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CHAPITRE

LES SUITES DE LA BATAILLE DE BORODINO ET DE L'INGENOIE DE MOSCOU. RÉSO- LUTIONS DE lOUTOUSOF- RAPPORTS DE ROSTOPTCHINE AVEC LUI ET L'ARMÉE RUSSE. ET LEUR CORRESPONDANCE AVEC L*EMPEREUR.

Nous avons raconté la prennière et la seconde phase de la vie de Rosloptchine : nous arrivons maintenant à la catastrophe épouvantable à laquelle il dut une réputation européenne. Ce sera pour nous l'occasion de nous prononcer sur des ouvrages historiques d'une haute valeur et de leur appliquer, autant que possible, la critique, sans laquelle la vérité des faits n'est jamais solidement établie.

Trois mois seulement après Télévation de noire héros au poste de gouverneur de Moscou ^ et après la

* Nous écrivons Moscou h la française, et non pas Moskau, comme Chamhray et d'autres. On ne change pas sans nécessite absolue un Komoimnu depuis si longtemps. D'ailleurs Torthographe eiacte serait Mçskva, et non pas Hoskou.

chute de son adversaire Spéranski, le 24 juin 1812, l'empereur des Français passa le Niémen à la tête d'une armée de 420,000 hommes appartenant à dix nations différenles, Français, Italiens, Polonais, Allemands de la Confédération du Rhin, Autrichiens, Prussiens, etc., et auxquels on ajouta encore 100,000 autres plus tard. Les Russes, nonobstant les affirmations contraires de Tempereur Alexandre !*", étaient mal préparés à repousser une invasion si formidable : leur armée éfait peu nombreuse, leur trésor à sec, et ils manquaient d'hommes capables pour créer les ressources dont l'absence ne tarda pas à se faire sentir. Heureusement peureux, ces 420,000 soldats ennemis n'étaient plus les vieilles bandes d'Austerlitz et de Friedland; occupées en Espagne, celles-ci ne devaient plus revoir leur patrie. C'étaient en majeure partie de jeunes conscrits, auxquels seulement on avait donné pour point d'appui, dans chaque bataillon, un certain nombre de ces guerriers modèles; et, en partie, c'étaient les contingents de nos alliés, qu'aucune sympathie n'attachait aux nôtres, qu'ils suivaient, au contraire, à contre-cœur.

Dans cet état de choses le plan de campagne le plus naturel consistait à combattre l'ennemi par l'immensité des distances, en l'attirant dans l'intérieur du pays, en l'éloignant le plus possible de ses magasins et de ses réserves. Ce plan, comme l'assure M. de Bernhardi, dcins les Mémoires du général Toll^ n'était pas

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celui que l'on adopla d'abord.Ainsiquenousle dirons plus loin, dans un coup d œil rétrospeclif, on avait le projet de s'établir au camp fortifié de Drissa et d'y livrer bataille. Mais la force des choses fit ensuite adopter le parti auquel on aurait dû songer tout de suite. Alors, évitant de se rencontrer avec les Français, les Russes se dérobèrent à leur attaque par une retraite, que Barclay de ToUy, commandant en chef depuis le départ de Tempereur, qui avait d'abord luimême exercé le commandement, continua jusqu'à Smolensk, par suite de la faute qui avait empêché la seconde armée russe, sous les ordres du prince Bagra- Ihion, d'opérer sa jonction avec la première encore en deçà de la Duna, qui avait été confiée au général Barclay même. Quoique celle jonction eût ensuite lieu à Smolensk, le 6 août,'elle ne put décider ce dernier, sage temporisateur, à accepter la bataille dont les nôtres recherchaient l'occasion avec la plus vive impatience. Cependant il ne leur livra pas sansie défendre le boule* vard de la vieille Moscovie dont il allait s'éloigner à pas rapides, en se retirant dans l'intérieur du pays, après avoir tout dévasté derrière lui, tout livré aux flammes. Se berçant encore de Tespérance de frapper un grand coup, Napoléon ordonna Tuttaque contre Smolensk, et celte vieille forteresse, d'un aspect pittoresque, mais impuissante à arrêter une armée comme la sienne, fut prise d'assaut le i8 août. Si elle fournit au vainqueur un point d'appui, oelui-ri, en revanche, eut la douleur

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de voir encore une fois l'armée russe lui échapper.

En quittant l'armée, où il n'était guère à sa place S Alexandre se rendit d'abord, comme nous le dirons plus loin (même coup dœil rétrospectif), au camp de Polotsk; puis, le 23 juillet, il arriva à Moscou, prêt à y remplir, selon les expressions de M.Thiers *, un rôle plus approprié à sa dignité, plus utile h la défense de l'empire, celui d'enthousiasmer et de soulever les po> pulations russes contre les Français. Il y fut accueilli avec empressement, et, dit un témoin oculaire', eut un plein succès. « Il recueillit de cette démarche des fruits qui auraient été plus efOcaces, si elle n*eût pas si longtemps été retardée. »

Après s'être abouché avec le comte Rostoptchine, il publia son manifeste du 50 juillet \ par lequel il appela toute la nation aux armes et demanda an patriotisme de toutes les classes des sacrifices sans réserve. A h parole du souverain, la population répondit par des démonstrations presque frénétiques d'enthousiasme et de dévouement à la patrie. La noblesse vota la levée d'un homme sur dix ftm.es ou paysans de ses terres approvisionné pour trois mois ; le commerce offrit des subsides considérables ; \esmoujiks se déclarèrent prêts

* Voir là-dessiis Ségur, liv. VUI, chap. i.

* Histoire du Conmlat et de Vampire, i. \VI, p. 29^2.

' Histoire de la destruction de Moscou, par A. F. de B^ch, ancien officier au service de Russie, 1822, p 54.

*Ce manifeste, ainsi que plusieurs autres, se trouve par extraits dans le Manuscrit de 1812 du baron Fain (I. !•% p. 314 et suiv.)

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à marcher, et, avec ces hommes et cet argent, on commença l'organisation d'une milice qui, dans le seul gouvernement de Moscou, devait se composer de quatre-vingt mille hommes *.

Le soin de donner à ces forces improvisées une organisation q.ui permît d'en tirer parti sans retard, fut confié au gouverneur. ' C'est moi, dit Rosloptchine, qui ai été chargé par l'empereur d'organiser cette armée, et dix seniaines après le décret, elle fut réu-

* Voir pour toutes sortes de détails, V Histoire de la destruction de Moscou, ioc. cit., et Rostopt chine, Jm Vérité, p. 45. D'après ce dernier, le contingont de Moscou produisit 02,000 hommes, ceux des gouvernements de Toula, Kalouga, Vladimir et Riaisân, furent de 15,000 chacun, ceux de Tver et de laroslavl, chacun de 12,000, ce qui donna en tout 116,000 hommes. Mais arrivèrent-ils à temps dans les rangs (le l'armée? on en doute. Voici ce que dit le baron Fain, à la suite du ])assage cité plus liant : «Les autres gouvernements imitèrent l'exemple de Moscou. Un partùl zèle semblait promettre la levée de 500,000 hommes dans un mois; mais quicon(|ue connaît les Russes sait qu'ils ne sont pas avares de promesses et que leur zèle se rof'roidil bientôt. La milice si généreusement offerte ne put être levée que bien plus lard et d'après des ordres exprès du gouvememei^t. » (Cf. Ségur, liv Vlll, chap. i. I/auteur de la brochme ïm Vérité, etc., ajoute ensuite : « On a vu les fils uniques du général Apraxine, du comte Siri'ganol « i le mien, «loiil le plus âgé avait à peine dix-sept ans, faire h- service pendant cette guerre. Le (ils du comte Stroganof, jeune honiuie d'une gi'ande espérance, fut emporté par un boulet à l'aflîiire de Craon. » C'était sans douie uu frère auié du comte Alexandre Grigorié\itch Slr<iganol", qui, né vers 1805, de\int lieutenant général de I "artillerie, aide de camp général de l'empereur et membre du conseil de l'empire. Ce dernier, après avoir été gouverneur de la Petite Bussie, exerça, de 1830 à 1841, les fonctions de ministre de l'inlérieur. — On se perd dans ces grandes familles, quand les auteurs négligent de joindre à leur nom commun le prénom de l'indivirhi dont il s'agit, et même son nom patronym'que.

nie, chacune sur les frontières de son gouvernemenf » (bien entendu du côlé de Tennemi).

Émerveillé et presque effarouché, selon sa modestie ordinaire, de la vivacité des démonstrations dont il était l'objet, le monarque ne s'arrêta que quelques jours dans la vieille capitale ; mais ces joui*s ont dil compter dans la vie du gouverneur mililnire, avec lequel il eut alors des entreliens d une gravité solennelle et où il s'agissait de moyens suprêmes pour assurer le salut de Tempire. Donna-t-il dos instructions positives à Rostoptchine sur la conduite à tenir dans le cas probable où les Français arriveraient jusque sous les murs du Kremlin? On ne saurait rien affirmer à cet égard*; cependant une telle éventualité devait se présenter à Tesprit des deux interlocuteurs, et qui sait si le bouillant Rostoptchine, qui, môme au pied du trôno, était loin de toujours se modérer, ne la prévit pas dés lors? Mais peut-être aussi le caractère indécis et timide d'Alexandre empêcha-t-il le gouverneur de lui poser des questions pour le cas où la ville sainte serait à la veille

* M. Thici's (t. XIV, p. 366, note) le nie môme calégoriquement : « Il est positif, (lit-il, que l'empereur Alexandre n'en sut rien, que l'armëe n'en sut pas davantage, el que le comie d»* Rostoptchine. inspiré par une ardente haine naiionalo, unique haine qui soit toujours pardonnable, résolut à lui s«'ul, sans c.iIcuUm* toutes les cons«*quences de sa résoin lion, l'incendie de la vieille lapilale moscniie. » — Le marquis de Chanibray n'émet pas là-flcssn< «l'avis formel : « Alexandre, dit-il (t. !•', p. 565,, approuva tacitement, dans le tetnps. la conduite de Rostoptchine et de Koutousof, puisqu'il ne la hlAma pas; ainsi il jugea que l'incendie de Moscou avait éié utile. »

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d'être profanée par uneoccupation ennemie. A en croire toutefois le récit de Fain *, il serait échappé ù l'empereur de dire dans l'assemblée du Kremlin convoquée par le gouverneur : « Les désastres dont vous êtes menacés ne doivent être considérés que comme des moyens nécessaires pour parvenir à consommer la ruine de Tennemi. » Domergue ne pouvait savoir que ce qui était à la connaissance de tout le monde. Aussi ce qu'il ra* conte à ce sujet se réduit au peu de lignes que nous allons reproduire, mais dont nous n'entendons pas nous porler garant, quoiqu'elles ne renferment rien d'invraisemblable. « A rapproche du monarque, ditil % toute l'immense population de cette ville se porta au-devant de lui jusqu'à la porte de Smolensk. L'empereur se rendit immédiatement au Sénat', où le général Rostoptchine proposa d'élever, hors la ville, des retranchements militaires, d'armer la population pour les défendre, et de redoubler de vigilance et de sévérité à regard des Français résidant dans la ville. Alexandre repoussa d'abord énergiquement cette dernière proposition. « Pourquoi, dit-il, inquiéter les Français éta- « blis en Russie? je sais qu'ils sont inoffensifs et qu'ils

* Ouvrage cite'*, t. I*', p. 513.

« Voir, t. 1", p. 230. Cf. Ph. de Ségur, Histoire de Napoléon et de la Grande Armée, liv. VIII, cliap i. « Tout se prépara en silence, y est-il dit, à l'insu du peuple, des propriéi aires de toutes les classes, et peut-être de leur empereur, s Voir aussi au cliap. ii.

* Peul-ôire plutôt à ra<5:ciul lue de la noblesse ot des marcliands, qui, à IuLvtigation de Rosloptchine, se réunit au Kremlin.

« m'aimenl. » Néanmoins Rostoptchine, sous le poids des mêmes préoccupations qu*en 1806, insista sur Turgence de cette mesure; et, soit conviction, soit faiblesse, ou même embarras du moment, l'empereur laissa au gouverneur la faculté d'adopter toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires : il lui donna carte blanche ^ Les offrandes, mises avec empressement sur l'autel de la patrie par la noblesse et par la bourgeoisie, furent aussi acceptées par le monarque.

Ici doit trouver place un épisode qui ne paraîtra pas hors de propos dans ce tableau des mœurs russes sous le règne d'Alexandre I", puisqu'il fait intervenir dans les aifairos nationales la religion, qui a dû nécessairement y jouer un rôle. Elle ne pouvait, en effet, rester étrangère à ce grand danger de la patrie.

A la tète du diocèse de Moscou était encore, à cette époque, le vénérable métropolitain Platon, une des

* Ce lenne de carte blanche est le môme qui lut prononcé au Sénat. [Note de Domergue.) — Schlosser, dans son Histoire du AT///' siècle ^1. VII, p. 819), s'appuie surloutsur un mol de M. le baron Alexandre de Meyendorflf pour affirmer que l'acte de Rostoplchine ne s'accomplit l)«s à rinsu de l'empereur. Dans une brochure sur l'incendie du Palais d'Hiver (décembre 1838), le célèbre économiste livonien aurait inséré cette ligne à laquelle l'historii n allemand attacbe peut-être trop d'importance : « C'est là (lue fut résolu le sacrifice de Moscou. » Nous regardons cette preuve comme non moins insuffisante que celle empruntée par le même auteur à quelques passages d'une proclamation rendue par le monarque à Saiiit-Péiorsbourg. An reste, nous reviendrons làdessus.

gloires de TÉglise dile orthodoxe, et peut-être Torateur sacré le plus éloquent qui soit sorti des rangs du clergé russe, en général si pauvre en illustrations réelles el qui seraient acceptées comme telles dans nos pays d'Occident. C'est lui qui avait donné Tinstruction religieuse à l'empereur Paul el à Marie F(eodorovna, destinée alors à devenir réponse du grandduc; lui qui avait présidé à leur sacre et ensuite, en 1801, à celui d'Alexandre F, occasion où il avait fait entendre des paroles de franchise que nous avons déjà citées ailleurs *. Ami et protecteur éclairé des Rltres, Platon les avait cultivées lui-même avec ardeur et leur devait en grande partie l'honneur d'être appelé Bouche d'or, comme saint Jean Chrysostome; théologien érudit autant que pieux, il avait écrit sur toutes les parlies de la science des choses sacrées avec toute la supériorité à laquelle un prêtre russe peut aspirer. Il était décoré de tous les ordres de Russie, celui de Saint-George excepté, qui est exclusivement réservé aux militaires. Maintenant âgé de soixante-quinze ans', il n'exerçait plus les fonctions de son éminente dignité : il s'en était fait décharger Tannée précédente, et s'était retiré dans la solitude du couvent

* Dans notie Histoire intime, l. II, p. 487.

• Platon, dont le premier nom était Pierre Ijevchine et qui était le ûls d'un curé de village des environs de Moscou, avait vu le jour le 10 juillet 1757, dans ce même village, appelé Tchaschnikova. A l'avénenient de Catherine II, en 1762, il était déjà recteur du séminaire de Saint-Serge à Troïlza et professeur en théologie. Les sermons qu'il prêcha en présence de la souveraine le firent remarquer d'elle; elle

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de Béthanie {Vifania)^ qu'il avait lui-même fait construire, de ses propres deniers, non loin de la laure de Troitza. Là, nous avons vu le mausolée qui recouvre les cendres de Fillustrc prélat, chrétien pieux, pasleur plein de sollicitude pour son troupeau et excellent patriote.

Le coadjuteur que lui avait donné, à sa prière, le saint-synode, était cet Augustin (Vinogradskii),quilui succéda en qualité d'archevêque de Moscou et dont nous avons également dit quelques mots dans un autre de nos ouvrages ^

Lorsque Platon apprit l'arrivée de l'empereur Alexandre dans la vieille capitale de lempire, il lui adressa, en date du 26 juillet, la lettre suivante, que le baron Fain a reproduite, probablement d*aprcs le liyre: Moscou avant et après T incendie*^ d'où nous la transcrivons (p. 135).

i La ville de Moscou, la première capitale de Tompirc, la nouvelle Jérusalem, reçoit son Christ (l'oiiU du Seigneur) comme une mère est reçue dans les bras de ses fils

rappela à sa cour, ne larda pas à le créer membre du sainl-syncde et le lit nommer, en 1766, arcliimandrite de la célèbre laure (lavrOf monastère de premier rang ; puis, en 1770, arclicvôquc de Tver, sans abandonner ces aulros fonctions, enfin en 1787 archevêque et métropolitain de Moscou. Platon mourul à Béthanio, le H novembre de l'année 4812, peu de semaines a]îrès le départ des Français.

* Histoire intime ^ t. !•", p. 497. Augustm mounit le 15 mars 1819, et eut lui-même pour successeur Philarète, le métropolitain actuel.

* Manuscrit de 1812, t. I", p. 317. — A vrai dire, Fain cite comme sa source le géu.éral Guillaume de Yaudoncourt.

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zélés, et, à travers le brouillard qui s'élève, prévoyant la gloire brillante de sa puissance, elle citante, dans son transport : Hosanna ! béni soit Celui qui arrive ! Que Tarroganl, reffronté Goliath apporte, des limites de la France, TelTroi mortel aux confins de la Russie, la pacifique religion, cette fronde du David russe, abattra soudain la tête de son sanguinaire orgueil. Cette image de saint Serge, antique défenseur zélé du bonheur de notre Patrie, est offerte à Yoti*c Majesté Impériale.

t Je suis affligé de ce que la faiblesse de ma santé me met dans l'impossibilité de jouir de la vue de votre précieuse face. J'adresse au ciel des prières ferventes pour que le Tout-Puissant élève la race des justes et a<;corde à nos vœux un heureux succès ^ »

L'image dont on parle ici, Alexandre en fit présent à la milice de Moscou qui se formait sur son appel, afin qu*elle fût sous la protection du saint, comme jadis l'armée de Dimitri Donskoî fut sous celle de saint Serge vivant et marchant avec elle contre les Ta tars. « Cette guerre, devenant ainsi une guerre de religion, dit l'auteur auquel nous devons la conservation de

' Kain, aprèis avoir reproduit celte lettre et plui«ieurs iDaiiifesIc» de la iiiènic époque, ajoute ceci : < Napoléon se fait relire plusieurs fois cet$ expressions de haiue. Elles rétoiment et l'inquiètent. Qu'a-t-on pu dire et faire pour changer à ce point l'empereui* Alexandre? D'où vient tout ce venin qu'on a jeté dans la querelle? » De pareilles naïvetés pourraient nous faire la risée des nations du dehors. Comment ! il faudrait voir arriver sans irritation et sans haine l'envahisseur, le conquérant étranger? M. Thiers, moins servilement attaché au point de vue français, ne dit-il pas que la liaine est excusable lorsqu'elle a pour objet l'ennemi de notre pays, lorsqu'elle émane du patriotisme, « seniimeiil toujours estimable sous quelque forme qu'il se manifeste, même poussé jusqu'au fanatisme? »

lu ROSTOPTCeiNB ET KOUTOUSOF.- CHAP. III.

c€tte lettre, n'en devait être que plus meurtrière. » Le culte des images est, comme chacun sait, une grande aflaire dans TÉglise grecque. A celles des saints de MoscoUj révérés comme symbole de l'unité nationale, vint se joindre encore, le jour même de la bataille de Borodino, avec pompe et en grande cérémonie, rimage de la mère de Dieu (Bojimater), sauvée deSmolensk^ Mais ensuite arriva aussi la nouvelle du désastre, plus cruel encore que la perte de ce boulevard de l'empire, qui 4)0urtant, comme Ta dit Alexandre lui-même dans une lettre à Barclay, « produisit un effet moral immense sur tout l'empire. » L'accablement fut affreux. Beaucoup d'habitants, terrifiés par l'approche de l'ennemi, n'eurent rien de plus pressé que de prendre la fuite. Platon, l'ayant appris, sortit de sa retraite et se fit conduire dans la capitale. Par sa présence et ses harangues patriotiques, il releva le courage défaillant de la multitude et en détermina les hommes robustes à aller concourir à la défense de la ville. Il resta jusqu'au 12 septembre au milieu de ses concitoyens éplorés, les consolant et les animant, et ce ne fut pas sans peine que le coadjuteur et quelques autres de ses amis décidèrent le faible vieillard à retourner à Bélhanie *.

A Général Mikhaïlofski-Danilerski, Uisloire de la guerre nationale dans l'année 1812, ouvrage ofliciel en russe [traduction alleni.|1840, 4 vol. in-8% t. II, p. 276).

* Snéghiref, Vie de Platant métropolitain de Uoicou (1856}» en russe»

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Le 15, jour où avait lieu le conseil de guerre à Fili dont nous parlerons bientôt, pendant que les troupes travaillaient à élever autour de Moscou des ouvrages de campagne et que les habitants assiégeaient l'Arsenal, où Ton distribuait des armes, pour courir ensuite aux « trois montagnes *, » où Ton espérait trouver le gouverneur et se ranger sous ses ordres, Augustin officiait dans la cathédrale Ouspenski (de TAssomplion), et, après la messe, il éleva ses mains vers le Tout-Puissant pour le supplier, suffoqué par ses larmes, de sauver Moscou et la {lussie, d^exterminer lenvahisseur. Puis, après le service divin, il voulut faire transporter à Vologda l'image de la Vierge de Vladimir, les vases sacrés et d'autres objets de prix parmi les ornements de cette église \ Toutefois, il en fut empêché par Rostoptchine, qui craignait, dit le général Bogdanovitch ', un des principaux historiens de la campagne de 1812, que cette mesure na-

p. 47>50. Cf. Bogdanovitch, t. II, p. 248. -* Sur le sennon prêché le 0 septembre par l'archevêque Augustin, voir Danilefski, t. H, p. 374; sur les images de Moscou et de Smolensk, voir de Maistre, Corr. diplom., t. !•', p. 157, 175 et 233.

* En russe, Tri Gori,

' Cette image de la Vierge de Vladimir, peinte, dit-on, par saint Luc, avait une auréole garnie de pierres précieuses, d'une valeur trèsconsidérable. L'image réputée miraculeuse de la Hère de Dieu d'Ibérie [Iverskàta Bojétnater), dont il sera question plus loin, fut également emportée.

' Histoire de la campagne de Vannée 181*2, composée par ordre suprême (li-ad. allem , 1863), l. Il, p. 249. Voir aussi Snegliirel, Bio-^ graphie d* Augustin, archevêque de Moscou (1841 ), en russe, p. 32.

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joutai encore au découragement des liabilanis. Elle fut néanmoins prise quelques heures après, dans la nuit.

En attendant, les Français ne cessaient d'avancer. Barclay de Tolly, dans Tespérance d'être bientôt renforcé par la levée nationale qu'on lui annonçait, continua son mouvement rétrograde, ne s'arrétant ni à Dorogobouge ni à Viazma. Son armée, avide de se battre, était stupéraîle de toujours reculer ainsi, et leb officiers, dans leur présomption, ne ménageaient plus les paroles de blâme, non-seulement sur le compte de leur prudent chef, généralissime par accident, mais jusque sur le compte deTempercur, le vrai commandant en chef de Tarmée, qui, dans sa sagesse, soutenait son fidèle et consciencieux serviteur contrôles patriotes bouillants qui ne cessaient de l'accuser. Déjà,àSmolensk, leur désapprobation était allée jusqu'à l'indiscipline, encouragée, dans cette circonstance, même par le grand-duc Constantin Pavlovitch ^ loujoui*s peu maître de lui, même par le brave prince

* Voir là-dessus le major Biilzkc, Gesciiicftle des Rumtchen KriegeSj 2* éd. [1862], p. 153. Son récit repose sur un examen critique des liisluircs connues de cette guêtre, celles du marquis de Ghambray, du comte de Ségur, du colonel [depuis général) Ooutourlioe, rapprochées des ouvrages de Tillustre général Clausewitz, du baron de Wolzogen, du comte de Toll (Bernhardi), ctc.| etc.

Bagralhion, cet ancien favori de Souvorof et commandant en chef de la seconde armée S non moins fougueux que lecésarévitch. Mais Barclay, avec la fermeté d'un caractère antique, avait triomphé de ces résistances, et Constantin s'était éloigné de l'armée. A vrai dire, Barclay ne refusait pas la bataille, il attendait seulement pour la livrer qu'on eût trouvé une position réelleiâent avantageuse. 11 crut rencontrer ces conditions dans le camp de Tsarévo-Zaimischtché, entre Viazma et Gjatsk, à environ cent quatre-vingts kilomètres en deçà de Moscou; et déjà, le t29 août, il avait ordonné dos dispositions en vue d*un combat, lorsque arriva, avec la mission de le relever du commandement en chef, celui que le vœu de Tarmée et de la nation y appelaient depuis longtemps, et que l'empereur, obligé, malgré lui, de céder à l'opinion, y avait nommé. Alexandre lui gardait rancune depuis Austerlitz, et en sacrifiant l'habile temporisateur, il ne fit que céder aux clameurs qui s'élevaient contre lui de toutes parts.

Ainsi se présente à nous, pour la première fois, le second des deux personnages dont les noms réunis figurent sur le titre de cet ouvrage. Arrêtons-nous un moment pour faire connaissance avec lui.

Comme le prince Bagrathion, Michel, ou, suivant la

* Rosioplchine était lié avec cet intrépide guerrier, vieux Russe s'il en fut, par le lien d'une mutuelle sympathie. Voir ses lettres à Hagrailiiou dans l'ouvrage de Bogdanovitcli, t. Il, p. 201.

i!8 ROSTOPTCHiNE ET KODTOUSOP.— CHAP. III.

fornAe russe, Mikhaïl Ilarionovitch * Golénitchef-Koutousof, le nouveau généralissime, était un élève, un vieux compagnon, de Souvorof, un Russe pur sang. H venait de faire refleurir, dans les principautés du Danube, ses lauriers négatifs d'Austerlitz ', et, pour ce motif, son souverain lui avait tout récemment (9 août) conféré la dignité de prince. Ce vieux guerrier, à cette époque l'homme de la nation, avait perdu un œil, était affaibli par le poids des années, et, en outre, chargé d'embonpoint; d'ailleurs, au jugement de tous, il était plus diplomate que capitaine. En face de Napoléon du moins, il ne pouvait guère prétendre à cette dernière qualité. On la souvent caractérisé, et, dans tous ses portraits, la ruse est le plus saillant des traits qu'on lui attribue. « Son mérite, dit le pénétrant historien du Consulat et de l'Empire ', se réduisait à l)eaucoup de

* Fils d'Hilairc ou d'IIilarion. En russe, on ajoute au prénom le nom patronymique.

* Voir, dans l'Appendice, quelques détails à ce sujet.

* Thiers, t. IV, p. 314. On trouvera plus loin un autre jugement du même auteur, beaucoup plus sévère, sur Koutousof. Cf. Sé^r, liv. Vil, chap. ▼, et Beitzke , p. 174. Voir aussi l'ouvrage russe déjà cité du lieutenant général Hikhaïlofski-Danilefski, qui fut aide de camp du gênéra'issime, t. Il, p. 149. Cet ouvrage composé par ordre de l'empereur Nicolas, a depuis beaucoup perdu de son crédit, et le même souverain en demanda un autre au général Bogdanovitch. L'ou\Tage du général DaiiUefski a été l'objet de très-vives critiques de la part, non-seulement de nos généraux, mais aussi de la part des Russes, notamment du général Toll. Voir M. de Bernhardi, dans les Mémoires de ToU (Denkumrdigkeiten aui dem Uben des Gênerais von der Infanterie Grafen van Ton (1856), t. II, p. 153, 100, 168 et 197; et t. l", p. 278, 295. M. de* Smitt, en tête de son ouvrage sur la guerre de 1812 (p. 9-120), <p livre à une critique déliiillée de relui du général DanilefsTci.

finesse cachée sous beaucoup d'indolence, b Voici commenl il est dépeint par sir Robert Wilson, colonel, et, peu de temps après, commissaire anglais dans l'armée russe : «c C'était un bon vivant, plein de courtoisie et de ruse, un Grec du Bas*Empire, alliant l'instruction européenne à l'intelligence souple des Orientaux, préférant les succès de la diplomatie aux risques du jeu des batailles, dont le détournaient d'ailleurs et son âge et ses infirmités. Il avait, en effet, soixante-' quatorze ans^ Il était d'une corpulence énorme, et, même sur le champ de bataille, ne pouvait se mouvoir qu'à l'aide d'un de ces petits chariots russes qu'on appelle droschki, » L'Anglais ajoute qu'il avait habité Paris , qu'il aimait les Français , et avait pour Napoléon lui-même une sorte de goût mêlé de méfiance.

Tel était l'homme qui allait avoir à se concerter avec le gouverneur de Moscou sur les mesures à prendre au sujet de cette capitale, siège d'une noblesse puissante, et où tout le monde s'indignait, avec le comte, à l'idée de voir les palais de la vieille cité menacés d'une invasion étrangère, par suite, disait-on, des fautes d'un

' Gela est douteux : né, d'après les biographies (et notamment d'après celle du même général Mikhaïlofîski-Danilefski, Paris, 1860), le 10 septembre 1745, à Saint-Pétersbourg, il n'aurait eu encore que soixantesept ans, comme le dit aussi Wolzogen [Metnoiren, p. 131). Selon ce dernier, c l'empereur n'estimait pas Koutousof, à cause de son caractère Mins moralité, intrigant et même dangereux. » l^e général Danilefski, bien entendu, n'est pas de cet «vis. Nous reviendrons làniessus.

120 ROSTOPTGHINE ET KOUTOUSOF.- GHAP. III.

chef allemand, sans nom et sans mérite éminent, mais qui, à titre d'Allemand \ était soutenu par Tempereur. Koutousof, abandonnant aussitôt la position choisie par Barclay, en désigna une aulre, un peu plus loin, à Borodino, non loin des bords de la Moskva, petit affluent de TOka. Là eut lieu 1 épouvantable boucherie du 7 septembre, que nous a décrite, avec sa supériorité habituelle, Thistorien du Consulatet de l'Empire*. On sait quelle en fut l'issue : près de 60,000 morts ou mourants du cAté des Russes, 10,000 de notre côté, sans compter plus de 20,000 blessés, jonchaient le champ de bataille ^, que Koutousof abandonna à notre armée,

* On connaît le bon mot du général lormolof, un des princiiioux lieutenants de Koutousof, au sujet des Allemands, a A la plus pro> chaîne promotion, dit-il, je demanderai à être avancé à la dignité d'Allemand. » Entrant un jour au quartier de Barclay de ToUy, commandant en chef, et s'adressanl aux nombreux aides de camp dont la plnpart étaient ou Allemands proprement dits ou des provinces baltiques, il leur demanda si par hasard il y en avait un parmi eux qui parlât le russe ; a dans ce cas, ajouta-t-il, je le prierai de m'annoncer au général en chef, i» Le comte lermolof mourut à Moscou, le 24 a^Til 1861, presque en disgi*âce.

• T. XIV. p. 519-351. Pour toutes les opérations purement militaires, nous renvoyons le lecteur à cet excellent ouvrage, que nous n'avons pas la prétention d'égaler et après lequel il nous resterait fort peu de chose à dire.

' Le major Beilzke{p. 237 ) constate aussi du côté des Russes une perte lie 58,000 hommes; mais il évalue à 28,000 celle des Français.— On sait que les Russes eurent d'ailleurs à pleurer, comme dit V. Thiei*s, une grande victime; nous voulons parler du commandant en chci de la seconde armée prince Dragathion. mortellement blessé dans cette bataille. — Le comte de Maistresut bientôt à (|uoi s'en tenir sur la pr('»temhie victoire de Koutousof: Vaincre, c'est avancer, nrrii-il. (Correitp. (fiphtn., t. î", p. 200^ ; rentier, <fe$t être vaincu.

BORODINO ET MOSCOU (1812). i21

libre alors de marcher sur Moscou. Celait pour nous une victoire, mais chèrement achetée et peu décisive. Néanmoins le prince se proclama vainqueur et fit dans ce sens son rapport à l'empereur, trompant sciemment la religion du monarque S qui , dans son erreur, ordonna de chanter un Te Dmm solennel dans toutes les églises de l'empire, avec accompagnement de réjouissances publiques; qui, de plus, nomma feld-maréchal le prétendu vainqueur, lui conféra Tordre de Saint-George de première classe, distinction tout à fait hors ligne et à laquelle lui-même n'aurait jamais osé prétendre; . qui enfin lui fit présent d'une somme de 100,000 roubles, et ordonna de payer cinq roubles de gratification à chaque soldat. L'illusion dura peu; Alexandre ne tarda pas à être cruellement désabusé. Rostoptchine, dupe comme tout le monde de celte manœuvre du vieux généralissime, redoubla alors d'énergie et de fougue.

Ainsi quil nous Tapprend lui-même', son activité avait pris de grandes proportions depuis le 20 aoât, jour où les Russes abandonnèrent aux Français un de leurs principaux points de défense contre l'étranger. « Je ne comprends pas, dil-il, comment j'ai pu résister à tant de fatigue. Depuis la prise de Smolensk jusqu*ù ma sortie de Moscou, pendant vingt-trois jours, je n'ai

1 Scgiir, liv. VUI, chap. iit;6eitzl^c, ]>. '230. Wolzogen, p. 150. Nous reviendrons plus loin sur les rapports île Koutousof à l'empereur.

* ÏM Vérité nur V incendie de Moscou, p. 19. Nous apprwiei*ons filu:» tard cette brochure de 47 papes m-H*. pnhli(^<' à Paris en 182^».

pas dormi dans mon lit. Je me couchais tout habillé sur un canapé, continuellement réveillé pour lire les dépèches qui m arrivaient de tous les côtés, pour causer avec les courriers et les expédier souvent sur-lechamp- J'ai acquis la certitude qu*il y a toujours moyen d'être utile à sa patrie lorsqu'on entend sa voix qui crie : « Sacrifie- toi pour mon salut) »

Selon toute apparence, son parti était pris depuis sa dernière entrevue avec Alexandre, mais, incertain encore sur Tissue de la lutte, il attendit le moment extrême pour réaliser son projet. Ce qui lui parut le plus pressé, ce fut la sécurité intérieure de la ville et les soins à prendre afin que les Français, à leur arrivée (si par impossible elle devait avoir lieu), n'y trouvassent pas des amis prêts à leur servir de guides et de conseils. De là ses mesures sévères à l'égard de nos compatriotes établis à Moscou. Domergueen fait l'objet des plus sanglants reproches contre lui; il en accuse a ce caractère violent, irascible et vindicatif, qui le rendait redoutable même aux plus pacifiques habitants de la ville ^; » il y voit une nouvelle preuve de celte a haine contre les Français, » attestée déjà par les pamphlets de 1807. Soyons justes néanmoins. La guerre n*a-t-elle pas sa loi à part, loi dure et odieuse, mais dont, après tout, il n'est pas toujours possible de se départir? Et dans l'état des choses alors oxistanl,

* IjO BiuMe pendant les guerreê de Vemfnrey t. V', p. 237. Nous regrettons que le nom de M. Capcfi<ruo soil associé à celui de Tauleur.

n'était-ce pas le cas, ou jamais, d'appliquer l'adage : Sains papuli extrema lex esta ! Les moyens extrêmes, cruels mais nécessaires, auxquels notre patriotisme aurait recours dans l'imminence d'un grand danger, sachons les passer aussi à ceux dont les circonstances, surtout si elles étaient indépendantes de leur propre volonté, ont fait temporairement nos ennemis, et renions résolument cette maxime par trop égoïste. Sic n08^ non nobis, qui signifie : légitime s'il est employé par nous, un acte devient criminel quand il l'est contre nous. De grands historiens semblent avoir subi, plus que de raison, — et nous le ferons voir plus loin, — l'influence de cette maxime d'un patriotisme étroit et exclusif.

