéfaction ; elles n'excitèrent que Fincrédulité. a La tardive dénégation du comte, dit l'auteur de la notice consacrée à Rostoptchine dans le Supplément de la Biographie universelley n'est emprànte d'aucune vérité et n'a persuadé personne. » L'effet qu'elle produisit fut une désapprobation générale. « L'auteur, dit M.Pol-
taratzki, affligea ses compatriotes et irrita les Français... L'empereur Alexandre fut très-méconlent et très-péniblement affecté de cette publication.vBantysch- Kamenski, dans l'article déjà cité de son Dictionnaire biographique, dit : « La Vérité sur Vincendie de Moscoti a obscurci toute In vérité sur cet événement. » Un autre auteur russe, Serge Glinka, s'exprime à peu près de même : « Dans la Vérité à\x comte Rostoptchine, tout est contraire à la vérité.» Enfin le premier et peut-être le meilleur historien russe de la campagne de 1812, Dmitri Boutourline, déjà cité plus haut , se prononce dans le même sens. « Les renseignements les plus positifs, dit-il S ne permettent pas de douter que T incendie de Moscou n'ait été préparé et excctité par les autorités russes. Mais, ajoute-t-il un peu plus loin, « le feu n'ayant éclaté qu'après l'enlréo des Français, il fut aisé de persuader au vulgaire que c'étaient eux qui l'avaient mis. Cette opinion exaspéra le peuple des campagnes et donna un caractère plus prononcé à la guerre nationale. »
Tels senties jugements que l'on porta à Saint-Pétersbourg. Chez nous, on fut à peu près du même avis, et on n'hésita pas à l'exprimer dès les premiers moments. Voici un extrait d'un des premiers comptes rendus qui aient été consacrés à cette étrange publication, inattendue pour tous. Après quelques lignes pleines
470 ROSTOPTCBINE. — CHAP. V.
de courtoisie pour rauteur:<ill se présente, dit-on de lui, entouré de présomptions qus son long silence a laissé croître et fortifier ; il entreprend la plus difficile des défenses : il^eut prouver qu'un fait n'est pas ^ et de tout ce qu'U dit on ne peut conclure autre chose, sinon, que le fait est mal prouvé. Le lecteur qui attendait quelque chose de. mieux, devient un juge plus sévère, le but de L'auteur est manqué. Le style de M. Rostoptchine est celui de laàieur des proclamations de Moscou . On remarque cependant quelques phrases qui semblent appartenir à un autre écrivain et qui rappellent ces vers d'Horace :
Ptirpurevs, laie qui splendeatt unus et aller ^
Asmitur panmis.
« Nous l'avons déjà dit, cet opuscule ne fournira rien à l'histoire e( sera confondu dans la foule des productions éphémères que les circonstances font naître et que le cours des événements entraine sans retour. Pour que M. Rostoptchine atteignît le but qu'il s'est proposé, il eût fallu parler plus tôt et autrement qu'il n'a parlff*. »
Le marquis de Chambray, personnellement mis en cause par l'auteur moscovite, qui toutefois rendait hommage à sa véracité sur tous les points autres que le fait capital dont il s'agit, riposta avec énergie, entassa les
« Hernie encyclopédique, 1825, i. XVIÏI, p. 162. .
preuves en faveur de sa propre opinion, et détruisit sans peine les vagues assertions de sou antagoniste, dans une brochure, de dix-huit pages , intitulée : Réponse de l'auteur de /'Histoire de l'expédition de Russie à la brochure de M. h comte Rostoptchine, Paris, 1823, in-8'.
Ainsi fut instruit un procès dont il était facile de prévoir Tissue : en effet, plaidé au tribunal de la postérité, qui depuis longtemps a commencé pour Tauteur de la brochure, il semble devoir se vider par une sentence conforme au premier verdict du public. Nous pourrions ici nous y référer ; cependant comme, au lieu de preuves matérielles , il n'en est guère résulté qu'une certitude morale, comme on continue de voir dans le fait qui en est le fond un des grands problèmes de rhistoire, nous ne prendrons pas une peine inutile en ouvrant, à ce sujet, une enquête régulière, que pourtant nous pourrons abréger par des renvois aux nombreux éléments d'un jugement dcGnitif qui se trouvent déjà épars dans les chapitres précédents.
Les Français ont brûlé Moscou! ce cri, favorable à la cause des Russes, sortit, au moment môme de Tinccndie, des rangs de leur armée. Koutousof laccueillit, et sa politique le propagea; en enflammant la haine populaire, il servit la cause nationale. Il devint un mol d'ordre que la cour de Saint-Pétersbourg ratifia et dont elle fit d'autant plus la version officielle , qu'elle ne pouvait pas consacrer par son aveu Tacle inouï d'un
