XXIV PRÉFACE
« cosmopolite, tel qu*il convient de se dépouiller
« de soi-même quand on juge les événements au
« poinl de vue de tous les lieux et de tous les
« temps. L'histoire n'a pas de pntrie ; son patrio-
cc lisme universel, c'est la vérité. »
ET KOUTOUSOF
En dehors de la Russie, on parle beaucoup de vieux Russes, par opposition aux hommes du temps actuel, qui en ont adopté les mœurs douces et faciles, ainsi que les usages de société, aujourd'hui les mêmes partout dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Cette distinction est fondée. C^est bien peut-être un peu gratuitement que Ton suppose Texistence, surtout à Moscou, d'un parti de vieux Russes, souvent en opposition avec le gouvernement ou le boudant et dédaignant de faire sa cour à Saint-Pé!ersbourg; mais, comme individus, les vieux Russes ne sont pas une fiction, c'est un type que les futurs La Bruyère russes étudieront avec avantage et dont les principaux traits ont déjà été esquissés spirituellement par les Griboié-
dof, les Ivan Tourghénief, les Aksakof et d'aulres émules des grands moralistes occidentaux. Si la distinction dont nous parlons s'eflace maintenant de jour en jour, elle était trés-sensible il y a un siècle : un célèbre diplomate, le comte de Ségur, père de celui dont iljsera souvent question dans nos pages, en a été fortement frappé pendant le séjour qu'il fit, de 1784 à 1787, à la cour de Catherine IL Dans ses Mémoires ou SouvenirSy il a eu soin de noter cette circonstance, que Ton trouvait dans la capitale du Nord, sous les formes extérieures de la civilisation européenne, beaucoup de vestiges des temps antérieurs, une Russie des boîars et des tsars, aussi bien qu'une Russie moderne, en harmonie avec le caractère cl Tesprilde la grande impératrice. «Au milieu d*unc élite peu nombreuse, dit-il, de seigneurs et de dames qui s'étaient instruits, qui avaient voyagé et ne se montraient sur aucun point inférieurs aux personnes les plus aimables des cours les plus brillantes, on en voyait encore plusieurs, et c'étaient les plus âgés, dont Taccent, la physionomie, les habitudes, Tignorance et Tentretien stérile tenaient plus à Tépoque des boîars et des tsars qu'à celle de Catherine IP. » L'élite dont parle le spirituel ami du prince de Ligne, du comte de Nassau et du comte Louis de Cobenzl, a depuis grossi ses rangs, et la cour d'Alexandre II res-
* Mémairei ou SouverUrti t. II, p. 255.
semble à toutes les autres cours européennes. Peut-être cependant y restet-il encore quelques hommes qui,comme naguère Araktchéïef, sont de curieux, mais peu récréatifs, échantillons de la société d'autrefois. Au commencement de ce siècle, ils étaient encore nombreux, ces Russes de la vieille roche, entêtés de leurs usages, orgueilleux, violents, cruels despotes dans leurs terres et dans leurs maisons, dédaigneux des mœurs étrangères, peu instruits, peu sensibles aux jouissances de Tesprit, mais avides de bonne chère et de plaisirs matériels, sans piété véritable, sans vie spirituelle, mais superstitieux à Texcès et ayant une peur atroce de la mort, à leurs yeux le plus grand des maux. Cependant, il en était, dans le nombre, qui, fidèles en somme à ces mœurs d'un autre âge, en déviaient néanmoins sous bien des rapports, et alliaient à des habitudes presque brutales une culture intellec* tuelle souvent très-fine et très-étendue, comme s'ils avaient pris à tâche de prouver qu'il est possible de s'approprier celle-ci sans renoncer complètement à celles-là, et qu'il était facile à un Russe, pour peu qu'il le voulût, de briller par toutes les qualités que l'Occident prise tant, sans s'imposer des privations et des gènes contre lesquelles leurs pères auraient énergiqucment protesté. De là, un type nouveau, le type du grand seigneur russe resté Moscovite au fond do l'âme, mais façonné au dehors à la française, connaissant toutes les délicatesses de la vie civilisée, telle qu on l'en-