Quan t au gouverneur de Moscou , ses prétendus actes de barbarie ne sont pas tous condamnables; seule; ment, il faut avouer qu'il les aggrava par la violence d'un langage emphatique, calculé pour faire de l'effet et produire dans la population les dispositions où il désirait la placer. Domergue ne peut oublier la fatale carte blanche* : « Le général Rostoplchinc, dit-il, ne fut pas plutôt armé de ce redoutable pouvoir dont il était si désireux, qu'il en frappa indistinctement amis et ennemis. » Il est vrai, malheureusement, qu'il vn frappa des innocents; mais toute la question est de savoir si, dans l'épouvantable crise qui survint, il eut

* Voir plus haut. p. 110.

dû s'abslenir. En prenant ses me^'ures de précaution, il ne se mit pas en garde contre les défauts de son caractère; il tomba dans une vive exaltation; la violence de ses passions surexcitées allait jusqu'à la rage. Nous en verrons les fruits.

La colonie française de Moscou se composait, selon le général Danilefski, de 5,600 individus. Le gouverneur vit là, peut-être avec raison, un grand danger, et il jugea nécessaire de faire garder à vue un certain nombre des plus influents ou des plus remuants parmi les compatriotes de Tennemi qui approchait. Dès le 1^ septembre (toujours nouveau style), il les fit arrêter dans leurs demeures, déposer à Thôtel Lazaref, et ensuite embarquer sur la Moskva, pour être conduits en lieu de sûreté, dans un bateau plat où il leur était à peine possible de se mettre à l'abri des injures de l'air. Domergue lui-même, arraché de sa demeure, séparé de sa femme, fut du nombre de ces quarante victimes*. Sans doute, l'humanité même pouvait commander l'éloignement de ces étrangers au moment duneeffer-

* Non pas 400, comme il est dit dans le Moniiettr du temps; mais aussi ce n'était pas. comme le disait Rostoplchine dans son rapport du 4 septembre au ministre de la police, « la canaille de la canaille. » Les quarante infortunés Français furent conduits, toujoui's par eau, jusqu'à Nijni-Novgorod et Makarief. Outre Domergue, on comptait panni eux Aubert-Chalmais, riche négociant, dont la femme, plutôt que luimôme, tenait un magasin important d'articles de luxe, modes, riches élofies, porcelaines de Sèvres, etc. Madame Auberl-Chalmais fut k son tour proscrite dans la suite, accusée d'iutellipeiire avec l'ennemi. (Voir It— eh, p. 14! et 167.)

vesceiice patriotique presque sans exemple; mais le gouverneur crut devoir accompagner cet acte d*un burlesque commentaire. Avant d'ordonner le départ, le 22 août, il iit donner lecture aux victimes d'un discours qui ne pouvait être que de Rostoptchine luimême, car il portait Tempreinte de son esprit et des bizarreries de l'éducation qu'il avait. reçue. Cette espèce de harangue n'était évidemment pas digne d'une circonstance aussi solennelle, car elle renfermait de ridicules jeux de mots que la vanité de ce personnage, à la fois gallomane et gallophobe, n'avait pas voulu s'interdire. Domergue, qui en certifie l'authenticité et se vante de la citer fidèlement le premier, ne l'a pourtant pas donnée intégralement *. Nous restituons cette pièce curieuse, avec l'aide du bibliophile russe déjà cité, selon toute sa teneur.

« Français, votre empereur a dit, dans une proclamation à son armée :

« Français, vous m*avez dit tant de fois que vous m'aia miez : prouvez-le-moi donc en me suivant dans les ré- « gions hyperborées, où régnent Thiver et la désolation, « et où le souverain ouvre ses ports aux Anglais, nos éterd nels ennemis »

* T. 1*% p. S58. Le mol c lidèlcinent » (tourrail aussi Uonner lieu û des observations. — Cf. Poltaratzki, p. 17. — Quand Scieur (liv. VIII, cliap. n) signale c comme une singularité toule locale, que la plupart des pi'oolamations du gouverneur étaient en style biblique et en prose rimée [russe?], » il est clair qu'il ne faut pas prendre à la letli'e ces qualillca tiens.

<( Français» la Russie vous a donne asile, et vous n*avez cessé de faire des vœux contre elle *. C'est pour éviter un massacre et ne pas salir les pages de notre histoire par ritnitation de vos infernales fureurs révolutionnaires, que le gouvernement se voit obligé de vous éloigner. Vous irez habiter les bords du Volga, au milieu d*un peuple paisible et fidèle à ses serments, qui vous méprise trop pour vous faire du mal. Vous quitterez pour quelque temps TEurope et vous irez en Asie*. Cessez d'être mauvais sujets et devenez bons; métamorphosez-vous en bons bourgeois russes, de citoyens français que vous étiez'; restez tranquilles et soumis, ou craignez un châtiment rigoureux^. Entrez dans la barque, rentrez en vous-mêmes et n'en faites pas une barque à Caron. Salut et bon voyage ! »

Les facéties abondent aussi dans les proclamations adressées par le comte à ses propres compatriotes, et Ton ne peut pas dire qu'elles soient de meilleur goût ; seulement, au lieu d'être des cruautés gratuites comme celle qu'on vient de voir, elles étaient peut-élre de nature à relever le moral des Russes, qui ne sont pas moins amateurs que nous de bonnes plaisanteries,

} Ilcproduction à peu près textuelle du reproclie qu'il leur avait adi*essédéjà en 1806. Voir plus haut, p. 67.

* Selon les idées d'autrefois, qui plaçaient les confins de l'Europe et de l'Asie. déjà sur le Don.

' Toujours la manie des jeux de motsl Mais on va voir mieux que cela.

^ c On avait proposé à l'empereur Alexandre, dit Ghambray (t. l*\ p. 534), de prendre des mesures très-rigoureuses contre les Français» de la colonie, parce qu'il s en trouvait parmi eux de suspects. Il s'y refusa, disant cpi^il était du devoir de la police de les surveiller. »

surtout si le gros sel n'y manque pas. L'empereur Alexandre du moins, prince d'ailleurs toujours humain, en jugeait ainsi, car, après avoir lu quelquesunes des affiches presque journalières de Rostoptchine, il dit de lui : a C'est l'homme de la chose. » Ces affiches ou proclamations, le lecteur sera curieux de les connaître, et nous en donnerons ici quelques-unes par anticipation, au moins par extraits ^

u On a fermé les tribunaux, est-il dit dans Tun de

ces documents (du il septembre), mais que cela ne vous inquiète pas, mes amis : nous n'avons pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat (Napoléon).

« Dans deux ou trois jours, je donnerai le signal. Armez-vous bien de piques et de haches, et, si vous voulez faire mieux, prenez des fourches à trois dents, le Français nest pas pltis lourd qu'une gerbe de blé.

« Demain j*irai voir les blessés à l'hôpital de Sainle*Cattierine ; j'y ferai dire une messe et bénir l'eau pour leur prompte guérison. Pour moi, je me porte bien : f avais mal à un œil^ mais maintenant je vois très-bien des deux »

' Nous les empmntons soit à Doinergue, soit au baron Fain (Manuscrit de 1812), soit surtout à la brochure de M. Poltaratzki, dans laquelle sont indiquées aussi les sources où le bibliophile a puisé. — La première de ces proclamations se trouve aussi dans l'ouvrage 1resestimé et très-estimable du man]uis de Chambray, alors officier d'artillerie dans la vieille garde, Histoù-e de V expédition de Russie (1823), t. 1"S p. 340; et la seconde, dans récrit Moscou avant et après Vincendie, p. 136. Domergue, qui a beaucoup puisé à cette dernière source, a seulement modifié quelques termes du texte qu'elle lui fournissait. •

128 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - CUAP. 111.

Une autre pièce de ce genre, antérieure aux précédentes, est intitulée Épître amicale du général gouverneur de Moscou à ses habitants^ 24 août 1812. Même dans une traduction, elle caractérise trop bien et riiomme qui parle et le peuple auquel cette parole s'adresse» pour que nous n'en donnions que des extraits. En voici la teneur complète :

<i Grâce à Dieu, tout va bien, tout est tranquille à Moscou. Le prix du pain ne hausse pas, et celui de la viande diminue. Tout le monde désire que Tonnemi soit battu, et cela arrivera. Nous prierons Dieu, nous équiperons nos guerriers et nous les enverrons à l'armée. Nous aurons dans la sainte Vierge et dans les saints de Moscou des intercesseurs auprès do Dieu. En face du monde entier est notre miséricordieux souverain, Alexandre Pavlovitch;en face de rênnemi, notre armée chrétienne. Mais, pour en finir plus promptement, complaire à notre empereur, mériter la reconnaissance de la Russie et mortifier Napoléon, il faut montrer de Tobéissance, du zèle et une confiance entière dans les paroles des chefs, qui sont prêts à vivre et à mourir avec vous. S'il faut agir, je serai avec vous; siTon doit marcher au combat, je serai le premier; s'il est question de se reposer, je serai le dernier. .Ne craignez rien, le nuage s*est montré : nous soufflerons dessus et nous le dissiperons; tout sera nwnhLj et nous aurons de la farine '. Défiez-vous seulement des ivrognes et des imbéciles qui rôdent partout, l'oreille pendante, et ne servent qu'à glisser des sottises à l'oreille des autres. Il y en a qui s'imaginent que Napoléon a de bonnes intentions, tandis qu'il ne pense qu'à nous écorcher; il promet tout, mais il ne tiendra rien.

* Dicton proverbial russe.

BOKODIAO ET MOSCOU (18 Pi). 129

H promet aux soldats le rang de feld-maréchal, aux pauvres des montagnes d'or, au peuple la liberté : ce n'est qu'un leurre; tombez dans ses filets, et il vous envoie à la mort; on vous tuera, ou ici, ou là. C'est pourquoi, si quoiqu'un des nôtres ou des étrangers s'avise de vanter Napoléon et de faire de semblables promesses en son nom, je prie de le saisir, quel qu'il soit, par le toupet, et de le conduire au siège*. A celui qui l'aura arrêté, honneur, gloire et récompense; pour celui qui aura élé pris, je saurai bienTarrangera ma manière, fût-il des plus huppés. J'en ai reçu le pouvoir; l'ordre du souverain est de garder Moscou, notre bonne mère. Eh ! qui donc doit prendre soin d'une mère, sinon ses enfants? Devant Dieu, mes amis, je vous l'assure, l'empereur compte survous comme sur le Krenilin, et moi, je suis prêt à jurer pour vous. Ne me compromettez pas. Je suis, vous le savez, un fidèle serviteur du Tsar, un gentilhomme russe, un chrétien orthodoxe, et voici quel est, comme tel, ma prière :

« Seigneur, Roi des Cieux, prolonge les jours de notre fe pieux Souverain terrestre! ne cesse de répandre Ta béné- « diction sur notre sainte Russie, de fortifier le courage do a notre armée chrétienne, de soutenir la fidélité et l'amour « du peuple russe pour la patrie! Conduis les pas de nos t guerriers à la ruine de l'ennemi; èclaire-les et fortifie-les « par la vertu de la Croix vivifiante. Qu'elle les protège et « qu'ils triomphent par elle ! »

On en conviendra, celte pièce, que d'ailleurs le mauvais goilt ne dépare pas au même degré, était habilement calculée pour enflammer un peuple dont le palriotisme se confond avecle sentiment religieux et chez qui,

' Corps de garde où ^6^.6 un tribunal de simple police.

en l'absence de notions positives, tout est sentiment. Dans une troisième proclamation, également du mois d'aoâl, Rostoptchine disait entre autres ceci : « Je réponds sur ma vie que l'ennemi ne viendra pas à Moscou S et voici pourquoi : notre armée compte 130,000 hommes et 1 ,800 canons, et elle a à sa tète le sèrénissime prince Koutousof, le digne commandant en chef choisi par notre souverain'; il a, derrière l'ennemi, les généraux Tormassof et Tchitchagof, avec 85,000 braves soldats ; le général Miloradovitch est venu de Kalouga à Mojaisk avec 36,000 hommes d'infanterie, 3,800 hommes de cavalerie et 84 canons. Le comte Markof arrivera dans trois jours à Mojaisk avec 24,000 hommes, qui seront suivis encore de 7,000 autres. On compte aussi à Moscou, à Klinn, à Zavidovo, à Podolsk, 14,000 hommes d'infanterie. Si cest trop peu de cela pour la destruction de nos ennemis, alors, ma loi ! je dirai : « Allons, milice de « Moscou, marchons, nous aussi ! » Et nous sortirons au nombre de 100,000 braves compagnons. Nous pren-

' Koiitousof disait la même chose dans une lettre adressée à sa iiiie. (Voir de Maistre, Corr. diplôme 1. 1«, p. 180, cf p. 183. ]

* Ceci est une parole de courtisan, prononcée à deux uns; mais Kostopchine savait bien qu'Alexandre, s'il avait été libre de son choix, ne l'eût pas fait tomber sur celui qu'il a toujoui^ qualifié un peu durement. — Quant à la statistique de l'année, elle se rapporte à une date antérieure à la bataille de Borodino (cf. p. 142). Suivant le marquis de Chambray : a Le 12 septembre, Koutousof s'arrôta à trois

lieues de Moscou S n armée ne comptait plus qu'environ 50,000

hommes de troupes régulières; mais l'ordre y était entièrement rétabU. 9 T. !•', p. 338.

BOKODINO ET MOSCOU (181 S). 131

drons limage de la sainte Vierge, 150 canons, et nous terminerons TafTaire tous ensemble. L*ennemi, de son cdlé, a 150,000 hommes, tant des siens que de ce qu*il a ramassé en route ; il se nourrit de seigle échaudé et de viande de cheval. — Voilà- ce que je pense et ce que j'ai à vous dire, pour que les uns se réjouissent et que les autres se tranquillisent. Mais surtout réjouissez-vous de ce que Sa Majesté Tempereur daignera venir, ces jours-ci, dans sa fidèle capitale. — Lisez ! on peut tout comprendre, et il n'y a aucun commentaire à faire. »

Il y avait 1», sans doute, bien des promesses décevantes, mais c'était le langage que voulaient les circonstances, le langage d'un homme qui connaissait bien sa nation et savait comment on fait vibrer en elle les cordes qui poussent à l'action.

 ce moment-là, l'espérance était encore dans toutes les àines ; on se refusait à croire à l'éventualité de l'entrée des Français dans la vieille capitale de l'empire. Même après la ba taille de Borodino (7 septembre), cela ne changea pas tout à coup. Le gouverneur person* nellement était encore rassuré lorsque, le 8 septembre, il fil afiicher dans les rue^ de Moscou la proclamation renfermant l'extrait suivant du rapport de Koulousof ' :

* .Nous en empruntons le texle, plus ou moins exact, à Topuscule anonyme intiiulé Moscou avant et après l' incendie [1818,, p. 140. On peut le comparera celui que lionnc le général Bogdanovilcli, t. U. p. 221 Au rrste, nous reparlerons du rapport dans le coup d'oeil réirospectil'quon trouvera au chapitre suivant.

fl Hier 26 août (7 septembre), il y a eu une bataille extrêmement chaude et sanglante. L'armée russe, avec le secours de Dieu, n*a pas cédé un pouce de terrain, quoique Tennoiniait agi en désespéré. Demain, j*espère, en mettant ma confiance en Dieu et dans les saints de Moscou, combattre avec de nouvelles forces ^ La perte deTennemi est immense. Son ordre du jour portait: <i Point de prisonniers (et il n'y en avait pointa faire), les Français doivent vaincre ou périr. » Si, avec Taidc de Dieu, il est aujourd'hui repoussé encore une fois, alors le méchant et ses méchants périront de faim, ou par le fer et par le feu. »

A cet extrait du rapport, le gouvernement lui-même ajoutait :

« J'expédie à Tannée 4,000 de nos nouveaux soldats, avec des provisions et des munitions pour 250 canons. Vrais croyants, soyez tranquilles ! le sang des vôtres coule pour le salut de la patrie; le nôtre est prêt. Quand le temps sera venu, nous renforcerons l'armée. Dieu augmentera nos forces, et le méchant laissera ses os dans la terre do la Russie, a

Rostoplchîiie resta pendant quelques jours dans l'erreur, trompé par les fausses nouvelles du généralissime, qui parlait toujours de livrer une seconde bataille avant d'abandonner Moscou, et disait que, s'il s'était retiré du champ de bataille, ce n'était pas qu'il fût vaincu, « mais c'est qu'il prenait les devants pour aller couvrir cette capitale. » Même après queRostop-

' On le voit, Koutousof annonçait positivement une seconde bataille. Cf. Wolzojrcn p. ITi'i; Chambray. t.I". p. 338.

RORODIXO ET MOSCOU (1812). 135

tchîne cul appris ou deviné la vérité, il demeura dans une apparente sécurité et laissa les habitants dans l'ignorance du sort qui les attendait. Cependant il redoubla d'activité, et, sauf la construction d ouvrages extérieurs, il ne négligea rien de ce qui pouvait servir à la défense de Moscou, où Tincertitude, les alarmes, commencèrent à se répandre parmi les habitants, a On les voyait, dit M. de Ségur, presque à la fois transportés de fureur, exaltés d'espoir et abattus d'effroi. » Uostoptchine excitait ou comprimait ces mouvements, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi les prisonniers, il faisait choisir les plus chétifs pour les montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leurs frêles corps. Il vidait Moscou de fournitures de toute espèce, afin de nourrir les vaincus et affamer les vainqueurs. Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, ajoute Ihistorien de la grande armée, l'ordre si nécessaire, surtout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de Borodino se présentèrent. Selon Domergue, il usait d'une extrême sévérité, faisant peser sur tous la surveillance la plus ombrageuse. Une parole échappée, la moindre démonstration de départ, étaient punies chez le peuple par le plett ' ou Texil en Sibérie. Ces mauvais traitements ne pouvaient manquer de réagir sur des es-

* Fouet formé do plusieurs coun*oies cnlrdacées. — Opcndanl la noblesse avait on ^'rnnde partie quitté MoMvtu dos avant lo 12 sepi^'iiiliro. Kilo Mvail sos I erres pour s'y retirer.

134 ROSTOPTCniNE ET KOUTOUSOP.— CHAP. ![I.

prils à moitié sauvages et d'ailleurs en proie à une irritation croissante, à laquelle commençaient à se mêler le découragement et le désespoir. Pour avoir leur revanche de tant de rigueurs, les moujiks poursuivaient et attaquaient les étrangers dans les rues. Malheur aux Français surtout, si on en rencontrait!

Rostoptchine, que le prince Koulousof ne cessait de rassurer, et qui comptait encore de sa part sur un effort suprême^ jetait, de son côté, dans la multitude des bruits de victoires fabuleuses. Croyant réellement encore, ou se donnant Tair de croire, à la possibilité d une défense, il invita toute la population mâle, au cas où l'ennemi s'approcherait de Tenceinle extérieure de la ville, d^accourir, avec les armes quelconques qu'ils trouveraient sous la main, sur les coteaux des Moineaux, qui la bordent au sud-ouest. Nul doute, à l'entendre, qu'on ne fût en mesure de le repousser ou de lui faire mordre la poussière au pied des murs de la ville sainte. Néanmoins, il prenait en même temps des dispositions qui semblaient démentir cette confiance. Pendant qu'il interdisait aux habitants, sous les pei-

* Voir encore la lettre du il septembre. Bogdanoviich, t. H, p. 2*21, où l'on en trouve plusieurs autres. — c U est certain, dit Ségur, que le vieux général trompa le gouverneur jusqu'au dernier moment. H lui jurait encore < sur ses cheveux blancs 9 qu'il se ferait tuer avec lui devant Moscou, quand soudain celui-ci apprend que... l'abandon sans combat de cette capitale vient d'èti^ décidé. » Les historiens russes confirment ce témoignapfc, voir phisloin, p. 150, la note. Voir aussi Chanibi-ay, t. !•% p. 339.

BORODINO ET MOSCOU (iSiâ). 135

nés les plus sévères, d'essayer de se sauver et d'emporter ce qu'ils avaient de plus précieux, ilcommençait lui-même la plus vaste opération de sauvetage que Ton puisse imaginer, faisant enlever les archives, les caisses publiques, les objets précieux du Palais des Armures (Oroujéinaia Palata)^ le trésor des patriarches estimé à vingt et un millions de roubles, de grandes quantités d'armes cl d'autres propriétés de la couronne; et le projet, au cas où il faudrait abandonner Moscou à l'ennemi, de ne lui livrer qu'un brasier, devint alors du moins, s'il ne l'était pas déjà auparavant, un projet fermement arrêté.

Tous les historiens de la guerre de i 812 nous parlent d'un aérostat ailé, ballon monstrueux construit par un artificier étranger et dont la destination aurait été de planer sur l'armée française, d'y choisir entre tous son chef, et de l'écraser par une pluie de fer et de feu. On en fît, dit le général de Ségur, plusieurs essais, qui échouèrent, les ressorts des ailes s'étant toujours brisés. Mais Rostoptchine, feignant de persévérer, fil, (lit-on, achever la confection d'une multitude de fusées et de matières à incendie. «Moscou elle-même, ajoute le maréchal de logis du palais, devait être la grande machine infernale dont Texplosion nocturne et subite dévorerait l'empereur et son armée. »

En effet, solon les uns, le ballon n'était qu'un prétexte, un moyen de tromper la multitude crédule, tandis que, selon les autres, c'était une invention se-

136 ROSTOPTCllINE ET KOUTOUSOF. - CHAP. III.

rieuse et d'une grande portée, si toutes les diiBcuUés dont elle était encore enveloppée avaient pu être surmontées. « Vers la fin de mai, dit le nnarquis de Chambray, historien bien informé quoique venu des premiers', un Hollandais nommé Smid se présenta chez le prince Bagrathion, assurant qu'il possédait un secret pour détruire l'armée française. Bagralhion envoya Smid à Pétersbourg, où il fut sans doute jugé favorablement, puisqu'on l'adressa à Rostoptchine, qui devait lui donner les moyens de mettre à exécution son secret. Smid arriva à Moscou dans le courant de juillet; Rostoptchine Tinstalla dans une maison prés de Moscou, lui donna de l'argent, des ouvriers, et il travailla d'abord Ji un énorme ballon incendiaire» destiné disait^on, à anéantir Tarmée française. On ne permettait point de visiter ces travaux , maison nen faisait point un mystère, et les Moscovite^ de toutes les classes s'entretenaient du ballon. Lorsque Napoléon, après s'être emparé de Smolensk, eut prononcé son mouvement sur Moscou, Rostoptchine commença à craindre sérieusement pour cette capitale, et dès lors il se prépara a la livrer aux flammes si le sort de la guerre la faisait tomber au pouvoir de ce conquérant. Smid fut donc employé à faire construire des torches, des fusées, des m«'»ches et autres matières incendiaires. Quoique Ton prit les plus {grandes précautions pour cacher ces

préparalit's, il en transpira quelque chose, et le bruit se répandit que le gouverneur ferait brûler Moscou si Napoléon s'en emparait. »

Ce récit, si net dans tous ses détails, tandis que ceux de plusieurs autres rapporteurs sont chargés de circonstances imaginaires, nous paraît être en général exact et bien plus digne de foi que tout ce que raconta Domerguc longtemps après *. On varie, sur la personne du constructeur du ballon, le nommant tantôt Smid ou Schmidt% tantôt François Leppich, et en faisant, les uns un Anglais, les autres un Hollandais ou encore un Allemand. Schmidt était un pseudonyme : son vrai nom était Leppich, et il était Allemand de nation, non pas un Anglais se disant Allemand, comme on lit dans une pièce oflicielle Trançaise. Le fait lui-même de la construction d'un ballon est positif, et ce ballon était bien une machine de guerre ; Tempereur Alexandre en parle en ce sens dans une lettre à Rostoptchine, où il est dit de Leppich que « il est indispensable qu'il combine ses mouvements avec le général en chef*; »

* Domergiip. r. l", p. 250. Cf. Histoire de la destruction de Moscou, p. iO et 127; \Yul/.ogen, p. 152; Beitzkc, p. 235; Bogroniiovilcii» t. il. p. 2 46. Rostoptchine, dans sa bro-Iiure Isa Vérité snr liucendie de Moscou p. 5). s'exprime ainsi en parlant de Schmidt : a ()el homme, qui pi^lendait avoir Irouvé le moyen de diriger les ballons, s'occupait à on ronslmire un, et. par esprit de charlatanisme, il exigeait le secret sur son travail. On a donné trop d'importance à Ihisioire (!ece halloii pour jeter du ridicule sur les Russes, i*

• Wolzogen dit le docteur Schmidt. mécanicien et mnrhiniste allemand.

^ Voirre.le hMIre dnn*« lk»û'dauovitch, I. II. p. 2i7.

et d*ailleurs le Moniteur universel ' a recueilli trois lettres du même Leppich, qui annonce au comte que le ballon était achevé (5 septembre i812), sauf quelquesuns de ses accessoires en cuivre, et lui demande, sans préambule ni façons, une somme de 12,000 roubles en assignations de banque. Il s'agissait positivement d'un aérostat, ayant pour destination de seconder les opérations de Koutousof, mais dont le constructeur, qui, en définitive, avait manqué son but, s'employa ensuite, à ce qu'il parait, à servir les projets incendiaires de son patron.

A l'occasion de cette aventureuse entreprise, Domergue confirme ce que nous venons de lire dans le passage du marquis deChambray. «Le projet d'incendier Moscou ne fut pas entièrement un mystère pour la noblesse, dit-il. On en parlait sourdement ; mais, à l'exception des adhérents du gouverneur, on ne pouvait croire à la réalisation de cette épouvantable machination *. » Le général baron de Wolzogen, alors colonel et aide de camp de Vempereur, détaché par lui pour rester près de la personne de Barclay de Tolly, nous apprend, de son côté, que ces projets n'étaient plus un secret pour l'armée, où circulaientà ce sujet des bruits sourds. « Entre autres, dit-il, j'ai entendu dire,

< Numéro du 1*<- novembre 1812. Cf. Danilefski, i. 11, p. 326.

* Fie comte de Maistre [Correip. diplani., t. !•% p. 181) dit dans une letti*e écrito le 14 septembre : a Si l'ennemi met le pied à Moscou, al> tendez-vous à quelque scène anli<|ue dans le genre de Sagcnte ou de Numanco. » [Cr. p. 163}.

déjà à Borodino, au colonel comte Zakrefski, avec un accent tout particulier : « Eh bien I si la victoire nous « fait défaut, un autre Pojarski viendra à noire aide. » C'était un jeu de roots : le colonel avait Tair de désigner le prince de ce nom , libérateur de Moscou en 1612, mais, en réalité, il désignait un incendiaire, car le mot pojarski peut être dérivé de pojar^ qui signifie incendie.

Après la perle de la bataille, i*aconte le major Reitzke (p. 235), le fougueux patriote fit part de sa résolution au généralissime. Celui-ci, peu disposé à se charger de la responsabilité d'un tel acte, ne l'en dissuada pourtant pas non plus, mais lui dit de régler sa conduite sur les circonstances. Du reste, nous le répétons, il lui donna l'assurance qu'il n'abandonnera pas Moscou à l'ennemi sans avoir fait un suprême effort pour l'empêcher de tomber en ses mains. C'est sur la foi de cette promesse, de Taffirmation du généralissime qu'il verserait jusqu'à la dernière goutte de son sang et se battrait encore dans les rues de la capitale, que le comte avait appelé (le 11 septembre) tous les habitants aux armes, leur renouvelant l'assurance déjà donnée le 21 août, que jamais les Français n'entreraient à Moscou, qu'il en répondait sursa (ête '. Et pour-

* « Je réponds sur ma têle que le scélérat [zlodeï) ne sera pas à Moscou. » (Bantysch-Kamenski, Dictionnaire des personnages, etc.. t. 111, p. 152-153; cf. Bogdanovitcli, l. Il, p. 249.) On a voulu voir dans les mois soulic^nés une allusion aux sinistres projets du gouverneur

140 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. — CHAP. ÎII.

tant il contiQuatt ses préparatifs, en même temps qu'il faisait mettre en sûrelé les objets les plus précieux à conserver*. Cependant une omission grave qu'on lui a justement reprochée, et au sujet de laquelle, dit-on, il y eut des scènes entre lui et Koulousof *, c'est qu'aucun ouvrage de fortification sur lequel Tarmée eût pu s'appuyer, n'ait été élevé aux abords de Moscou. Général d'état-major, ou peut-être de salon seulement, le gouverneur y avait songé trop tard; il attendait tout de sa rhétorique.

On approchait de la catastrophe.

Le 10 septembre, Koutousof, après un moment d'arrêt à Mojaïsk, dont il profita pour ramener un peu d'ordre dans son armée fort disloquée depuis Boro-

* Dans un rapport à l'ompereur du 13 septembre (Danilefski, I. H, p. 285), Roslopldiine assure qir'il a loul évacué; mais il n'sulte drs registres du département de l'artillerie qu'on laissa tomber aux main;; de nos troupes 156 canons de tout Cnnlibre, plus de 80.000 fusils, pistolets, etc., plus de 00,000 armes blanches, 20,000 pouds de poudre, 27,000 projectiles, etc. Danilefski. t. Il, p. 301, et Bopdanovitcli, t. Il, p. 238. .Vu reste, nous reviendrons là-dessus plus loin.

- Ilelldorf, t. Il, p. 02. — llostoptchine n'aimait pas Koutousof. a H n'pnait entre eux, nous dit le marquis de Cliatrbray (t. I*', p. 339., ime inimitié prononcée et bien connue, qui fut augmentée par leur différente manière de voir, relativement à la conduite des opérations inililairrs. J'ignore quelle cause donna naissance à celte inimitié. La différence de caractère avait pu contribuer à la faire naître : le premier ••tait calme et spalhique. le second, violent et im|)élueu\. i>

BORODINO ET MOSGOL (1813). Ul

diito et considérablement réduite, commença sa retraite sur Moscou. Ce jour-là, dérobant sa marche à Napoléon, il établit son quartier général a Répitchi, et le lendemain, 1 1 , à Yiaséma \ où il était à peu de distance de Zvénigorod ; puis le 12, à Mamonovo, où il fit élever des retranchements et annonça, dans un ordre du jour, qu'il tenterait encore une fois avec pleine con* fiance le sort des combats. Néanmoins, loin de tenir parole, dés le 15, il continua de reculer jusqu'à une distance de deux verstes des faubourgs de la ville. Là il s'établit à Sétoun ; son aile droite ' touchait à la courbe de la Moskva, en avant du village de Fili, et son aile gauche aux hauteurs de Vorobîévo ou des Moineaux ; position mal choisie, dit le général Wolzogen, parce que du front de son armée, d'ailleurs trop étendu, il ne voyait pas à distance, et que, ayant derrière lui la rivière et la capitale, il ne pouvait songer, au cas d'une défaite, à poursuivre régulièrement sa retraite. De plus, la hauteur des coteaux, en avant de la ville, rendait la descente périlleuse, surtout pour la cavalerie. Dans cette position de Fili, comme l'appellent les Russes, peu éloignée de la barrière de Drogomilof ou de Smolensk, qui est à l'ouest, près du point où la rivière fait son entrée dans la ville, son armée comptait encore, selon M. de Ségur, 91,000 hommes, dont 6,000 Kosaks, 60,000 hommes de vieilles troupes

' Il ne s'agit pas là bien entendu, de Yiazma.

' Regardant l'ennemi, iKir conséquent tournant le dos à Moscou.

(Chambray et Wolzogen disent 50,000), restes de 121,000 hommes présents à la Moskva S et 20,000 recrues, armées moitié de fusils et moitié de piques. L'armée française, forte d'environ 130,000 hommes la veille de la grande bataille, en avait perdu, suivant le compte du même auteur, 30 ou 40,000 àBorodino; restait 90,000 hommes. Des régiments de marche et les divisions laborde et Pino allaient la rejoindre : elle était donc encore forte de plus de 100,000 hommes en arrivant devant Moscou. C'est cette supériorité numérique, jointe à la supériorité morale, qui effrayait le généralissime russe et Tavait empêché d'attendre les prétendus vaincus, pour se mesurer encore une fois avec eux. Maintenant, toutefois, il y semblait résolu et ordonna encore d'élever des retranchements. Cependant, dans la crainte de trop engager sa responsabi* lilé personnelle en aussi grave occurrence, il remit la décision à un conseil de guerre, auquel il invita le comte Rostoptchine à assister et où il appela en outre les généraux Barclay de ToUy, Benningsen, Dokhtourof, Ostermann-Tolstoî, Ouvarof, Konovnitsyne, Kaissarof, Raïefski et lermolof ; le colonel ToU, en sa qualité de quartier-maitre général, qui répondait au titre français

* Voir ce qui a déjà été dit là-dessus, p. 130, noie 2. — Selon Thiers (p. 315), il y aurait eu à la balaille de la Moskva 140,000 Russes, dont 120,000 hommes de troupes ré^^ulières. Ses récils offt^ent aussi d'aulres variantes sur nos chiffres du texte. On a vu plus haut une varianle sur le chiffre de l'armée au moment où nous sommea ariivé ; mais la miUce n'y esl pas comptée.

BORODLNO ET MOSCOU (18i2). i43

de sous-chef d'état-major, était également présent. Mi loradovitch, qui avait remplacé Plalof, alaman des Kosaks, dans le commandement de rarrière-garde , ne fut pas appelé, à cause de Timpossibilité qu'il y avait pour lui de s'absenter de son poste.

Au moment où le gouverneur quitta la vieille cité afin de se rendre au camp du généralissime, l'ignorance des habitants sur ce qui se passait hors des barrières ne pouvait plus se prolonger. La veille, dans la soirée, au rapport de Domergue^ plus de vingt mille blessés y étaient arrivés. « Ce long convoi, dit cet auteur, qui se déroulait morne et silencieux dans les rues de la capitale, les bagages de Tarmée russe que Ton sut, le lendemain (ISsept.), être acculés au faubourg de Drogomilof, enfin les nouvelles qui arrivaient de toutes parts, rendaient une plus longue dissimulation impossible. » Néanmoins le langage de Rostoptchine était toujours triomphant. « Je pars demain, dit-il, dans une proclamation du 12 % pour me

« T. II, p. 24.