472 ROSTOPTCHIiNE. — CHAP. V.
sujet qui, sans ordre formel, par un effet de sa propre détermination, aurait osé réduire en cendres la première capitale de Tempire. a Ici il faut dire, écrit de Saint-Pétersbourg à son roi, le 22 novembre 1812, le comte de Maistre, ici il faut dire que les Français ont tout fait, quoique les gens sensés ne me semblent guère les dupes de cette jonglerie politique. » Luimême sait pertinemment le contraire, car un peu plus haut il avait écrit : « Je puis enfin avoir Thonneur d'apprendre à Sa Majesté, avec une certitude par faUe^ que rincendie de Moscou est entièrement Touvrage des Russes, et n'est dû qu'à la.politique terrible et profonde qui avait résolu que l'ennemi, s'il entrait à Moscou, ne pourrait s'y nourrir ni s'y enrichir *. »
De son côté. Napoléon ne cessait de s'écrier : Cest Rostoptchine qui brûle Moscou! A l'appui de cette affirmation certainement plus digne de foi, on peut alléguer la fabrication de matières comburantes et combustibles par l'ingénieur Schmidt ou François Leppich, Téloignemcnt des pompes à incendie, les ordres donnés aux soldats de police, selon la déposition de l'inspecteur Vonorenko*, la simultanéité avec laquelle le feu éclata, dès la première nuit, sur plusieurs points à la
* Correspondance politique, 1. 1", p. 247, 254 et 259. — Noire impartialité nous oblige de ne pas passer sous silence qu'un rapport du sénateur Toutolmine à Timpératrice Marie Fœodorovna, dont Danilefski (t. II, p. 525) , donne un extrait, accuse pourtant, et contre toute évidence, les Français d'avoir volontairement causé l'incendie.
«Voir Bogdanovitch, t II, p. 292.
fois; puis les allusions que contiennent les proclamations du gouverneur de Moscou, ses rapports à l'empereur, ses lettres au prince Bagrathion *, et divers propos qu'on a déjà lus plus haut*. Parmi tous les témoignages écrits, le principal est le suivant, commenté par MM. de Smitt et de Bernhardi*. Dans une des lettres à Bagrathion mentionnées tout à Theure etdont rauthenticiténeparattpas douteuse, le gouverneur de Moscou disait : a Je suppose qu'on se battra encore avant d'é- (v vacuer la capitale. Si vous êtes vaincus et forcés <( de reculer jusqu'à Moscou, j'enverrai à voire secours
* Insérées dans l'ouvrage du même général Bogdanovitcti, t. Il» p. 291 . Yarnhagen (p. 170) cite une proclamation, où, après a voir promis qu'il tiendrait dans Moscou le plus longtemps possible, Rostoptcbtne aurait ajoulé : c Et si on pousse les choses à l'extrême, alors vive le vieux proverbe : Mieux vaut aller au diable, que de tomber aux mains de l'ennemi ! d — Le môme auteur nous a fait connaître une de ces virulentes sorties qui étaient à l'usage de Rostopl chine contre les mnlheureux Français établis à Moscou. Un d'eux, malade et prisonnier à la maison des Enfants-Trouvés, lui ayant écrit pour solliter une audience, il répondit : i Le comte Rostoptchine accorde le temps nécessaire à M. Gazo père pour se remettre de sa maladie ; après quoi, il faudra qu'il se rende avec son fils dans le gouvernement de Yologda. La conversation qu'il me demande, n'amènerait aucun résultat : il n'y a ni calomnie ni malveillance qui agissent auprès du comte Rostoptchine. Mais une nation qui n'a ni foi ni loi, et qui n'a d'autres litres, depuis vingt ans, que des crimes et des forfaits, ne doit jamais prendre à témoin l' Être-suprême, dont la justice est méconnue chez les brigands. »
* Voir aux pa^^es 1*22, 138, 139, 148, ainsi que les explications du comte, p. 163 et 338. Pour diverses allusions dans les discours d'Alexandre, voir p. 109, 110, note.
' Voir ÔBns\es Mémoires de Toll.i. H, p. 162 Cf. Smitt, Ueber den Krieg van 1812, p 89.
a 100,000 habitants armés, et si cela encore ne vous a tire pas d'affaire, eh bien ! alors il ne restera aux « scdératSy à la place de Moscou^ qu^tm monceau de a ruines. » On peut alléguer aussi le caractère même de l'homme et la probabilité évidente que les Français auraient arrêté les progrès du feu, si des aliments abondants ne lui avaient pas été préparés d'avance et si la mèche incendiaire n'avait pas été allumée en cent endroits à la fois. On peut alléguer enfin les dépositions judiciaires des témoins; sans doute, nous ne les regardons pas précisément comme des preuves irréfragables, mais, ajoutées à toutes les pièces à conviction, elles mettent pourtant aussi un poids dans la balance du critique. Même l'aveu de l'accusé ne lui ferait pas défaut, s'il était permis de prendre à la lettre ce mot rapporté par Varnhagen * : « J'ai embrasé les esprits des hommes, et à ce plus terrible des feux, il est facile d'allumer tous les flambeaux. »
Au demeurant, qu'il Tait ou non prononcé, ce mot significatif, là est selon nous la vérité vraie sur l'incendie de Moscou. Évidemment, il n'est venu à la pensée de personne que Rostoptchinc ait pris lui-même, à Moscou, la torche à la main, comme il l'a fail dans son château de Voronovo; et, pour lui attribuer la catastrophe, il n'est même pas nécessaire qu'un ordre positif soit directement émané de lui à ce sujet. La ques-
Dans le passage traduit à la p. 459.
tion est celle-ci : Y a-t-il, oui ou non, poussé par des exciUitions d une nature quelconque? a-t-il, oui ounon, par ses propos, ou même seulement par des gestes démonstratifs, fait naître cbez le bas peuple Tidée d empêcher, en la brûlant, que la ville sainte ne fût souillée par une occupation ennemie, par la présence de ces hommes qu'on lui signalait comme des athées et des sacrilèges? A ces questions, nous croyons que la réponse ne saurait être qu'affirmative j et la plupart des auteurs, russes, français ou autres. Vont cru et le croient comme nous.