tendait depuis Louis XIV, les imitant avec une merveilleuse facilité) parlant français comme un Parisien, lisant tous nos grands auteurs et à même de les citer, instruit surtout de tous les ca p rices de la mode fran çaise, de tous les sujets de causerie des salons de Paris, des secrets les plus intimes des coulisses de tous nos principaux théâtres. Dans ces Russes-là se remarquaient des contrastes inouïs, une brutalité repoussante jointe à des dehors élégants, des passions sauvages cachées sous des mœurs polies, un langage insinuant et semé des fines fleurs de la conversation associé à un esprit d'intrigue sans pareil, à une complète indifTérence pour tout ce qui est idéal, à un ennui mal dissimulé quand la causerie, dégénérant en débat, s'arrêtait trop complaisamment sur un sujet de littérature ou de morale tant soit peu austère. A ces types-là, datant du temps de Catherine II, appartenait plus que personne ce « fade Markof » de la cour du premier consul Bonaparte, dont il est dans nos intentions de retracer ailleurs le singulier portrait. C'était un de ces hommes dont on pouvait dire, selon le dicton connu, grattez-lui un peu Tépiderme et vous retrouverez le Tartare *; personnage aux goûts dépra-
* Nous nous servons de ce terme, bien entendu, historiquement seu* lement, par forme de citation; car on sait bien, par noire Empire des Tsars (t II), qu'à nos propres yeux les Russes n'ont rien de commun avec les Tatars et que nous ne voyons pas en eux des Asiatiques. Selon nous, ils appartiennent à l'Eiu'ope au même titre que nous-mêmes ni
vés, aux passions brutales, aux allures dominantes, aussi brillant en apparence, que terne et stérile au fond; héros de salon qu'il fallait bien se garder d'observer dans son intérieur, Moscovite incarné en Russie, mais dans la société de Bade ou de Paris, galant et courtois, beau diseur, et en apparence épris de toutes les choses de l'esprit.
Ce ne sont plus là, certes, les Russes de Pierre le Grand, mais ce ne sont pas encore, Dieu merci, les pairs des coryphées de la société française, de nos dignes parlementaires, de nos pieux jansénistes, des plus grands d'entre nos philosophes; puis d'hommes tels que les ducs de Saint-Simon et de La Rochefoucauld, le comte de Ségur, le vertueux Lamoignon de Malesherbes, MM. de Chateaubriand, de Fontanes, Denon, Royer-Collard, de Sainte-Aulaire, de Sismondi, de Tocqueville, etc. (nous laissons de côté tant d'autres et surtout ceux qui sont encore en vie) , d'hommes de caractère enfin, capables de comprendre et aimant à approfondir toutes les questions, d'hommes qui préfèrent les jouissances du cœur et de l'esprit, en un mot la vie de l'âme, à toutes les séductions de la richesse, peut-être même du pouvoir, surtout à toutes les suggestions des appétits grossiers. Hfttons-nous pourtant d'ajouter, pour ne pas être injuste, que la société russe, depuis qu'elle a pour
plus ni moins. Ces gracieusetës-là nous paraissent aujourd'hui hors de saison et de fort mauvais goût.
centre une famille augusle qui n'est restée étrangère à aucun genre de distinction, a eu ses Chouvalof, ses Derjavine, ses Karamzine, ses Roumantsof, ses Kolchoubéî, ses Spéranski, ses Alexandre GalUsyne, ses frères Tourghénief, ses Ouvarof, ses Joukofski, etc., et qu'elle a donné naissance à une femme , madame Svetchine, dont n'aurait à rougir, comme compagne ou rivale, aucune de celles qui ont occupé chez nous le premier rang dans leur sexe, aucune de ces femmes que nous aimons a citer comme ayant été le plus noble ornement des salons, Tâme des conversations les plus attrayantes, le pivot de la sociabilité française, ou comme des gloires de nos lettres et d'incomparables interprètes, soit du cœur en général, soit du sentiment religieux en particulier.