* Nous la donnons ici conformément à Chambray (t. I*', p. 340) et à Domergue ; mais , d'après Tarticic de la Biographie universelle (p. 15, col. 1), sa teneur aurait été toute différente; peut-être l'un et l'auti'e texte ne sont-ils que des fragments d'un même document. Celui de la Biographie est ainsi conçu : < Fi'ères, notre nombreuse armée défendra la patrie au péril de la \'ie. Empêchons le terrible ennemi d'entrer à Moscou : ne pas seconder de tout notre pouvoir les efforts de nos troupes serait un crime. Moscou est votre mère, elle vous a nourris, et c'est d'elle que vous tirez vos richesses. Je vous somme, au nom de la Mère de notre Sauveur, de défendi*e les temples du Seigneur. La ville de Moscou est toute la Russie. Que chacun

lU ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - CHAP. III.

rendre auprès de Son Altesse le prince Koutousof, a tin de prendre conjointement avec lui, des mesures pour exterminer nos ennemis... Nous renverrons au diable ces hôtes, et nous leur ferons rendre l'ûme... Je reviendrai pour le diner, et nous mettrons la main à l'œuvre pour réduire en poudre ces perfides I »

Le conseil de guerre se réunit le soir à cinq heures, et non dans la matinée comme le veut le marquis de Chambray; mais dans la matinée, en efTet, au moment des reconnaissances faites par les principaux généraux, on débattait, en présence du généralissime, les questions sur lesquelles le conseil était appelé à opiner. C'est le prince Eugène de Wurtemberg qui nous Tappiend : son propre rapport là-dessus est plus clair que celui *du baron de Helldorf, aide de camp du prince '.

s'arinc comme il le pourra, soit comme cavalier, soit comme Taiilassin; fournissez-vous de pain pour trois joui's; réunissez- vous sous l'étendard de la croix, et rendez-vous aussitôt ipie possible aux trois montagnes. Je serai avec vous, et nous exterminerons ces misérables! »

• Prince Eugène, Krinnenmgen ans dem Feldzuge des Jahres 1812 in Hmsland 18iG), p. 98; de Ilelldorr, Am dem Uben des Prinzen Eugen von Wurtemberg 18(31), i. H, p. 58. Cf. Wolzogen, p. 153; Toll. DenkwiÀrdigkeiten ou Mémoires publiés par Th. de Rernliardi (1850). t. Il, p. 175, et surtout Thiers, t. XIV, p. 358. En traitant cette matière, M. Thiers s'est beaucoup servi des Mémoires du primée Eugène ci-dessus mentionnés, de nuMne que des ouvrages des généraux Clauscvv'itz et Wolzogen. Le livre liu marquis de Chambray doit aussi avoir été pour lui d'une grande utilité. L'Histoire du Consulat et de l'Empire est un monument national, sans contredit ; mais que d'estimables cl excellents ouvrages, dignes de vivre de leur propre vie, on al s- rbc et annule, dans un tel livre sans citations!

Koutousof avait fait arrêter sa carriole, ou son fauteuil roulant, au milieu de groupes nombreux et en vive contestation, tout près de la grande route, et il écouta en silence, mais avec une émotion visible et bien naturelle au moment où le sort de l'empire était pour ainsi dire remis en ses mains, tous les avis qui se produisaient. Le ronflement lointain du canon ennemi vint interrompre ces débals sans caractère officiel ^ Le prince Eugène assure, en protestant de la fidélité de sa mémoire, que c'est à ce moment-là que Koutousof, en se remettant en route, s'approcha de lui et prononça ces mots : « Ici ma tète, qu'elle soit bonne ou mauvaise, ne doit s'aider que d'elle-môme. » Sa résolution était dès loi*s irrévocable.

Le véritable conseil de guerre se réunit donc à cinq heures du soir du même jour. On n'ignore pas ce qui s'y passa ; dans certains détails, le récit du général Wolzogen (alors colonel d'état-major) n'est pas tout à fait d'accord avec ceux du général ToU (aussi colonel alors), du prince Eugène de Wurtemberg et du général Bogdanovitch; mais comme les variantes, après tout, n'ont point de gravité réelle, elles ne laissent pas non plus d'incertitude sur le fond des choses.

1 Le baron de IIclldQil y fait intervenir, enti*e autres, d'une part le brave général IJaggowout, ami intime du prince Eugène, et de l'autre «)n oncle, le duc Alexandre de Wurte:i berp, plus laitl directeur gi'uéral des voies de communication en Russie, (ie dernier, selon lui, aurait éU\ très-opposé à l'idée de livrer Moscou sans nouveau combat. Pour «l'aulros variantes, voir Bogdanovitch. t. IT, p. ÎSr» et suiv.

iéO ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - CHAP. III.

Koutousof, après avoir exposé la situation et invité ses lieutenants à dire leur avis sur ce point, s'il fallait se battre encore une fois ou livrer Moscou sans combat à Tennemi, garda lui-même le silence, mais sans réussir entièrement, ici comme dans les entreliens de la matinée, à cacher Témotion dont il était saisi. Elle se manifesta clairement dans quelques interruptions qu^il jugea nécessaires. Barclay opina nettement dans le sens d'une continuation de la retraite : selon lui, la position n^était pas tenable S et il valait mieux sacrifier Moscou que Tarmée; car, celle-ci perdue, on n*en avait pas d* autre à opposer à l'ennemi. En se retirant vers Nijni-Novgorod, dit-il, on resterait en communication tant avec Saint-Pétersbourg qu'avec les provinces méridionales. Benningsen et Dokhtourof opinèrent dans un sens tout opposé; d'autres, sans approuver le choix de la position deFili, étaient, comme ceux-ci, d'avis qu'il était impossible de ne pas livrer encore une bataille '. Koutousof, après avoir tout écouté, se rangea du coté de Barclay; puis il dit avec autorité : « : Maintenant^ messieurs, plus de conseils I que chacun se rende à son poste I »

Le général iiaïefski, dans un mémoire qu'on lui doit, prête en outre ces mots au généralissime : a Je sens

« Il faut lire là-dessus le mémoire de Barclay. Cf. Bogdanovitch, t. II, p. 230, et surtout, p. 27i, la lettre, un peu perfide, de Benningsen.

* Nous ne pouvons mieux faire, pour ceux qui demanderaient un résumé de ce débat, que de les renvoyer au livre de H. Thiei^s, p. 359. Cf. Danilefski, t. 11, p. 26i, et Bogdanovildi, t. II, p. 233.

que je payerai les pots cassés, mais je me sacrifie pour le bien de ma patrie. J'ordonne la retraite. »

Ainsi le seul résultat des délibérations fut l'abandon sans combat de la vieille capitale; Koutousof se réservait de déterminer plus tard quelle direction on suivrait après l'avoir traversée^ Provisoirement, il indiqua là direction de Riaisân, et Ton prit en effet cette route, en dépit des conseils du colonel ToU, qui insistait pour qu'on suivit celle de Kalouga , en évitant de passer par Moscou. Lequel des deui partis élait le meilleur? il nous suffira de dire que Napoléon a donné raison au généralissime.

Mais quel rôle joua dans ces conjonctures le gouverneur de Moscou? Une chose est certaine, c'est que Rostoptchine fut, dès son arrivée, radicalement guéri de tout optimisme. L'état déplorable où il vit l'armée et l'insuffisance de ses chefs le frappèrent de stupeur, en mémo temps qu'ils révoltaient son patriotisme. Selon son franc parler ordinaire, il ne s'en cacha pas ; au contraire, il donna un libre cours à son indignation, sinon devant le généralissime et le conseil de guerre, cx>mme le veut le major prussien Beitzke, du moins visà-vis du jeune prince Eugène de Wurtemberg, neveu du duc Alexandre et, comme lui, proche parent de

* Voir là-dessus Beitzke (p. 236], qui cite Giausewitz [Der Feldzug von 1812, t. VII àe&Œninrei de ce général prussien, alors au service delà Russie). Cf. dans Venlurini (année 1812, p. 640) un rapport de Koutousof à l'empereur.

l'empereur. Au conseil de guerre, il ne parait pas avoir eu d'avis à émettre; mais, dans la journée^ il parla au prinoe en ces termes : <c Si on me consultait, je n'h6siterais pas à dire : Brûlez la capitale, plutôt que de la livrer à l'ennemi I Telle est l'opinion du comte de Rostoptchine. Quant au gouverneur de la ville, qui a la mission de veiller à son salut, celui-là ne peut pas donner ce conseil. )» — « Pour moi, répondit à cela Eugène de Wurtemberg tout ému, je ne suis pas Russe,et il n'y a qu'un Russe qui fût en droit de le donner, ce conseil. » Puis au bivouac, après avoir rejoint sa division, il fit entendre ces exclamations qui parurent alors énigmaliques : « C'est incroyable 1 ce serait un acte colossal, et pourtant le remède héroïque dans cette terrible crise ! »

Rostoptchine était furieux : lorsqu'il revint en ville, dit Domergue, on remarqua la palourde son visage et l'agitation convulsive de ses traits. Dans la nuit, il reçut du généralissimeune lettre qui l'informait officiellement de la résolution d'évacuer la capitale. C'était, dit le général Bogdanovitch, le premier avis positif qui lui fût donné au sujet de cet abandon. Voici ce qu'écrivait Koutousof : « L'ennemi, qui a détaché des colonnes sur Zvénigorod et Borofsk, puis le terrain défavorable pour moi, me mettent dans la triste nécessité d'évacuer Moscou. L'armée passe sur la route de Riaisân. A cet effet, j'ai l'honneur de vous inviter d'adjoindre à mon aide de camp Montrésor autant d'officiers de police que

BORODIiNO. ET MOSCOU (i812). 149

possible, afin de conduire les Iroupes, par des chemins différents, sur la route de Riaisân^ » Alors (encore le 13), le gouverneur écrivit la lettre suivante * à Tempereur Alexandre, qui la reçut à Saint-Pélersbourg, au moment où il venait d'apprendre pour la première fois, et aveC' stupeur, rentrée des Français à Moscou. (Nous verrons plus loin la réponse du monarque) :

« Un aide de camp du prince Kotousof m'a apporté une leltre dans laquelle le prince me demande des officiers de police pour guider larmèe (à travers la ville) jusqu'à la route de Riaisfln.U dit que malheureusement il est réduit à abandonner Moscou. Majesté I la conduite de Koutousof décide du sort de la capitale et de tout votre empire. La Russie frémira quand elle apprendra l'évacuation de la ville où se concentre toute la grandeur de rËtat et où repose la poudre des ancêtres de Votre Majesté. Je suis l'armée. J'emmène tout ; il ne me reste qu'à pleurer sur la patrie.»

De ce moment, Rostoptchine lève le masque vis-à-vis de ses administrés, et, en le voyant prendre ouvertement toutes les mesures pour incendier Moscou, ces infortunés comprirent à quel sort ils devaient s'attendre. On enjoignit d'ailleurs à tous de partir immédiatement, en emportant ce qu'ils voudraient sauver,

* Bogdanovitch, t. II, p. S50.

* Bantysch-Kamenski, Dictionnaire t. III, p. 140-147 ; Bogdanovitch, p. 2C5. Cette lettre avait déjà été publiée par Danilefski, t. II, p. 258.

Cf. Wolzogen, p. 154, note.

SOUS peine d'encourir les châtiments les plus sévères si le lendemain les trouvait encore dans la yille.

Avant d'aller plus loin, qu'il nous soit permis d'intercaler ici une page de VHistoire du Consulat et de VEmpire : quelque véridique et remarquable que soit en somme cette partie du récit de Thistorien, le lecteur ne tardera pas à voir, par les détails dans lesquels nous entrerons nous-méme ou que nous avons déjà [donnés plus haut, qu'il s'y trouve plusieurs points sur lesquels il y aurait matière à contestation, s'il était toujours possible de remplir avec une assurance complète la tâche de la critique historique. En l'assumant, cette tâche, dans cette partie de notre travail, nous ne nous dissimulons pas combien il est difficile, au milieu de tant de rapports contradictoires, de démêler le vrai du faui, et nous essayerons de montrer, par un exemple relatif à une époque encore peu éloignée de nous, quelle circonspection est prescrite à l'histoiien, s'il ne veut pas se faire l'écho de faux bruits ou le propagateur d'erreurs absurdes.

« On avait répandu, dit M. Thiers (p. 365), des calomnies si atroces sur la conduite des Français, qu'il n'y avait pas besoin de menaces pour obliger la population à fuir leur approche. Il (Rostopt chine) comptait donc ne leur livrer qu'une ville morte et sans habitants. Il voulait plus ; il voulait, sans en calculer toutes les conséquences, sans savoir quel serait le résultat, leur livrer, au lieu d'un séjour de délices, un monceau

BOHODINO ET MOSCOU (1812). 151

de cendres, sur lequel ils ne trouveraient rien pour vivre et qui serait un témoignage de l'horrible haine qu'ils inspiraient, une déclaration de guerre à mort. Mais un tel projet, le dire à quelqu'un, c'était le rendre impossible ; car le dire à qui ? Au doux Alexandre? c'eût été révoUer ce prince; à un général? c'eût été l'effrayer du poids d'une pareille responsabilité; aux habitants? c'eût été les soulever contre soi et se montrer h eux comme cent fois plus haïssable que les Français. Il ne parla donc à personne de ce qu'il méditait dans les profondeurs de son Ame. Mais, sous le prétexte de faire fabriquer une machine infernale diri* gée contre l'armée ennemie, il avait accumulé beaucoup de matières inflammables dans un de ses jardins, sans que personne pût se douter de leur destination. Le moment de partir venu, et une heure avant Tévacuation, il choisit pour confidents, pour complices, pour exécuteurs de son projet, ces êtres infiimes qui ne possèdent rien que la prison où leurs crimes leur ont créé un asile, et qui ont le goût inné de la destruction, les condamnés enfin. Il les réunit, les délivra et leur donna la mission, dès qu'on serait parti, de mettre secrètement le feu à la ville, et de l'y mettre sans re- Istche, sans bruit, leur affirmant que cette fois, en ravageant leur patrie, ils la serviraient et obéiraient à ses volontés. Il ne fallait pas de grands encouragements i ces natures perverses pour les exiler à en agir ainsi, car l'homme livré h lui-mfime aime à détruire,

semblable, sous ce rapport, à ces animaux qui, de domestiques redeviennent très-vite sauvages, dès que l'éducation cesse un instant d'adoucir leurs penchants. Il leur adjoignit quelques soldats de la police pour les diriger dans cette cruelle mission. Ces ordres donnés, le comte de Rostopchin (sic) craignit de laisser dans les mains des Français des moyens d'arrêter l'incendie, moyens fort perfectionnés dans les villes bâties en bois, et il fit partir toutes les pompes devant lui »

Tel est le récit de notre éminent historien : on verra bientôt en quels points il pourrait être susceptible de rectification. Sans nous donner ici cette mission, nous continuerons la ndtre,. toujours appuyé de témoignages nombreux et dignes de foi.

Le 14, jour à la fois néfaste et glorieux dans l'histoire de la Russie, fut l'un et l'autre aussi pour lecomte Rostoptchine. Néfaste, car il vit commettre un acte inouï de haine, qui resta sur la conscience de celui qui l'avait ordonné et dont l'implacable Némésis lui a demandé compte dans la suite; glorieux, car, dans l'extrême danger où était la patrie, le gouverneur de Moscou sut s'élever jusqu'à la hauteur d'un grand sacrifice, tant par rapport à lui personnellement que relativement à cette même patrie, premier objet de son culte. Ce jour, quand il commença à poindre, le trouva debout dès quatre heures du matin, ou plutôt, il ne s'était sans doute pas couché du tout. A cette heure matinale eut lieu une scène déplorable. Un témoin

oculaire , le littérateur Simon Thomas * , affirme expressément que ce fut à quatre heures. Domergue, toujours un peu déclamateur et s' inquiétant peu des tribulations futures d'un historien à cheval sur la chronologie, raconte les faits pèle-mèle et sans mettre beaucoup de soin à les vérifier. Selon lui *, Rostoptchine faisait des apprêts de départ, lorsqu'une foule de gens du peuple se précipitent en vociférant vers son hôtel. La plupart sont armés. Ils somment le gouverneur de remplir sa promesse, de les conduire aux c( trois montagnes, » à lennemi, de défendre la ville jusqu'à la dernière extrémité^ comme il avait dit dans une de ses proclamations. Le gouverneur n'était pas homme à se laisser faire la loi. « Un moment, brat%i (petits frères)! leur crie-t-il, fmissons-en d'abord avec les traîtres! » Et il fait avancer deux détenus, l'un Français, accusé d'avoir tenu des propos répréhensibles, l'autre fils d'un marchand de Moscou, le jeune Véreschtchaghine*, arrêté quelque temps auparavant

* Poltaratzki, p. 26. -,• Selon Bogdanovitch (t. Il, p. 251), c'était à huit heures. Mais les paroles qu'il met dans la bouche de Rostuptchino nous paraissent moins vraisemblables que ceux du texte.

*T. Il, p. 29.

3 C'est la vraie orthographe. Celle de Fauteur de YHiêtoire de la destrttciùm de M&scou (p. 24) et celle de Vamhagen von Ense, dans SCS Mémoires, sont évidemment altérées, a C'était, dit au reste l'essayiste allemand (p. 174), c'était un jeune homme de vingt-quatre ans, capitaine sans emploi (?), imprudent, mais qu'aucun soupçon d'intention ciiminelle ne pouvait atteindre; car tous les témoignages sont d'accord sur ce point qu'il interprétait le langage de l'ennemi avec défaveur et en s'en montrant indigné. » T^e contraire serait d'une

15i ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. -CHAP. III.

pour avoir traduit à plusieurs de ses compatriotes certains passages du Correspondant de Hambourg ([ui contenaient entre autres une proclamation de Napoléon. Cette pièce, qu'on eât voulu cacher aux habitants de Moscou, circula, au contraire, dans toute la ville.

Disons tout de suite que Tabbé Surrugues, piètre émigré, alors cure de la paroisse de Saint-Louis, n Moscou, et auteur d'un opuscule posthume sur Tincendie de cette ville % note expressément, en parlant de Yéreschtchaghine : « accusé d'avoir tradmt une proclamation par laquelle « Bonaparte » annonçait son arrivée à Moscou; » mais ajoutons en même temps que le comte lui-même, dans une intention d'apologie pour un acte qu on lui a vivement reproché, a inséré cet errata dans sa fameuse brochure : « Le jeune marchand massacré par le peuple avait composé^ et non

invraisemblance extrême. Le comte de Ségur [liv. VIII, chap. m) ajoute des détails «dont nous serions encore (rës-éloigné de vouloir répondre, a Ce qui alarma, dit'^il, c'est qu*on découvrit qu'il était d'une secle d'illuminés allemands qu'on nomme martinistes^ association d'indépendants superstitieux. (Tout le i\}onde sait aujourd'hui ce que c'était que les marlinistes : un des hommes les plus estimables de la Russie d'alors, Alexandre Tourghénief, était de celte secte, peutêtre aussi Spéranski, comme on l'a vu plus haut.)... On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie. » Dès que l'historien descend dans ces sortes de détails, que d'embarras 1 que do contradictions!

* Histoire de V incendie de Moscou en 1812, copiée mot à mot sttr les registres de la paroisse de Saint-l/mis à Moscou, Paris, 1825, in-8*. L'abbé Surrugues est mort en 1812, à Moscou, peu après l'incendie, victime, dit J)omergue (t. II, p. 541), de son zèle auprès des prisonniers et de la bnttalité de quelques misérables.

traduit^ une proclamation de Napoléon. Il fut trouvé coupable par le Sénat et jugé digne du supplice. Il fut le seul traître de toute la ville de Moscou ^ »

Domergue s'est servi du texte de l'abbé Surnigues, en ramplifiant, car il n'était pas témoin oculaire lui-même. « Détournant avec habileté, dit-il, l'attention du peuple de l'objet qui l'avait amené, Rostoptchine s'adresse d'abord au Français, et, après l'avoir réprimandé dans les termes les plus sévères, il lui donne la liberté ^ C'était le livrer à la mort, au milieu de cette populace exaspérée : il se sauva pourtant; ce fut un miracle. Le sujet russe fut moins heureux. » Notre artiste dramatique arrive ainsi à raconter la tragique histoire de l'infortuné Yércschtchaghine; mais nous craiguons qu'en le faisant il n'ait trop peu oublié les planches, et nous ajoutons plus de foi au récit simple et digne du curé de Saint-Louis. Le gou-

* La mémoire du comlc le servit-elle fidèlement lorsqu'il traça ces lignes? Nous ne savons, car on a parlé d'une condamnation à la déportation en Sibérie du directeur des postes, conseiller d'État Klutchérof. nccusé, et sans doute convaincu, d'avoir laissé traduire d'une gazette aitemande une proclamation de Napoléon. Voilà donc deux variantes, Tune concerne le seul traître, l'autre le mot traduit, au lieu de comparé. Toutefois Bogdanovitch (p. 251}, qui connaissait l'écrit du gouverneur, (p. 291), continue de dire traduit. Le comte Joseph de Maistrese sert dujmème mot [Correspondance diplomatique, t. I*'. p. 256] et ajoute, relativement au jeune Russe dont il s'agit, que c Napoléon l'avait comblé de bontés dans un collège de Pans, où ce marchand avait été élevé. » Cette addition est-elle \Taie? c'est douteux.

^ Là-dessus aussi il existe des variantes. Yoy. Bogdanovitch. t. 11, p. 252; Histoire de la destruction de Moscou, p. 66.

156 ROSTOPTCHINE ET KODTOUSOF. — CHAP. IIl.

verneur, raconte celui-ci, le fail avancer au milieu des dragons de la police russe (des gendarmes) : « Indigne de ton pays, lui dit-il, tu as trahi ta patrie et déshonoré ta famille; ton crime est au-dessus des punitions ordinaires, le knout et la Sibérie. Frappez, et qu'il expire sous vos coups I »

Ici Domergue croit de bon goût d'ajouter : « Juge et bourreau à la fois, il saisit ce malheureux qui était debout et garrotté auprès de la borne (sur laquelle luimême était monté), et, lui lançant un coup de sabre à la tête, il le livre au peuplé. » D'après Yamhagen, les choses se seraient passées ainsi : « Plus que les Français, s'écria-t-il, les traîtres sont nos ennemis; plus qu'eux, mille fois, ceux-ci méritent notre haine: il faudrait inventer pour eux des supplices nouveaux. En voici un devant vous, un traître. Il a répandu les proclamations de Napoléon ; celui-là est le pire de vos ennemis. » Après avoir vomi les reproches et les insultes contre le prisonnier, il se retourna et ordonna de le frapper au premier soldat de police qui était le plus près de lui. Cet homme asséna un coup de plat de son sabre à rinforluné. « Eh ! qu'est-ce que cela ? fit aussitôt, dans sa' colère, le gouverneur, en reprenant sa première attitude ; qu'on l'abandonne au peuple ; il saura bien lui faire sa danse! » L'infortuné fut aussitôt jeté au milieu de la populace furieuse, et, en un clin d'œil, il était déchiré en mille morceaux ; ses membres, tout son corps disparurent ; tout ce qu'on retrouva sur la

place quand la foule se fut écoulée, ce fut une main avec quelques doigts. » — Tout cela, selon nous, est une affreuse amplitication ; le premier narrateur, Tabbë Surrugues, a dit seulement : « Le malheureux est aussitôt percé de coups de sabres et de baïonnettes. On lui lie les pieds, et son cadavre sanglant est traîné par les rues, au milieu des outrages de la populace» »

Mais on ne prête qu'aux riches, et les excentricités perpétuelles du gouverneur de Moscou autorisaient toutes les suppositions. N'est-ce pas aussi parmi ces dernières qu'il faut reléguer une ktlre écrite par lui à un Français nommé Ballay et que M. Poltaratzki ^ a trouvée à Strasbourg, parmi les manuscrits de la su ccession de ce Simon Thomas dont il a été question?

Ballay , au dire du bibliophile, avait fait un poêmc intitulé Large Pâme, dans lequel il tournait en ridicule un seigneur russe, le prince Krapotkine (sobriquet sans doute), chez lequel il avait demeuré : il n'en fallait pas plus aux yeux du gouverneur pour faire ari'éler et mettre en prison le malenconlreux satirique. Cependant, après réflexion, Rostoptchine se contenta de lui écrire une lettre qu'on a conservée, lettre facétieuse et inconvenante au point qtie nous n'oserions pas lui donner une place dans notre texte. Si nous hésitons à l'exclure entièrement de ces pages, c'est que, en la supposant authentique, elle achève de

* Voir sa notice, p. 24.

158 ROSTOPTGHINE ET KOUTOUSOF. *GHAP. III.

caractériser Thomme^et peut-être n'est-ce pas simplement un individu, peut-être est-ce un groupe entier de la société russe dont elle révèle l'étrange idiosyncrasie. Nous la reléguons au bas de la page *.

La scène tragique où figurait Tinfortuné Véresctitchaghine avait-elle été précédée de la visite du gou-

' On remarquera d'abord la date de celle lettre, d'après laquelle elle aurait été écrite le jour même où se passèrent tant d'événements, au moment où le sort du plus puissant empire était eu jeu. Ici le burlesque et le grotesque se mêlent au tragique. Ensuite nous pensons que cette suscription : c A l'honneur et à la vérilé, » signifie, en d'autres termes, c pour rendre hommage à la vérité. »

Voici maintenant la lettre elle-même.

AU SIEUR ALKX ANDRE BALLAT *, CI-DEVAUT PRÉCEPTEUR.

A Vhantieur el àla vérité,

« Noscoa, le 3/14 acpiembre 1811

« Je ne vous connais pas, el je ne veux pas vous connaître. Vous joignez à l'impudence française la belle vertu de mépriser le pays où l'on vous accorde follement Thospitalité. Pouix]uoi avez -vous choisi l'état de précepteur? est-ce pour corrompre la bêtise et l'expérience? Et qu'étes-vous vous>même?le fils d'un marcliand connu comme boufl'on et menteur. Je connais votre mère, et c'esl par égard pour son âge que j'use d'indulgence envers vous. Votre pocme de Jjtrge Pâme vous aurait ouvert les portes du Nord 'de la Sibérie). 11 faut que vous ayez un grand germe de vice pour vous honorer du nom de Français, synonyme de brigand. Pensez mûrement à vos actions, car si tous n'étiez pas plus circonspect' à l'avenir, votre fin serait mauvaise. Le gé« néreux Alexandre livre quelquefois à la justice les fidèles serviteurs de

ce coquin de Napoléon. Vous pouvez vou^ f..... de mes avis; maisf -

moi le camp, et allez- vous faire f...... f.... b I »

* Cet Alexandre Ballay, n*était>ce pas, par hasard, le Français dont il vient d'être fait mention dans le passage cilé de Domergue, et dont parle aussi Sé^'ur (fin du chap. m du liv. Vlll)? Cf. de Maislre, Corresp. politique, 1. 1*'^ p. ia6. Convenons-en, l'histoire se fait èiiteur responsable dé bien des inventions, de bien des faussetés.

verneur à l'Ostrog \ c'est-à-dire à la grande prison pour détenus criminels qui se trouve à Tune des extrémités de Moscou et qu'on voit à main gauche en y entrant par la barrière de Tver? Le comte de Ségur ne parle pas de cette visite, mais il mentionne TefTet de l'ouverture de la prison, et cet effet, selon lui, est précisément la scène dont nous avons parlé. « Une foule sale et dégoûtante en sort tumultueusement, dit-il.Ces malheureux se précipitent dans les rues avec une joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison, l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde; on les traine devant Rostoptchine, » qui, suivant notre auteur, aurait eu rassemblé autour de lui tout ce qu'il avait pu retenir et armer. Domergue raconte séparément les deux scènes. Selon lui % le gouverneur se serait, dans la matinée du 1 4 septembre, rendu à l'Ostrog. Quand les portes de la prison s'ouvrirent à sa voix, huit cents malfaiteurs en seraient sortis tumultueusement '.Mais, avant de les lancer dans les rues de la capitale, le gouverneur leur aurait donné les instructions nécessaires, dans un discours du même goût que ses proclamations : « Je vous rends à la liberté, aurait-il dit; allez,dignes enfants de la Russie (I!), allez expier vos fautes et en mériter le

* Ce mot russe signifie enceinte palissadée.

* T. Il, p. 33. Cf. p. 52. Voir aussi Wolzogen, p. 158.

3 M. Tliiers (p. 368} parle même de c 3,000 scélérats écliuppés des prisons. »

pardon, aux yeux de la Divinité, en servant dignement votre patrie, » c'est-à-dire en brandissant la torche des incendiaires. On le sent, ceci est du mélodrame ; Texcentricité de notre héros, quelque grande qu'elle fût, n'allait pas jusque-là; et pourtant Domergue ajoute encore : a Là cependant ne se bornait pas leur mission : ils reçurent Tordre d'égorger auparavant tous, les Français établis à Moscou ; le gouverneur en exigea le serment sur les saintes images (!!).» Convenons-en, ces horreurs entassées à plaisir rappellent par trop le milieu où le narrateur avait l'habitude de vivre.

Mais, en définitive, que sont-ils devenus ces égorgeurs, ainsi qiie les victimes désignées à leurs coups? Absent lui-même, Domergue supplée à son ignorance personnelle des événements par le récit d'une des femmes des exilés de Makarief, domiciliée près de la prison et témoin de cette évasion, destinée à vomir la lave incendiaire sur Moscou. Voici ce qu'il fait raconter à cette dame. « Maîtresses de la ville, les hordes de galériens, au lieu d'exécuter leur sanglante mission, se ruèrent d'abord sur les lawskis S qu'ils saccagèrent, après s'y élre gorgés d'eau-de-vie. Du fond de nos retraites, nous entendions très-distinctement leurs chants et leurs menaces sanguinaires. C'était la mort qu'ils nous annonçaient. Logés non loin de l'Ostrog, nous allions être leurs premières victimes; un sentiment de terreur

* Lisez lavki (pliir. dp lavka, boutique). Ce sont des débits d'eau-devie.

BORODJNO ET MOSCOU (181'i). 161

s'empara de nous... Le ciel vint heureusement à noire aide : succombant sous i excès de ces enivrantes liqueurs, ces scélérats s'endormirent, et leur sommeil durait encore, quand eut lieu l'entrée des Français. » « Alors, ajoute Téditeur responsable de ces détails, une plus vaste hécatombe doit être offerte à la pairie... Us marchent d'un pas ferme à l'accomplissement de cette épouvantable catastrophe. Nous essayerons vainement de donner une idée de ce que ces malfaiteui*s déployèrent de ruse, d'activité et d'énergique audace pendant l'incendie de Moscou; tout ce que le génie de la destruction peut inspirer d'infernales ressources fut mis en œuvre. »

Le général Bogdanovilch, écrivain d'une honorable impartialité, après avoir avoué franchement, en le déplorant, que le dernier acte de Rostoptchine dans Moscou, celui qui concerne Véreschtchaghine, méritait un blâme, nie cette évacuation de la prison criminelle racontée par les historiens de Tétranger '• Il aflirme que

'T. Il, p. 251. — L'ofticier allemand deB...cIi (p. 66) semble d'aliord du mâme avis. « Les prisons de Moscou, dit-il, étaient presque entièrement évacuées; tous les malfaiteurs qui demandaient à servir comme soldats, étaient aussitôt rendus libres; d'autres étaient relâchés sans condition, et le surpins fut conduit à Ostrog (//), dans une piison éloignée. » Nais oubliant bientôt ce qu'il vient d'affirmer, il raconte ensuite (p. 68) : « On mit à la même époque en liberté les prisonniei'S d'Ostrog (il faut lire: de l'Ostrog) , voleurs, filous, brigands ou assassins, quels que fussent les crimes dont ils étaient accusés ou déjà convaincus. » Siuvenl desdétaiI!^sur la mission qu'eu leur doraïa.^ Le général Danilclfrki [t. U, p. 28b) affirn:e ci>t('gcriquement que, dans la nuit du 1 1 au 12 seplentbi e, tous les criminels do Tordre civil fun nt évacués

plusieurs jours auparavant tous les délenus des prisons de la ville avaient été transportés à Vladimir, a à Texception de deux, » dit-il. C'était le Russe et le Français de notre récit. Si donc Rosloptchine est allé à rOstrog, c'est qu'il avait résolu d'avance d'exciter la fureur du peuple par la vue de ces deux victimes, réservées pour ce coup de théâtre.

Le même auteur russe ajoute : « Lorsque Rosloptchine eut renvoyé de la ville la police et donné à la garnison de Moscou Tordre du départ, il resta encore lui-même, avec un faible détachement de troupes, pour maintenir l'ordre général. « Puis vint la scène dont il est temps enfin de nous détourner.

Dans cette journée du 14, nous rencontrerons encore deux fois le gouverneur dans l'enceinte de la ville, la première fois face à face avec Koutousof, et la seconde, à onze heures du matin, aux côtés de Rarclay , qu'il accompagnait dans sa retraite. Avant de lui laisser franchir la barrière d'une ville dont il méditait de

siu' N\jni-Movgorod. Rosloptchine lui-même dit [La Vérité^ p. 8) que 810 prisonniers, « sous l'escorte d'un bataillon pris dans un régiment de garnison (espèce de vétérans], furent envoyés à Nijni-Novgorod deux jours avant l'arrivée de l'ennemi à Moscou. » Convenons cependant que tout n'est pas clair sur ce point, car à la page 10 du même écrit, on avoue qu'un procès fut fait plus tard à des incendiaires, cl que treize d'entre eux furent fusillés.» Danilefski, dans une version d'ailleurs conforme à celle du gouverneur (t. II, p. 331), olfre des variantes nouvelles.Cependaul U fait connaître une letlre du gouveraeur civil de Nijni-Novgorod, d'après laquelle sont arrivés dans le clieMieu de sa rési> dence, le 'i3 septembre (vieux style), d'al)ord 620 prisonnici^ civils envoyés deMoscoUy et ensuite encore 5&0.

BORODliNO ET MOSCOU (1812). 163

faire un monceau de cendres, cherchons encore à comprendre sa dernière pensée d'après ses propres déclarations, contraires, comme on sait, à lopinion commune.

«J'avais, dit-iP, deux objets importants en vue, dont je faisais dépendre la destruction de l'armée française : c'était de maintenir la tranquillité à Moscou et d'en faire partir les habitants. Je réussis au delà de mes espérances. Le calme se maintint jusqu'au moment de l'entrée de l'armée de l'ennemi, et, sur deux cent quarante mille habitants, il ne resta que douze à quinze mille hommes, qui étaient ou des bourgeois, ou des étrangers, ou des gens de la lie du peuple, mais personne de marque, soit de la noblesse, du clergé ou des marchands. Le sénat, les tribunaux, tous les employés avaient quitté la ville quelques jours avant l'occupation de l'ennemi. J'ai voulu ôter à Napoléon toute possibilité de former des relations, de communiquer (le Moscou avec l'intérieur de l'empire, et de mettre en usage l'influence que le Français s'est acquise en Europe par sa littérature, ses modes, sa cuisine et sa langue. Par ces moyens', on aurait produit un rapprochement avec les Russes, on aurait obtenu de la confiance, et ensuite on aurait exigé des services; mais au

* !m Vérité sur Vincetidie de Moscou, p. ^20.