Aux témoignages déjà accumulés plus haut, nous joindrons ici celui de M. Nicolas Tourghénief*. Selon ce Russe si éclairé, « le simple bon sens dit que ce ne sont pas les Français qu'on pourrait raisonnablement accuser de cet événement, contraire à tous leurs intérêts. D'un autre côté, il est certain que cet incendie a merveilleusement servi la cause de l'empire russe, en excitant la fureur du peuple contre l'ennemi et en privant celui-ci d'immenses moyens de subsistances. » Dans ce même sens ont opiné, parmi les compatriotes de l'auteur cité, les généraux Boutourline, comte Toll et Bogdanovitch^; parmi les Allemands, le prince
* !m Russie et les liusses, 1. 1", p. 14.
* Dans les Mémoires de Toll, par Bernhardi (t. U, p. 157-160;, on discute la valeur de l'opuscule de Roetoptchioe. Bogdanovitcb, qui en fait autant (t. II, p. 290-296), dit entre autres : c Une circonstance qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est que sa brochure parut à Paris, et dan» un temps où il y était lixé, où il lui importait de ne pas être aux
Eugène de Wurtemberg, le baron de Wolzogen, le major Beitzke, M. de Bernhardi^ parmi les Anglais, le général Wilson*; parmi .les Français, y compris ceux de la Savoie, le comte Joseph de Maistre, le marquis de Chambray, le général Philippe de Ségur, le général Gourgaud, le baron Bignon, M. Thiers', et nous ajou-
yeiix des Français un barbare scythe, toujours prêt, quand le bien de la patrie l'exige, à se sacrifier soi-même et tous autres. Rostoptchine peut s'estimer heureux si les Français l'en ont cru sur parole : nous autres Russes, nous basant sur les faits mentionnés d-dessus, nous sommes convaincus qu'il avait l'intention de mettre le feu à Moscou et que les premiers incendies, immédiatement après l'entrée des Français, étaient son ouvrage. >
' Selon le prince de Wurtemberg [Eritmerungetit p. 104), comme selon Bernhardi, l'incendie n'entrait nullement dans les pressions de Koutousof ; mais chez Rostoptchine, c'était un projet arrêté. Yoir Wolzogen, p. 158 ; Beitzke, p. 253 et 258.
* Voici ce que nous lisons dans l'ouvrage Narrative ofeverUs, etc., p. 141 delà traduction allemande: « Rostoptchine déclarait ouvertement sa résolution, qui était, au cas où l'armée russe ne voudrait pas défendre la ville, d'en convoquer en assemblée les autorités et les habitants, afm d'oinjonner un incendie général, dirigé au gré des premiers ; sacrifice auquel leur patriotisme, il en avait l'assurance, n'hésiterait pas à consentir. Pour être sûr de ne pas être contrarié dans l'exécution de ce plan, il exigea et obtint de Koutousof la pi*omes.sc formelle de le prévenir trois jours h l'avance, s'il lui devait arriver de modifier sa résolution de détendre la \\\\c. » Voir encore p. 150.
* Ségur, liv. VIII, chap. n et ni. «Ne voulant point de traité, dit-il entre t^utres..., il se décida à élever une barrière de feu entre ce grand capitaine (Napoléon] et toutes 1^ faiblesses, de quelque part qu'elles vmssent, soit du trône, soit de ses compatriotes nobles ou sénateurs... » — Le général Gourgaud [p. 268) voit dans Rostoptchine un homme qui « a été enhardi à braver le désaveu de son souverain et s'est senti assez d'audace pour assumer sur sa tête l'horreur de celte effroyable catastrophe. » — Bignon dit (t XI, p. 115): t Le plus épouvantable des forfaits politiques ne pouvait être exécuté que par l'assis-
terions le marquis de Custine, si Topinion de ce brillant écrivain, qui, malgré son ton d'oracle, est loin d*en être un pour nous, pouvait être d'un grand poids en celte matière. Comme, toutefois, elle répond au sentiment de la majorité des lecteurs, qu'il nous soit permis de la reproduire ici. a Ainsi, dit-iP, Rostoptchine mettait tout son esprit à se justifier, en Russie, de l'héroïsme dont il était accusé par l'Europe, étonnée de la grandeur et, depuis sa brochure, de la misère de cet homme, né pour servir un meilleur gouvernement... Quoi qu'il en soit de son mérite, le général russe, cachant, reniant son courage, se plaignait amèrement de cette espèce de calomnie d'un genre nouveau, par laquelle on voulait faire d'un militaire obscur le libérateur de son pays. »