Les deux hommes dont les noms figurent en télé de cet ouvrage ressemblent peu à ceux dont on vient de lire une courte énumération; et de quel énorme contraste ne frapperions-nous pas tous les yeux, si nous songions à les comparer à certains de leurs contemporains et alliés, par exemple au baron de Stein ou au feld-maréchai Blûcher I Cependant, l'un et l'autre sont des types curieux à examiner de près. Si Eoutousof nous rappelle le Russe de la vieille roche proprement dit, sans pourtant en avoir toutes les aspérités, Rostoptchine représente mieux qu'un autre la fusion entre ce même Russe et celui de notre âge, poli, lettré, apte aux réflexions profondes, ouvert aux sentiments les plus
exquis et les plus généreux ^ C'est de lui surtout que nous voulons nous occuper; c'est en lui tout particu* lièrement que nous voyons la remarquable personnification d'une classe intéressante de la société russe. Si nous lui donnons Koutousof pour second, c'est moins à cause du saillant de son caractère, que parce que l'histoire de ce généralissime de l'armée russe dans la campagne de 1812 complétera le tableau que nous voulons tracer d'une époque mémorable entre toutes; parce qu'elle achèvera de réunir sous les yeux, du lecteur tous les détails relatifs à un grand fait historique, à une catastrophe si extraordinaire, que les annales de l'espèce humaine n'en ont peut-être pas de semblable à rappeler, nous voulons dire relatifs à rincendie de Moscou. Dans ce tableau, l'un de ces hommes est presque inséparable de l'autre, leurs actes se croisent ou plutôt se confondent ensemble et s'expliquent mutuellement. Cependant le lecteur voudra bien se souvenir toujours que notre vrai héros, celui dans la personne duquel nous voulons présenter un type, est Rostoptchine. Koutousof ne sera qu'un accessoire, qui aura pour nous cet avantage de contribuer à mettre dans tout son jour la nature particulière qu'il s'agit ici de décrire,. en groupant autour d'elle une partie importante de l'histoire de la Russie.
* Sur la noblesse russe en général, voir notre Empire des Tsars^ t. H, p. 4S2-425.
CHAPITRE PREMIER ontiNc, jEONasE n prewère activitë de rostoptchiiie en qualité
DE FAVOM DE PAUL r CT DE IIIIISTIIE DES AFFAIRES ÈTRANSËRES
Des quatre favoris de l'empereur Paul I", fameux ou célèbres à divers litres, celui dont nous avons è parler ici est certainement le plus propre à exciter, et a déjà excité effectivement, un intérêt universel * . Non-seultv ment son nom se rattache à un événement décisif des annales contemporaines, désormais inscrit en traits de feu dans les tablettes de Thistoire, lui-même est aussi un type de grand seigneur russe si original, que Ton est tout étonné qu'il n'ait fallu pas moins que le colossal incendie de Moscou en 1812 pour le bien mettre en lumière. Cette catastrophe, dont il fut le principal auteur et qui l'a illustré, Ta fait nommer par les uns un incendiaire et un féroce Tartare^ même
< Les trois autres étaient KoutaSssof, Pahlen et Araktchéief. En seconde ligne, on peut y ajouter Pleschtchéief et d'autres.
i2 ROSTOPTCIIINE. — CHAPITRE PREMIER.
un misérable tout court par Napoléon*, qui, dans un autre passage de ses fameux bulletins, dit que « il parait que Rostoptchine est aliéné, » tandis qu'elle lui a valu l'admiration de beaucoup d'autres, par exemple du général comte Philippe de Ségur, qui ne tarit pas en éloges sur son compte^. En tous cas, elle aurait marqué sa place dans le petit nombre des hommes qui, grâce à d'énergiques résolutions prises avec opportunité, ont changé le co.urs des événements prévus, si lui-
* N* 20 des Bulletins de la Grande- Armée, en date du 17 septembre 1812. — Rostoptchine, dans un opuscule que nous aurons fréquemment à citer, a dit lui-même : a Mon nom sert de refrain à l'incendie, comme celui de Hai'lborough dans la chanson, b La vérité sur l'incendie de Moscou, p. 53, Paris, 1823, 47 pages in-S*».
* Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée, liv. VIH, chap. u. Dans ce passage, voici le langage que Thistorien tient au sujet de notre héros, (t Désormais son nom appartient à l'histoire. Toutefois, il n'eut que la plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice ; il était déjà commencé dès Smolensk : lui, l'acheva. Cette résolution, comme tout ce qui est grand et entier, fut admirable, le motif suffisant et justitié par le succès, le dévouement inouï et si extraordinaire que l'historien doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre et le contempler. » — Non content d'un si magnilique éloge, H. de Ségur renchérit encore dans une note sur ce qu'il vient de dire dans le texte, et va jusqu'à supposer que le gouverneur de Moscou « ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de la nation, dont il est devenu Vnn des hommes les plus remarquables. • — Il importe pourtant, à ce propos, de rappeler qu'entre M. le comte de Ségur et Rostoptchine il existaitdes liens de porcnté. La fille du dernier, dont il sera question plus tard, femme distinguée, même par un talent d'écrivain qui lui aurait fait un nom si elle n'en avait pas dû à son mariage un si beau et de si vieille date, Sophie Rostoptchine enfin, a été unie vers 1820 au comte Eugène de Ségur, neveu oe l'historien de la Grande-Armée, et pair de France par hérédité en 1830.
même, par des motifs un peu énigmaliques, n'avait pas publiquement répudié un si grand honneur, et si ensuite il n'avait aiTecté, avec plus d esprit que de tact, de faire ressortir ce qu'il y avait de piquant dans son caractère, d'excentrique et de fantasque dans ses goûts, de singulier, de burlesque même, dans ses idées, comme pour échapper ainsi à l'impression tragique que son nom produisait, depuis qu'il rappelait l'accomplissement d'un si grand acte, remède héroî« que contre un mal affreux.
Rien n'est plus vrai, Tauréole dont l'histoire avait d'abord entouré sa tête, Rostoptchine n'en a pas voulu : à la gloire d'un héros, il a préféré la réputation d'un brillant homme de salon, d'un esprit aussi distingué que bizarre. C'est, en effet, ce qu'on trouva en lui lorsqu'il vint a Paris et y fixa pour quelque temps son séjour. Là, l'abominable incendiaire, le féroce Tartare, n'était plus qu'un homme aimable et spirituel. Comme la noble femme dont on a déjà lu plus haut le nom vénéré, mais sans doute par un tout autre côté, il prouva déjà que les enfants de la BIoscovie, en dépit de toutes les épithètes en usage par rapport à eux, ne sont déshérités d'aucune gloire, pas même de cette gloire toute française qui, après Fontenelle, Voltaire et tant d'autres, a, presque de nos jours, immortalisé le prince de ligne, le talent des bons mots et des saillies heureuses. Cette gloirelà, Rostoptchine y tenait : ses Mémoires écrits en dix
iA ROSTOPTCHINE. — CHAPITRE PREMIER.
minutes ^ en sont la preuve. On a dit avec raison que ces lignes rapides sont, de la part de ce « barbare du Nord, » un chef-d'œuvre plein d'atticisme, de bon sens et de grâce. Selon d'autres, elles sont a une plaisanterie ravissante. »
Au reste, Rostoptchine a eu beau se donner des airs de philosophe, la manière dont un jour l'histoire parlerait de lui n'était certainement pas ce qui l'inquiétait 'le moins. Cela est attesté, sinon par tout l'ensemble de la brochure La Vérité sur rincendie de Moscou , du moins par un passage que nous en extrayons et qui était évidemment destiné à fournir des matériaux à ses futurs historiens ou biographes *. Ce passage pourra servir comme d'argument à la biographie qu'on va lire.
K Nullement offensé des sottises, y dit-il, que m*ont prodiguées si libéralement les chiffonniers de l'histoire, je vais exposer ici mon état de service. Je fus officier des gardes et gentilhomme de la chambre sous le règne de l'impératrice Catherine II ; aide de camp général, ministre des affaires étrangères et directeur général des postes sous le règne de l'empereur Paul I";
^ Publiés pour la première fois par'M. Serge Poltaratzki, le bibliophile ruste, en 1839.