* Au moyen de tous ces points de contact, vcul-il dire, les Fraiiç»i& qui entraient à Moscou, s'ils y avaient trouvé la population oixlinaire. auraient ou pnse Mir ollo et rsero» vis-à-vis drllo loui'sst'Mhiclions.

milieu des gens que l'on trouva (réellement) à Moscou (après révacuation), la séduction fut sans effet, comme au milieu de sourds et de muets. »

Il n'est pas douteux que Rostoptchine, pendant son séjour à Paris, où on le traitait bien, et au moment où néanmoins il désirait revoir sa patrie et rentrer sans doule dans Moscou, ville dont chaque pierre, pour ainsi dire, avait un cri contre lui; il n'est pas douteux, disons-nous, que, dans ces circonstances, il n ait présenté sous un faux jour le vrai élatdes choses et cherché à dérouler le lecteur. Tant pis pour lui, s'il désavoue ainsi une source decélébrilé el renverse lui- même le piédestal de la statue que le genre humain, — dont les Français ne sont qu'une fraction, — décernait à Tauteur d'une catastrophe qui fut, pour les peuples, la première impulsion à briser un joug qu'ils portaient malgré eux. Cependant nous ne voulons encore entrer dans aucune discussion à ce sujet : nous attendrons pour juger les assertions du comte que notre narration sOit arrivée jusqu'à Tannée où il publia sa brochure ; alors nous compléterons ces recherches, en essayant de démêler une bonne fois la vérité vraie sur Tincendie de Moscou.

Actuellement, il s'agit simplement d'exposer les faits avec ensemble et critique, et d'achever le tableau, ou du moins l'esquisse, d'une des catastrophes les plus extraordinaires dont l'histoire universelle ait à transmettre le souvenir aux générations à venir.

BOROniNO ET HPSCOU (1812). 165

Au matin du 14 septembre, nous dil le général Bogdanovitch ^, Moscou présenta un aspect attristant. Les habitants, en petit nombre, qui étaient restés se hâtèrent de quitter la ville,*cmportantde leurs biens ce qui avait le plus de valeur, ou ^ bien se cachèrent dans les caves, dans les lieux les plus retirés de leurs maisons. Le prix de location d*un cheval n'était pas moins élevé qu'auparavant 1^ prix d'achat. Tout ordre avait disparu. La popnlace^/profitant de l'absence de la police, pillait, sans en étr^ empêchée, maisons et bazars '. Les marchands excitaient même la soldatesque au pillage de leurs boutiques, afin que leurs marchandises ne tombassent pas aux mains des Français. Les rues principales étaient bourrées de voitures de toute espèce, et les piétons avaient tout» la peine imaginable de s'y frayer un passage. Errant de l'une à l'autre, des familles entières demandaient aux passants quelle direction elles devaient prendre pour ne pas se heurter contre Tenncmi. D'autres, conservant encore des doutes sur la possibilité pour lui d'occuper Moscou, espéraient leur salut de l'apparition d'un corps auxiliaire suédois '.Cependant la plus grande partie de la popula-

< T. n, p. «52. Cf. Dsnilefski, l. H, p. 288.

' Ceci est confirmé par Tabbé Sumiguesqui dit: c La populace brisait avec violence les portes et enfonçait les caves des boutiques menacées

du feu Le soldat qui d'aborJ n'avait été que tranquille spectateur,

devint bientôt partie active. » Voir aussi fînurirnud, Napoléon et ta grande armée en Hume, p. 296.

^ Le 27 aoili 1812 avait eu lieu, comme on le verra plus loin, dan

166 ROSTOPTCHlNE.EyKOUTOUSOF. — CHAP. III.

tion se réfugia hors^de-lït ville, cherchant provisoire-

ment un asile dans les villages les plus voisins.

On ne peut dire exactement combien d'habitants demeurèrent dans Moscou yî)' après une lettre 'écrite par le comte Rosloptcinne au feldmaréchal prince Koutousof, en date du 9 novembre, sous le n"" 41 , c'étaient environ 10,000; mais, . tjuand lennemi eut quitté Moscou, il ne s'y trouviKl plus que 3,000 habitants. D'après Domergue, le noiabre des étrangers qui n'avaient pas songé à fuir, rÂinis aux habitants qui n avaient pu se résoudre à abandonner leurs foyers, pouvait s'élever encore à 25,000, sur un total de 240,000 âmes K M§js, éparpillés çà et là, ajoute cet

le coup d'œil rélrospecti^ à Abo, une euti'evùe entre l'empereur Alexandre et le prince royal de Suède, Bernadette. Elle eut pour effet le traité du 50 août entre les deux pays. Uogdanovitsch donne sur cet épisode des renseignements intéressants (t. H, p. 17-30). Voir aussi comte de (iarden, Histoire gén&ale des traités de paix, t. XIII.

* M. Thiers (p. 378) dit.^a D'un peuple de 300,000 âmes, il restait un dixième à peine : > c'est beaucoup trop. Le général de Wolzogen réduit le nombre à 20,000, chiffre "que donnent aussi l'auteur de V Histoire de la destruction de Moscou ^p. 79) et M. de Ségur. Ce dernier dit expressément : < L'incendie montra près de 20,000 habitants inaperçus jusque-là dans cette immense cité. » Le comte Rostoptchine, dans sa brochure parle seulement de 12 ou 15,000, comme on Ta vu plus haut dans le texte. Y étaient compris encore plusieurs milliers des blessés de Borodino, transportés à Moscou et que Koutousofdut y laisser, faute de charrois. ILstombèrent aux mains des Français. Nous avons déjàdit que ceux-ci, contrairement aux mots d'une lettre de Rostoptchine à 1 empereur, tout emporté, mbsistances, arsenat! trouvèrent encore dans Moscou, 156 pièces d'artillerie, plus de 80,000 fusils, pistolets, etc., plus de 60,000 armes l)lanches, 20,000 pouds de poudre, 27,000 projecti- \i^o{ des subsistances pour la valeur de 2 millions et demi de rou-

auteur, ou cachés au fond de leurs caves, les uns ou les autres se perdirent inaperçus dans cette immense et silencieuse cité de neuf lieues de tour. Quant au snuve-qui-peut dans les rues, le même auteur ajoute encore au tableau que nous venons de dérouler h Taide d'un historien russe. « La confusion devient horrible, s'écric-t-il.Tout cequi reste d'habitants se jette n travers les rues en versant d'abondantes larmes... Les rues étaient encombrées de droschkis,de bagages, et les routes de Vladimir, de laroslavl, de Pétersbourg, couvertes de soldats blessés et de fuyards de tout âge, de tout sexe, pliant sous le poids des effets qu'ils emportaient. La terreur avait gagné les plus courageux; on fuyait la destruction et la mort, et ces Français, plus terribles, plus détestés peut-être encore... En même temps, des groupes de moujiks, auxquels on avait distribué de vieilles armes, s'en vont de boutique en boutique, buvant, pillant et maltraitant les fuyards qu'ils appellent des lâches. Ces moujiks croyaient en-

liles. « Pourquoi n'a-t-on pas, avec les fusils donl on disposail, arnit* la milice de Moscou?» se demande le général Bogdanovitch (tome II, p. 258); et il ajoute : c c'est là une question à laquelle il n'y a pas do n^ponse certaine. Selon toute vraisemblance, on les réservait pour les troupes régulières. » — Quant à la poudre qui tomba aux mains des Français, voici ce qu'on lit dans I/i Vérttéy après diverses dénégations relatives aux faits ci-dessus, p. 56 : a II est vrai, qu'on a laissé un des magasins à poudre, celui où l'on travaillait à faire cartouches pour l'armée russe la nuit même de son passage par Moscou. On n'y a pas mis le feu par la môme négligence qui a fait brûler irop tôt le pont à Leipzig [sur TElster).

168 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. -CHAP. Ilf.

corc, en eiTet, que le gouverneur se mettrait à leur tête pour marcher à la rencontre de lennemi. »

Maintenant revenons aux deux armées qui s'avançaient vers Moscou, Tune pour lui tourner le dos tout aussitôt, l'autre dans Tespérance d'y trouver un asile sAr où il lui serait facile de se refaire.

Encore dans la soirée du 13 septembre, à Pili, Koutousof avait donné des ordres pour le départ des bagages et de Tartillerie de réserve. Le 14, dès trois heures du matin, tout son monde se mit en marche vers la barrière de Drogomilof, d'abord la cavalerie, ensuite la milice de Moscou, forte d environ 10,000 hommes, et après celle-ci, Tinfanterie avec rartilleric et les Kosaks.

Dans Moscou, la colonne serrée des Russes fut arrêtée à chaque pas par des obstacles. Arrivée presque aussitôt sur la Moskva, rivière qui serpente ici par le faubourg, elle ne trouva devant elle, pour la passer, qu'un chétif pont en bois, qui, dès l'abord, céda, et ne put être réparé assez vite, de manière qu'une parlie de la cavalerie et de la milice dut profiter d*un gué pour atteindre la rive opposée. Cela donna lieu un moment à un engorgement terrible, et l'on put ainsi, (lit M. Thiers, se former une idée du désastre qu'on se serait préparé, si Ton avait eu à Qxécuter cette traversée de la ville après une bataille peixlue. Baiclay de Tolly, dans le mémoire rédigé par lui, avoue que la

BORODINO ET MOSCOU (18i2). 109

retraite ne se fit point en bon ordre, et cette circonstance est expliquée par le général prince Eugène de Wurtemberg, dans ces lignes de ses Souvenirs ^ : « La possibilité d'une reculade prolongée semblait douteuse à la plupart de ces guerriers', comme contraire aux lois de l'honneur. Selon leurs idées, Moscou était le but et la tombe du soldat russe, comme la profondeur de la terre reçoit le pèlerin d'ici-bas. Qu'il y eAt quelque chose au delà, on n'y pensait point; c'était comme un autre monde. » Ces braves soldats croyaient fniœ un détour qui les ramènerait en présence de l'ennemi, afin de lui livrer bataille. Fj'aspect des clochers du Kremlin leur fit enfin soupçonner la vérité, et alors, ajoute le prince allemand, « muets et sulToqués, ils traversèrent, en phalange serrée, les rues désertes de la ville. » Wolzogen, après avoir peint ce tableau avec les mêmes lugubres couleurs, continue ainsi : « Lorsqu'il fit complètement jour, Koulousof passa le pont avec sa suite, mais il disparut aussitôt, sans doute pour se soustraire aux regards, dans les rues écartées qui menaient à la barrière où souvrait la route de Kolomna. » Le général Bogdanovitch entre dans plus de détails. Selon lui *, après avoir franchi la barrière de Drogomilof, h huit heures du matin, le fcldmaréchal trouva les rues si obstruées par la troupe que, pour avancer promptement, il adressa celte question

• Erinnermigfn, p. 98. — Voir aussi Wolzopen/p. I5i.

aux personnes de sa suite : a Qui de vous connaît Moscou? » Et Tofficier d'ordonnance prince A. B. Galitsyne s*étant présenté : « Conduis-moi, lui dit-il, de telle sorte que nous ne rencontrions personne. » 6a litsyne le dirigea vers le pont de laousa '. Là Koutousof trouva le comte Rostoptchine, qui, au beau milieu des troupes et des habitants amassés en deçà du pont, et armé d'un fouet, s'efforçait de maintenir le passage libre pour Tarlillerie. La rencontre du chef de l'armée avec le gouverneur n*avait rien d'amical. Koutousof n'eut pas pour lui une seule parole; mais il l'interrompit à plusieurs reprises en donnant des ordres pour faire évacuer le pont. A mesure que les régiments sortaient de la ville par la barrière de Kolomna*, ils prirent position des deux côtés de la route. Le feldmaréchal lui-même fit halte pour attendre des nouvelles de Tarrière-garde. Au bout dun assez long temps parut un aide de camp de Miloradovitch, qui venait avertir le prince que, au cas où Murât refuserait d'accepter les conditions qui lui étaient proposées, il faudrait se battre dans la ville, el qu'alors l 'arrière-garde aurait besoin de renfort, (.ette

* De l'autre côté de la courbe de la Moskva, dont le ruisseau de la laousa était un affluent. Ce pont, aujourd'hui une rue. était à l'est dn Kremlin et du Kitaî-Gorod, dans le quar:ierdit laonsknia, situé on avant de la Ragojskaîa, où sont les barrières d^ l'est.

'Ou de Spask, quartier de l'est, dont la principale rue est la Séménorskaïa. La barrière suivante, plus au nord, est celle de la Ta^anka, oij commence la route de Vladimir.

nouvelle inquiéta beaucoup le vieux capilaine; cependant, un quart d'heure après, le colonel Potemkine ^ apporta la nouvelle que, les conditions ayant été consenties par Tennemi, rien ne s'opposait plus à ce que Tarrière-garde suivit le gros de Tarmée. Koutousof ordonna donc à celui-ci de continuer sa retraite sur Panki, village à dix-sept verstes au sud-est de Moscou, et il se mit lui-même en route dans cette direction.

Pour rintelligence de ce qu'on vient de lire, il faut savoir que Miloradovitch, arrivé le 13, vers midi, avec l'arrière-garde, à la montagne Poklonnaïa, s'y vit ^ enveloppé par nos colonnes et menacé d'être coupé du gros de l'armée russe, quoique celui-ci, engagé dans des embarras inextricables de voitures et d'artillerie, fût comme on l'a vu, arrêté aux environs du pont de Drogomilof et fit de vains efforts pour avancer. A l'efTet de sortir de celte passe difficile, on conseillait au général de tenter encore une fois le sort dos combats, rhose à laquelle il était autorisé, car Koutousof lui avait envoyé ces instructions écrites : « S'il est nécessaire, honorez les vieux murs de Moscou, en leur faisant voir im ordre de bataille.» Miloradovitch ne jugea pas pouvoir le faire utilement, et préféra négocier un armistice avec Tonnemi. Dans ce but, il envoya auprès de Murât, (|ui commandait notre avant-garde, \p capitaine Akinfof, des hussards de la garde tsarienne,

• On prononce Paiiomkine.

172 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. -ClIAP. III.

celui-là même qui rédigea une relation de cet incident et fut depuis sénateur. Âkinfof avait mission de mander au roi de Naples, que, si les Français tenaient à trouver Moscou habitable, il fallait qu'ils s*y avançassent lentement, afin de laisser aux Russes le temps d'évacuer la ville avec toute leur artillerie et leurs charrois. Au cas où ceci ne serait pas accordé, le vétéran menaçait de se battre jusqu'au dernier homme dans les rues de Moscou, de telle sorte qu'au lien d'une grande capitale, l'ennemi ne trouverait plus qu'un monceau de ruines. Murât n'osait pas d'abord prendre sur lui de conclure un tel arrangement ; copendant^ après quelques nîinutes d'hésitation, il se vit néanmoins à même de Taccepter. C'est pendant cet intervalle d'incertitude que Miloradovitch dépécha un aide de camp vers KoutouBof, afm de demander éventuellement du renfort et d'instruire le généralissime de Tétat des choses. Selon le vingt-sixième bulletin de la grande armée, tout ce que demandait le commandant de l'arrière-garde, c'était « qu'on le laissât défiler dans la ville sans tirera » mais, dans une secxmde entrevue, son envoyé Akinfof obtint de plus de Murât que les hostilités resteraient suspendues jusqu'au lendemain matin ^

Rostoptchinc quitta Koutousof d'assez mauvaise humour, comme, lui, et se hâta dcjejoindre Barclay

* Danilofski, t. H. p. 292-297.

de Tolly qui, apparemment, n'était plus alors pour lui un nièmetz ou étranger, dont les vrais Russes, les fils de l'Église orthodoxe, ne pouvaient que se défier. Barclay, dont le caractère posé ne se démentit pas en cette circonstance, était toujours calme et de sang- Troid : près de lui du moins il n'y avait pas d'avanie à craindre.

L'auteur des Mémoires du comte deloll, M. de Bernhardi \ nous dit qu'arrivé au Pont de Pierre, le plus beau de Moscou, près du Kremlin et un peu en amont de la rivière, Barclay avait fait halte avec son étatmajor, et laissé défiler son corps devant lui, lorsque arrivèrent en toute hâte des officiers qui lui annoncèrent que le grand bazar {gastinno'i dvoi^) était mis au pillage par des soldats en maraude. Le général envoya aussitôt un de ses aides de camp pour prendre des informations précises, et, au retour de cet officier, il apprit avec le plus vif regret que les marchands euxmêmes avaient ouvert leurs boutiques aux soldats qui passaient, les invitant à emporter ce qu'ils voudraient ; car, quant à eux, disaient-ils, ils aimaient mieux livrer leurs marchandises aux enfants du pays que de les voir piller par l'ennemi. Des séductions du même genre attendaient les guerriers russes sur d'autres points de leur passage. Mais la maraude est la ruine d'une armée. Celle de Koutousof perdit ainsi, dans l'espace de peu d'heures, plus de 6,000 hommes,

' Denktmrdigkeiten, t. Il, p. 146.

qui la plupart furent faits prisonniers par les Français.

Le gouverneur de Moscou était, disons-nous, aux côtés de Barclay. Avec lui, comme* nous l'apprend Wolzogen, lui-même de la suite de l'ancien généralissime, il traversa, vers onze heures du matin, la dernière barrière. Laissons le baron allemand nous raconter lui-même comment les choses se passèrent : a Le comte Rostoptchine, dit-il, s'était joint à nous. A quelque distance de la route qui mèneàKolomna, nous aperçûmes une grande quantité de voitures accompagnées de soldats, et lorsque ce train s'approcha de nous, je pus remarquer que c'étaient les pompes à feu de Moscou Mrès-étonné de cela, je demandai au comte pourquoi il avait emmené même celles-là. « J'ai eu pour cela de bonnes raisons, » répondit-il. Puis il se hâta d'ajouter : « Toujours est-il que, pour ma personne, je n*ai emporté que le cheval que je monte et Thabillemenl dont je suis vêtu. »

* Memairen^ page 158, noie.— Relativement aux pompes à feu, voici ce qu'on lit d^ns l'Histoire de la deslrucUon 4e Moscou [p. 67) : « Daub la nuit du 15 au 14, le chef suprême de la police Ivachine fit amener, (*n bon ordre, toutes les pompes à incendie; on les couvrit de nattes et on les transporta hors de Moscou. Quelques-uns de ces instruments tombèrent entre les mains des éclaireurs du maréchal Ney. Les agents de police furent assemblés, sans qu'on leu;* annonçât pourquoi, dans les bâtiments d'une ménagerie sur la route de Sibérie, à quelque dislance de la ville, et on les fit partir pour Vladimir, » etc., etc. Nous trouvons ailleurs cette indication qu'il y avait 96 pompes et 2,100 pompiei*s. nostoplchine lui^mômenous apprend qu'il y avait à Moscou trois pompes pour chaque quartier.

En définitive, il ne quitta le poste que lui avait confié Tempereur qu'à toute extrémité, cédant à une nécessité absolue, a Je suis sorti, nous dit-il lui-même S à cheval, au petit pas, par la barrière de Riaisân, et je n'ai quitté les boulevards que lorsqu'on vint m'annoncer que lavant-garde française était entrée dans la ville. » Wolzogen ajoute une anecdote à la partie de son récit qu'on vient de lire. « Plus tard, dit-il, un ami, le conseiller supérieur médicinal Formey, à Berlin, demanda un jour à Rostoptchine, en ma présence, qui a donné lieu à l'incendie de Moscou? Voici quelle fut la réponse du gouverneur : « Ceci est une question que « fempereur lui-même ne m'a pas faite, et je ne dois « à personne d'y faire une réponse. » Nous ne rapportons cela ici qu'enpassant.

Dirigeons maintenant notre attention du côté dcb Français et reprenons d'un peu plus haut l'histoire de leur marche.

M. de Ségur, comme on sait, aflirme que, dans la journée de Borodino, Napoléon était en proie à une vive souffrance ; il donne même à entendre qu'il y avait eu un affaiblissement de ses facultés intellectuelles '. «t Dès la nuit, dit-il, qui précéda cette

* Im Vérité, p. 35.

* Voii' liv. IV, cliap. vu. Cf. Villemaiii, SouveuirSt t. !•', p. *204. M.Thiers touterois le nie (l. XIV, p. 354, la note, et p. 678). comme lavai'

bataille décisive, une fièvre fatigante brûla son sang et agita ses esprits ; il en fut accablé pendant le combat. Cette souffrance, jointe à une autre plus cruelle, arrêta ses pas et enchaîna son génie pendant les cinq jours qui suivirent. Après avoir préservé Koutousot d*une ruine totale à Borodino \ elle lui donna le temps de rallier les restes de son armée et de les dérober à notre poursuite. » 11 y a là certainement de l'exagération; mais les lenteurs des nôtres sont un fait.

Malgré Téchecque Murat essuya, le 8, à Mojaîsk, les Français entrèrent le lendemain dans cette ville, qu'ils trouvèrent veuve de ses habitants. Jusqu à ce moment, les Russes avaient fait bonne contenance; mais loi*squ'ils virent, dit encore M. de Ségur, qu'on manœuvrait sérieusement pour les attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Cela est conforme au récit du marquis de Chambray. Napoléon était persuadé, à la vérité, qu'ils se retiraient vers la capitale, mais n'en ayant pas la certitude, il était inquiet, et, commençant à craindre que Koutousof ne se fût placé sur sa droite, dans la direction de Kalouga, ou qu'il ne se dirigeât sur ses communications, il arrêta tout a coup la marche des corps d'armée qui suivaient la roule de Moscou. « Ainsi, dit l'oflicier nommé en der-

déjà fait, avant lui, le général Gouigaud. Diaprés lui, comme d'après le marquis de Chambray (t. 1", p. 330), Kapoléon avait seulement une extinction de voix ou un gros rhume, « qui l'importunait sans altérer en rien l'usage de ses facultés. »

^ OVi KaiH)léon ne put pas se décider à fnirc donner la garde.

nier lieu, ainsi, cinq joui*s après la bataille de la Moskva, ayant déjà repoussé l'ennemi jusqu'à dix-sept lieues du champ de bataille, il ignorait encore quelle était la direction de sa retraite ! Ce fait parait si extraordinaire qu on serait tenté de le révoquer en doute, si Ion n'en trouvait la preuve dans les ordres que Napoléon adressa alors à ses généraux. » Le fond de cette observalion est vrai : Koutousof déroba sa marche aux nôtres, mais non pas pendant cinq jours, et ce ne fut pas « le 13 au matin, » que Napoléon transmit à Murât et à Mortier, qui s'avançaient à tout hasard sur Moscou, Tordre de s'arrêter.

L'armée russe reparut le 10, à Krymskoîé, où sont les sources de la Nara , affluent de la Protva ; et elle fut aussitôt attaquée par Tavant-garde française; car le roi de Naples prodiguait en toute occasion , même sans but, les forces et la vie de ses soldats. On passa là toute la journée à batailler, et Ion y perdit de part et d autre beaucoup d'hommes; du côté des Français, selon le général de Ségur \ deux mille hommes de celte réserve ménagée si mal à propos le jour de la bataille. On informa aussitôt Napoléon que les Russes étaient retrouvés et qu'on n'était plus qu'à deux journées de Moscou .

A cette nouvelle, qui fut pour lui un véritable soulagement, le grand homme sortit de l'espèce de torpeur

» Cf. Thiere, t, XIV, p. 556.

178 ROSTÛPTCHÏNE ET KOITODSOF. — CHAP. I!l.

où il semblait tombé depuis la journée du 7 . Ce nom de Moscou le ranima, Téleclrisa. Occuper cette capitale, c était, selon lui, «brusquer la paix» et atteindre par conséquent le but d'une campagne ju'^qu'ici peu décisive et qui l'avait porté si loin de la France, où il voyait bien alors que le retour ne serait pas chose facile. Se dégageant de ces pensées, il monta en voiture pour rejoindre son avant-garde.

Celle-ci s'était avancée jusqu'à Perkhouschkova, à trente verstes de Moscou. Napoléon y arriva. Il y fit prendre position à toute son armée, au moment même où se tenait à Fili le conseil de guerre des généraux russes. Cette armée, comme nous l'avons vu, était encore forte de près de cent mille hommes. Après avoir passé la nuit au village de Yiaséma, propriété du prince Galitsyne, le 14, à la pointe du jour, impatient de voir enlin le grand villagej il monta encore en voiture avec Berthier. A neuf heures, n'étant plus qu'à douze verstes du but, il rencontra Murât dans un autre village, et eut avec lui une conversation d*une heure. Puis il s'écria gaiement : « En avant 1 »

Bientôt après commencèrent entre le roi de Naples et le général Miloradovitch, qui commandait larrièregarde russe, ces pourparlers dont il a déjà été question. Ils avaient pour but, de la part du dernier, comme on l'a vu, de gagner du temps, afin que Koutousof pût accomplir sa retraite .à travers Moscou ; et de la part de Murât, de sauver cette capitale, qui,

après un nouveau combat sous ses murs, n'eût plus é!c qu'un monceau de décombres. Car on ne pensait pas à la possibilité d'une catastrophe telle que celle qui se préparait. Après quelques moments d'hésitation, les conditions furent acceptées, et Miloradovitch eut le temps d'évacuer la ville en poussant devant lui la tourbe des traineurs et d'immenses convois de bagages et de blessés. A trois heures de l'après-midi, il passa avec Tarrière-garde sous les murs du Kremlin. Rien, sinon ses pénibles réflexions, ne troubla la lugubre retraite de l'armée moscovite, qui avait à faire piès de deux lieues d'une barrière à l'autre.

Miloradovitch éfait le Murât de l'armée russe et, comme lui, connu de tous les soldats. Comme lui aussi, il ne fut pas blessé une seule fois dans toute sa carrière, jusqu'au jour où le plomb des rebelles de l'intérieur l'atteignit, sous nos yeux, à Saint-Pétersbourg et le jeta sur le carreau. Sur les champs de bataille, les balles semblaient le respecter, car, comme le dil le général lermolof, qui se connaissait en braves, « partout où se trouvait Miloradovitch, il fallait avoir une seconde vie en réserve. »

11 était six heures du soir lorsque les derniers hom« mes de celte arrière-garde franchirent la barrière de Spask. On alla prendre position à sept verstes de là, au village de Viasofka, sur la route de Kolomna et de Riaisûn. Cependant une seconde arrière-garde fut postée sur la route de Vladimir, soit pour laisser les Français

dans le doute sur la direction que suivrait la retraite des Russes, soit pour protéger celle des habitants qui fuyaient de ce côté-là. De plus, le général de Winzingerode, lorsqu'il fut arrivé sur la même route, reçut ordre de prendre position avec quelques régiments sur celle de Saint-Pétersbourg, en laissant un fort détachement sur la route de laroslavl, afin d'assurer ses communications avec la ville de ce nom, où résidait alors la grande-duchesse Catherine Pavlovna, sœur d'Alexandre cl depuis une année environ épouse du prince George d'Oldenbourg, gouverneur général de Tver *.

Enfin, à une heure. Murât était à la barrière de Drogomilof. Nous ne savons quelle foi il faut ajouter au récit suivant de Domergue, chez qui la rhétorique ne cesse de percer. « Marchant, pour ainsi dire, pêle-mêle avec les Kosaks, on entendait le beau roi de Naples leur crier assez durement : a Allons, hâtez-vous donc I ou je serai « forcé de vous faire prisonniers. » Et l'escadron de cavaliers nomades s'étonnait de ce ton de commandement dans la bouche d'un ennemi. Mural était d'ailleurs lobjet de leur admiration. Son air chevaleresque et presque théâtral, sa haute taille que rehaussait un brillant uniforme, enfin celte réputation de bravoure dont ils avaient senti plus d'une fois les redoutables

* Elle était encore, à ce moment, en couche de son premier enfant, le prince Pierre d'Oldenbourg, né le 26 août 1812, aujourd'hui général en chef (de l'infanlerie) au service de la Russie, président d'un département du sénat, membre du conseil de l'empire, etc. >'ous parlerons d'elle [dus longuement dans la suite de cot ouvrage.

BORODINÛ £T MOSCOU (1812). 181

eflets, tout se réunissait chez ce prince pour lui commander [assurer] le respect de ces barbares. » Suit encore Tanecdote relative à un Kosak que le roi de Naples, témoin de son courage, aurait décoré de la croix de la Légion d'honneur, mais que M. Thiers, avec plus de vraisemblance, raconte tout autrement. « Voyant l'arriére-garde se retirer devant lui, dit notre hislorien national S Murât s informa s'il n'y avait pas là quelque officier qui sût le français. Un jeune Russe se présenta, et, le roi lui ayant demandé quel était le commandant de CCS troupes qu'il avait devant lui, il montra un officier à cheveux blancs, revêtu d'un manteau de bivouac à longs poils. Murât, avec sa bonne grâce accoutumée, tendit la main au vieil officier, et celui-ci la prit avec empressement. Ainsi la haine nationale se taisait devant la vaillance *. »

Napoléon lui-même monta à cheval à quelques lieues de Moscou, et, à deux heures de l'après-midi, il était sur une des hauteurs de cette ceinture de collines où la vieille capitale des tsars était à ses pieds. Alors se tournant vers sa suite : « La voilà donc enfin cette fameuse ville, s'éoria-t-il ; il était temps ! x» Nous n'ajouterons aucun commentaire à ces mots : « Il était temps ! » Que pouvait-il dire de plus expressif?

Sur plusieurs points, Moscou offre de jolis coteaux . Le

* T. XIV, p. 372.

* Des scènes du même genre eurent lieu, comme on sait, depuis, dans la campagne de Crimée, entre les Français et les Russes. La guerre n'excluait pas la courtoisie des procédés.

\Si ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. — CHAP. ïll.

Kremlin, avec son armée de coupoles dorées \ s*élale sur Tun d'eux; mais à son extrémité du sud-ouest, à gauche de la barrière de Drogomilof et, comme elle, en deçà de la Moskva qui, en serpentant, fait ici une longue courbe, il s'en élève d'autres qu'on appelle montagnes de Yorobiévo ou des Moineaux. Là, toute la ville se montre en un magnifique panorama. Une de ces montagnes, ou plutôt de ces escarpements rapides d'un terrain qui descend dans un vallon, est la Poklonnaïa *. L'empereur des Français était arrivé sur cette butte, et tout autour vinrent se ranger successivement les troupes. Mais ici laissons parler celui qui, selon un mot de Lamartine, a admirablement chanté cette campagne de Russie.

« Cette hauteur, dit le général de Ségur, nos éclaireurs l'eurent bientôt couronnée. Il était deux heures ; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. A ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrè* tcnt, ils crient : « Moscou I Moscou I )> Chacun alors presse sa marche ; on accourt en désordre, et l'armée entière » battant des mains, répète avec transport : ((Moscou! Moscou! » comme les marins crient: « Terre ! terre !» à la fin d'une longue et pénible navigation.

* Voir la description, suivie de réflexions politiques et morales, que nous en avons faite dans notre Histoire intime de la Russie, t. II. p. 321-340. Voir aussi (ïeUe de M.Thiers, t. XIV, p. 370.

' Montagne de salutation (poklonn)^ c'est-à-dire du haut de laquelle on fait ses adieux, une dernière adoration, en partant.

« A ia vue de cette ville dorée, de ce nœud brillant de l'Asie et de TEurope, de ce majestueux rendez-vous où s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous arrêtâmes saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé! comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière ! Nous sentions qu'à ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris et que chacun de nos moindres mouvements serait historique. »

Passons à un des acteurs du grand drame cet orgueilleux sentiment; mais le lecteur ne trouve-t-il pas, avec nous, que c est aller bien au delà du légitime patriotisme, ce sentiment cher à tous les cœurs, et compter pour rien celui des autres nations, que d'ajouter comme il fait : « Sur cet immense et imposant théâtre, nous croyions marcher entourés des acclamations de tous les peuples ; fiers d'élever notre siècle reconnaissant [? !] au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire!.... Nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux ; qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble [?] et digne émule de celle d'Egypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses guerres de l'antiquité.

« Dans cet instant, dangers, souffrances, tout fut

oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie : <x J'étais de l'armée de Moscou ? »

Pour notre part, nous ambitionnerions plutôt une autre gloire; nous aimerions mieux avoir le droit de dire : « J'étais de ceux qui ont déconseillé celte guerre fatale. » Ah I elle coûtera cher encore au pays 1 Un orgueil comme celui que l'historien prête à nos guerriers et qui, nous le répétons, n'est pas l'accompagnement obligé du patriotisme le plus ardent, présage la chute, car Dieu résiste aux superbes. Hélas! la chute fut en effet terrible. Puisse-t-elle à jamais nous servir de leçon, surtout après le triomphe que nous avons célébré naguère sur les cendres fumantes de Sébastopol , revanche éclatante d'un désastre épouvantable, mais mérité I

Au demeurant, si le brillant écrivain dont nous citons les paroles ne s'est pas préservé de ce sentiment outré de la nationalité, que partagent avec lui tant d'autres de nos plus excellents écrivains, mais contre lequel l'historien doit se tenir en garde, convenons que néanmoins il lui suggère de remarquables accents, et que ces pages palpitantes d'intérêt sont au niveau des événements grandioses dont elles conservent la mémoire.

Après tout, la joie qui, dans ce moment-là, faisait battre tous les cœurs, était bien naturelle. Entrer dans Moscou sans nouvelle bataille, c'était chose inattendue

pour tous, c'était plus qu il n'était permis d'espérer. Au lieu de dangers nouveaux et de nouvelles fatigues, nosguerriers trouvaient là, pensaient-ils, le repos dont ils avaient tant besoin ; ils étaient au but, et voyaient déjà, en pensée, la Russie entière à leurs pieds. Dans leurs rang, ditM. Tliiers (p. 369), il y avait « une quantité de soldats et d'officiers qui avaient été aux pyramides, aux bords du Jourdain, à Rome, à Milan, à Madrid, à Vienne, à Berlin, et qui frémissaient d'émotion à ridée qu'ils allaient aussi visiter Moscou, la plus puissante des métropoles de l'Orient. »

Il y avait quelque chose de magique dans ce spectacle, à la fois gracieux et imposant, d'une ville resplendissante au soleil du feu des dômes dorés, qui s'élevaient, comme une forêt et avec des formes inusitées dans nos pays d'Occident, au-de?sus d'un énorme amas de maisons dont tou3 les toits étaient peints en rouge ou en vert, et dont les unes étaient des palais somptueux, les autres de modestes demeures en bois ou même d'humbles chaumières. Ce qui relevait encore ce tableau, c'était son encadrement, cette chaîne de jolis coteaux, aux pieds de laquelle serpente la Moskva et dont plusieurs cimes sont couronnées de vastes couvents, qui étalent à tous les yeux le luxe de leurs dômes bulbeux de toutes dimensions, monastères dont quelques-uns offrent l'aspect d'une citadelle. Cependant, le chef de cette armée de cent mille hommes venus de si loin, et qui étaient tout ce qui restait des quatre

cent vingt mille qui avaient franchi le Niémen S n'avait guère de temps à donner à la poésie et à l'attendrissement. Se souvenant aussitôt des exigences de la vie matérielle, il mit pied à terre et fit étendre devant lui le plan de la ville. Quand, aidé par un de ses secrétaires-interprètes qui savait le russe (Lelorgne d'Ideville), il en eut reconnu les quartiers et les points les plus importants, il ordonna en conséquence la répartition de ses troupes. Puis il fit donner le signal de la marche par un coup de canon, et toute l'armée, oubliant tout à coup ses longues fatigues et les privations qu'elle endurait, s'ébranla encore une fois au cri mille fois répété de Vive Napoléon !