Hélasl ces mesquines considérations qui ont terni, obscurci, la splendeur d'un grand fait, ont trouvé un digne écho dans le biographe russe de Koutousof ,
tance des plus vils criminels. C'est dans les prisons, c'est dans les cachots, (lue le gouverneur de Moscou, Rostoplchine, a cherché ses coopérateurs. d •— Enfin M. Thiei*s (t. XIV, p. 36C, noie) s'exprime ainsi : « Le comte Rostoptchine, inspiré par une ardente haine nationale, unique haine qui soit toujours pardonnable, résolut à lui seul, sans calculer toutes les conséquences de sa résolution, l'incendie do la vieille capitale moscovite. » Et plus loin (p. 380) : «On aperçut des fusées en l'air, et bientôt on saisit des misérables portant des matières inflammables au bout de grumies perches. On les arrêta, on les interrogea, et ils révélèrent l'affreux secret, tordre donné par le comte Roêloptchine de mettre le feu à la ville de Moscou, comme au plus simple village de la route de Smolensk. » « La numeen 1859, t. 111, p. 284,
auteur d'une relation oflicielle de la campagne de 1 81 2, dans ce même général Danilefski ^ qui, en opposition avec les faits les plus évidents , n'a pas craint, au moment où il racontait la remise du commandement de Tarmée aux mains de celui que l'opinion pu* blique désignait, de répéter ce lieu commun, démenti par l'événement à l'étonnement de tous : « Les moyens dedérense de l'empereur Alexandre étaient immenses, ses troupes innombrables. » Eh bien I le même sentiment obséquieux l'inspire encore quand, dans son ouvrage plus étendu, après avoir traité d'invention l'opinion qui rend Rostoptchine responsable delà catastrophe, il raisonne ainsi * : « Pour détruire par le feu la capitale de Tempire, il eût fallu un ordre suprême adressé au gouverneur de Moscou : or un tel ordre n'a pas été donné. » Cependant, après avoir produit cet argument, pour lui irrésistible, l'auteur sent qu'il peut bien n'être pas convaincant pour tout le monde, et il cherche à le corroborer en allant au-devant des difficultés. « Peut-être m'objeclera-t-on, dit-il, que la destruction de Moscou pouvait être une conséquence du plan de campagne deKoulousof,et que celui-ci, muni des pleins pouvoirs impériaux, en qualité de généralis-
' Il a souvent été question de son grand ouvrage ; celui que nous désignons ici, c'est la Vie du feldmaréchal Koutouzoff, publiée à Paris, en une traduction française, l'an 1860 (p. 81).
■ hUloirede la guerre nationale de Vannée 1812, trad. allem., t. Il, p. 318 et 319, où est traitée la question qui nous occupe en ce mo* ment. Cf. Bemhardi, t. II, p. 157-159 et 163.
sime, aura autorisé le comte Rostoplchine à allumer ce brasier. Le fait est que le fcldmaréchal ne lui donna pas d'ordre du tout à ce sujet, et ne Tinforma qu'à Tissue du conseil de guerre de Fili de son projet d'abandonner Moscou sans combat. On voit combien le prince avait à cœur la conservation de la capitale par ce rapport à l'empereur* où il dit qu une des raisons qui l'ont empêché d'accepter la bataille aux environs de la montagne Paklonnaïa, c'était la crainte qu'en cas d'insuccès, il n'en résultât pour Moscou une destruction sanglante ou par le feu. Il reste, toutefois, une troisième supposition, selon laquelle Rostoplchine aurait incendié la ville de sa propre autorité. D'un esprit ardent et téméraire, il eût été capable, en effet, d un tel acte de désespoir, mais il ne l'accomplit point en réalité. » Suivent d'autres arguments auxquels il est facile de répondre, ou auxquels une réponse a déjà été faite plus haut, soit par nous, soit par des auteurs cités , et qui n'infirment point ceux qu'on a lus tout à l'heure. Danilefski, d'ailleurs, quand il s'agit de nous dire à qui, après tout, il faut attribuer la catastrophe, ne sait quel avis adopter. « Les opinions là-dessus, nous dit-il, sont maintenant partagées et vacillanles. » Puis il en vient à cette conclusion : « Certes, les Russes ne céderont à personne l'honneur d'avoir été les premiers auteurs de l'incendie de Moscou ; cet honneur fait partie
' Celui du 16 septembre, meDlionné plus haut, à la p. 230.
4S0 ROSTOPTCfllNE.—CHAP. V.