* Le fait est de plus attesté par les Mémoires étendus ou l'autobiographie que Rostoptchine a laissés, ainsi que nous l'apprend N. Alexandre Boulgakor, mais dont malheureusement il n'a plus été question depuis, si ce n'est par un fragment dont on ti'ouvera plus loin une analyse assez étendue. Voir p. 25»
grand chambellan et général commandant en chef de la ville et du gouvernement de Moscou sous lempereur actuel (Alexandre I*') . Quant à mon origine, au risque de mettre en colère tous ceux qui opinent sous le bonnet rouge, je leur dirai que le chef de notre famille, qui vint s'établir en Russie il y a plus de trois siècles, descendait en ligne directe d'un fils de Gengis- Khan. »
La racine que noire héros, dans le passage qu'on vient de lire, attribue à son arbre généalogique , en vaudrait, certes, une autre, s'il était permis de la prendre au sérieux. Était-ce de sa part crédulité ou forfanterie ? ou bien, en se donnant pour un petit-fils du grand Témoudjine, surnommé Tchinghiz-Khan, c'est-à-dire le roi inébranlable, notre subtil Moscovite ne se moque-t-il pas un peu de son lecteur ? ne tire-t-il pas spirituellement vengeance de tous ceux qui, avec tant d aménité, l'avaient qualifié de féroce Tartare? Nous serions très-tenté d'adopter cet avis, si l'âme humaine n'avait pas tant de replis, si l'inconséquence n'était pas, parmi les hommes, chose si commune. La vanité a sur nous tant de prises, qu'il ne serait pas étonnant qu'un prétendu philosophe, très-dédaigneux en apparence de toute gloriole, se fût emparé avec empres-
sèment d'une tradition de famille, soit fictive soit réelle, pour se mettre au niveau de ceux qui, par la naissance, l'emportaient sur lui et peut-être Véclipsaîent, non sans exciter en lui un secret dépit. Nul n'a sondé complètement le fond des cœurs : c'est un abime où on se perd et qui cache les contradictions les plus comiques, les secrets les plus surprenants.
Quoi qu'il en soit, l'illustre extraction dont se vante Rostoptchine, n'est pas la seule qu'on lui ait attribuée dans le public; car il semble que tous les hommes marqués du sceau de l'histoire, aient besoin, pour ne pas paraître indignes delà place qu'ils y occupent, de quel, que filiation princière, qui les élève bien au-dessus des rangs du commun des mortels, au-dessus des rangs du peuple surtout, bien qu'en définitive tout soit sorti de ceux-ci, grands et petits, gens obscurs et brillantes célébrités. Voici ce qu'assure Domergue, écrivain sans grand mérite, mais peut-être celui de tous qui s'est le plus occupé de Rostoptchine , à raison de l'influence que ce personnage a exercée sur ses propres destinées, en somme obscures ^ u L'opinion la plus commune accréditée en Russie, » nous dit-il, admet une parenté bien étroite entre lui et l'empereur Paul P'. Do-
* Domergue, artiste dramatique à Moscou jusqu'en 1812, a été une 'des victimes de Tarbitraire du gouverneur de cetle ville. On lui doit un ouvrage intitulé Im Russie pendant les guerres de l'Empire, 1805- 1815, Souvenirs historiques j publiés par M. Tiran, avec une introduction de M. Capefigue, Paris, 1835, 2 vol. in-8\ Voir surtout à la page 240 du t. !•'.
mergue veut-il dire que notre héros passait pour le fils de ce dernier ? Mais le successeur de Catherine II n*avait que onze ans au moment de la naissance de celui dont il aurait été le père, il n'a donc pu assumer sur lui la responsabilité de donner le jour à un personnage tel que celui qui nous occupe, destine à l'égaler presque en excentricité et fort compromettant pour quiconque lui appartenait de près. De plus, la mère de Rosloptchine demeurait au fond d'une province éloignée sans rapports avec la cour, et son père, qui vivait encore en 1812, n avait que le grade de major, ce qui, pour un gentilhomme qui aurait mis la paternité de son souverain sous le couvert de la sienne, eût été, ce semble, une récompense peu royale.
Tout compte fait, Fœdor VassiliévitchRostoptchine^ était de naissance noble, mais non pas précisément illustre ; il vint au monde, près de Livny, ville du gouvernement d'Orel, le 23 mars 1 765 •. Si lui-même,
' On prononce Rastoptchine et même Rastaptchine. — Le comte Âlmagro (prince P. Dolgoroukof) dit des comtes Rostoptchine : « Leui*s prétentions remontent à Gengis-Klian, et lemr noblesse authentique au seizième siècle. > — Nous ne savons sur quelle autorité se fondait le général Gourgaud, quand il prétendait que Rostoptchine était le fils d'un intendant du comte Orlof. Napoléon et la Grande Armée ou Examen critique de Vouvrage de M, le comte de Ségur (1826), p. 267, ouvrage où un acte d'accusation en bonne forme est dressé contre le gouverneur de Moscou.