Jusqu'alors son étoile n'avait point pâli, et il n'avait pas cessé d'y avoir foi; Tadversité n'avait pu encore lui apprendre que souvent le succès n est qu'un leurre, et que la fortune est prêle à abandonner celui qu'elle traitait jusqu'alors en favori, au moment même où elle renouvelle ses prévenances et ses caresses.

L'avant-garde de Murât entra la première, sur les talons des Kosaks et ayant en tête le régiment polonais Uminski, les oulans prussiens de Werther, les chasseurs à cheval de Wurtemberg, quatre régiments français de cavalerie légère et l'artillerie montée. L'empereur lui-môme eut bientôt atteint la barrière de Drogomilof ou de Smolensk. Avant d'entrer dans le

* D'autres 100,000, pris sur les réserves, gardaient les derrières de la grande armée.

faubourg dit Novinskaïa, il déclara quil attendrait la dëputation chargée de lui présenter les clefs de la ville ^ et d*implorer sa clémence. Mais il n'en parut aucune. On lui avait parlé d'une noblesse mécontente, rivale de celle de Saint-Pétersbourg et boudant le gouvernement : pas un gentilhomme ne vint se présenter à luil Et de même pas un bourgeois, pas un paysan ! Pourtant, lui avait-on assuré encore, celte dernière classe, qui gémit dans la servitude de la glèbe, est avide de liberté et saluera deses acclama tionslemonarqueétranger qui viendra briser pour elle un joug détesté. Aucun paysan ou parti de paysans ne demande h être admis en sa présence ! Le vide se fait devant lui ! Étonné, irrité, Napoléon ordonne à un général polonais d'aller aux informations. En vain celui-ci, guidé par un précepteur français qu'il vient de rencontrer, court d'une rue à l'autre et à tous les endroits où les autorités avaient leur siège; il ne trouve personne à qui parler. Il retourne avec cette triste nouvelle vers celui qui l'a cnvové. Ce dernier venait de la recueillir aussi de la bouche d'un ofticier que lui dépêchait le commandant de l'avant-garde, et elle lui fut presque aussitôt confirmée par une députation de Français, la plupart riches négociants de Moscou. A leur tête figuraient les deux chefs (Riss et Saucet) de la plus grande entreprise de librairie française dans tout Tempire à cette épo-

* Selon In coutume misse, cette députation lui aurait présenté le pain et le sel, emblèmes de Thospilalité.

que. « Leur but était honorable, dit Domergue : mus par un sentiment d'humanité et de sécurité publique, ils venaient placer les propriétés sous la protection du conquérant, auquel ils firent connaître le bannissement des quarante étrangers ordonné par Rostoptchine. d

Jusque-là Napoléon avait soupçonné qu'on lui tendait un piège; maintenant, il ne revenait pas de son étonnement. « Moscou déserte ! s'écria-t-il, quel événement invraisemblable ! Il faut y pénétrer. » Et persistant à exiger qu il lui fût amené unedéputation telle quelle, il ajouta en s'adressant au comte Daru : « Allez et amenez-moi les boïars ! » Les boïars ! En France, on se figure encore qu'il y a, aujourd'hui même, des boïars en Russie ! II eût été malaisé de les trouver, quand bien même toute la population de Moscou sei'ait restée dans ses maisons.

Quoi qu'il en soit, Daru n'amenant ni boïars ni députation, le monarque, contrarié, mortifié, garda un instant le silence. Après cela, il remonta à cheval, entra dans le faubourg, et alla se loger dans la maison d'un traiteur, vide comme toutes les autres ; car dans toutes celles que l'on occupa en cet endroit, prises ensemble, il ne restait que quatre dvomih ou portiers. Puis il nomma le maréchal Mortier gouverneur général de Moscou, et recommanda au roi de Naples de ne pas perdre de vue l'armée en retraite.

Lorsque Mortier, à la tête de la division Dufour, s'a-

vança vers le Kremlin, où devait s*élablir avec lui la jeune garde, il fut reçu par une fusillade un instant assez vive. Les traineurs de Koutousof, entremêlés de moujiks armés, au nombre d'environ cinq cents, se retournèrent encore une fois contre Tennemi *. Une charge à mitraille en fit justice, et le maréchal entra dans la vieille citadelle, qui, depuis deux cents ans, n'avait pas vu sous ses murs d'armée étrangère. Toutes les autres troupes restèrent hors de la ville, car on voulait éviter à tout prix que les soldats affamés ne la livrassent au pillage. La vieille garde, avec les corps de Davout et de Ney, prit position des deux côtés de la route de Smolensk. Au nord de cette route, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, eut ordre de s'avancer avec son corps jusqu'au château Pétrofskoï, vaste édifice en briques, bâti sur la route de Tver ou de Saint-Pétersbourg, percé de fenêtres en style ogival et s'arrondissant en un dôme dont Taspcct rappelle le style mauresque ; au sud, le prince Poniatowski, avec le

* D'après M. Thiers (p. 375), c'étaient des bandits; d'après Danilerski [t. H, p. 297], un peuple fidèle qui était accouru à l'Arsenal s'armer, afin de défendre le sanctuaire. Le 20' bulletin de la grande armée dit : « Au Kremlin, h canaille année par le gouverneur fit résistance, et fut surle-champ dispersée. Dix mille soldats russes furent, le lendemain et les jours suivants, ramassés dans la ville, où ils s'étaient éparpillés par l'appât du pillage. Celaient d'anciens et bons soldats : ils ont augmenté le nombre des prisonniers. » — On prodigue ici aux moujiks russes les termes de n^ épris ; pour nous , qui honorons le patriotisme sous toutes les couleurs, nous ne nous servirions qu'à bon escient de ces mots de bandits et de canaille dont tout partie a hâte de gratifier son ennemi.

490 ROSTOPTCHliNE ET KOUTOUSOF. — CHAP. III.

sien, occupa l'espace qui s'étend jusqu'à la barrière de Kalouga * . Défense formelle à tous de franchir les barrières. « Surtout, point de pillage, avait dit Tempereur à Mortier. Vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moscou envers et contre tous ! »

Quelle nuit il dut passer, ainsi trompé dans son attente I Quels soucis durent le ronger dans son insomnie I II connaissait maintenant les dispositions des Russes, sur lesquelles il s'était bercé d'illusions ; l'instant d'après devait lui apprendre de quelles énergiques résolutions ils étaient capables. Car dans r^ltc nuit même % le feu prit en différents endroits, et nolamment au grand bazar de la place Rouge, vis-à-vis du Kremlin, dans des boutiques du Kitaï-Gorod, renfermant du vin, des spiritueux et des drogueries; on ajoute à la Bourse et à la Banque.

Ce ne peut être que le hasard, se disait d'abord Napoléon ; dans une ville abandonnée par ses habitants, de pareils accidents peuvent s'expliquer; peut-être aussi sont- ils l'effet d'imprudences commises par nos troupes. Mais quand, le 15 après deux heures du ma-

* Dans Tliicrs (p. 376), il y a ici une légère variaiile. Ce serait Davout qui aurait pris la [losition que nous attribuons à Poniatowski, et le prince [polonais se serait établi à sa suite, au sud-est. D'après Chambray (p. 354), celui-ci rejoignit ensuite Murât et fut mis sous ses ordres pour appuyer ses opérations.

'Vers la chute du jour, dit Chambray (p. 353), et non pas seulement a le lendemain du jour où Ton y était entré,.» comme le veut M. Thiere, p. 379. Sir Robert \Vilson s'exprime absolument dans les mêmes termes.

tin, on vint lui annoncer coup sur coup des sinistres ; quand il apprit par Murât et Mortier, accourus, qu'ayant voulu arrêter Tincendie, ils n'avaient pu trouver de pompes à feu , cela lui donna nécessairement à penser, et d'ailleurs on saisit déjà quelques incendiaires en flagrant délit. Néanmoins, après de longs efforts, et grâce aux pompes de campagne que l'armée traînait à sa suite, on se rendit maître de Télément un instant déchaîné, et petit à peiitonse rassura.

Ce même 15 septembre, — c'était un mardi, — dès six heures du matin, Napoléon transféra son quartier général au Kremlin, et s'installa dans l'antique palais des tsars, depuis reconstruit. Dans l'appartement du côté de la Moskva, qu'il choisit, l'on dominait la moitié de la ville. A la vue du vieux mur d'enceinte crénelé, il s'écria dédaigneusement, selon Domergue : « Voilà de fiers remparts I » et notre auteur ajoute avec raison : « C'était là cependant, au pied de ces frêles remparts ) que le destin avait marqué le terme de ses conquêtes. »

Sans répéter ce que nous avons dit ailleurs du plan de Moscou, il nous paraît nécessaire de l'esquisser ici en deux mots. Le Kremlin^ est une vaste citadelle, formant un triangle dont le sommet est tourné vers le nord, et dont la base est baignée par la Moskva. Renfermée dans de vieux murs byzantins crénelés et flan-

* On dirait plus exactement le Kreml^ c'est-à-dire la forteresse : cependant j nous nous conformons à l'usage établi.

qués d'une multitude de tours ou tourelles, celte citadelle est environnée, du côté de la rivière d'un quai, du côté occidental de larges boulevards, et du troisième côté, à Test, d'une magnifique place bordée, vis-à-vis des murailles, d'un immense bazar, au sud par l'église de Yassili-Blajennoî, au nord par les portes contre lesquelles s'adosse la chapelle, toujours assiégée par les ildëlas, où est exposée, quand elle n est pas en tournée, la miraculeuse image de VIverskaia Bojémater. Cette place, dite Krassndm Ploschtchad (place Rouge ou Belle), sépare le Kremlin du quartier marchand appelé Kitat-gorod (ville chinoise). Avec le Kitaî-gorod, le Kremlinforme le centre, le noyau de Moscou, et ce noyau est Irès-élevé du côté de la Moskva, de manière qu'on jouit là (mais non du côté opposé) d'une vue étendue. Au nord de la rivière, le Béloi-gorod (ville blanche) entoure ce noyau d'un grand demi-cercle; puis, les trois divisions ensemble sontencliassées complètement, des deux côtés de l'eau, dans un cercle entier qu*on appelle Zemlianoi-gorod (ville de terre). Enfin, toute celle vaste surface circulaire est encore entourée d'une ceinture extérieure, immense réseau qui contient les faubourgs et qu'on nomme Kammer'kollejskn-vall (rempart du collège de la chambre), du nom de la digue en terre qui en marque le circuit. La Moskva serpente dans la partie sud de ce plan.

Tout le panorama, cerlainement un des plus beaux que Ton puisse voir, s'étale aux pieds de celui qui ne

craint pas la fatigue de monter au clocher Alvûn véliki^ qui s'élève à deux pas du palais, sur une base déjà trèshaute, montrant à toute la campagne environnante son dôme * et sa croix, tous deux dorés. Cette croix, les populations rurales, à leur réveil, vont la saluer, en se signant trois fois et en s'inclinant jusqu'à terre. Selon M.Thiers, Napoléon n'eut rien de plus pressé que de monter jusqu'au haut de celte tour; mais aucun autre témoignage ne vient confirmer son dire.

Nous n'admettons aussi que sous toutes réserves d'autres parties du tableau tracé par le grand historien. Les détails suivants, par exemple, curieux par rapport aux mœurs des gi*ands seigneurs russes, no nous paraissent pas pouvoir être pris à la lettre, a Les maisons regorgeaient de vivres de toute espèce, dit-il, après avoir raconté rentrée des Français. Avec un peu de soin, on put satisfaire largement aux premiers besoins des soldats. Les officiers supérieurs furent accueillis, à la porte des palais, par de nombreux valets en livrée empressés de leur oflrir une brillante hospitalité. Les maîtres de ces palais, ne prévoyant pas que Moscou fût

' M. Thiers qui (p. 378] voit à Moscou c un camp tartore, » et partout rOrient, pense, en parlant de ces dômes bulbeux, à la Turquie. Il y reconnaii c la forme d'immenses turbans; » et il les explique, comme hc Gointe de Laveau (p. 157), par « d'anciennes fréquentations avec la Perso et la Turquie. » Quant à nous, en les voyant, nous avons songé à Saint-Marc de Venise et à certaines églises de Gonstantinople. Vassili- Ulujennoï seul, dont la y\xe nous a comme pétrifié, nous semblait avoir quehiue chose de talar; c'était pour nous un aspect complètement inattendu.

194 ROSTOPTCHINB ET KOUTOUSOF. ~ CUAP. 111.

destiné à périr, avaient eu grand soin, quoiqu'ils partageassent la haine nationale, de préparer des protecteurs à leurs riches demeures en y. recevant les ofliders français. On s*établit, ainsi avec un vif sentiment de plaisir, dans ce luxe qui devait durer si peu. On se promenait avec curiosité dans ces palais, où étaient prodigués tous les raftinemenis de la mollesse, où Ion trouvait des salles de bal splendides, des théâtres particuliers aussi grands que des théâtres publics, des bibliothèques remplies des livres français les plus licencieux du dix-huitiéme siècle, des peintures respirant le goût efféminé de Watteau et de Boucher, tous les signes enûn d'une licence qui formait avec l'ardente dévotion du peuple, avec la sauvage énergie de Tarmée, un contraste singulier, mais fréquent chez les nations parvenues brusquement de la barbarie à la civilisation , car ce que les hommes empruntent avec le plus de facilité à ceux qui les ont devancés dans l'art de vivre, c'est l'art de jouir. Il pouvait paraître étrange de rencontrer partout l'imitation de la France dans un pays avec lequel nous étions si violemment en guerre, et peu flatteur aussi de nous voir spécialement imités dans ce que nous avions de moins louable. »

Il nous parait douteux que nos guerriers, généraux ou simples officiers, aient été en disposition et aient eu le temps, dans ces premiers jours après leur arrivée, au milieu de si grandes fatigues, de si légitimes inquiétudes, de remarquer toute cette recherche^ tout

cet étalage d'un luxe eflrëné, mais qu'anoblissail son alliance avec les beaux-arts. Quoi qu'il en soit, un moment on s'étourdit sur le danger, et, après s'être d'abord vivement alarméde l'incendie, on Toublia ; on ne songea plus qu a se dédommager, au sein de l'abondance et du comfort, de tant de jours d'abstinence et de peines. « Que les autres s'arrangent I » s'écriaient d'ailleurs ceux qui, en possession d'une maison commode ou d'un palais somptueux, voulaient en jouir et ne se souciaient pas d'en sortir, au risque d'être supplantés.

A ce moment, on pouvait encore se faire illusion et se laisser endormir dans une sécurité passagère, car jusqu'alors les incendiaires avaient paru agir isolément, et on n'en avait saisi qu'un petit nombre. Cependant, encore dans la journée du mardi, le feu éclata de nouveau dans plusieurs quartiers, éloignés les uns des autres, en cinquante endroits à la fois, comme ont déposé quelques témoins, dans la Pa* krovka, ce faubourg à l'extrémité nord-est où est le champ de Sakolniki, comme dans l'Arbate, qui s'.étend à l'ouest, et sur toute la ligne conduisant à la barrière de Tver ou à celle des Lacs, dans les grandes rues Tverskaia , Nikitskaïa et Pavorskaïa. Longtemps on ne sut à quoi attribuer les lueurs sinistres qui partaient de points si opposés entre eux ; mais à la fin les incendiaires, qui s* étaient cachés jusque-là, sont pris en flagrant délit : on voit des moujiks

196 KOSTOPTCHINE KT KOUTOUSOF. - CUAP. 111.

jeter dans les nombreuses maisons en bois des fusées inflammables ou des pots fulminants, et ailleurs des soldats de police attiser le feu avec des lances goudronnées. Nos troupiers se précipitent sur eux le sabre à la main : les uns sont tués sur place, les autres conduits aux postes, où des commissions militaires sont aussitôt instituées pour faire justice^ après une information sommaire. Mais des matières inflammables traversent même les airs ; des fusées sont lancées du haut des clochers, et, selon la déclaration des hommes de garde, déjà dans la nuit on avait vu un globe de feu s'abaisser sur le palais du prince Troubetzkoï, dans le quartier de TArbate, dont nous venons de parler. Tout cela fait enfin soupçonner l'affreuse vérité : les Russes mettaient eux-mêmes le feu à leur ville ; ils espéraient, par ce sacrifice, unique dans l'histoire, détruire leur ennemi jusqu à ce moment triomphant. Mais quels hideux instruments ils avaient choisis pour l'exécution de ce grand dessein! Des hommes débraillés, d'une figure atroce, avides de pillage, pris d'eau-de-vie et à peine en état de se soutenir sur leurs jambes ; des femmes en fureur comme eux, ivres de cette liqueur malfaisante, les accompagnaient, e( de plus, s'il faut en croire Domergue *, des boudotckniks (agents ou plantons de police), des popes avinés même et (juelques geutillâtres, « tous affublés, dit-il,

' T. Il, p. 61.

de perruques et de longues barbes postiches, à l'instar des moujiks, dont ils avaient également revêtu le kafetan, » étaient confondus avec eux.

La nuit du 15 au 16 fut éclairée par un incendie général : le feu éclata partout dans la ceinture extérieure du faubourg qu'on appelle la Ville de Terre ; et ces milliers de maisons de bois lui fournirent un aliment dont il s'emparait avec une épouvantable avidité. Et comme si le ciel avait voulu se rendre complice des fureurs d'une vile populace, un vent du nord-est s'éleva vers neuf heures de la matinée de mercredi, avec une telle rage, qu'il réunit en une mer de feu tous ces brasiers d'abord isolés. Ce vent mugissait comme dans une tempête et, dit un témoin oculaire, comprimait les flammes au niveau de la terre, pour les relever ensuite en une pointe déliée, semblable au dard de flamme produit par le chalumeau de l'ouvrier qui soude les métaux. En même temps, un horrible pétillement, entremêlé comme de coups de tonnerre, se fit entendre : les maisons craquaient et produisaient en s'écroulant, après une dernière explosion, un sourd fracas plein de terreur. Cette mer de feu, poussée au nord-ouest par le vent d'équinoxc, toujours furieux dans ces plaines sans limites, s'avança rapidement vers la longue rue Tverskaïa, principale ligne de communication entre le Kremlin et les barrières de Saint-' Pétersbourg et de Smolensk ; surmontée d'une fumée épaisse et noire, d'où s'échappaient à tout moment des

lueurs rouges dont les reflets illuminaient des quartiers entiers, elle s'approchait de la citadelle ellemèrae. Quelquefois la fumée obscurcissait le jour ; le disque du soleil parut rouge et sanglant. Les réservoirs remplis d*eau et les glacières, nous dit le même témoin oculaire, quelque profondément qu'ils fussent enfoncés en terre, étaient anéantis par l'activité du feu. La terre se trouvait tellement échauiïée à une grande distance, qu'on ne pouvait y tenir la main. <c Je me sentais brûler les pieds à travers la semelle de mes bottes. Le fer et le cuivre fondus ensemble coulaient dans les rues. »

Jusqu'alors les chefs de Tarmée française avaient maintenu la discipline *; mais, voyant tant de richesses se perdre dans le brasier, ils ne résistèrent plus à rimpatience de la soldatesque, qui, dans de telles conjonctures, regardait le pillage comme légitime. Aussitôt celui-ci mêla-ses horreurs à l'horreur deTincendie. Quel spectacle I les flammes déchaînées sur tous les points, et partout les pillards leur arrachant une proie qu'il fallut leur disputer au péril de la vie I

* D'après Charabray (t. P' p. 353), jusqu'à la première nuit seulement, d Plus tard, ajoute-t-il, cela devint impossible. On ne peut empêcher des hommes exténués de besoin de se procurer des secours qu'ils avaient sous la main; les officiers même donnaient l'exemple de la désobéissance. » Voir aussi les passages de l'abbé Surrugues, qu'a reproduits le général Gourgaud (p. 297). Ce dernier, dans un but de justification, dit : a Avec une si grande armée, l'interdiction de la maraude devient impossible, parce qu'on se voit hors d'état de faire des distributions toujours régulières. »

Ce spectacle, Napoléon, aux fenêtres du Kremlin ou sur la terrasse qui régnait au devant d'elles, l'avait sous les yeux: Déjà la sûreté de sa propre demeure était compromise, a Surpris, dit éloquemment Thistorien de la Grande Armée, surpris, quand il a frappé au cœur d'un empire, d'y trouver un autre sentiment que celui de la soumission (I!) et de la terreur, il se sent vaincu ou surpassé en détermination. » Alors il est un moment en proie à une vive agitation, qui ne lui permet pas de rester une minute à la même place. Il marche à grands pas, revient et se rassied, et se lève encore, trahissant par la brusquerie de ses gestes l'émotion à laquelle il cherche en vain à résister. On a souvent répété le mot qui lui est échappé alors : « Quels hommes ! ce sont des Scythes ! »

Toute la largeur de la Moskva et de ses deux quais le séparait encore de l'incendie; mais malgré cette distance, les vitres des croisées devant lesquelles il était placé sont déjà brûlantes. De nombreux balayeurs postés sur les toits de fer du palais ont beau s'épuiser en efTorls pour repousser ou enlever les flammèches qui volent en l'air et s'abaissent comme une pluie de feu : ils ne pourront empêcher à la longue que toutes ces amorces n'enveloppent rédifice d'un nuage de fumée et d'une atmosphère brûlante. Mais ce danger n'était pas le seul. Le vent tourna plus d'une Fois : après avoir soufflé du sud -est, il revînt dn nord -ouest , et alors il menaça l'Arsenal, qui est an

200 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF.- CHAP. lll.

sommet du triangle^que forme le Kremlin, comme nous ravonsdityderriëre les palais, les églises et les couvents. Encore dans la journée de mercredi, le 16, le feu prit, à midi, aux écuries du palais et à une tour attenante à TArsenal ; dans la cour même de ce bâtiment, quelques flammèches tombèrent sur des étoupes qui avaient servi aux artilleurs russes , et au milieu des caissons de l'artillerie française. Averti de cet incident. Napoléon se rendit, de sa personne, sur les lieux. Au moment où il arrivait au pied du grand escalier, dit Domergue, on lui présenta un incendiaire qu'on avait surpris en flagrant délit sous ses fenêtres. Napoléon interrogea cet homme. «Nous obéissons à des ordres sacrés » , répondit le Russe fanatisé. Le général de Ségur, qui raconte un peu différemment le même fait, ajoute : « L'empereur fit un geste de mépris et d'humeur; on emmena ce misérable dans la première cour, où les grenadiers furieux le firent expirer sous leurs baïonnettes. »

En voyant leur idole, l'homme de génie de qui dépendait leur propre sort et qui seul peut les sauver dans un tel désastre, à la merci d'une étincelle qui tomberait sur les quatre cents caissons au milieu desquels il marchait, les vieux artilleurs, quoique habitués au feu des plus épouvantables canonnades, perdent la tête et augmentent encore le danger par les efforts qu'ils font pour l'éloigner. Les officiers expriment leurs craintes ; le brave vétéran La Riboi-

BORODiNO ET MOSCOU (1812). m

sière, commandant de rartillcrie de la garde et qui venait de perdre son fils sur le champ d'honneur des bords delà Moskva, tremble qu'un nouveau malheur ne vienne le frapper avec toute l'armée. Il supplie Napoléon de se retirer et de fuir ce débordement d'un élc* ment aveugle en furie, disant que sa présence, au milieu de la poudre et des étoupes , troublait le sol- . dat et le rendait incapable de remplir son devoir. Le monarque cède en frémissant et rentre dans son palais, où il va regarder de nouveau, d'un œil fixe et dans un morne silence, ces vagues brûlantes qui approchent sans obstacle, en dévorant ses mbyens de subsistance et de salut, en faisant un tas de cendres de ce point d'appui sur lequel il a tant compté pour dicter la paix et pour sortir des embarras inextricables que la mauvaise fortune, prête à punir enfin son insatiable ambition, lui a créés.

Alors accourent près de lui le roi de Naples et le prince Eugène. Ce que n'ont pu obtenir La Riboisière, Bessières, Lefebvre, Berthier même, un prompt retour à la barrière, ils le demandent à leur tour, et avec énergie, dans des termes plus pressants, quelquesuns disent à genoux. Ils lui représentent qu'il n'a pas un moment à perdre s'il tient à sa vie, bien plus, s'il tient à sauver son armée : car l'embrasement est général, disent-ils ; dans un instant, on ne passera plus nulle part ; les communications seront coupées entre lui, au Kremlin, et la partie de l'armée revenue aux

barrières de Touest. Vaincu par ces raisons et les instantes prières de tous, Napoléon cède enfin. Sur les pas d'un malfaiteur qu'on a saisi et que Ton menace de mort s'il n'indique le meilleur chemin, on trouve une issue. Celte issue, M. de Ségur, chez qui l'essor poétique remporte quelquefois sur la réflexion, la décrit d'une manière étrange : « On découvrit, dit-il, à travers les rocHers S une poterne qui donnait sur la Moskva... Il descend rapidement cet escalier du Nord *, fameux par le massacre des strélilzes, et ordonne qu'on le guide hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le château impérial de Pétrofski. »

Au bas de l'escalier, ses chevaux l'attendaient. Il se dirige avec tout son cortège vers la rue Tverskaîa, qui débouche en face de la place Rouge , par laquelle, comme on l'a vu, le Kremlin est séparé du Kitaî-gorod; et passe entre les deux portes auxquelles est adossée la chapelle, dont il a été aussi question, où une image réputée miraculeuse est constamment assiégée de flots de peuple. Les flammes menaçaient de part et d'autre le cortège impérial. On avait à traverser un brasier. Pour ne pas périr saisi par les flammes, ou asphyxié par la fumée, ou écrasé par les plaques de fer détachées

*Domergue (t. U,'p. 65) lui reproche rudement cette erreur, on offot singulière. Mais lui-même n'en a-t-il aucime à se reprocher?

^ S'il était du côté du Nord, l'escalier ne donnait point sur la Moskva. qui est au sud du Kremlin.

BOHODINO ET MOSCOU (1812). 20S

de la couverture des toits qui tombaient comme une pluie sur le pavé, pour dérober aux flammèches des vêtements tout prêts à s'enflammer , il fallait marcher avec une rapidité extrême ; le moindre arrêt pouvait devenir mortek Pour comble de malheur, les guides, obligés de faire quelquefois des détours afin d'éviter une voie trop fortement embrasée, tombèrent dans des hésitations, ne reconnaissant plbs avec certitude leur chemin. C'en était fait du grand conquérant et de son cortège, s'il ne s'était rencontré avec des pillards du premier corps, arrêtés à quelques pas du brasier par la soif du butin. Appelés au secours de leur chef, ceux-ci accoururent et le guidèrent vers les décombres fumants d'un quartier réduit en cendres dès le matin. De détour en détour,le chemin s'allongea, si bien qu'on n'arriva qu'à six heuresdusoir au château Pétrofski^ Là, Napoléon respira enfin librement, au bivouac du quatrième corps d'infanterie, dont toutes les divisions avaient été refoulées (comme cela arriva aussi aux corps voisins) hors de la ville et de la barrière de Smolensk.

A la suite du monarque arrivèrent au même bi-

* Outre Chambray, Ségur, Gourgaud, Thiers, Wilson, Bogdanovilch, on peut consulter, sur l'incendie de Moscou, Fain, Manuscritde 1812, t.II, p. 80-91, Denniée, Itinéraire de f empereur Napoléon, p. 93-95 et 100, etc. L'explication donnée par Danilefski, t. II, p. 325, est dénuée de toute vraisemblance, et cet auteur tombe eif contradiction avec lui-même, ainsi que nous le ferons voir plus loin, quand, à propos de l'opuscule la Vérité sur l'incendie de Moficou, nous examinerons à Tond quelle est la vérité vraie.

vouac des centaines d'infortunés Français, habitants de Moscou qui venaient de perdre leur asile ; des Busses même vinrent en chercher un dans le bois voisin, non loin des tentes de celui qu'ils maudissaient intèricurement comme l'auteur de tous leurs maux , mais duquel seul, dans leur affreuse détresse, ils pouvaient attendre les secours qui les empêcheront d*y succomber entièrement.

L'embrasement général continua avec la même force le jeudi et le vendredi (17 et 18 septembre). Cependant le Kremlin en resta préservé, grâce aux bataillons de la garde que Napoléon y avait laissés pour le défendre, au moment où tous les autres corps se retiraient. En dehors de la citadelle, presque tous les arrondissements furent atteints ; les maisons en bois furent toutes consumées. <x A la fin, dit un Français , témoin oculaire, il resta dans beaucoup de quartiers si peu de traces d'habitations, qu'on avait de la peine à reconnaître les rues K Des cadavres humains à demibrûlés, des chevaux morts, des vaches, des chiens calcinés gisaient an milieu des ruines. » Quelques grands hôtels en pierre, ceux des Paschkof, des Soltykof, des

* Cependant un autre témoin oculaire, le capitaine saxon de Meerheim, qui n'entra dans Moscou que quelques jours avant l'évacuation de cette ville par les Français, dit expressément que a surtout dans le voisinage du Kremlin, beaucoup de rues entières restèrent intactes. » Erlebnisse eines Vtteranen dergroaen Armée (1860), p. 125. — n y a évidemment exagération de la part de l'auteur de VHkiùire de la destruction de Moscou, quand il assure (p. 132), que « les plus magnifiques palais, à Pexceptûm de trois, étaient entièrement brû-

Chérémétief, des Gagarine, des Démidof, des Galitsyne, desKourakine,queIques lignes de maisons également en pierre dans des rues peu anciennes, résistèrent seules à ce feu d*enfer, et servirent ensuite de jalons pour transmettre, en quelque sorte, à la génération nouvelle le Moscou du passé. Mais ici , comme souvent ailleurs, on put admirer les efforts surprenants du hasard. Le palais de Rostoptchine, dans la Loubianka^, tout près de l'église catholique de Saint-Louis, fut épargné par Tincendie ; sa bibliothèque même n'a pas perdu un livre, nous dit le comte Joseph de Maistre ', non sans une intention maligne, attestée par ces mots qu'il ajoute, « ce qui est assez clair ! » Le quartier qu'on supposait devoir être le plus maltraité, le fut moins que les autres, dit le témoin oculaire déjà cité. Les flammes ménagèrent la partie de la ville habitée par les étrangers, et l'église française, quoique construite en bois, demeura debout. « Le curé, ajoute-t-il (prêtre admirable par ses mœurs, la pureté de ses principes religieux et sa tolérance) ', avait refusé de pourvoir à sa sûreté en quittant la

lés; ii lie restait plus de bâtiments publics, si ce n'est ceux du Kremlin, savob* : les archives diplomatiques [archives de l'empii^e]* que Ton conservait avec soin, et le magrasin à poudre en face de la porte. Il est inconcevable que ce magasin ait été épargné dans la conflagration générale, s

' C'est une rue du quartier Miasnitzkaïa, non loin du Pont des Maréchaux, quartier général des Français fort à la mode. Presque toute la Loubiauka échappa au désastre.

' Correspondance diplomatique, t. V% p. ^254.

' I/nbbé Surrugues, dont nous avons déjà parlé

206 ROSTOPTCHINE ET KOUTODSOF. - CUAP. III.

vîiie : il voulut rester au milieu de ses paroissiens; il partagea ses provisions avec les indigents, et il donna aux malheureux les consolations de la religion, si efficaces dans l'adversité. Ce vénérable pasteur mourut victime des soins qu'il prodigua dans les hôpitaux aux malades de toutes les nations. »

Au surplus , disons-le en passant, en tous pays et dans tous les cultes, de dignes ecclésiastiques ont honoré la religion dont ils étaient les interprètes. Si ritalie parle avec un juste orgueil de S. Charles Borromée, si la France se glorifie avec raison des S. Vincent de Paul, des Belzunce et des Affire, la Russie eut un patriarche Hermogëne, martyr du patriotisme , un Ambroise , archevêque de Moscou S martyr de la charité, et elle possède encore, dans la personne du métropolitain Philarète, un modèle de tctutes les vertus. A propos du curé de Saint-Louis dont nous venons de parler, le comte de Maistre* nous fait part d'un trait qui mériie aussi d'être conservé en l'honneur de TÊglise russe. D'après son récit, un pope avait refuse de déserter son autel, au moment du sauve-qui-peut de la population. Cependant il n'osa pas célébrer la messe avant d'avoir demandé conseil à

* Sur Hermogène, voir l'histoire des. faux Démélrius, surtout à l'an* née lt)12; sur Ambroise, la notice que nous avons consacrée à ce prélat dans IHùloire intime^ t. II, p. 460-464, ouvrage oiî il est aussj souvent question de Philarète [surtout t. II, p. 363). — Voir plus loin nos observations sur le clergé russe.

• Ouvrage cité, t. I", p. 357.

son collègue catholique et français. L'abbé Surrugues Tavait exhorté à aller en demander la permission aux autorités nouvelles : il le fit. Alors rien ne l'empêcha plus de prier pour son empereur, et le jour de la naissance de ce princes ^u milieu desflammes, il chanta leTeDeum.

C'est à propos des hôpitaux que nous rendons cet hommage au clergé. A Moscou ils étaient encombrés, et Tun des souvenirs les plus poignants de la tragique catastrophe dont nous rappelons les principales péripéties, c'est TaiTreuse agonie des blessés russes de la bataille de Borodino, entassés dans les établissements militaires , surtout dans le Nouvel Hôpital de la Lefortofskaîa ', non loin du palais impérial de la Slobode et du palais deLefort, qu'entoure le Jardin d'été. « De tous les spectacles qu'oiTrit le désastre de Moscou, dit avec raison le marquis de Chambray ' , le plus horrible fut celui de Tincendie des hôpitaux russes. Il n'y était resté que des militaires grièvement blessés : tous ceux qui avaient pu marcher ayant Aii à l'approche de Tar-

^ Ici, toutefois, il doit y avoir erreur : Alexandre naquit le 13 décembre, et à cette époque de L'année, les Français étaient déjà loin de Moscou.

* Faubourg au nord-est traversé par la laousa, qui vient d'entrer dans Moscou. (L'hôpital s'appelle en russe Novàî voïennai goêchpital.) Dans ce quartier éloigné, mais au delà duquel est encore la Paki-otka, se trouve une seconde église catholique, ainsi que l'église luthérienne des Allemands. Le Jardin d'été est celui du palais de l'impératrice Elisabeth.

» T. !•', p. 359. Cf. Domergue, 1. 11, p. 67, et Uistoire de la destruction de Moscou, p. 8i.