de leur plus cher héritage, que notre siècle transmettra aux siècles suivants. Mais le vrai auteur de Tincendie et du malheur de la capitale, est et reste Napoléon. » Ici la logique semble abandonner l'historien russe, trop au-dessous de sa tâche : il perd la tète et accumule les contradictions. Voici de quelle preuve il s'avise, à la confusion du conquérant : « Sans son invasion, la ville livrée par lui au pillage n'eût pas été la proie des flammes. La postérité demande : Pourquoi Napoléon resta-t-il, dans Moscou, le muet témoin des infamies commises^? Celles-ci, il est impossible de les mettre à la charge des (lusses restés dans la capitale : leur nombre était nul en comparaison de ces cent mille hommes de l'ennemi , dont bien peu s'abstinrent d'allumer le feu et de piller. Sans doute,il n'était pas au pouvoir de Napo-
' Der sttttnme, gleichzeitige Ztischauer der Schandthaten in Maskwa. Quel sens attribuer à ce mot de gleicheiztigef nous n'en trouvous aucun et nous ]e passons dans notice traduction. — P. 32*2, il est question de barques brûlées par ordre, soit de Rostoptchine soit de Koutousof, et I)anilefski ajoute : a C'étaient là les causes des preini rs incendies. « Pareillement, dans la Vie de KotUouzoff, p. 96, après avoir parlé de barques éctiouées sur le sable de la rive de la Moskva. à sa sortie de la \ille, barques qui ciaicul chargées d'effets et de projectiles pour l'artillerie, il ajoute : <t Ces projectiles volèrent en éclats, et ce fut une des principales causes de rincendie de Moscou, » Puis plus loin [p. 90], il raconte que Napoléon, a après s'ôti'e jeté dans Moscou avec son armée à demi détruite, et témoin de l'incendie allumé par Koutouzofft Hostoptchine et le courage désintéressé des Moscovites, » écrivit au feldmarcchal. Enfin, à la p. 106 on lit : u KoutouizolT a\ail défendu de dire si c'étaient les Français ou nous qui avions incendié cette ville, pourvu qu'on écrasai l'ennemi. » Comment mettre d'accord entre eux tous ces témoignages contradictoires?
léon d'éleindre le brasier allumé par les Russes, parce qu aucune force humaine ne pouvait se rendre maître du feu; mais pendant les qua\re jours qu'il passa au palais Pétrofskoî, il ne prit absolument point de mesures pour arrêter ces forfaits et réfréner larmée, qui continua le pillage jusqu'à ce qu'elle fut obligée de s'enfuir honteusement de Moscou. » Quelle confusion et quelle vulgarité! se charge qui voudra d*y découvrir la pensée définitive de Fauteur ! Cependant nous croyons y^enirevoir celle-ci, qu'on se trompera le moins en attribuant au rebut de la nation russe une résolution dont pouvaient s'enorgueillir les hautes classes, si celles-ci , avant de la prendre, n'avaient, de toute nécessité, eu besoin d'un aveu, d'un ordre exprés de Tempereur.
De cetie opinion diffère peu celle d'un des officiers de notre armée. Le général Nempde^ nie, mais par des raisons peu concluantes, que l'incendie de Moscou fût le fait de Rostoptchine.il Icmettraitplutôtsur le compte de Napoléon ou de Buonaparte, comme il l'appelle. « Piqué de n*y trouver que des gens du peuple, dit-il, Buonaparte crut, en ne prenant aucune mesure contre l'incendie, que les habitants reviendraient pour l'éteindre. » Mais comment les habitants en fuite pouvaientils savoir que l'empereur des Français négligeait de prendre ces mesures? En définitive, l'avis de ce général est le suivant ; «( Pour moi, qui ai été témoin de cette
* opinion du général Nempde sur Vitwendie de Moicou, 1826, brochure.
Ma ROSTOPTCHINE. - CHAP. V.
grande eataslrophe, je n'ai pas hésité un instant, sur les lieux et depuis, a l'attribuer au désordre et à la négligence qui suivent ordinairement les armées, et surtout à la disposition au pillage de certaine partie des habitants qui étaient restés dans la ville. »
C'était là aussi, nous l'avouons, notre premier avis, mais les faits allégués plus haut ne nous ont pas permis d'y persister.
En terminant cette enquête, il nous parait utile de mentionner encore une version, à laquelle on fait timidement allusion dans le principal travail biographique que nous possédons sur Alexandre r'\ version qui, pourtant, ne nous parait pas assez sérieuse pour exiger une réfutation. Qu'il nous sufflse d'en consigner ici le libella. <K Quant à Tincendic, on ne Ta point expliqué jusqu'ici dans le rapport qu'il peut avoir avec l'existence d'un complot tramé par des Russes qui auraient été les partisans de Napoléon *; mais ce nouveau point de vue fournit à des réflexions qui ne peuvent pas être dédaignées. S'il était vrai que Napoléon eût des intelligences et des amis dans cette capitale, et si le complot avait été deviné, comme la crise où l'on se trouvait ne permettait ni d'en saisir tous les fils, ni de sonder la pro(pndeur du mal, ni surtout de courir la chance d'une révélation publique dans un moment où lunion générale était si nécessaire, quel plus excellent moyen
' Alph. Rabbe, Higtmrê d' Alexafidre ^', t. II, p. 90. ' Sans doute à la manière de Spéranski.