• Cette date, comme toutes les suivantes, se rapporte au nouveau style, non pas à l'ancien, encore aujourd'hui en vigueur parmi les
48 ROSTOPTCDINE. — CHAPITRE PREMIER.
dans ses Mémoires en minialure, indique le 12 mars, c est qu'il compte selon le vieux style. H ajoute : « On me mesura, on me pesa, on mè baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi, et mes parents remercièrent le Ciel sans savoir de quoi. » Ces courtes facéties composent à elles seules tout le chapitre i". Il y a quelque chose de plus réel àans le chapitre ii, dont voici encore tout le contenu : c< On m'apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. A force d'être impudent et charlatan, je passai quelquefois pour un savant. Ma tôte est devenue une bibliothèque dépareillée dont j*ai gardé la clef. » Tout prouve, en effet, que le jeune noble reçut une éducation très-soignée, qu'il en profita merveilleusement, et qu'il sortit avec une note de distinction soit du Corps des cadets, soit de celui des pages, à Saint-Pétersbourg, où, selon l'usage, son père l'avait sans doute placé. Car des facultés extraordinaires et un esprit des plus brillants s'annonçaient, dans cette nature d'une organisation spéciale. On en peut juger par un mot de Masson, auleur des Mémoi^ res secrets sur la Russie, publiés pour la première fois en 1800, époque où, à la vérité, Rostoptchine était déjà comte et favori de son souverain. En racontant l'origine de cette faveur, Masson, faisant allusion aux excentricités habituelles de Paul, dit que, pour se la
Russes, pourtant si progressifs en toutes choses de nos jours. La différence entre les doux calcndiiers qui, dans le siècle actuel, est de douée jours, n'était que de onze jours au siècle dernier.
conserver, « il aura besoin de renoncer aux trois quarts de son esprit et à la moitié de lui-même. »
Tout le monde sait quel goût la grande souveraine d'alors, Catherine II, avait pour les hommes d'esprit. A défaut des autres qualités dont elle faisait cas, ce fut celle-ci sans doute qui recommanda à son attention le jeune provincial. Promu à vingt et un ans lieutenant dans un des régiments de ses gardes, il sut encore se faire nommer gentilhomme de la chambre de rimpératrice. Cependant peu de temps après, il obtint la permission d'aller voyager à l'étranger, ce qui pouvait être une disgrâce aussi bien qu'un témoignage de sollicitude pour le développement de ses rares facultés. Rosipptchine ne parait avoir vu à cette époque-là que l'Allemagne, où Berlin le fixa pendant quelque temps, surtout à cause de l'accueil qu'il trouva chez le comte N. Roumantsof, accrédité jusqu'en 1797 comme ministre russe près des diverses cours électorales d'alors, et plus tard ministre des affaires étrangères de 1807 à 1814, chef du parti français en Russie. Ce grand seigneur vraiment digne de ce nom se montra très-bienveillant pour le jeune cavalier qui était loin de faire honte à leur patrie commune, et, à sa recommandation, la société dans laquelle il fut aussitôt présenté lui témoigna également les dispositions les plus favorables.
Cependant ie soin de sa fortune ne tarda pas à ramener le jeune Russe dans sa patrie, et ce fut sans
20 ROSTOPTCniNE. — CHAPITRE PREMIER.
doute peu de temps après son retour (vers 1790)* à Saint-Pétersbourg, qu'il épousa Catherine Protassof, une des nièces ou filles adoptives de la comtesse de ce nom (Anna Stépanovna), demoiselle d'honneur et compagTic inséparable de l'impératrice Catherine II, près de laquelle elle remplit, dit le comte de Lagarde, une charge d'intimité que les Anglais nommeraient inexpressible, ajoutant qu'on a pu la voir encore, chargée de bijoux au point de ressembler à un magasin de joaillerie, à Vienne, lors du congrès européen *.
Malgré cette alliance, Rostoptchine n'était pas en faveur près delà grande autocratrice , esprit supérieur à tous égards, mais sans qu'on puisse l'appeler précisément une femme spirituelle. « Avec une âme élevée, elle ne montrait, selon lobservation de Ségur, qu'une imagination médiocre ; sa conversation même semblait peu brillante, hors les cas très-rares où elle se laissait aller à parler d'histoire et de politique. » Quelque coup de langue imprudent du pétulant officier avait peut-être éveillé la susceplibililé de la princesse ; peutêtre aussi voyait-elle avec déplaisir l'attachement qu'il
* Son fils aîné le comte Serge Rostoptchine. mort vers 1850, fut décoré, en 1815, par l'empereur d'Auiriclie; il ne pouvait guère avoir moins d'une vingtaine d'années. Nous parlerons plus loin des autres enfants du pei-sonnage auquel est consacrée celte notice.