208 UOSTOPTGUINE ET KOUTOGSOF.— CHÂP. HI.

mce française. » Lorsque l'incendie eut atteint les bâtiments où ces infortunés, abandonnés de tous, gisaient encore en foule, l'angoisse les saisit : ceux qui pouvaient encore se tenir un instant sur leurs jambes, se traînèrent le long des escaliers ou se précipitèrent par les fenêtres pour échapper à la fournaise; mais ils trouvèrent la mort sous une autre forme. Un plus grand nombre, trahis par leurs forces, enchaînés à leur lit de douleur, suffoqués par la fumée, poussèrent des cris de désespoir qui devaient se perdre dans l'espace. Des milliers périrent ainsi dans d'atroces tourments, qu'il nous répugne de décrire plus longuement.

Plus de 10,000 blessés périrent ainsi, ajoute Chambray, et Domergue est d'accord avec lui sur ce chiffre, tandis que M. Thiers compte jusqu'à 15,000 de ces lamentables victimes. Le témoin oculaire déjà souvent cité S au contraire, réduit le nombre à 7,000 , tout en ajoutant : « L'aspect de ce triste spectacle fit sur moi une impression qui faillit me conduire au tombeau. » Il s élève à ce sujet contre l'imprévoyance et la négligence de l'administration russe. Voici ce qua

* Histoire de la destruction de Moscou, p. 84 Cf. ÏJi Vérité sur l'inceth die de Moscou^ p. 32 ; Thiei^, t. XIV, p. 388 ; DoinergiLe, t. II,p 67. D'après les bulletins français, 30,000 blessés de Borodino auraient été introduits dans Moscou: c'est sans doute très-exagéré. — Les blessés étaient aussi en partie dans le palais de Calberine, qui n'avait jamais été meuble, mais avait élé couyerti à l'état de caséine. La Vérité, etc., page 35. .

dit Rostoptchine lui-même sur ces blessés :« 16 à 17,000 sont parlis sur 4,000 chariots, la veille de Toccupation de Moscou, pour Kolomna, d'où ils ont descendu TOka dans de grandes barques couvertes, jusqu'au gouvernement de Riaisân, où on a élabli des hôpitaux. Deux mille blessés sont restés à Moscou. »

Ainsi, même au dernier minimum^ il y eut là 2,000 malheureux qui exhalèrent leur vie dans d'indicibles douleurs et d'affreuses imprécations, victimes innocentes des débats sanglants entre les maîtres de la terre, pour lesquels elle était devenue trop étroite.

Les 15, 16, 17 et 18 septembre sont des jours marques dans Thistoire d'une lueur sinistre, digne reflet de ce brasier d'enfer; quatre jours de destruction, où l'élément dëchainé régnait seul et condamnait à l'inaction l'armée encore puissante qui en était la désolée spectatrice I Hélas! il dévorait, au moment où elle croyait avoir atteint le but, tout le fruit de ses efforts, toutes ses espérances pour l'avenir.

Enfin, le 19, samedi, l'impétueux vent d'équinoxc s'étant câliné, une forte pluie commença à tomber ^ ; le feu, déjà ralenti par suite de son intensité même, qui ne lui laissait plus aucun aliment, s'éteignit successivement dans plusieurs quartiers. Le 20, dimanche, il cessa complètement d'offrir un aspect d'ensemble. Ce fut vraisemblablement déjà le 19, comme le raconte

* Domergue, t. il, p. 71 ; Bogdanovitcb, t. Il, p. 285 ; Beitzkc, page 268.

210 ROSTOPTCHFNE ET KOUTOUSOF.— CHAP. IIL

M. Thiers, et non pas le lendemain, conformément aux récits du général de Ségur *, de Tofficier allemand , comme lui témoin oculaire du sinistre, et du général de Wolzogen, qui en était à quelques lieues de distance seulement, ni le 21, comme dit Domergue, ni le 18 , selon la double affirmation de Bogdanovitch ^ ce fut le 19, disons-nous, que Tempereur des Français retourna au Kremlin, resté intact et où il devait séjourner ensuite jusqu'au 19 octobre, un mois entier, trente-deux longs jours ! '

Sa première entrée dans la citadelle et le palais des tsars n'avait déjà rien eu d'une marche triomphale, comme son entrée à Vienne, à Berlin et dans d'autres capitales; mais, pendant la seconde, il ne put se défendre d'un accès de profonde tristesse, en songeant à l'avenir que lui préparait la catastrophe dont il venait d'être témoin et dont, malgré l'évidence des faits, il était à prévoir que la crédulité des hommes chargerait sa mémoire. Que faire maintenant? par où continuer? Heureusement, il était encore lui-même ! l'homme de génie a-t-il jamais été sans ressources?

En s'approchant de la citadelle, il aperçut une vaste

* Thiers, p. 389.— Ségur, liv. YIII, chap. a; Histùirede ladestruclion de Moscou, p. 101; Wolzogen, p. 158; Bcitzke, p. 268. — Ce qui prouve que la rentrée eut lieu avant le 20, c'est un rapport de Tou-* tolmine, daté du Id, cité par Bogdanovitch [t. II, p. 206 note], et dont nous parlerons bientôt.

« T. II, p. 285 et 296. Domergue (t. Il, p. 87) dit le vendredi 21 septembre : or le 21 septembre était un lundi.

' Il avait déjà perdu dix-huit jours à Vilna et douze à Vitebsk.

construction à formes massives, surmontée d'un grand dôme, flanqué de deux autres plus petits; il demanda ce que c était. On lui nomma l'Hôtel des Enfants trouvés (Vospiiatelnii dOm), située à Test du Kitaï-Gorod, sur le quai de la Moskva, en aval de cette rivière ^; ce célèbre hospice, fondé par Catherine II et qui, depuis, était devenu, pour Timpératrice douairière, Marie Fœodorovna, un champ d'infatigable activité, l'objet de la plus tendre sollicitude, incessamment éveillée sur tous les besoins de ses petits protégés, que le sort vouait à l'infortune, si elle n'avait étendu sur eux ses bras maternels. Cette maison, avec ses dépendances hors de la ville, abritait habituellement près de 20,000 enfants*. On en avait retiré les plus grands et on les avait envoyés hors de Moscou; mais ceux en bas âge étaient restés, au nombre de plusieurs centaines, et s'ils n'avaient rien à craindre de l'invasion ennemie, car nos soldats se sont partout montrés humains, ils étaient, pensée affreuse ! restés exposés à devenir, avec toute la ville, la proie des flammes.Telle était l'incurie, rinhumanilé, de l'homme qui avait résolu de faire de l'incendie un ministre de son patriotisme et de sa yen-

* Bogdanovilch (t. II, p. 295] dit : c Lorsque Napoléon, se dirigeant du palais Pétrofski vers Mo^ou, passa devant b maison des enfants trouves. » H ne pouvait passer là que par un détour, car l'hospice n'était pas sur son chemin. Le général russe ne connaît-il donc pas Moscou, la première capitale de son p§ys? Cf. Thiers, p. 395.

* Voir notre Empire des Tsars f au point actuel de la science^ t. II, Population, p. 177 .

geance ! Heureusement, ces petits innocents avaient un père dans leur directeur, le conseiller privé Toutolmine, vieillard aux cheveux blancs, digne, par ses vertus, d'être Tagent de la bienfaitrice couronnée qui, dans ce moment, était impuissante à sauver ses pupilles. Toulolmine, par ses sages mesures, non-seulement avait préservé l'Hôtel de l'atteinte du feu, il y avait aussi reçu et abrité un millier de pauvres blessés, qui échappèrent ainsi au sort lamentable de leurs camarades du grand hôpital militaire. Mais maintenant les vivres étaient épuisés ; on était dans un affreux dénûment. Napoléon, qui s'était hâté d'envoyer une sauve-garde à cet hôtel, voulut le voir de ses propres yeux; il s'y rendit à pied, peu d'heures après son retour au Kremlin. Toutolmine le reçut avec les honneurs auxquels les souverains ont droit, et le spectacle que le conquérant eut alors sous les yeux Témut profondément. Il s'exhala en imprécations contre les Russes, contre ce nouvel Ërostrate, qu'il qualifiait de misérable dans un de ses bulletins datés de Moscou. « Qu'il ait brûlé cette capitale, lui a-t-on fait dire S cest Faction d'un fou; mais, ce dessein étant résolu d'avance, abandonner ainsi de malheureux blessés,

' Le discours que M. Thiers a mis dans la bouche de Napoléon est complétemeiil ilifférent de celui qu'on lit dans Doniergue, p. 94. Probablement Vun et l'autre sont (ictifs ; il n'en est pas question dans le rapport de Toutolmine lui-même, celui du 19 septembre à l'empereur Alcxanike, et celui du iZ novembre à sou auguste mère, Marie Fœodorovna.

des orphelins, c'est un acte révoltant d'alrocitél Que deviendraient ces infortunés si nous étions aussi barbares que lui? » Napoléon promit de les prendre sous sa protection, ^t tint parole. Relativement au noble vieillard, il voulut savoir ce qu'il pourrait faire pour lui. Toutolmine ayant aussitôt demandé la permission d'apprendre à Tauguste patronesse de ces petits innocents qu'ils étaient sauvés et que tout l'institut était à l'abri des ravages qui sévissaient dans les quartiers d'alentour, le monarque lui répondit que non-senlement il pouvait remplir ce devoir, mais que, de plus, il l'invitait à transmettre à l'empereur les assurances do son estime personnelle, en ne lui laissant pas ignorer que, quant à lui, son vœu le plus ardent était de voir mettre fin à celle guerre. C'était, de la part du vainqueur, la première tentative d'ouvrir des négociations; une seconde suivit peu de jours après, comme nous le verrons plus loin. Voici, suivant Bogdanovitch, quelles furent les dernières paroles de Napoléon à l'occasion de cette touchante visite faite aux petits nourrissons de la charité : « Écrivez à votre souverain que je désire la paix. Je donnerai des ordres pour que la \ettre puisse traverser les avant-postes*. »

Les hôpitaux français furent aussitôt établis dans le

* L'empereur des Français n'écrivit pas lui-même à l'impéralricemère, comme l'aflirme Domergrue, t. II, p. 95. — La seconde tentative eut lieu trois jours après ;^Bogdano\-itch, t, II, p. 296). ou « à peu près en même lemps, » selon les expressions de M. Thiers (p. 395.) — Toutolmine, reconnaissant d& la manière dont lui et les siens avaient été

vaste hospice; les blessés russes furent traités avec humanité, des chirurgiens et des secours envoyés aussi à ceux du grand hôpital militaire. Hélas! ils arrivèrent tard, ces secours : que restait-il de tous ces malheureux? Ceux que le feu n'avait pas dévorés, la faim et le désespoir avaient mis fin à leurs souffrances. Du reste, le duc de Trévise fut confirmé dans son poste de gouverneur de Moscou, et le général comte Durosnel dans celui de commandant d'armes. Il fut ordonné à l'intendant général Denniée d'assurer à Tarmée ses moyens d'existence, en préservant du feu et du pillage tout ce que les maisons renfermaient encore de vivres. Une municipalité, chargée surtout du soin de soulager la misère de tant de victimes sans asile et sans ressources, fut composée avec les éléments les plus disparates. Russes, Français, Allemands, Italiens, etc. Enfin, la police, avec toutes les branches qui s'y rattachaient, fut confiée à l'expérience et à la vigilante activité de Lesseps, homme intègre et de bon vouloir, avant la guerre consul général de France à Saint-Pétersbourg, et qui, mandé par Napoléon, était dans son quartier général depuis quelques jours seulement. Lesseps eut le titre d'intendant de la province de Moscou. Il savait assez bien le russe pour traduire dans cette langue les proclamations adressées par Na-

trailés par l'empereur, paya plus tard ce bienfait par un autre, quand le duc de Trévise eut recommandé à ses bons soins les blessés français qu'il était forcé d'abandonner dans Thospice des Enfants trouvés

poléon ou par le général Durosnel aux habitants revenus sur les ruines fumantes de leurs maisons \

Le dimanche 20 septembre, dit un des témoins oculaires que nous venons de citer en note, les foyers de rincendie étaient encore en pleine activité, mais il n'y avait plus de danger pour la propagation du feu, et l'aspect en était moins terrible. Le croirait-on? ce fut alors que a les domestiques serfs se mirent à incendier les maisons de leurs propres maîtres, afin de les piller avec plus de facilité (?). Les incendies isolés continuèrent jusqu'à ce que les Français eussent quitté Moscou; les flammes éclairèrent encore leur marche nocturne. »

A la période du feu succéda la période du pillage, qu'on a justement appelé la partie honteuse de la gloire. Comme nous l'avons vu, les bandes de malfaiteurs russes et les moujiks en avaient donné l'exemple, trop bien imité par le soldat français, dans la rage que produisait en lui une immense déception. On peut lire, dans l'histoire du général de Ségur*, l'affreux la-

' Ayant accompagné, en 1787» La Peyrouse jusqu'au Kamtchatka, Jean-Baptiste-Bartliélemy Van Lesseps fut envoyé à travers toute la Sibérie, afin déporter au roi les journaux et les rapports de l'infortuné chef de cette expédition. Louis XM le nomma consul à Kronstadt, d'où il fut plus lard transféré à Saint-Pétersbourg. Son voyage en Sibérie a été publié en 179J. — Voir sur lui, Domerguc, t. II. p. 50 ; Destruction de Moscou, p. 114, 141, 145; Moscou avant et après l'incendie, p. 161 .

< Liv. VIII, chap. vni. Cf. Danilefski (t. II, p. 315-318], dont la description correspondante est singulièrement chargée.

bleau de ces excès, qu'excusaient pourtant les ravages d'un élément destructeur, auquel il ne pouvait être défendu d'arracher sa proie, si ce n*est par des considérations de discipline, car le pillage démoralise une armée. « Au milieu de richesses qui n'appartenaient plus à personne, dit avec raison le général-académicien, près d'être consumées et se perdant au milieu des cendres, on se trouva placé dans une position toute nouvelle, où le bien et le mal étaient confondus et pour laquelle il n y avait point de règle tracée. » Nous interdisant ici les détails, nous nous bornerons à reproduire quelques pièces officielles K Un ordre du jour du 20 septembre prescrivait aux chefs de tous les bataillons de faire circuler des patrouilles de quinze hommes commandées par un officier, afin « d'empêcher tout désordre et d'arrêter les maraudeurs. » Dans un autre, du lendemain, il est dit : <t L'Empereur est plein de mécontentement de ce que, en dépit de l'ordre formel de mettre fin au pillage, des maraudeurs entrent on foule au Kremlin, chargés de leur butin. A cette occasion, MM. les généraux et commandants de détachements sont expressément invités de veiller à l'exécution de l'ordre de Sa Majesté. » Dans un troisième, du 29 septembre, le monarque signale d'autres déportements. « Hier soir, pendant la nuit, et aujourd'hui, dit-il sur le ton de l'indignation, des soldats de

* Nous les empruntons à Bogdanovitch, t. II, p. 502.

ma garde se sont de nouveau livrés à des désordres et au pillage, et cela plus qu'en aucun autre temps ^ » Ces documents compliquent les doléances du témoin oculaire cité dans la note. « Les habitants de Moscou, dit -il, virent enfin cesser Tincendie, mais leur infortune n'en était pas moins grande. Errants avec les soldats au milieu des décombres,' ils attendaient auprès des soupiraux fumants que les caves fussent refroidies, pour y chercher les aliments que le feu avait épargnés. Pâles et décharnés, leur faiblesse et leur démarche lente annonçaient leurs besoins. Ils ramassaient dans les cendres quelques grains à demi charbonnés, de la farine à moitié brûlée. Se rappelant qu'on avait coulé des barques dans la Moskva, quelquesuns y plongèrent et en retirèrent effcclivementdu blé, mais il était en fermentation et d'une odeur repoussante. » Ainsi le peuple et les soldats se disputaient et gaspillaient d'immenses provisions cachées sous les décombres et dans les maisons restées debout, provisions suffisantes encore pour alimenter Tarmée pendant des mois, si elle avait eu en outre à sa disposition de la viande fraiche, des légumes et des fourrages pour les chevaux. Un désordre en entraînait un autre, et peu s'en fallut que les corps n'en vinssent aux

* Le texte d'ordres du jour postérieurs, du 29 septembre et du 6 octobre, est reproduit en français dans Bogdanovitch, t. II, p. 305* On peut voir sur les désordres mêmes, Mmcou avant et aprêi l^incendie, p. 150 et suiv.

mains entre eux, quand ils se rencontraient sur un même champ à exploiter. Mais, en même temps que des provisions, les pillards avaient fréquemment trouvé des objets de prix, des fourrures précieuses, de l'argenterie, de grandes valeurs en numéraire ou en assignations de banque, et il n'était pas facile de les faire renoncer à des perquisitions qui les enrichissaient, pensaient-ils, pour le reste de leur vie. Essayant alors de mettre au moins un certain ordre dans le désordre, qui Taflligeait comme abrutissant pour son armée. Napoléon, par des mesures sévères, s'opposa au pillage individuel, en y substituant les recherches parcorps et par régiments, au bénéfice de chacun d'eux alternativement, et à condition que le produit de ces recherches faites en commun servirait à la subsistance de tous et serait, par conséquent, déposé dans des magasins établis dans quelques maisons restées intactes. On réunit ainsi de grandes quantités de blé, de viande salée, de vin et de spiritueux, de sucre, de café, de thé, etc.

Que l'on nous permette de nous arrêter ici, malgré la gravité du sujet, sur un détail de mœurs, moins ^rieux que plaisant, que nous trouvons dans le récit de l'un des témoins oculaires. « Les pillards, y est-il dit*, guidés par une sordide avarice, se jetaient sûr l'or, sur l'argent, les bijoux et autres objets précieux, et c'était seulement ensuite qu'ils s'emparaient d'ha-

* Hittoire de la deêtruction de Moscou^ p. 103.

bits et de subsistances. Ils donnaient surtout la préférence aux friandises. Avant que la disette se fût fait sentir, ils ne touchaient d'abord qu'aux vins français : les vins d'Espagne et de Portugal étaient trop forts pour eux, les vins du Dojfi * et de la Moldavie leur semblaient trop plats ou trop aigres. Les Français n'aimaient pas non plus les viandes salées; ils laissaient de côté le caviar et les gros poissons secs qui viennent en abondance à Moscou, du Yolga et de la mer Caspienne. x>

Cette manière de piller, comme par coupes réglées, n'était autre chose que le désordre régularisé, un tour de service à épuiser par détachement, mais qui n'excluait pas pourtant, relativement aux individus, la possibilité des riches trouvailles, dont ils se réservaient à eux seuls la bonne fortune. Malheusement, il n'excluait pas non plus des excès de toutes sortes, soit entre militaires, soit vis-à-vis des habitants rentrés dans leurs foyers. Les auteurs français ne les nient point *; ceux de l'étranger s'appesantissent sur ces faits, comme s'ils avaient été sans exemple chez eux-mêmes, comme si nos alliés allemands n'y avaient pas figuré pour la plus forte part. Sur ce point, le témoin oculaire déjà souvent cité, oflQcier allemand temporaire-

* Du vouinwrojski, du zenUianskif etc. Moscou avant et après Vincendie, p. 158.

' Si^gur, liv. Vni, chap. vin; Domergue, t. II, p. 76 et suiv. ; Tliiers, t. XIV, p. 390.

ment aa seirice rosse, se montre impartial et plein de franchise. D signale d*abord toute la gravité du mal. « Tout ce qu'on pouvait obtenir, dit-il % pour empêcher l'accroissement du désordre, c'était l'obéissance des soldats à leurs officiers pendant leur service; mais, hors des rangs, ils ne voulaient plus reconnaître les ordres d'aucun chef. Au total, l'armée française s'aflaiblissait continuellement par le maraudage, la maladie, la désertion (?) et les chances des combats. Plusieurs régiments ne consistaient plus qu'en 200 ou 300 hommes. Le corps wurtembergeois particulièrement était réduit à 6,000 hommes sous les armes *. La haine des troupes allemandes contre les Français était extraordinaire, et elles ne voulaient recevoir aucun ordre, s'il éfait communiqué par un général français. » Après être entré ensuite dans toute sorte de détails sur ce qu'il appelle le pillage régulier^ notre auteur fait avec loyauté la part de chacun, et nos propres soldats ne sont pas ceux qu'il charge le plus. « Je dois ici, déclare-t-il, rendre hommage à la vérité et dire que, de tous les peuples qui composaient l'armée d'invasion, les Français se montrèrent les moins acharnés au pillage. La justice seule m'arrache cet aveu, car j'ai sucé avec le lait, pendant la guerre de Sept ans, la haine des Français, et je n'ai jamais pu les souffrir.

1 Histoire de la destruction de Moscou^ p. 88, 94, 110, 112, 126. * Sur les pertes du corps sax»ii, voir R. de Meerheim, Erlebnisse, p. 113, 135, etc.

Ils ne dérobaient rien que pour satisfaire aux nécessilés de la vie, el ne prenaient en général ni or, ni argent, ni bijoux, pas inûme des montres, à moins qu'ils ne fussent pressés par le besoin. Il n'en était pas de même des Bavarois et des Polonais, qui ne laissaient rien après eux, s'emparaient des objets de la plus petite valeur, et détruisaient tout. Les Wurtembergeois ne tardèrent pas à les imiter : ce furent eux qui imaginèrent de déterrer les cadavres; faisant le mal pour le seul plaisir du mal, ils détruisaient tout ce qu'ils ne pouvaient emporter ou dont ils n'espéraient pas de débit. » Cette accusation, formulée contre des Allemands par un Allemand, nous étonnerait, si nos souvenirs d'enfance n'en confirmaient pas la véracité. Notre Alsace n'a pas oublié la conduite, en 1814 et 1815, de ses plus proches voisins. Nous n'avions pas alors de plus cruels ennemis qu'eux ; leurs exigences étaient sans fin, leurs violences sans mesure, leur maraudage incessant. « Ces cruels excès durèrent trois semaines, continue notre rapporteur. Il y eut des maisons pillées trois ou quatre fois. Des bandes de misérables couverts de haillons [cette fois-ci, ce ne sont plus des soldat^ ^] en avaient enlevé jusqu'au dernier lambeau. Tout habitant qui n'avait pas le bonheur d'obtenir une sauvegarde miUtaire, conservait à peine une chemise et une paire de bas. On manquait partout

* Nous verrons tout à Theurc [p. 222) quels élaienl ces autres pillards, auxiliaires des noires.

des objets les plus indispensableraent nécessaires, o Revenant sur les mêmes affirmations, honorables pour nos compatrioleSy que pourtant il n'aimait point, l'officier allemand déclare itérativement : a Les Français ne commettaient point de dégâls inutiles. Leur politesse se manifestait au milieu même de leurs excès, et souvent elle présentait de bizarres contrastes. » Suivent des exemples, et enfin une dernière et solennelle déposition : « Je déclare, pour rendre hommage à la vérité, que personne n'a reproché soit aux généraux, soit aux maréchaux, soit à « Buonaparte » lui-même, d'avoir détourné la moindre chose pour leur compte personnel. »

Ici nous finirions ces citations, sil n'y avait pas encore à noter un passage singulièrement significatif et qui confirme ce que nous avons déjà dit plus haut (p. 215) sur le rôle que le bas peuple de Moscou, les serfs, les domoviyé ou domestiques proprement dits, ont joué dans le désastre dont cette malheureuse ville a été frappée. Voici ce passage :

c( Les gens du peuple, moyennant un faible salaire, révélaient les cachettes de leurs maîtres, et indiquaient l'endroit où les prêtres avaient enfoui des vases sacrés. Pour un seul rouble en argent, ils livraient des valeurs considérables. Le dirai -je? les Russes élevés au dessus du commun ne rougissaient point de s'associer à ces brigandages. Qu'ils rendent grâce à la délicatesse de l'homme d'honneur qui ne veut points

BORODINO ET MOSCOU (18i2). S23

en révélant leurs noms, les couvrir d'infamie I » Quel état de société cela laisse deviner, dans un temps pourtant si rapproché de nous M On ne s'étonne plus, après la lecture de pareils témoignages, que les Russes aient si peu insisté pour faire prévaloir celui du comte Bostoptchine, dont le silence aussi bien que les paroles, les dénégations et les demi-mots, étaient calculés de manière à faire retomber sur les Français, qui en souffraient le plus (cela était évident à tous les yeux), la responsabilité de Tépouvantable catastrophe dont il était le vrai auteur ; catastrophe qui l'aurait honoré, lui, à tout jamais, si, après avoir en réalité assumé cette responsabilité, il avait su, d'une part, mieux la concilier avec le respect inviolable dû à tant de milliers de vies d'hommes, et d'autre part, la main-

* L'empereur Alexandre II fait aujourd'hui les efforts les plus généreux dans le but de régénérer le peuple russe par la liberté personnelle, par la sécurité sous un régime légal et de justice bien organisée, par la diffusion des lumières au moyen dos écoles, par d'autres mesures de tout genre. Mais, indépendamment de la multiplication des écoles, il faut, disons-le franchement, vaincre l'incurie, l'indilTérence morale du clergé, évoques ou simple popes. l\ faut que ces derniers se moralisent de plus en plus eux-mêmes, afin de pouvoir senû' d'utiles auxiliaires au monarque, comme leur sainte mission, si respectée du peuple, leur en fait un devoir. C'est là, selon nous, un point fondamental, et nous ne craindrons pas, à la plus prochaine occasion, d'y revenir, afin de justifier et mieux développer notre idée, en invoquant là-dessus le témoignage, non pas seulement de tous les voyageurs, mais de Russes, môme croyants et qui pratiquent leur culte. C'est le clergé suiiout que l'histoire, si le monarque échouait dans ses nobles efforts, en rendrait responsable. Voir, sur l'état du clergé russe, Tourghénief, La Russie et les Russes, t. II, p. 35-44; t. III, p. 230-239; et notre Histoire intime, t. II, p. 458 460^ 472, etc.

tenir, Tavoucr, et ne pas trembler devant ses conséquences, par des motifs d'égoîsme. Non, — et cela sera prouvé plus loin jusqu'à Tévidence, — non, les Français n'avaient directement aucune part à Tincendie de Moscou ; ils n'étaient pas stupides au point de détruire euxmêmes, non-seulement l'asile magnifique qu'ils avaient atteint à l'approche de l'hiver, mais le gage qu'ils avaient conquis, après être venus de si loin, d'une paix telle que la demandait l'insatiable ambition de leur chef, jusqu'alors l'idole de la nation. Après Rostoptchine, c'est ie moujik russe qu'il faut en accuser. Ce désastre, nous l'avons déjà dit ailleurs \ a été l'effet de la rage, semi-vandale semi-patriotique, d'une populace éperdue, furieuse d'être abandonnée par les hommes des classes riches, au milieu de leurs maisons qu'ils n'avaient pu emporter comme le reste de leur

* Histoire intime de la Russie, 1. 1", p. G7. — N'ayant pas encore, à celle époquc-là. le sentiment et l'orgueil de la propriété, le paysan russe s'inquiétait peu de la conservation de sa demeure, d'ailleurs facile à reconslruire. Les hommes de Tarriëre-garde russe, en abandonnant un village, ont souvent entendu cette question : fie pora-ii sajigath isby? (N'est-il pas temps de mettre le feu aux maisons?; Quel respect pouvaient-ils avoir pour la propriété d'aulrui, ceux qui faisaient ainsi bon marché de la leur? — Voici comment raisonne ces faits le prince Eugène de Wurtemberg [Ërinnerungen, etc., p. 107) : < Il est difficile de se faire une idée des horreurs aloi*s commises par les paysans russes, sans en avoir entendu parler sur les lieux mêmes. Si Ton considère leur nature noloirement placide [gemûlhlich) et humahie, la tolérance et l'hospitalité qui sont chez eux des qualités nationales, on était stupéfait de les voir ainsi transformés en de vrais tigres. Mais cela s'explique par le degré d'irritation que des stimulants extraordinaires produisent dans les natures incultes »

avoir, d'ailleurs témoin de Tinœndie porté dans des villes et villages , de la profanation des temples, do lenlèvement des objets de son culte. La faim, ensuite, est mauvaise conseillère : elle vint se joindre à Tavidi(é naturelle des hommes du peuple, et elle fit fermenter dans le cœur des serfs la haine de leurs maîtres, le désir de se venger des avanies dont ceux* ci ne cessaient de les accabler, en même temps qu'ils les tenaient courbés sous le fouet.

En faut-il donner d'autres preuves? Qu'onse rappelle le pillage des châteaux après le départ des Français, la fureur de cannibales avec laquelle les moujiks abîmèrent tout ce qu*ils n'emportaient pas, mobilier, curiosités, statues. Témoin Gorenki, ce magnifique château du comte Alexis Rasoumofski, à proximité de Moscou, où le célèbre naturaliste Fischer, de Mayence, réussit à grand peine à sauver le remarquable jardin botanique ; témoin encore la résidence d'été, non moins riche, du comte Léon Rasoumofski, dont la belle orangerie fut incendiée et bouleversée; ou encore le somptueux domaine du prince Fœdor Galitsyne, de l'autre côlé de la Moskva; ou Arkhanghelsk, château de plaisance où le prince loussoupof avait multiplié les chefsd'œuvre des arts, longtemps avant de l'orner du célèbre groupe d'Amour et Psyché par Canova ^ etc., etc.

' Nous avons visité iious-roèmc, en 1826, cette belle rési<Iencc :i 18 ventes de Moscou, non loin de la route de Zvénigorod. On nous raconta ipie les Français avaient respecté les objets d'art, mais qtie le»

a Les paysans, dit encore l'officier allemand domicilié alors à Moscou \ ne répondaient que par d* affreuses menaces aux représentations qu'on voulut leur faire. Que pouvaient des concierges et des domestiques contre cette multitude armée?... L'enthousiasme naissant des paysans russes pour la liberté ne laissait pas d'avoir quelque aflinitë avec l'esprit des monstres révolutionnaires qui ont conduit à l'échafaudrinfortuno Louis XYI et une partie de sa famille. C'était une tendance singulière à faire le mal pour le plaisir du mal, et une haine féroce contre la noblesse, o

Pour compléter l'étrange et peu réjouissant tableau que nous venons de tracer, nous pourrions encore ajouter d'autres détails, par exemple, l'organisation que Napoléon improvisa à Moscou *, les motifs de son séjour prolongé, motifs autres que ses indécisions et

paysans avaient jonché les jardins de débris de statues en marbre de Carrare, ouvrages des plus célèbres ailistes d'Italie. Animés d'une furie sans pareille, ils s'imaginaient qu'ils n'avaient plus de maîtres, que tout leur était permis désormais; et, comme si détruire était la plus grande des jouissances, un dédommagement à toutes leui^ souffrances, ils se ruaient sur des ornements dont ils ne cpmprenaient pas la beauté, mais dont ils savaientquele seigneur {àarine) y attachait du prix, et les brisaient ou les mutilaient. Le iils dU vieux prince d'alors a eu en héritage de son père 25,000 paysans, et de sa mère 15,000. — Nous avons aussi visité le château d'Astankina, du comte Chérèmé^ tief, à trois ou quatre verstesde Moscou, où nous avons vu d'admirables collections, mais où l'on accusait les Français d'avoir emporté 360 ta-» blcaux. respectant toutefois le reslo.

' Destruction de Moscou, p. 117, 176-178. Cf. Domergue, t. II, p. 556 etsuiv., et notre Histoire intime^ t. II, p. 192, note.

* Domergue, t. II, p. 90«

les négociations dont nous rendrons compte plus loin S le passe-temps qu il imagina pour ses soldais impatients de ces relards* et atteints d'une disposition à la tristesse, ses occupations concernant la marche ultérieure des troupes et les affaires d'administration du vaste empire dont Tentretenaient régulièrement les dépêches arrivées par courriers '; enfin ses entretiens avec M""*" Chalmais-Aubert sur les malheurs dont elle et tant d'autres étaient victimes, sur les mœurs du pays, sur la condition des serfs, etc., etc. *; — mais tout cela nous éloignerait trop du comte Rostoptchine, principal sujet de ce travail, auquel nous avons hâte de revenir, et du feldmaréchal Koutousof, que nous y associons et dont nous aurons encore à raconter les opérations jusqu'au commencement de la fatale retraite. Au moment où nous les retrouverons^ — moment très-court, — ils seront près l'un de Tautre; car Rostoptchine a cherché un refuge dans le camp du

* Le comte de Ségur et M. Thiers, ainsi que les auteurs allemands^ et russes, nous fourniraient là-dessus beaucoup de renseignements intéressants. L'historien du Consulat et de TËmpire dit à ce sujet : « Si, à Moscou, il resta trop longtemps, ce ne fut point par la vaine espérance d'obtenir la paix, mais par la diCficulté d'avouer ses embarras à l'Europe, toujours prête à passer de la soumission à la révolte. » P. 677. Voir aussi Domergue, t. H, p. 83, et Beiizke, p. 283.

* Sur le théâtre qu'il fit monter, voir Destruction de Moscou, p. 141; Domergue, t. II, [». 96-100 (ici cet auteur est dans sa sphèrei; Thiers, p. 425. Sur la tristesse de l'armée, voir Thiers, p. 415.

* Baron Fain, t. H, p. 119-148; Thiers, p. 425.

^ Moscou avant et après Pincendie, p. 147; Destructwn de Moscou^ p. 141 et 107; Domergue, t. II, p. 73-75*

228 ROSTOPTCflINE ET KOUTOOSOF. - CUAP. 111. .

généralissime. Cependant, avant d'en venir à celle suite des événemenls, arrêtons-nous encore un instant pour supputer les pertes et nous rendre compte des effets les plus immédiats de la catastrophe dont nous venons de met Ire l'horrible spectacle sous les yeux des lecteurs.

Quand Napoléon passa le Niémen, Moscou était une florissante ville, dont la population, en hiver, atteignait 300,000 âmes; elle comptait 9,257 maisons et édifices, dont environ 3,000 en pierre, les autres en bois, et près de 300 églises, pour ne pas dire, comme les Russes, quarante fois quarante, sorok sorokof. Un assez grand nombre de ces dernières furent détruites, et jusqu'à 6,500 maisons devinrent la proie des flammes *■ ; presque toutes les autres furent au moins soumises au pillage. Domergue * dit même que, de 8,000 maisons en bois, 500 seulement furent épargnées, et que de 1,600 clochers (non pas églises), 800 furent maendiés. Mais les chiffres ci-dessus sont officiels. ï)es rues, des quartiers entiers disparurent. Celles des maisons qui, comme par miracle, avaient échappé au sort commun, s'élevaient par ilôts isolés au milieu de monceaux de ruines. Sur quelques points seulement des rues entières étaient restées debout^;

* Le chiTIVe de 13,800 maisons réduites en cendres, que l'on donne dans VHistoire 4e la destruction de Moscou, p. 5, est évidemment inexact.

«T il, p. 88.