existait-il que de détruire, avec le foyer matériel, toutes les ressources réelles de la conspiration? »
Nous croyons avoir assez dit sur les causes de Tincendie de Moscou. Revenant à l'opuscule du comte Rostoptchine, qui forme la base de toute cette discussion, il convient d'apprécier encore son contenu, indépendamment de sa donnée principale, que nous rejetons. Mais d'abord, nous déclarons franchement qu'il nous en coûte peu de nous montrer ainsi sévère à son égard. En efiet, rien dans ce factwn ne commande notre respect, ni un caractère de dignité assorti à la grandeur de l'événemenl dont on y traite, ni ce cachet de véracité qui dispose à la confiance et fait passer sur bien des difficultés. L'élévation morale y fait défaut absolument. Ce n'est pas l'homme sérieux, imbu et pénétré des principes de notre civilisation, qu'on y trouve, c'esttoujours l'homme fantasque, orgueilleux, passionné et sans respect pour la vérité, que nous connaissions déjà. Malgré la gravité de la question qui lui a mis la plume à la main, il raille ses adversaires, comme, par exemple, dans celte phrase : « Les Russes sont trop peu civilisés pour être égoïstes (p. 47); » ou dans la réponse qu'il fait (p. 24) aux critiques auxquelles ses proclamations avaient justement donné lieu, réponse ainsi conçue : « Quant aux expressions, elles ne pouvaient être plus offensantes pour l'ennemi que les proclamations françaises de l'année 1814, où on disait que les Russes aimaient la chair des petits
enfants. » En commençant son récit, Tauteui* annonce qu'il « va faire parler la vérité, qui seule doit dicter rhistoire; » puis son dernier mot est encore celui-ci : J'ai dit la vérité et rien que la vérité; et pourtant, même dans les détails, la vérité est souvent méconnue. Ainsi à la page 31 , où il répond au i 9* Bulletin de la Grande Aimée, daté du 16 septembre. Quand il est dit, dans ce document, que le gouverneur avait fait enlever tous les marchands et négociants par le moyen desquels on aurait pu rétablir Tordre, on veut évidemment parler des Français. Or voici la réponse de l'auteur de Topuscule : a Tous ces gens étaient partis d'eux-mêmes depuis plusieurs jours.» Et quand, dans un autre passage, le Bulletin dit : a Plus de quaire cents Français et Allemands avaient été arrêtés par ses ordres, » il répond encore : « Pas un ! » Nous avons vu plus haut (p. 124) ce qui en est au vrai. Dans beaucoup d'autres passages règne une évidente confusion. On se rappelle ce que nous avons dit (p. 209) de la durée de Tincendie ; or, on lit dans lopuscule ce qui suit : « Déjà la première nuit de l'occupation de Moscou, le grand corps de boutiques en face du Kreml ^ avait été mis en feu; ensuite, et presque sans interruption, il y a eu des incendies dans plusieurs quartiers de la ville. Mais le cinquième jour un vent violent porta la flamme partout, et en trois jours* le feu dévora 7,652
' G'esl là l'orlbograplie russe du root, qui signiiie fort, forteresse. * Plus baul, on parle de même, et avec raison, de troii jourê d'in-
maisons. » Ainsi encore les lignes relatives à l'ingénieur Schmidt (François Leppich), et où il est question de son fit esprit de cbarlatanerie (p. 5), » ont quelque chose de fort inattendu pour quiconque a lu, dans le Moniteur^ les trois lettres adressées au comte par cet Allemand.
Quand on songe ensuite à la position qu^occupait Rostoptchine, on s'imagine tout ce qu'il aurait pu nous apprendre, et Ton ne peut que trouver insignitiant ce dont il a daigné nous faire part en réalité. Nos lecteurs connaissent, soit par ce que nous venons de dire ici, soit par des notes accompagnant plus haut notre texte, la plus grande partie de ce que son opuscule renferme sur ses 47 pages, et nous en aurons presque complété le contenu, quand nous en aurons extrait encore trois passages offrant quelque intérêt.
Dans le premier (p. 29), il fait une observation fort sensée sur la rage des novateurs de changer toutes les anciennes formes de l'organisation sociale. On revient toujours bien vite, dit-il, à Tancien ordre de choses, « car on reconnaît bientôt que tout le monde ne peut être riche, et qu'il n'y a pas assez de place sur le trône pour des milliers de sujets, qui veulent se mélamor-
cendie. — Peut-èire est-ce par une faute d'impression, comme on en rencontre un grand nombre dans la brochure, qu'on lit le cinquième jour. L'auteur avait peut-être écrit en chiffre le 3"* jaur^ et il n'a évidemment pas relu les épreuves, comme l'attestent les fautes p. 38, 46, etc.
486 ROOTOPTCHINE. — CHAP. V.
phoser en souverains, pour régner sur une nation qui ne s*en soucie pas. »
Dans le second passage (p. 25), il porle un jugement sur rhomme qu*il accusait de lui avoir fait perdre Toccasion de sauver la Russie par une grande résolution, jugement auquel d'ailleurs nous n'hésiterions pas à souscrire. « En rendant toute justice, dit-il, à l'esprit, aux blessures et à l'âge du prince Eoutousof, et sans vouloir trop ^critiquer ses opérations militaires, je suis persuadé qu'il ne serait jamais arrivé (lui) jusqu'à Borodino avec 95,000 hommes, et que le général Barclay aurait attaqué l'ennemi à Erassnoî et ne serait pas resté quatre marches en arrière lors du passage delà Bérésina.»