• Catherine eut un instant Vidéo de la marier au fameux comte Markof : celui-ci, qui n'avait aucun goût pour elle, s'en expliqua, diton, avec l'impératrice d'une manière fort originale. Voir Bodenstedt, HuuUche Fragmente, t. II, p. 580.'
témoignait pour le grand-duc, son fils, lequel, comme on sait, n'inspirait guère que de Taversion à sa mère, qui le tenait éloigné des aflaires. Rostoptchine avait été attaché à la personne de Thérilier du trône, et voici, d*après Masson, à quelle occasion ce prince le prit en amitié. Le grand-duc Paul, avec sa famille déjà fort nombreuse, vivait habituellement dans la retraite, soit au château de Gatchina, soit à celui de Pavlofsk, entouré d'une petite cour dévouée et aussi de surveillants chargés de tenir Timpératrice au courant de tout ce qui s'y passait. Rostoptchine remplissait près du prince les fonctions de chambellan. D'une part les ombrages excessifs de la mère, d'autre part la mobilité, les caprices et l'esprit non moins soupçonneux du fils, rendaient celle position assez délicate.. Aussi les collègues de notre héros, le comte Chouvalof et le prince Bariatinski, en étaient-ils médiocrement flattés, sachant bien qu'un mot dit à la grande-duchesse ou un costume trop 5 la mode qui déplairait au grand-duc, pouvaient les perdre inopinément. Ils se dispensaient volontiers de leur service, en se disant malades ou. sous quelque autre prétexte. Or, un jour, vers 1794, pendant que Paul habitait le château de Pavlofsk, Rostoptchine avait rempli près de lui les fonctions de sa charge durant tout le temps voulu, et il ne se présenta personne pour le relever. Eraïuyé d'attendre et de payer pour autrui, il s'avisa d'écrire une lettre au maréchal de la cour et
22 ROSTOPTCHÏNE. ^ CHAPITRE PREMIER.
Tassaisonna de railleries piquantes sur ses collègues en défaut, dont il expliqua peu charitablement l'absence audit moment. Paul, qui n'a jamais oublié la fm tragique de son père S ne pouvait aimer un Bariatinski % et les sarcasmes lancés contre le jeune homme qui portait ce nom par un autre gentilhomme de sa chambre, dans cette lettre dont le maréchal lui donna connaissance, n'avaient pas de quoi lui déplaire. La lettre Fut aussi mise sous les yeux de Catherine, et d'abord elle en rit beaucoup. Mais les deux gentilshommes de la chambre aux dépens desquels on riait, s'en trouvèrent offensés ; ils demandèrent raison à leur en* marade des facéties qu'il s'était permises sur leur compte. L'affaire fit du bruit^ dit Masson ; Bariatinski fut envoyé à J'armée et Rostoptchine exilé de la cour pour un an. Le grand^duc regardant dès lors ce dernier comme son champion, s'obstina à ne point recevoir le service des autres gentilshommes de la chambre quMl ne fût rappelé ; et pendant tout le temps de l'interdiction, ceux-ci, en effet, ne se présentèrent chez
* Nous voulons dire de Pierre UI, père légal du prince.
• Ce nom, dont l'éclat s'est un instant terni, est de nouveau entouré d'une auréole de gloire, grâce aux talents et à la fermeté de caractère du prince Alexandre Ivanovitch Bariatinski, le vainqueur de Chamyl, qui, en récompense de ce signalé service, a été nommé par Alexandre II fel-dmaréchal, et ensuite membre du conî^eil de l'empire. — Le prince Bariatinski dont il est question dans le texte était vraisemblablement un fils du grand maréchal de la cour de Catherine, prince Foedor Ivanovitch, connu par sa participation an crime qui fit perdre à Pierre III le tr6ne et la vie.
lui, à Gatchina et à Paylofsk, que pour être aussitôt renvoyés.