^ Voir ce qui a été dit là-dessus plus haut, p. 204.

mais dans ce nombre étaient les alentours du Kremlin, lies bulletins de l'armée française évaluaient les pertes à plusieurs milliards : elles ne peuvent guère être restées au-dessous de cette valeur, malgré les assertions contraires du principal intéressé. D'après les calculs faits par une commission, dit celui-ci % les dommages pro* duits par Fincendie et la guerre, tant dans la ville que dans le gouvernement de Moscou, ne montaient qu*à 321 millions de roubles '. « Il ne s^agit là sans doute que des immeubles; mais qui peut calculer la perte en provisions, objets mobiliers, articles de luxe et d'art, collections scientifiques et autres ! La seule bibliothèque ducomleBoutourline, d'environ 50,000 volumes, dont 379 incunables, avait été estimée à un million, et il n'en resta pas un volume ; celles du prince Galitsyne et du conseiller privé Miatlef étaient aussi d'une valeur très-considéràble '. La bibliothèque de l'université et le musée d'histoire naturelle eurent le même sort. Des millions furent en outre saisis, en papier-monnaie, dans les édifices publics, et gaspillés en peu de jours, avec

* ÏM Vérité wr V incendie de Moscou, p. 34.

* Nous ne savons pas au juste quel était le cours du rouble en assignations de banque à celte époque-là, et il ne peut guère être question ici que de celui-là. En 1811, il était de 280 kopeks (moins de 3 francs), au lieu de 400 [4 francs], valeur du rouble en argent. •

' Sur ces bibliothèques, ainsi que sur la maison du comte Rasoumofski (sans doute le comte Alexis Kyrillovitcb, car il y avait cinq frères Kasoumofski), voir le comte de Maistre, alors ministre sarde en Itussic, ouvrage cité, t. !•', p. 231. De Ifaistre dit que le comte Bouoiirline lui-même lui avait envoyé le catalogue de sa bibliothèque, gros in-8* imprimé à Paris. Ebert (Bibliographisches fjexikon, 1. 1",

250 ROSTOPTCeiNE ET KOUTOUSOF. — CHAP. III.

une insouciance d'autant plus grande qu'on n'en connaissait pas d'abord la valeur. Enfin les vies d'homme perdues, qui peut les payer? les membres mutilés, les intelligences obscurcie» par l'excès du mal, les existences brisées, l'opulence changée en misère, pour quelle somme faut-il les porter en perte !

Considérée seulement par rapport à la conduite de la guerre, la catastrophe de Moscou produisit des effets opposés sur les deux armées en présence. Pour celle des Français, elle fut un malheur irréparable , c>ar, comme nous l'avons dit, elle la priva de son gage et de ses quartiers d'hiver ; de plus, elle relâcha la discipline dans tous les rangs, par ce pillage au milieu duquel,— les ordres du jour nous l'ont assez fait voir, — l'autorité du chef suprême fut honteusement méconnue; enfin en exerçant une influence heureuse sur l'armée russe, elle fit encore plus de mal à la nôtre.

Quant aux Russes, sans doute le prince de Wurtemberg^ a raison, ils auraient pu en tirer un plus grand parti. La résolution de sacrifier Moscou étant prise, quel motif restait-il pour ne point se batire sous ses murs, pour ne pas défendre jusqu'à la dernière extrémité les sanctuaires de la nation? Toutefois, il est

p. 240] parle du Catalogue des ëditms du quiniiême siMCy Leipz., 1805, 467 pages in-4». De la maison ducomle Rasoiimolski, de Maislre dit qu'avec ce qu'elle conlenail, elle valait quatre millions de roubles (environ douze millions do frano). — Nous dirons plus loin quelles furent les pertes personnelles du comte Rostoptchine. * Erinnerungeriy p. lor».

évident que la catastrophe tourna à leur avantage. Le moral des troupes, comme celui de toute la nation, fut, en définitive, remonté par ce grand malheur. Le besoin de la vengeance enflamma tous les cœurs ; la haine de l'ennemi doubla les forces des combattants, qui ne demandaient plus qu*une guerre à mort, et repoussaient toute idée de négociations, si la douceur de caractère, quelquefois voisine de la faiblesse, de l'empereur Alexandre l'avait porté à pactiser, malgré un si grand outrage fait à tout ce qui, aux yeux des Russes, était inviolable et sacré.

On doit le croire, ces conséquences de sa fatale expédition firent une impression profonde et douloureuse sur le conquérant : l'homme de fer était dérouté, consterné. Aussi, non content de répudier avec énergie la responsabilité de si affreux malheurs, voulut-il que personne, en Europe, n'ignorât qu'elle retombait de tout son poids sur les Russes eux-mêmes, que les Français n'y avaient aucune part. A cet effet, il ordonna une enquête. Un conseil de guerre composé de généraux et d'officiers d'état-major se réunit, le 24 septembre, sous la présidence du général Lauer, et devant ce tribunal furent traduits vingt-six individus de condition diverse, tous Russes, et dont on peut lire les noms dans le Moniteur du 29 octobre 18i2, n"" 503 ^ les uns pris en flagrant délit, les autres seu-

« Voir aussi Daiîilefski, t. IT, p. 520, et BopHanoyitch, t.IÏ, p. 288.

%n ROSTOPTCeiNE ET KOUTOUSOF. -CHAP. III.

lement soupçonnés d'avoir mis le feu aux maisons. Plusieurs avouèrent le crime dont ils étaient accusés ; d'autres en furent convaincus par les dépositions précises de nombreux témoins, et il fut constaté au procès-verbal qu'il n y avait pas de doute sur ce point, que l'administration russe, après avoir jugé inipossible de sauver Moscou, s'était déterminée à recourir à un moyen de résistance extraordinaire et inusité parmi les nations civilisées, l'incendie et la destruction. La commission s'est convaincue, ajoutait ce document, qu'à cet effet avaient été accueillies les propositions de Smit, qui s'était offert de construire un aérostat, à l'efletd'en faire un instrument de destruclion contre l'armée française ^ ; mais que ce n'était là qu'une feinte et que le vrai but des travaux do Smit avait été la fabrication de matières incendiaires, etc., etc. En vertu du jugement rendu par cette commission, dix des vingt-six individus furent condamnés à mort et fusillés le 26 septembre; les autres, ajournés faute de preuves suffisantes, furent jetés en prison, afin d'être mis au moins hors d'état de nuire.

Cependant, l'incendie de Moscou après l'occupation de celte ville par nos troupes, n'était pas encore, on

* Voyez plus haut, p. 135, et Boftdanovilch, t. JI, p. 289.

ne le sait que trop, le dénoûmcnt de la terrible tragédie dont nous avons été amené à donner Tanalysc. Aussi, sans pouvoir toutefois la suivre jusqu*à ce moment fatal, ne prendrons-nous pas encore congé de ces infortunés, voués à la mort, quoiqu'ils y eussent momentanément échappé, comme par une faveur du ciel . Nous assisterons, dans un instant, à leur triste et tardive sortie de Moscou, et nous les accompagnerons jusqu*à Malo-Iaroslavetz, où commenceront pour eux les épreuves nouvelles. Trop longtemps déjà nous avons perdu de vue le principal héros de notre récit, dont notre tâche est de faire connaître jusqu'au bout la carrière agitée et mêlée d*incidents à la fois si étranges et si grandioses. Mais avant de reprendre le fil de ce récit, il convient peut-être de placer Thommc lui-même en regard de nos lecteurs, qui , étonnés de son audace, émus des épouvantables effets qu elle produisit, voudront savoir comment ils doivent se le figurer. Traçons-en le portrait, d'après le témoignage d'hommes qui Tout connu ^

Malgré Texcenlricité qu'atteste toute la vie du comte Rostoptchine, il n'y avait rien dans son extérieur qui autorisât des craintes ou produisit ce malaise qu'on ressent , quand malgré soi , sous les vêtements d'un être humain, on croit voir se cacher les griffes et

> Celui fait par Domergue (t. I*% p. 341] n'en est pas un : il est textuellement copié de V Histoire de la destruction de Moscou, p. 45, sans addition d'aucun trait noufeau.

les pieds fourchus. Il était d une complexion robuste, grand et bien fait. Seulement, son nez un peu épaté confirmait Teitraclion dont il se réclamait lui-même , et ses yeux, grands et fortement ombragés, quoique saillants, roulaient avec une mobilité extrême dans leur orbite. Sa tête, un peu relevée, annonçait l'habitude du commandement. Sa physionomie animée , changeait à tout moment d'expression, tour à tour empreinte de politesse et du désir do plaire, de malice et d'ironie, de finesse et de ruse ou d'énergie passionnée jusqu'à la haine et la brutalité. A cette mobilité des traits répondait celle de son corps : le mouvement était pour lui un besoin ; il fuyait le repos comme il fuyait l'ennui, qu'il regardait comme son plus cruel ennemi. Entouré d'un cercle aimable, il en devenait facilement le centre, car il savait être aimable lui-même et n'épargnait pas les frais quand il s'agissait de s'amuser et d'amnser les autres. On verra plus tard quelle réputation il se fit près de la société de Bade : ici , nous ne touchons au moral qu'en passant ; mais partout il aimait à briller, «^ montrer son esprit, h satisfaire son humeur caustique. Ses talents de société étaient réels et reconnus; personne mieux que lui n'entendait la plaisanterie, et en le voyant se livrer, avec pétulance, aux jeux jle mots et aux facéties, on ne se serait pas douté des emportements dont le même homme était capable, des accès de colère, de fureur même, auxquels il était sujet et qu'il portait quelquefois jusqu'à la démence.

Il nous faut maintenant rétrograder jusqu'au 1 4 septembre, jour où nous avons quitté les Russes et leur vieux chef à la barrière de Kolomna (deRiaisân).

Le gouverneur de Moscou, content de la certitude de laisser derrière lui la désolation et la mort , ne songea pas d'abord à se séparer de Koutousof, dont la préoccupation avait été, au contraire, encore pendant les négociations du 14 septembre, de sauver la ville en évitant tout conflit aux barrières ou dans les rues. Il suivit Tétat-major général , où ne reparut plus le prince Bagrathion, le brave des braves, qui allait succomber à sa blessure deBorodino, mais où se groupait encore autour du feldmaréchal-génëralissime toute une phalange de nobles guerriers, Barclay de Tolly, lermolof, Benningsen, Konovnilsyne, Miloradovitch , Raîefski,Dokhtourof, Oslermann, tous généraux en chef (de grade), et après lesquels nous nommerons encore les princes Yassiltchikof, Labanof-Rostofski, et Eugène de Wurtemberg ; puis les généraux Dorokhof, baron deKorff, Paul et Pierre de Pahlen, etc., etc.*.

* Oiivarof, qui commandait toute la cavalerie, était malade ; ^\intzingerode, comme on Ta vu, avait pris position sur la route de Saint- Pétcrsbourgr; l'ataman ou hetnian des Kosaks, Plalof (qui n'était pas rncore comte alors}, semblait avoir le don de Inhiquit^», et il ne cessai' 4le tenir en mouvement ses escadrons d enfanU ailés de la steppe.

236 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF.- CHAP. TIÎ.

Au moment où cette armée, réduite à 50,000 hommes, s^éloigna de la vieille capitale de Tempire, le désordre était dans ses rangs et elle avaitgrand besoin d'être refaite. Son moral avait fléchi, et sMl n'avait pas été remonté presque aussitôt (nous dirons tout à Theure comment), elle n'eût pas été capable de grands efforts. Mais au camp de Taroutino, elle reprit cet air de calme dignité qui est le fruit de la discipline, seule sauvegarde des forces militaires, comme il n'en est pas d'autre pour la société civile que la soumission à la volonté générale, qui est la loi. Pour l'instant, elle était abattue, découragée, indifférente. Déjà , pendant la traversée de la ville, quelques milliers d'hommes avaient quitté les rangs pour prendre part au pillage^ depuis, le goût de la maraude avait envahi la troupe qui, auparavant ardente de patriotisme, se bornait maintenant à obéir machinalement à ses chefs, et ne le faisait qu'avec mollesse et inertie.

On prit la route de Kolomna, et Ton arriva, le soir du 14 septembre, après une marche de quinze verstes, jusqu'au village de Panki, l'arrière-garde s'arrêtant, comme il a été dit plus haut, à Viasofka, village éloigné seulement de six verstes des barrières de la ville, à ce moment encore sous le commandement de Miloradovitch, que, toutefois, Raïefski se disposait à prendre à son tour, avec d'autres divisions.

* Bemhardi, Mémoires de Toll, t. II, p. 165. A Mo.ficoii môino, dit-il, un millier de soldais étaient sortis des rangs.

BQRODINO ET MOSCOU (1812). 257

Ici, il importe que le lecteur soit bien au clair sur les routes rayonnant autour de Moscou et que Tarmée russe pouvait suivre à son choix.

Celle de Kolomna, qui aboutit à Riaisân, éloignait de Kalouga, ville où Ton réunissait les renforts et où semblait devoir être assigné le* point de ralliement : elle suivait la direction du sud-est, opposée à celle qui mène du côté de l'Europe. On ne pouvait songer sérieusement à continuer de s'avancer sur cette roule; Celle de Toula, passant à Serpoukhor, est immédiatement à sa droite ^ Comme Tautre, elle aurait conduit l'armée russe derrière TOka, boulevard naturel, mais par une ligne plus directement méridionale. Plus à l'ouest encore, inclinées déjà vers l'occident, venaient les routes de Kalouga. Il y en avait deux : la vieille, plus orientale, menant parKrassnaîa- Pakhra à Taroutino, et la nouvelle, à Touest, passant par Borofsk et Malo-Iaroslavetz. L'une et l'autre franchissaient successivement plusieurs rivières, la Pakhra, affluent de la Moskva, la Nara et la Prolva, affluents de rOka. Taroutino, sur la Nara et sur la vieille route de Kalouga , était un point intermédiaire, à égale distance de la roule de Toula et de la nouvelle route de Kalouga. En partant de là, on pouvait prévenir l'armée ennemie, soit qu'elle marchât sur Serpoukhof , soit que son but fût Kalouga, ou enfin qu'elle se diri-

* l'uur ceux qui viennent de Moscou. C'est dans celte direction qu il aut que le lecteur se place.

238 ROSTOPTCUINE ET KOUTOUSOF. - CIlxVP. 111.

geàl sur Malo-Iaroslavetz. C'était donc une position dont il importait de s'assurer. Mais la route de Kolomnaoude Riaisân, où Ton était, s'éloignait delà, au contraire, et courait beaucoup plus à Test.

Si Koutousof la choisit, ce n était pas qu'il songeât à s'y maintenir, c'était pour se donner le temps de la réflexion et ne pas se retrouver trop vite en présence de Tarmée française, que sa tactique était d'éviter. « Sa pensée, en sortant de Moscou, dit M. Thiers \ avait été de suivre un plan moyen entre tous ceux qui lui avaient été proposés, et d'aller se placer sur le flanc des Français, mais en ne tournant pas trop près d'eux, atin de ne pas les avoir trop tôt sur les bras. »

A Panki, on vit déjà de vastes lueurs au-dessus de Moscou : c'étaient les premiers incendies de la nuit du 14 au 15. On y resta ce second jour, afin de protéger la fuite des nombreux habitants qui se sauvaient hors des murs de la capitale : aussi les Russes avaient les Français sur leurs talons ; l'avant-garde de ceux-ci touchait à leur propre arrière-garde, et il y eut môme entre elles, le 16, un léger engagement. Ce jour-là, l'armée russe marcha de Panki à Borofskii-Mosth (Pont de Borofsk) et à Koulakovo, toujours sur la route de Riaisân. Le premier de ces endroits tirait son nom du pont (mosth) sur lequel on passait ici la Moskvaé

* T. XIV, p. 400.

Là, Koutousof, se rendant aux avis du colonel ToU ^ et prenant enfin une résolution, n'hésita plus à quitter celte route pour se porter sur celle de Kalouga, d où, ayant derrière lui les plus fertiles provinces du pays, il pouvait commander, pour ainsi dire, ou influencer à son gré, la retraite de l'ennemi ; et, ce parti pris, il daigna enfin rédiger au village de Cliiline et adresser à son souverain son premier rapport dépuis la sortie des Russes de Moscou *. Dans la nuit du 16 au 17 fut préparé ce fameux mouvement de flanc qui le déroba pour trois jours aux Français, et qui a été admiré comme une inspiration aussi heureuse que soudaine. Le général de Ségur n'est pas de cet avis quand il dit : Ci Cette marche tortueuse ', que fit Koulousof par indécision ou par ruse, lui réussit. » Au fait, elle était depuis longtemps dans ses projets, seulement le généralissime devança le moment auquel il avait d'abord songé dans son indolente indécision. Comme le fait observer M. Thiers, il donna un rayon de dix (huit?) lieues à l'arc de cercle qu'il se proposait de décrire autour de Moscou, de l'est au sud,

' Danilefski ne fait pas mention du colonel ToU à celte occasion; maisen une autre, pourtant, il lui rend pleine justice. Cf. de Berniiardi, t.U, p. 167.

' Nous reviendrons sur ce rapport du 16 septembre, dans le cliapitre suivant.

' Pourquoi tortueuse? Cette expression, comme tant d'autres de M. de Ségur, n'est-elle pas ici un peu déclamatoire? Bogdanovitoh (t. 11, p. 310) discute cette marche de flanc ; voir aussi de Berniiardi^ p. 106, etWolzogen, p. 159.

au lieu d'un rayon de trente, suivant son premier plan.

Dans la journée du 1 7 , une marche forcée, pendant laquelle l'armée russe regardait Toccident, la fit avancer jusque vers Podol ou Podolsk, petite ville à trentesix verstes au sud de Moscou, sur la route de Toula, qu'elle n'atteignit pourtant que le lendemain. Car les chemins étaient mauvais, et d'ailleurs elle s'entourait d'extrêmes précautions, ne pouvant croire que l'ennemi n'eût encore envoyé aucune force jusqu'à la rivière de Pakhra. On remonta ce cours d'eau sur sa rive droite, où on ne pouvait être aperçu des Français, dont on était déjà éloigné. Deux régiments de Kosaks de Tarrière-garde, laissés à Borofskii-Mostli, afin de donner le change à l'ennemi, ne cessèrent de constater leur présence par des mouvements bruyants. Murât se persuada que les Russes n'avaient d'autre projet que celui de mettre TOka entre eux et lui. Cependant, tout au contraire, le gros de leur acmée filait à droite, c'est à dire vers l'ouest. Dans celte marche de tlanc, on se trouva juste au sud de Moscou, et lorsque la nuit surprit la colonne encore loin du gite où elle tendait, la scène fut aussitôt illuminée par d'immenses lueurs, qui ne laissèrent plus de doute sur le sort échu à la ville aux quarante fois quarante églises. Le brasier était visible, même à cette distance de six à huit lieues. En y portant ses regards, Rostop- Ichine devait tressaillir : ces lueurs, c'était son œuvre,

un fait désormais irrévocable et dont toute la terrible responsabilité pèsera sur lui. Mais ce qui s'esl passé en lui à ce moment solennel, nul ne le sait ; c'était son secret, et il parait Tavoir emporté au tombeau. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il ne se vanta pas de cet acte de farouche patriotisme, mais de patriotisme après tout, et que l honneur pouvait avouer si rhumanité en gémissait. Cet acte, de concert avec Koutousof et tous les autres, Rostoptchinc le mil sur le compte des Français : ceux-ci étaient les vandales qui mettaient tout à feu et à sang, les athées qui brûlaient les sanctuaires, les brigands qui ne vivaient que de rapines et de spoliations I La multitude, aveuglée par la haine ou le fanatisme, ne réfléchit point ; il est facile de lui faire accroire tout ce qu'on veut : aussi n'y eut-il plus qu'un cri dans l'armée : « Les Français ont brûlé Moscou, vengeance! vengeance I » La rage était dans tous les cœurs ; chaque éclair nouveau, chaque trait de feu qui s'élevait dans les airs, la faisait éclater ; elle s'exhalait en imprécations sans fin. Depuis Smolensk déjà, la guerre était pour les Russes une guerre nationale : maintenant elle devint pour chacun d'eux presque une affaire personnelle. La haine de l'étranger, la colère à la vue des sacrilèges qui ne respectaient rien, en les dominant tous, exaltaient leurs sentiments jusqu'à la férocité ^ Ainsi le moral de l'ar-

* Erinnerungen du prince Eugène de Wurtemberg, p. 107.

inëe se releva, comme nous Tavons dit : elle n'eut plus qu une seule idée, qu'une seule volonté, savoir de marcher contre l'ennemi qui souillait le sol de la « sainte Russie, » de l'en balayer, de l'exterminer jusqu'au dernier homme. Après la sortie de Moscou, la cause des Russes paraissait perdue, nous dit le prince Eugène de Wurtemberg ; en voyant ce découragement universel, il commençait lui-même à désespérer du salut de l'empire ; mais lorsque la vue des flammes qui dévoraient la « mère des villes russes, » eut converti en soif de vengeance le morne désespoir des guerriers, alors une ardeur nouvelle fit de ces vaincus de tout autres hommes ; méprisant le soin de la vie, ils ne demandaient plus que le combat.

Telle fut larmée russe à partir du i8 septembre, jour où elle prit position à Podolsk et où elle reçut de nouveau l'organisation dont elle était privée depuis près d'une semaine. C'est sans doute le désordre qui y avait régné depuis Borodino, qui arracha au noble Barclay de ToUy cette parole de désespoir adressée au colonel (depuis général) Clausewitz, quand ce militaire prussien lui fit ses adieux : « Rendez grâces à Dieu de pouvoir partir d'ici ; chez nous, il ne faut plus s'attendre à rien de bon I » Maintenant le désordre cessa ; un plan de campagne fut enfin arrêté ; le trouble fit place à la résolution, les généraux remirent de la clarté dans leurs idées. Koutousof, sachant enfin ce qu'il avait à faire, donna des ordres en conséquence aux corps de

BORODINO HT MOSCOU (1813). Uo

Torniassof et de raidirai Tchitcliagof, qui déjà élaienl en Volynie*.

Son quartier général ne quitta Podolsk que le 20, pendant que Tarmée continuait son mouvement vers l'ouest. Celle-ci, s éloignant de la direction de Toula, gagna la vieille route de Kalouga, et, après avoir passé et repassé la Pakhra, arriva au petit village de Krassnaîa Pakhra, qui est sur la rive droite de cet affluent delaMoskva.

G est au camp de Krassnaia Pakhra qu'accourut, de Saint-Pétersbourg, le colonel Tchernitchef, aide-decamp de l'empereur, lequel, depuis plusieurs années, comme on sait, le choisissait de préférence pour des missions hasardeuses. Il apportait un nouveau plan d'opérations % arrêté dans le calme du cabinet, au risque de n'être pas applicable à la situation d'une armée en marche et qui calculait ses mouvements sur ceux de l'ennemi ; plan qui se rapporlait d'ailleurs aux armées des deux flancs, à celle de Tormassof, de Tclii- Icliagof et à celle du comte de Wittgenstein, aussi bien qu'à l'armée principale. Koutousofreçut ce plan avec respect, mais en se réservant d'agir suivant que l'ordonneraient les circonstances ; au reste, comme le fait observer M. Thicrs, il était pour lui la conlirmation de

* Bemhardi, t. II, p. 176; Bogdanovitch, t. II, p. 311*

* Danilefski, t. IH, p. 27; Bernhardi, t. II, p. 178. -^ Tchernilcbel (Alexandre Ivanovitch) fut depuis ministre de la çueiTe [1827-185'2) et président du conseil de Tempire. L'empereur I^icolas 1* éleva à la dignité de prince.

244 ROSTOPTCflINE ET KOUTOUSOF. - CHAP. III.

ses propres idées. Le comte Rostoplchine ëlait aussi dans ce camp de Krassnaîa Pakhra; il en data, le 25 septembre, un rapport à Tempereur * dont nous reparlerons. Barclay, qui jusqu'alors n*avail pas quitté son poste, y acheva de s'en dégoûter. Enfin c est au village dont nous parlons que le général de brigade anglais Robert Wilson, après avoir couru de Smolensk à Saint- Pétersbourg et pressé les mesures décisives, vint rejoindre, en qualité de commissaire de son gouvernement, Tarrnée russe près de laquelle il joua un trèsgrand rôle, comme nous le verrons bientôt. Car le traité d'Œrebro signé, le 18 juillet de celte même année 1812, entre la Russie et TAngleterre, n'avait pas seulement rétabli la paix entre les deux États, il les avait en même temps unis par une alliance qui les mettait réciproquement en communauté d'intérêts ^

L'espérance de Napoléon était de rejeter l'armée russe derrière l'Oka ; mais il perdit trop de temps à Moscou pour pouvoir la réaliser, et Murât surtout, revenu dans celte capitale, y séjourna trop nonchalamment, laissant au général Sébastian! le commandement

> Bogdanovilcli, t. Il p. 290.

• Voir Venturini, Chronik des XlXten JahrhunderlSt 1812, p. 385; Thiers, t. XIV, p. 429, etc. Encore une fois, il sera question do toul cela au chapiU*e suivant.

de Tavant-garde. Ce dernier n'usa pas dans cette circonstance, de toute Tactivité nécessaire, et prit le change trop facilement. La route de Riaisân, sur laquelle il poursuivait Tarrière-garde des Russes , le conduisit jusqu'à la Moskva. Il la franchit à Bororskii- Mosth, et, rencontrant là les régiments de Kosaks que Raîefski y avait laissés, sous le commandement du général léfrémof, afin de masquer son départ vers Touesl, à la suite du gros de l'armée, il resta sur leurs talons jusqu'à Bronnitsi, encore sur la route de Riaisân, se figurant d'avoir affaire à toute Tarrière-garde russe. Celle-ci, au contraire, était déjà prête d'atteindre la route de Moscou à Kachira, qui venait avant celle de Toula. Ce que Sébasliani avait réellement devant lui n'était que les enfants perdus de l'arriére -garde, quelques escadrons, dont les habiles manœuvres l'avaient induit en erreur. Détrompé à Bronnitsi, il se déconcerta un instant, et écrivit à l'empereur qu*il ne savait plus où trouver l'ennemi. Ce fut dans la nuit du 21 au 22 septembre que Napoléon reçut au Kremlin cette fâcheuse nouvelle, qui l'irrita fort contre son lieutenant, cette fois si malavisé. Presque en même temps, il lui en vint une autre, encore plus alarmante, de Tarriëre-garde qu'il avait laissée aux abords de la route de Smolensk, afin d'assurer ses communications avec ses derrières, avec ses magasins et ses moyens de renfort. D'autres escadrons de Kosaks, apparaissant subitement aux environs de Mojaîsk, avaient enveloppé

246 ROSTaPTCIHNE ET KOUTOUSOF.— CHAP. III.

de toutes parts un convoi de quinze chariots chargés de munitions, en chemin pour Moscou sous une escorte de cavalerie, et celle-ci avait été forcée de se rendre*, A ces nouvelles, le coup d'œil incomparable du grand capitaine lui tit aussitôt reconnaître avec sûreté le parli à prendre. Sans hésitation, il ordonna au prince Poniatowski de partir avec ses Polonais et d'aller par la route de Toula, droit à Podolsk, où il devait se mettre en rapports avec les troupes qui opéraient encore sur la route de Riaisân. Mieux que d'autres, pensait-il, ces fils de la Sarmatie sauraient se renseigner près des habitâtes, Slaves comme eux, et retrouveraient la trace de Tennemi. En même temps , Murât reçut l'ordre de se mettre à la tête de toutes ces forces, augmentées encore dun corps de cavalerie sous le commandement du maréchal Bessiëres. Ce dernier prit également la route de Toula, pendant que le roi deKaples rejoignait Tavantgarde sur celle de Riaisân. Arrivé à Bronnitsi, Murât, voyant l'état des choses, se hflta de rétrograder jusqu'à Borofskii-Mosth, où il tourna à droite en remontant la Pakhra, afin de rejoindre, à Podolsk et à Desna, Bessières etPoniatowski. Ceux-ci étaient déjà en présence des Russes, enfin retrouvés.

< Fain, Manuscrit de 1812, t. II, p. 94; Bogdanovitch, t. II, p. 312; Bernhardi, 1. 11, p. 182 et 184; Thiers, l. XIV, p. 398.— C'était, dit le général Bogdanovitch, la première action engagée dans cette guerre, par des partisans, et il se livre à ce sujet (p. 314) à une assez longue digression. — Sur la route de Mojaïsk, Napoléon fit avancer plusicirs escadrons de dragons suivis de toute la division Broussicr.

B0R0D1N0 ET MOSCOU (i81i). 247

Un rapport du roi de Naplcs, qui arriva au Kremlin le 26, lira Napoléon de la cruelle perplexité où il avait été pendant plusieurs jours (Chambray dit pendant douze jours ^), ne sachant pas avec certitude ce qu était devenu Koutousof; « ignorance vraiment incroyable», ajoute cet auleur, qui toutefois, selon lui, ne fut pas due uniquement aux dispositions du feldmaréehal, mais au désordre causé par Vincendie et aussi à ce que toutes les routes offraient des traces égales de passages de voilures, à cause de la fuite des habitants.

Lorsqu'on fut ainsi de nouveau en présence de l'ennemi, une bataille parut un instant imminente. Vraisemblablement les Russes n'auraient pas manqué de l'offrir à Mural, s'ils n'avaient craint de rencontrer à la fois tout le gros de l'armée française, encore disséminée à ce moment là autour de Moscou. Battus, ils pouvaient être coupés de Kalouga, principal objet de leur attention, et l'on déplore, en lisant sur ce point, dans les Mémoires de Toll publiées par M. de Bernhardi ', les délibérations des généraux russes, que Napoléon, inactif au Kremlin et n'attendant plus rien que des négociations, n'ait pas été là, prêt à profiter de leur indécision pour achever de les écraser. Docile aux suggestions du savant colonel altaciic à son état major que nous venons de nommer, Koutousof décida qu'on se

• T. II, p. 185. Borniiardi, toutefois, csi en opposition avec M, Thiers, t. XIV, p. i05.

248 ROSTOPTCHINE ET KOUTOUSOF. - CHAP. ÎIl.

rclircrail jusqu'à Taroulino, sur la Nara, où lui avait été indiquée une position favorable et où Ton pouvait établir, dit M. Thiers, un camp presque inexpugnable. Personne n'ignore que c'est un peu en deçà de Taroutino, à Vinkovo, que les hostilités reprirent sérieusement ; sur la Pakhra, à Desna, à Gorky, tout se réduisait encore à de simples escarmouches.

Pour se rendre à Taroutino, petite ville à 60 verstes (15 lieues) de Moscou, on dut suivre la vieille roule de Kalouga, passant successivement par Krassnaia, Pakhra, Tchirikof, et enfin par Voronovo, cette terre du comte Rostoptchine, à 51 verstes de Moscou, que nous avons déjà nommée plus haut et qui marque dans l'histoire de la campagne de 1812, parce que c'est là que la grande armée, — hélas I elle ne Tëlait plus que de nom, — sortie enfin de Moscou avec Napoléon, se retrouva, le 20 octobre, après un repos de plus de cinq semaines, en présence de l'ennemi, quand déjà les premières gelées se faisaient sentir passagèrement.

Pour le moment, toutefois, nous n'en sommes encore qu'à la fin de septembre, et la bonne fortune des Russes voulait, malheureusement pour les nôtres, qu'ils n'eussent toujours affaire qu'à leur avant-garde, avec laquelle Miloradovitch, revenu à son commandement, se mesura, à plusieurs reprises, sans désavantage marqué. Vers le 30 du mois, Koutousof passa à Babenkova la Motcha, petit alUuent de la Pakhra, mais sans s'arrêter, parait-il, à Voronovo, ayant hâte sans doute

d'aller préparer, au camp de Taioulino, la reccplion de son armée. Cependant Miloradovitch, pressé de toutes parts, se relira dans cette terre, le 2 octobre , de Spass-Kouplia, jusqu'où il s'était d'abord portée

Dans la somptueuse résidence seigneuriale, où le gouverneur de Moscou aimait à s'entourer de luxe et d'élégance, et où, faisant servir les beaux arts à charmer ses loisirs, il avait réuni à grands frais une collection de sculptures et d'antiquités dont la plupart des pièces avaient été achetées en Italie; dans cette résidence, disons-nous, se passa alors une scène mémorable, mais dont la plupart des historiens ou biographes ont inexactement indiqué la date, la faisant coïncider avec l'évacuation de Moscou par les Russes. De beaucoup postérieure, cette date parait avoir été le 2 octobre, avant-veille de l'affaire de Vinkovo.

Rostoptchine , dit le comte de Ségur *, prit les devants, aies Russes crurent que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyei'S, quand tout à coup Tédifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de fumée. »

La scène qui précéda cette catastrophe, presque insignifianle sans doute après celle qui venait d'étonner le monde, nous est décrite par sir Robert Wilson, dont nous avons dit qu'il était récemment arrivé au camp

^ D'après Bernhardi (t. II, p. 191), Hiloradovitch, par suite de nouveaux arrangements, commandait alors la réserve. * Liv. YIII, cbap. ix.

250 ROSTOPTCHINE ET KODTOUSOF. - CHAP. llï.

russe en qualilé de commissaire anglais. Cette scène, il en a élé témoin oculaire, et son récit nous parait mériter confiance ^

Benningsen, lermolof et d'autres notabilités de Tétat-major russe, ainsi que le général anglais et son aide de camp, lurd Tyrconnel, bivouaquaient autour d'un feu allumé devant les splendides écuries du château. « Rostoptchine empêchait tout le monde de dormir par ses plaintes amëres contre la mauvaise foi de Koutousof, qui, faute de le prévenir à temps, l'avait empêché de donner au monde un grand exemple « de a vertu romaine, » ou plutôt, dit-il en se reprenant, c( de vertu russe. » « Je ne lui pardonnerai jamais, (( ajoula-t-il (et il a tenu parole); mais ce que je n'ai pu « accomplir à Moscou, je prétends le faire ici, en incen- « diant de mes mains cette demeure que je voudrais ii en ce moment vingt fois plus belle et plus riche. » Prières, instances, raisonnements, rien ne put changer sa détermination, et le lendemain, quand les escarmouches commencèrent à se rapprocher, Rostoptchine entra dans son palais, suivi de ses hôtes, qu'il avait priés de l'accompagner. Sous le vestibule, on leur dis-

* Narrative of events during Ihe invasion ofRussia by Napoléon Bonaparte, 1859, ouvrage dont nous avons sous les yeux une Iraduction allemande publiée par Jules Seybt, Leipzig, 1861 (nous renvoyons le lecteur à la page 154). Voir sur ce livre un article de M. Forgiies. dans la Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1861, p. 363 et suiv. — Sur Wilson lui-môme, voir Ségur, liv. IX, au commencement du chap. V, et cliap. X, ainsi que l'introduciion à la traduction allemande.

tribua des torches allumées. Au premier étage, en pénétrant'dans sa chambre à coucher d'apparat {hisstate bedroom), Rostoptchine fit halte un moment et dit au commissaire britannique : <« Ceci est mon lit de noces ; je n'ai pas le cœur d y mettre le feu ; épargnez-moi ce chagrin ! » Nonobstant cette prière, ce fut seulement lorsque Rostoptchine eut incendié lui-même tout le reste de Tappartement, que TAnglais crut devoir lui rendre l'étrange service dont il était requis. Rostoptchine descendit ensuite pour mettre le feu aux écuries, et s'arrêta immobile à contempler ces magnifiques constructions, que les flammes dévoraient. Lorsque enfin le beau groupe qui surmontait la principale entrée (modelé d'après celui du Monte Cavallo) se fut complètement écroulé, «Me voilà content! » s'écria-t-il, en français, avec un soupir d'amère satisfaction.