Enfin, dans le troisième de ces passages (p. 27), Rostoptchine a consigné un fait fort peu connu, et qui, s'il était authentique, mériterait de fixer l'attention des historiens de Napoléon I^. Il se rapporte à une époque postérieure à la journée du 10 août, où, jeune officier, après y avoir assisté à Paris, Bonaparte était revenu dans la Corse, sa terre natale, et avait été élu commandant de la garde nationale d'Ajaccio. « J'ai regretté bien souvent, y dit le patriote moscovite, que le général Tamara, chargé en 1789, pendant la guerre avec les Turcs, d'organiser une flottille dans la Méditerranée*, n'ait pas accepté la proposition de Napoléon
* Il représentait, encore en 1799, la cour de Russie à Constant inopie, avec le titre d'envoyé extraordinaire, ministre plénipotentiaire.
de passer au service de la Russie. Mais le grade de major, auquel il prétendait comme lieutenant-colonel de la garde nationale corse, lui valut un refus. J'ai eu cette lettre plusieurs fois ealre les mains. » Tel est cet opuscule, selon son principal contenu.
Un an ou deux après Tavoir publié, Rostoptchine, qui désirait ne pas perdre le fruit de cet acte d'humilité vis'à-vis du tsar, quitta Paris pour retourner en Russie, où le dernier, à sa demande, l'avait sans doute autorisé à revenir, pour rejoindre ses enfants et jouir de la célébrité littéraire naissante de sa bru. Le séjour dans la capitale de la France avait, parait-il, perdu pour lui ui)e partie de son charme, car on le désapprouvait d'avoir consenti à passer ainsi sous les fourches caudines; peut-être aussi, lui voyant la plume à la main, son gouvernement lui avait-il fait donner le conseil, qui est un ordre en pareil cas, de rentrer en Russie. Hélas! il n'y alla (1825) que pour être encore un instant témoin d'une crise dont les incidents inattendus et les graves dangers ont dû attrister ses derniers jours. Le règne qu'avec sa manière de voir il n'avait aucune raison d'aimer, et dont peut>être sa secrète pensée, à Paris, avait été d'attendre la fin, ce règne allait se terminer au milieu d'un violent orage, triste fruit d'un déchaînement de passions
qu'avaient développées mystérieusement l'anarchie dans les idées, une turbulence ambitieuse jointe à un patriotisme irréfléchi. Las d'attendre les effets de promesses depuis longtemps oubliées, un parti nombreux, imbu des principes et des sentiments généreux qui en avaient été la source, mais dans lequel s'étaient introduits des hommes d'action, avides d'un changement et peu scrupuleux dans le choix des moyens par lesquels on l'amènerait, avait élaboré, dans ses conciliabules, des projets de révolution qu'il se tenait prêt à exécuter aussitôt que les circonstances paraîtraient favorables. Au besoin, le régicide, dont le plus doux, le plus bienveillant des princes, aurait été la victime, se serait chargé de faire naître l'occasion qu'on épiait ; mais elle se présenta naturellement, sans cette odieuse intervention. Alexandre mourut à quatre cent cinquante lieues de sa capitale, dans un moment où les mesures concertées entre lui et les principaux membres de sa famille, pour assurer, selon leur gré, la transmission régulière de la couronne de la tête de celui qui la portait à celle du second frère d'Alexandre, n'étaient encore connues dans le public que par ce qui en avait transpiré à la cour ou dans quelques cercles privilégiés.
C'est le 1" décembre 1825 que le noble monarque dont ce livre est plein, expira à Taganrog, avec cette lugubre appréhension que sa mort, comme celle de son homonyme, le grand roi de Macédoine, allumerait
le plus terrible incendie, que toutefois la Providence étoufla heureusement dans son foyer. C'est le 9 que la fatale nouvelle arriva à Saint-Pétersbourg, et le 26, jour où fut proclamé Tavénement de Nicolas I*, eut lieu cette tentative de révolution qui manifesta du même coup Timpuissanoe des conspirateurs et les qualités dignes du trône dont était doué le nouveau souverain, mais que personne jusqu'alors ne lui avait supposées*.
A certains égards, le règne du successeur d'Alexandre eût pu paraître à Rosloptchine celui d'un monarque selon son cœur; car l'empereur Nicolas, comme on sait, déjoua par sa fermeté les complots des révolutionnaires; il livra sans hésiter les plus coupables au glaive de la loi; il refusa de reconnaître et traita avec une hauteur insultante la royauté française de juillet 1830, elle aussi fille d*une révolution; il comprima violemment l'insurrection de la Pologne et mit sous son pied cette infortunée nation, vaincue par les Russes, mais qui ne renonce pas à son indépendance ; il se montra partout et toujours l'adversaire déclaré du réveil des peuples, hormis les chrétiens de l'empire Ottoman. De plus, sur le terrain religieux, il mit fin, dans son propre empire, à rUnion qui, aux yeux des Russes, était le schisme; dans les relations internationales, il se fit l'arbitre des rois, sauva de sa ruine la grande raonar-
• Voir sur tout cela notre Itisioire intime de la hume et aussi l'opuscule lA Mmion (f Alexandre II, p. 10-28.