Sans doute un peu théâtrale, cette scène avait cependant sa profonde signification de la part d'un homme qui, peu de jours auparavant, avait livré aux flammes des milliers de demeures, riches ou humbles, cl privé de gite et d'abri plus de cent mille de ses semblables, dont un grand nombre étaient restés dépouillés do foute leur fortune. De peur qu'on ne vînt l'accuser d'avoir sacrifié le bien d'autrui et ménogé lésion, il se hâta d'offrir en holocauste son château, que d'ailleurs notre armée n'aurait certainement pas respeclé, dan«i la juste fureur où elle était contrelui.

Le commissaire britannique ajoute encore que ce sacrifice consommé, le comte plaça sur les ruines fumantes un écrileau où étaient tracées ces lignes : « J'ai été huit ans à embellir cette maison de campagne, et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille (il avait plusieurs enfants pleins d'iespérances). Les habitants de ce domaine, au nombre de 1,720 flmes, le quittent à votre approche, et je mets, de ma propre impulsion, le feu à ma maison, afin qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou, avec un ameublement valant un demi-million de roubles. Ici, vous ne trouverez que des cendres ! * »

Convenons-en, cela frise un peu le mélodrame ; mais dans la tête de l'homme étrange auquel nous consacrons ces pages, comédie, tragédie, mélodrame, parade burlesque, tout se mêlait, composant un amalgame curieux à étudier pour le philosophe. Quel dommage que la science des Gall, des Spurzheim et des Broussais n'ait pas été plus avancée encore du vivant de ce personnage : peut-être cette tête n'eût-elle pas été refusée à l'inspection des cranioscopes, et parmi les organes divers dont elle aurait accusé la présence, quel développement extraordinaire n'aurait-on pas sûrement trouvé à celui de la destructivité et à celui de la sécrétivUé! *

« Wilson, p. 156.

* Voir l'article Phrénologie de V Encyclopédie dei gem du monde, publiée sous notre direction, t. XIX, p. 561.

BORODINO ET MOSÊOU (1812). 253

Ce que Técriteau disait des serfs du domaine n'étail nullement une fiction. Us étaient venus, ayant à leur tête les starchines ou anciens, annoncer à leur seigneur {barinn) qu'ils avaient pris toutes leurs mesures pour quitter le village à la suite de Tarmée russe, et lui demander la permission de se transporter dans une propriété que le comte avait en Sibérie, a Au bout du monde, lui avaient-ils dit, plutôt que reconnaître la domination des Français I »

Ce même jour, 2 octobre, le gros de Tarmée de Koutousof s'établit au camp de Taroutino, où il allait rester plus de deux semaines ; cependant Miloradovitch soutint encore le 4, à Yinkovo, un combat glorieux pour lui contre nos soldats. « Il y eut, le 29 septembre, dit M. de Ségur, un vif engagement de cavalerie vers Tchcrikovo, et un autre, le 4 octobre, près Yinkovo. Mais là, Miloradovitch, serré de trop près, se retourna avec fureur et revint avec 12,000 chevaux sur Sébastian! . 11 le mit dans un tel danger, que Murât dicta, au milieu du feu, la demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Koutousof un parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait K Mais comme, dans cet instant, l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supério* rite, le roi ne fil point usage de la lettre que Borelli

' Nous parlerons bientôt de la mission dont ce général était chargé — Voir sur l'affaire de Yinkovo un second passage de Ségur, un peu plus loin (liv. VIII, chap. xi] ; puis Thiers,t. II, p. 450; Bogdanovitcb, t. Il, p. 333. ii. de Bernhardi en parle à peine dans les Mémoires de ToU, t. II, p. 193.

254 UOSTOPTClliNE ET KOUTOUSOF. - CHAP. 111.

(son secrétaire) venait d'écrire; il combattit jusqu*à la fin du jour et repoussa Miloradovitch. »

Ce fut au camp deTaroutino que Tarmée russe apprit la mort du brave général prince Bagrathion, mort victime de circonstances malheureuses (car sa blessure n'avait pas d'abord paru très-grave), le 24 septembre, à Simi, village du gouvernement de Vladimir; ce fut là aussi, et le jour même où il y arriva (2 octobre), que le général Barclay de ToUy quitta l'armée, de même que le comte Rostoptcliine, qui, probablement, partit avec lui.

Disons d'abord au sujet de ce dernier, qu'il remplissait toujours ses fonctions de gouverneur de Moscou, recevant des rapports du sein de la ville occupée, y envoyant ses ordres, et agissant sur l'esprit public par ses proclamations. Nous en trouvons la preuve dans les Œuvres complètes de Rostoptchine, qui furent publiées en 1853, et dans le livre du général Bogdanovitch *, qui en a reproduit un document que, vu sa longueur, nous ne pouvons pas faire figurer ici intégralement, mais dont il est indispensable de faire connaître au moins les passages principaux. C'est une proclamation dont nous ne connaissons pas la date précise, mais qui ne peut se rapporter qu'à l'intervalle de temps entre la destruction de la vieille capitale et le commencement de la désastreuse retraite des nôtres.

• T. II, p. 378-380.

Voici ce curieux échantillon de prose administrative :

a Hommes des campagnes, habitants du gouvernement de Moscou,

a L'ennemi de toute société humaine, le fléau de Dieu pour nos péchés, le tentateur infernal, le scélérat français enfin, a pénétré dans Moscou et la livré au fer et aux flammes. 11 pille les temples de Dieu, profane les autels par sa vie immorale, et les vases sacrés par son ivrognerie et son cynisme moqueur. Les chasubles de nos prêtres lui servent de couvertures pour les chevaux ; il arrache de leurs cadres les saintes images et les couronnes des têtes des saints, et il met ses chevaux dans nos églises. Il livre les maisons au pillage et outrage les femmes, les filles, les jeunes enfants. 11 viole les cimetières et retire de la terre où ils reposaient, les ossements des morts, nos pères, nos parents... Après avoir fait mourir de faim les nôtres, il n*a plus lui-môme de quoi manger; il est réduit à tirer sur ses propres soldats, comme sur des bêtes fauves, et à les dévorer. Maintenant, voulant vous attirer sur les marchés et le.s artisans dans les ateliers, il vous promet le bon ordre et le respect des droits de chacun. Mais vous, peuple orthodoxe, fidèles serviteurs du tsar, du père nourricier de Moscou, ajouteriez-vous foi à ses paroles, seriez-vous la dupe du cruel ennemi et du sanguinaire scélérat? Il vous enlève la dernière miette de pain et vous laisse ensuite mourir de faim ; ii vous leurre de promesses, et s'il lâche de Targent, c'en est du faux qui n'engendre que misère. IS'écoutez pas ces vaines paroles! entendez plutôt vos autorités, vos ^eigneui^s patrimoniaux. Là est votre protection et vetre appui. Ceux-là sont prêts à vous vêtir, à vous distribuer des chaussures et des bas, à vous nourrir et à vous désaltérer. Exterminez ce qui reste des forces de lennenii !

« Ce n'est plus grand'chose, et nous, en revanche, nous sommes quarante raillions d'hommes accourant de toutes parts comme une troupe d'aigles. Détruisez la vermine étrangère, et jelez les cadavres en pâture aux loups et aux corbeaux ! Moscou, alors, se parera de nouveau et montrera les pointes dorées de ses clochers et ses solides maisons en pierre; la nation y viendra en masse de toutes parts... Songez à l'Empereur... Lui e^t l'oint du Seigneur, et nous lui avons juré fidélité; lui est le père, et nous sommes ses enfants. Le scélérat français, — c'est l'ennemi resté sans baptême. Celui-là est tout prêta vendre son âme. N'était-il pas déjà Turc? n'est-il pas allé en Egypte avant de venir dépouiller Moscou?... Ne perdez pas courage; le soldat russe vient à votre aide, etc., etc. »

Quant à Barclay de ToUy, avec qui Rostoptchine quitta le camp de Taroutino, ce n'est peut-être pas ici le lieu d'expliquer la cause de son départ ; mais le lecteur excusera sans doute la courte digression à laquelle nous nous laissons entraîner, en laveur d'un homme outrageusement méconnu alors et en qui nous honorons, avec tous les juges impartiaux, un caractère antique joint à un sentiment du devoir que le christianisme seul peut inspirer. Sa modestie égalait son désintéressement, et quoique lui seul eût bien compris par quel plan de campagne on pouvait sauver la Russie, si mal préparée à tenir tète à la plus formidable armée conduite par le premier homme de guerre de son époque, il remit, avec résignation, le commandement que lui avait laissé Alexandre en quittant lar-

BORODIiNO ET MOSCOU (i8J2). 257

niée, à un général moins éclairé, moins prévoyant, moins capable en un mol que lui, mais plus populaire et alors l'homme de la situation; et, nouvel Epaminondas, consentit mémo, sans réplique, à se ranger sous ses ordres. Cependant Barclay était vivement afTeclé de Tingralitude dont, par la force des choses, il est vrai, il était Tobjet de la part des Russes, et il ne tarda pas à oiïrir sa démission à l'empereur, qui, naturellement, ne se hâta pas de l'accepter. Dans la bataille de Borodino, pendant laquelle il commandait l'aile droite et se trouva plus d'une fois au plus fort de la mêlée, Barclay chercha la mort, ainsi que nous l'apprend sa lettre du 23 septembre à Alexandre, dont le général Bogdanovitch^ a donné un extrait. Dans cette lettre, il s'exprimait ainsi : « En ce qui me regarde personnellement, je me soumets sans murmure à mon sort. Le plus ardent de mes désirs n'ayant pas été réalisé le 26 août (7 septembre) et la Providence ayant jugé préférable de me conserver la vie, bien qu'elle me soit à charge, il ne me reste qu'à supplier Votre Majesté d'accueillir la prière que j*ai eu r honneur de Lui adresser déjà dans ma dernière lettre. » Koutousof, depuis Borodino, ne cessait de donner des sujets de plainte à son glorieux prédécesseur, à ce point que sa position devint intolérable. Tourmenté dans son intérieur de la résolution qu'il

» T. Il, p. 328.

avait prise d*6vacuer Moscou, le feldmarcchal en rejelail la responsabilité sur Barclay, répelant à toute occasion que l'abandon de celle capitale était une conséquence nécessaire de la perle de Smolensk. Soupçonnant Barclay de goûter médiocrement ses mesures et opérations, Koutousofle prit en aversion, et, ne se souciant néanmoins pas de lui accorder le congé qu'il demandait et qu'il assurait n'être pas dans les limites de ses droits, il n'eut pas la générosité de le trailer de manière à lui faire oul^lier le passé. A des manque d'égards de toute espèce, il ajouta, au camp de Taroutino suivant Toll, ou à Krassnaïa Paklira selon Wolzogen *, une véritable avanie. Sur ce point principal Bogdanovitch est aussi d'accord avec ce dernier, qui était l'aide de camp de prédilection de Barclay. Le généralissime assigna à celui-ci, toujours ministre de la guerre pourtant, ses quartiers en dehors de la position, en dehors même, est-il dit dans les Mémoires de Toll, <x de la ligne des avanl-postes de Tarmée. » C'en était trop. Poussé à bout par un traitement si blessant, Barclay ne voulut plus rester un instant de plus. Invoquant la qualité que nous venons de rappeler, il se donna lui-même le congé qu'on lui refusait, quitta Farmée et se rendit par Kalouga, où il écrivit à l'empereur, à Vladimir, pour se retirer^ au bout de quelques jours, dans sa propriélé de

• Ce dernier ajoute (p. 160) qu'il le fit a dans l'espérance qu'il pourrail bien êlre enlevé par l'ennemi, s

Livonie. Du fond de celle relrailc, il adressa au monarque un mémoire justificalif *, et celui-ci l'ayant invilé à revenir à Saint-Pétersbourg, il se fit un devoir d'y aller le rejoindre. Il n'y trouva pourtant plus Alexandre, car il s'était mis en route pour Yilna, ainsi que nous le raconterons au chapitre suivant.

Revenons maintenant au camp de Taroutino, où les opérations actives vont recommencer.

La petite affaire du 4 octobre n'était pas la seule qui dût ménager une place dans Tliistoire au village de Vinkovo. Les écrivains français en ont attaché le nom à un combat plus important qui s'y livra le 18 octobre suivant, combat que les auteurs russes appellent la bataille de Taroutino ou de la Tchernischna % du nom d'un ruisseau qui passe devant Yinkovo, au nord, et se réunit, non loin de là, à la Nara, que le gros de l'armée moscovite avait déjà franchie.

Pendant les négociations entamées, comme nous le dirons bientôt, entre le prince Koulousof et le général Lauriston , arrivé aux avant-postes russes le 5 octobre, on était convenu d'une suspension d'ar-

^ Reproduit par M. do Smiii, dans ses Èclaircisicmenls sur la guerre do 1812 {Zur nœhem AufkUamngt etc.), p. 480 etsuiv., où il est suivi (p. 544) de la longue réponse qu'Alexandre fit à ce mémoire et qui était pour le général une entière satisfaction. Voir aussi Bogdanovitcli, t. n, p. 529-353 D'autre part, ?oir le jugement de VVilson sur Barclay, dans Narrative^ etc., trad. allem., p. 551.

* Voir sur ce combat, qui décida la retraite.de Napoléon, Ségur, liv. VHI, ch. n; Thiers, t. XIV, p. 458. Cf. Bernhardi. t. II, p. 210- 228; Bogdanovitch» t. Il, p. 4&G-i0l; Uelldorf, t. II, p. 71 et suiv.

2(î0 ROSTOPTClllNE ET KOUTOUSOF.— CHAP. II!.

mes, et, au dire des nôtres, elle durait encore \ lors* que, tenté par la position mal couverte du roi de Naples, près de Vinkovo et par Tinsouciance à laquelle il s'abandonnait, d'ailleurs vivement poussé par le colonel Toll, à qui rien de tout cela n'avait échappé ; lorsque, disons-nous, le généralissime russe résolut de surprendre Tennemi , nonobstant le système qu'il avait déjà adopté de le combattre par le climat , sans rien risquer contre un adversaire qui le dépassait de si loin en ressources du génie. 11 chargea Benningsen, qui était d'accord avec Toll, non seulement de toutes les dispositions à prendre, mais aussi du commandement pendant Taction, ne se réservant que la conduite de l'aile gauche*.

Dans la nuit du 17 au 18, les corps de l'aile droite traversèrent en silence un bois qui s'étendait entre la Tchernischna et la Nara, en avant de l'aile gauche des Français; et quand le jour parut, le général Sébasliani se vit tout à coup assailli par des forces nombreuses

* L'auteur des llémoires de Toll nie cela éiiergiqucmeiit (p. 213), en répondant surtout au général Gourgaud; le général Bogdanovitch (p. 464) conteste également la vérité de celte assertion. — Bernhardi se livre aussi à une polémique contre Danilefski, qui attribue au comte Orlof-Denissof, et non à Toll, l'honneur de s'être le premier aperça des circonstances qui devaient porter les Russes à rouvrir sur ce point les hostilités. Quant à Koutousof, nous savons déjà que Toll le jugeait, à tous égards, au-dessous de sa tâche [voir surtout t. II, p. 215). et il n'avait pas beaucoup plus haute idée de la capacité de Benningsen (p. 225) .

' Ségur se trompe quand il dit : a L'attaque de front conduite par Koutousof était molle. > Gelle-d a fait défaut tout & fait.

qui s'efforçaient de couper notre armée de Voronovo. Le général Baggowut *, qui commandait le deuxième corps russe, fit ici des prodiges de valeur dont il paya la gloire de sa \ie, et le prince Eugène de Wurtemberg, chef d'une division de ce corps , se comporia avec autant d'intelligence que d'intrépidité. D'après le récit du comte deSégur, plus explicite que celui de M. Thiers/ la première ligne de Hurat fut surprise et culbutée, sa gauche tournée, son flanc attaqué, sa retraite coupée. Douze canons, vingt caissons, trente fourgons furent pris, deux généraux tués, 5 à 4,000 hommes perdus, ainsi que le bagage; enfin le roi lui-même, qui' était accouru et, h force de bravoure, avait rétabli le combat et empêché la défaite, fut atteint d'une blessure. Heureusement pour lui, il y avait chez les Russes une certaine hésitation , peut-être par crainte de se rencontrer avec Napoléon lui-même, dont le nom seul inspirait la terreur : comme les autres, ToU était préoccupé de cette idée pendant le combat. De là une mollesse, qui permit à la brillante valeur de Murât, après des elToi ts presque désespérés, de l'emporter à la fin, au lieu que Tavanl-gardc française, déjà si considérablement affaiblie, semblait devoir être détruite.

* Dans plusieurs ouvrages sur la campagne de 1812, par exemple dans les Mémoires de Bcrnhardi cl la relation de sir Rob. >Vilson. on écrit Baggehuffwudl. Hais le prince Eugène de Wurtemberg, dont il était l'ami intime, écrit son nom comme nous l'écrivons. Voir sur ce brave guerrier les Mémoires du prince, ainsi que ceux de son aide de camp, le baron de HelldorfT.

262 BOSTOPTCIIINE ET KOUTOUSOF.-CHAP. III.

A la nouvelle de ce combat de Vinkovo, « action qui était brillante, dit M. Thîers, mais qui dénotait la fausse position de Murât, ainsi que son imprévoyance et celle de ses lieutenants, x> Napoléon se détermina enfin à quitter Moscou, où il était depuis plus d'un mois. Impatient d'une revanche et ne pouvant permettre que Koutousof se maintint contre les nôtres dans une position si rapprochée de son propre quartier général et de son unique ligne de commimication, il mit son armée en mouvement sur la route de Kalouga, sans être encore fermement décidé à marcher jusqu'à celte ville même, où il songeait bien à prendre ses quartiers d'hiver, mais sans abandonner Moscou, en laissant, au contraire, Mortier avec 10,000 hommes au Kremlin. Sur un point seulement son parti était pris : il renonçait au projet, qu'il avait eu d'abord, de se porter au nord, dans la direction de Saint-Pétersbourg, afin de forcer l'empereur Alexandre, en l'intimidant, à accepter la paix, qu'il lui offrait vainement dans ses lettres et par des négociateurs. Celte entreprise lui avait souri, par cela seul déjà qu'elle aurait eu le caractère de l'offensive, à laquelle il lui coûtait tant de renoncer ; mais, d'une part, une légère gelée survenue le 13 octobre lui donnait à penser, et, d'autre part, il ne pouvait pas s'éloigner laissant sur ses derrières l'armée de Moldavie, avec laquelle l'amiral Tcliitchagof était déjà arrivé sur le bas Dnieper, prêt à faire sa jonction avec Tormassof. Kn conséquence, Napo-

léon renonça h un plan qu'il avait longtemps caressé.

Cependant, rester à Moscou, comme le conseillait le comte Daru, c'était s'isoler encore davantage, et d'ailleurs on y manquait de fourrage pour les chevaux, ainsi que pour les bestiaux destinés à la boucherie. Toujours si résolu jusque là, Napoléon balançait maintenant ; sans repousser l'idée de la retraite, il répugnait à évacuer la ville, l'apparence d'un mouvement rétrograde pouvait produire un fâcheux effet sur l'opinion : à ce moment, il voulait encore l'éviter à tout prix/. Il était donc partagé entre Moscou et Kalouga, car il espérait encore s'établir dans la seconde de ces villes sans faire ses adieux à la première. C'est dans cette incertitude que le surprit la nouvelle du combat de Vinkovo. « Elle lui fit retrouver, dit M. Ph. de Ségur, le feu de ses premières années. Mille ordres denscmble et de détail, tous différents, tous d'accord, tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers Voronovo. »

Dès le 49 au matin, l'empereur, de sa propre personne, est sur la vieille route de Ealouga , et le soir, devançant son armée, dont l'historien du consulat et de l'empire nous retrace, avec son talent habituel ,

* C'était là, suivant M. Thicrs (t. XIV, p. 677], la vraie cause de ce séjour trop prolongé, « la difficulté d'avouer ses embarras à l'Europe, toujours prête à passer de la soumission à la révolte. »

l'étrange aspect *, il a rejoint Tavanl-garde de Mui*at. Se rendant compte aussitôt, avec son regard d'aigle, de la position de l'ennemi, il reconnaît que ce camp de Taroutinoest un obstacle dont on ne se débarrassera que par une bataille, et celte bataille, il ne veut pas la livrer dans de telles conditions.

En effet, la position de Koutousof était excellente, et lui-même, reconnaissant tous ses avantages, ne cessait de dire : a La guerre n'a fait que commencer, d Tout affluait h son camp, hommes et provisions : l'enthousiasme patriotique de la population était sans bornes ; loin de refuser aucun sacrifice, elle allait audevant des demandes. Danilefski n'a pas tort d'affirmer que le séjour du feldmaréchal à Toroutino « est une des époques les plus glorieuses de sa vie*. » Il était à son apogée.

Napoléon, après avoir pesé tout cela, arrête enfin son plan.

Il ne pouvait retourner à Smolensk par la route de Mojaïsk, qui , complètement dépouillée à son premier passage, était devenue un désert; s'il faisait un détour qui le menât jusqu'k Kalouga, il pouvait de là se diri-

* M. Thiers (t. XIV, p 462) rectifie les opinions de ses devanciers au sujet des projets de Napoléon, et il justifie, dans une longue et import nn te note (p. 467-472), la sienne, d'après laquelle l'empereur, en sortant de Moscou, n'aurait nullement eu pris la résolution définitive d'évacuer cette capitale. — Voir aussi, dans Domergue (t 11, p. 114), la lettre de Napoléon au général La RiboisiSre , où il dit : < Il est possible que je revienne à Moscou. »

* Vie de Kautouzof, p. 108. Voir aussi Wilson, Irad. allem. p. 169.

ger sur le même point à travers un pays non ravagé encore et d'ailleurs plus fertile que le premier. Ney seul, avec son corps, prendrait, dans ce cas, la roule directe. Ne pouvant arriver à Kalouga en passant sur le corps à l'ennemi, il décide, le 20, qu'on tournera Tobstacle en question, en se portant de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle et en marchant vers celte ville, qu'il espérait atteindre sans combat, par Borofsk ctMalo-Iaroslavelz. A son tour, il fera une marche de flanc, et, se dérobant à Koutousof, il le devan cera dans ce chef-lieu du gouvernement voisin, où, suivant son calcul, il se trouvera au sein de l'abondance et maître désormais de ses déterminations.

La conception de Napoléon était admirable, mais le succès lui fit défaut. Koutousof, aiguillonné par le commissaire anglais (qui était pour lui une espèce de Mentor), et poussé en avant par ses propres généraux, ne se laissa pas surprendre. Le nom de Malo-Iaroslavet% rappelle la lutte terrible qu'il eut à soutenir, le 23 et le 24 octobre, contre l'énergique Dokhtourof, renforcé par Raicfski, et où Dorokhof trouva la glorieuse mort des braves. La ville fut prise et reprise jusqu'à septfois, avant que l'indolent Koutousof arrivâtavec le gros de l'armée. C'était bien une vicloire pour les Français, mais non une victoire assez décisive pour permettre à Napoléon de réaliser son plan. Pour percer sur Kalouga, il eût fallu engager le lendemain une bataille encore plus meurtrière, et déjà les nôtres

266 ROSTOPTCHINE ET KOUTODSOF. -CBAP. TII.

étaient embarrassés de tant de milliers de blessés et de malades. Un conseil de guerre convoqué n*élait point d'avis de le tenter. Selon ses membres, il n'y avait qu'une chose à faire, revenir à Smolensk par le chemin le plus court, c'est-à-dire par le chemin désolé de Mojaîsk et de Yiazma, le chemin de la misère. Moins encombré, Napoléon n'y eût pas consenti; il n'eût pas reculé devant la grande bataille qui, seule désormais, pouvait lui ouvrir le chemin de Kalouga. Koutousof n'était pas de taille à se mesurer avec lui et en avait lui-même le sentiment; en présence et sous l'action d'un homme de génie, les esprits médiocres perdent toute résolution. Mais les chances, néanmoins, étaient incertaines, et que serait-il devenu, en cas de défaite, avec dix mille blessés nouveaux sur les bras? Après une assez longue révolte intérieure, il céda. La retraite proprement dite fut résolue le 27 octobre, jour où déjà le froid était sensible ^ Nous ne nous engagerons point dans cette lamentable odyssée.

Nous avons dit que, dans la pensée de se maintenir à Moscou, Napoléon y avait laissé le maréchal duc de Trcvise avec 10,000 hommes. Mais comme il était à prévoir que la marche à laquelle il se décida le 20, couperait ses communications avec la capitale et ne lui laisserait aucun moyen d'en secourir la garnison en

* Voir sur tout cela d'admirables pages dans le livre de M. Tliiers, t. XIV, p. 405 et siïiv. Voir aussi Ségur, liv. IX, chap. ii; Wilson, p. 494 et suiv.; Beilzke, p. 209, etc.

cas de danger, il la rappela, ce jour même, par un ordre expédié du château deTroïizkoïé. Cet ordre prescrivait à Morlier de partir immédiatement, emmenant tout, y compris, aulant que possible, les blessés et les malades , après avoir fait sauter le Kremlin au moyen des mines pratiquées à l'avance *. On lui indiquait en même temps la route de Véréïa, embranchement de celle de Smolensk, pour rejoindre le gros de Tarmée. Le maréchal se conforma aux instructions reçues.

Deux faits dignes de remarque se rapportent aux derniers jours de Toccupation de Moscou par les Français : le premier fut la capture du général baron de Wintzingcrode, qui y revint à la hâte, avant le temps, croyant Tennemi déjà à distance*; et le second, Tincendie porté au palais du comte Rostoplchine. Car les instructions laissées à Mortier par son souverain portaient expressément : « Il aura soin de faire mettre le feu aux deux maisons de Tancicn gouverneur et à celle de Rasoumofski'. » Enfin, après avoir fait transporter aux Enfants trouvés environ 4,200 blessés dont Télat était tel qu'on ne pouvait les emmener si on ne vou-

* Ségur, liv. IX, cbap.vi; Bogdanovitch, t. III, p. 22.

' Il y a (lilféM entes versions sur celle capture. Celle de Sépur (liv. IX, cliap. vi), abrégée par M. Tliiors p. 49*2), n'est pas d'accord avec celle de rolficicr allemand auteur de l'Histoire de la destruction de Moscou (p. 159) et témoin oculaire.

' Il s'agit ici sans douie de Tliôtel du comte, plus tard prince, André Hasoumofski, ancien ministre de Russie à Vienne et membre de la coterie d'aristocrat européens hostiles à Napoléon.

lait les voir mourir en route, et pris toutes les dispositions nécessaires pour que le Kremlin ne restât pas debout après sa sortie, Mortier abandonna Moscou à son sort.

Le 25 octobre , à six heures du soir, par une nuit excessivement sombre, il se mil en marche, en se dirigeant vers les barrières de Smolenskct deKalonga, suivi d*immenses bagages chargés sur des files de voitures interminables ^ Celle retraite, dit l'ofiicier allemand témoin oculaire, se faisait dans le plus grand silence : très-peu d'habitants s'en aperçurent. Les rues qui conduisaient au Kremlin étaient encore très-sévèrement barricadées, a Dix mille hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie auraient suffi pour écraser tout le corps de Mortier, si l'armée russe avait su entretenir quelques relations avec Moscou, et il n aurait fallu pour espions qu'une centaine d'hommes intelligents. »

a Je n'ai pas besoin de dire, conlinue-t-il , que les mines étaient tellement disposées que le feu n'y prit

On emmenait un butin immense. Quant à la croix d'Iv&n véliki, elle a donné lieu à des bruits plus ou moins fabuleux. Cette croix, de 30 pieds de hauteur, était en bois recouvert de lames très-minces d'argent doré . On la croyait d'un plus grand priv, et on voulut la descendre; mais on la laissa tomber, et elle se brisa alors en mille morceaux. Une petite croix d'or pur, d'environ dix pouces de haut, éiait fixée au milieu de la grande : celle-là fut seule consei^ée et cniporlce avec le trésor de Tarmée. Voir à ce sujet, Histoire de la destruction de Moscou, p. 124 et 120, note; Moscou avant et après Vincendie, p. 161; Domergue, t. II, p. 119; Ségur, liv. Yïll, chap. x, et liv. IX, cliap. i; Bogdanovitch, t. II, p. 442, etc.

BORODINO ET MOSCOU (ISn). 269

qu'au moment où la garnison se trouvait déjà à une grande distance. Â minuit, le feu prit aux bâtiments de l'Arsenal du Kremlin *, et Ton entendit la première explosion qui , à de courts intervalles, fut suivie de six autres. Rien n'était plus terrible. » Tout à Tentour, les portes des maisons s'ouvrirent d'elles-mêmes par ce violent ébranlement, et toutes les fenêtres se brisèrent; les débris du verre restèrent incrustés dans les murailles du voisinage. Des pierres de taille furent lancées à cinq cents pas. Plusieurs maisons furent ébranlées ou se fendirent, sans néanmoins s'écrouler. Les tours et une partie des murailles de la citadelle furent renversées (?), et le tout, dit notre rapporteur, naurait présenté qu'un monceau de ruines , si ces vieilles constructions tartares ' n'avaient pas résisté à l'énergie de la poudre à canon. »

* D'après un témoin oculaire cité par Domergue (t. II, p. 127), le feu se déclara déjà vers huit heures du soir; d'après Ségur (liv. IX, cliap. VI) , la grande explosion eut lieu à une heure et demie du malin; d'après le témoin cité par Domergue, à quatre heures. Les progrès du. feu étaient calculés et devaient être gradués. On savait l'heure, dit Ségur, à laquelle il devait atteindre l'immense amas de poudre renlermé dans les fondations de ces palais condamnes.

* Il est absurde d'appeler tartares des conslruclions élevées précisément pour la défense contre les Tatars. Celles du Kremlin rappellent d'ailleurs parfaitement le château des Sept-Tours, consliiiclion byzantine de Constant inople, ainsi que beaucoup de nos fortifications occidentales, suédoises ou autres, du moyen-âge. — L'officier présent alors â Moscou, ajoute à son récit ces lignes bien significatives : « Au miUeu de la joie qu'aurait pu nous causer le départ de l'ennemi, nous n étions sensibles qu'à la terreur proJuiic par l'explosion et â l'attente de toutes les borreui-s de l'anarchie. Encore quelques heures, et les

Quant au récit du général de Ségur , un peu trop empreint de rhétorique, comme ce beau livre en général, il fait éclater la grande explosion juste au moment où, «de sales moujiks,» adirés parla soif du pillage, accourent, s'approchent, écoutent, montent,.. Tout à coup, « ils sont détruits, écrasés, lancés dans les airs, avec ces murs qu'ils venaient dépouiller et trente mille fusils qu'on y avait abandonnés; puis, avec tous ces débris de murailles et ces tronçons d'armes, leurs membres mutilés vont.au loin retomber en une pluie effroyable. » Certes, cela est dramatique et saisissant, mais les témoins oculaires n'en savent rien, et M. Thiers, de son côté, n'a pas tort d'ignorer complètement ces détails. Au reste, M. de Ségur, n'est pas seul à faire de la rhétorique à propos du dernier acte d'une terrible catastrophe : Napoléon en avait fait avant lui, dans ses publications et bulletins.

« La terre trembla sous les pas de Mortier, continue Thislorien de la Grande Armée. A dix lieues plus loin, àFominskoïé*, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclama le lendemain , en date de Borofsk, a que le Kremlin, arsenal, magasins,

serfkf ayant rompu les cMne» de Vesclavaget allaient porter parmi nous le pillage, le meurtre et tontes les atrocités d'une barbarie effrénée (p. 167). »

* M. Thiers, bien renseigné, écrit juslement ce nom et la plupart des autres, conformément à la vraie prononciation, tandis que les Uusscs mêmes écrivent inexactement Fomiuskoé, Seulement M. Thiere

et que tout est détruit ; que celle ancienne citadelle qui « datait des commencements de la monarchie, ce pre- « mier palais des tsars, ont été; que désormais Moscou « n'est plus qu'un amas de décombres, qu'un cloaque (( impur et malsain, sans importance politique ni mi- « liiaire. »

En réalité, Moscou est après ce qu'il a été avant. La ville, alors effectivement un amas de décombres, est sortie de ses cendres plus belle que jamais, quoique avec un peu moins d'originalité. Le Kremlin n'a point cessé d'être : quelques murs se sont écroulés, surtout du côté de la place Rouge, quelques tours ont été lézardées , mais , comme le dit l'officier allemand, l'ensemble de ces solides constructions a résisté au choc de l'explosion, et pour le remettre en état il n'a fallu que quelques mois de travaux de réparation.

Quand Mortier arriva à Véréïa, il s'y rencontra avec Napoléon qui retournait à Mojaïsk, où il arriva le 28, ramené par les circonstances au champ de bataille de Borodino. Comme nous l'avons raconté, une autre bataille^ presque aussi sanglante que celle-là, avait été livrée, le 24, à Malo-Iaroslavetz et avait fait prendre à l'empereur la résolution de s'en retourner droit à

aurait dû écrire aussi Véréïa, comme a fait Ségur, et non pas à l'allemande Wéréja, ce qui ne se prononce à la russe qu'en allemand, et ce que tout Français prononcera faussement Ouérégca. De plus, en écrivant, avec raison, Fominskoté^ TroUskoïé, il fallait, d'après le même système, écrire aussi Krassnvïé ci non pas Krassnoé, Ratefskoî et non pas Raefskoï, etCt

272 ROSTOPTCniNE ET KOUTOUSOF. — CHAP. III.

Smolcnsk. Celte bataille, il Favait encore gagnée, grâce à des prodiges de valeur, et néanmoins Koutousof lui barrait le chemin de Kalouga. Il avait donc repris celui de Mojaïsk.

C'est ici que nous le quitterons , ému des affreuses calamités qui Tattendaient et en donnant des pleurs à toutes ces tristes victimes dont il allait semer la route jusqu'à la Bérésina ; mais ému aussi à la pensée des efforts de génie que le grand capitaine ne cessera de faire pour se soustraire à la poursuite des Russes et mettre son armée à cou vert derrière cette rivière lithuanienne, en échappant aux forces ennemies qui venaient soit sur ses talons, soit sur ses flancs, par le sud ou par le nord. Nous le quittons à la veille du froid du 28 octobre (4 degrés R.), bientôt suivi des plus fortes rigueurs d'un climat de fer *, rigueurs qui démoraliseront nos soldats, briseront leurs forces et couvriront de leurs cadavres les vastes espaces qui les séparent encore de leurs dépôts. Que pourrions-nous dire, après MM. de Ségur et Thiers, sur cette lamentable retraite?

* Le premier grand froid, celui du 6 novembre, fut encore modéré; le 9, il atteignit 9 à lO» R.; le il, à Smolensk, on eut 18 degrés. < Le sentiment du devoir commença à abandonner tout le monde, » dit M. Thiers, p. 512. A Moscou le maximum fut de 23«. D'après Ségur. on eut, le i décembre, à Biénitza, sur la route de Yilna, 26°.

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