490 R08T0PTCHINE. — CHAP. V.
chic du Danube, vida la querelle entre 1* Autriche et la Prusse, et fit peser son influence sur la Confédération germanique, après avoir, spectateur indigné des rëvo* lutions qui bouleversaient tout au centre et dans l'occident de l'Europe, fait entendre un terrible Quos ego! et fulminé, avec une superbe sans pareille, du haut de son trône, ces paroles provoquantes (26 mai 1848) : « L'audace révolutionnaire, ne connaissant plus de bornes, ose même, dans sa démence, menacer la Russie qui, par les mains de Dieu, Nous a confié ses destinées. Il n'en sera pas ainsi! A Texemple de Nos prédécesseurs fidèles à la sainte foi orthodoxe, après avoir invoqué le secours du Tout-Puissant, Nous attendrons Nos ennemis de pied ferme, de quelque côté qu'ils viennent; et, sans ménager Notre personne, Nous unissant plus étroitement que jamais à Notre sainte Russie^ Nous défendrons l'honneur du nom russe et l'inviolabilité de nos frontières. w.. Nobiscum Deus; auditepoptUi, vindminiy quia nobiscum DeiisK »
Tout cela devait plaire aux Russes de la vieille roche qui, pendant si longtemps, étaient restés sans véritable sympathie pour leur gouvernement; tout cela était de nature à remplir d'allégresse le cœur de Rostoptchine . Mais, il serait injuste de ne pas le reconnaître, siNico-
* Voir noire Atlaê historique et piltoresque, t. IH, tabl. 161, à l'année 1848; et, dans la continuation donnée à cet ouvrage sous le litre (le fja Période décennale de 1850 à 1860, histoire contemporaine universelle^ tabl. 2, à l'année 1850, voir ce que nous disons de l'intlnencc décisive de la Russie sur les affaires de l'Allemagne.
las porta haut la bannière de Tautorité, s'il personnifia vigoureusement Tautocralie, d'ailleurs encore indispensable à la Russie, il ne fut pas pour cela un ennemi du progrès, des réformes salutaires. En dépit des clameurs d'un libéralisme mal entendu, nous avons toujours vu en lui le seul protecteur du tiers-état en Russie, l'homme qui, entre tous, était le plus intéressé et le plus résolu à l'aider à se faire jour; et, s'il n'a pas accompli l'acte capital de Témancipation des serfs, destiné à faire la gloire du règne de son successeur, il en a du moins jeté les bases et fait étudier le mode d'exécution. Sous ce rapport, certes, Nicolas s'est éloigné des vieux Russes, et, sur ce terrain, le descendant âc Tchinghiz-Khan n'eût pas longtemps été d'accord avec lui.
Au reste, il était à peine réservé à Rostoptchine de voir la première aurore de ce règne nouveau. Sa vieillesse ne se réchauffa plus aux rayons du soleil de la puissance. U ne revit point Alexandre, peut-être déjà parti pour Taganrog^ au moment de son retour en Russie, dont nous ignorons la date précise; et à peine Nicolas avait-il, dans la journée du 26 décembre 1825 et dans celle du 15 janvier suivani, abattu les têtes multiples de l'hydre révolutionnaire, que le vieillard si longtemps ballotté sur une mer en courroux et récemment arrivé au port, fil
* Alexandre quitta Saint-Pétersbourg pour faire ce voyage le 13 septembre 1825, et, comme on sait, n'y reparut plus.
492 ROSTOPTCHINK. — CHAP. V.
ses adieux aux vanités terrestres et à tous ces intérêts dont on n'aperçoit le néant qu'au moment suprême où ils nous fuient. Rostôptchine mourut à Moscou, au sein de sa famille, le 50 janvier 1826 (nouveau style ^), à. Tâge de soixante et un ans. Quel pronostic emporta-t-il dans la tombe*? que pensait-il de ce règne inattendu', commencé avec un éclat à la fois lugubre et grandiose? qu'espérait-il pour l'avenir de la Russie, encore si peu clair même aujourd'hui? Nous ne pourrions le dire ; aucunes données recueillies par la piété filiale ou par la curiosité maligne des contemporains ne nous éclairent à ce sujet. Peut-être, comme dans le cours de la vie, le pèlerin terrestre, détaché de tout, mais qui ne fixait pas sérieusement son regard sur rélernité, pensait-il encore à lui-même, à son passé, plus qu'à la patrie. On se rappelle quelles pensées lui suggéra la perspective d'une mort peut-être prochaine \ C'était un plaisir pour lui de narguer, encore au delà du tombeau, un public qu'il savait ne pas lui être favorable dans ses jugements, et dans ce but, ou par un frivole jeu
' C'est à tort que, dans la Biographie universelle , on donne pour cette date le 12 février; et Domergue (t. II, p. 410) se trompe aussi, une dernière fois, en indiquant Saint-Péiersbourg comme lieu du décès.
* Voir, dans V Histoire intime^ t. !•', p. 197, quels furent les nôtres vingt ans après.
^ Nous voulons dire pour le public, car Nicolas savait depuis longtemps quelles destinées le sort lui réservait. Voir baron de Korff, Avènement de Vempereur Nicolas /•', p. 10 et suiv .
^ Voir plus haut, p. 464
SA VIE A L'ÉTRAiVGER, SA MORT, SES ÉCRITS. 495
d'esprit, il imagina de composer lui-même son épîtapbe, ainsi conçue :