Avoir déplu à Catherine ^l avoir encouru les eflets de son déplaisir, c^élait déjà , pour Rostoptehine, une véritable recommandation près de Paul ; mais le sort voulut en outre que ce mëmegentilhomme de la chambre se trouvât à ses côtés dans les moments solennels qui précédèrent immédiatement son avènement au trône.
Selon Masson, précisément lui aurait encore été de service près du grand -duc, et derechef aveo le comte Chouvalqf, le jour où arrivèrent à Gatchina les courriers porteurs de la nouvelle de la mort de Timporatrice; et le nouveau souverain aurait auesitôt comblé de ses grâces les deux officiers qui, les prer miers, le saluèrent empereur. Cependant, en réalité, les choses ne se passèrent point ainsi. En ce qui concerne les circonstances de la mort de Catherine II, le récit de Masson est, en somme, exact ; mais il n'en est pas de même relativement aux petits détails sur le mouvement qui se fit alors à la cour et spr la manière dont se comporta le grand-duc.
Sur ce point, nous avons le témoignage de Rostoptchine lui-même, un fragment de ses Mémoires véritables, c'est-à-dire autres que ceux «écrits en dix minutes, » mais celte fois en langue russe. .Ce fragment, qui porte la date du 15 novembre 1796 (vieux style), une date postérieure de huit jours seulement
au fait qui y est raconté, n'est connu que depuis quatre ans, et est, que nous sachions, tout ce que Ton possède jusqu'ici de l'autobiographie authentique, si curieuse probablement, du personnage auquel est consacré le présent écrit. Imprimé à Leipzig en 1858, il fait partie de la Collection msse d*au delà de la frontière *.
Nous n'avons aucun motif de suspecter la véracité du récit contenu dans ce remarquable fragment, et comme il nous révèle des faits historiques d'un grand intérêt, inconnus jusqu'alors, faits non-seulement relatifs à Catherine II et à Paul V\ mais aussi à Rostoptchine, qui parait ici sur la scène comme acteur, nous en donnerons, dans ce qui suit, une analyse exacte et détaillée.
* Rinutkii zagranitehnyi Sbomik. — Le fragment lui-même porte le titre suivant traduit du russe : /^ dernier jour de la vie de Vimpératrice Catherine II et le premier du régne de F empereur Paul /•'. — Depuis quelques années, certains imprimeurs de Leipzig et de Berlin [Wagner, Bser, etc.] inondent la Russie de pamphlets et autres brochures ou même volumes, publiés par des réfugiés et des patriotes expatriés, et que la contrebande sait répandre dans tout l'empire. Parmi ces publications, il en est de très-remarquables, par exemple celle De rorganisation des Écoles ecclésiastiques en Russie [Ob oustrmtvè doukluwttikh outchiliscfitch v* Bossii), qui est la très-légitime critique de ces écoles. Leipzig, 1863, 2 forts fol. in-8«, chez Franz Wagner. En s'attaquanl à de pareilles matières, les réfugiés russes, jusqu'ici trop fidèles aux traditions d'un radicalisme sans portée, rendront un véritable service à leur pays.
La mort de la grande impératrice eut lieu, selon tous ses biographes et historiens ^ le 6 novembre 1796 (vieux style)*; cependant Rostoplchine la place au 7 novembre, c'est-à-dire au 18, et non au 17, selon le style nouveau, que nous adoptons seul danr. cet ouvrage. Quoi qu'il en soit de cette variante, Catherine, frappée ce jour-là, à sept heures du matin, d'un coup d'apoplexie, au moment où elle venait d'entrer dans la partie la plus secrète de ses appartements, eut une agonie qui, quoique sans souffrance pour elle, se prolongea jusqu'au lendemain, vers onze heures du soir, par conséquent pendant trente-six heures. C'est dans cet intervalle qu'eurent lieu les incidents racontés dans le fragment dont nous nous occupons.
Quand les serviteurs de confiance eurent trouvé Catherine, à moitié renversée entre deux portes, sans mouvement, les yeux fermés, et ayant du sang autour de la bouche, la première personne qu'on appela fut le favori, prince Platon Alexandrovitch Zoubof, qu'il ne faut pas confondre avec ses frères, les comtes Yalérien et Dmitri. Peu après arriva aussi Rogerson, le premier médecin de la cour, qui ne tarda pas à recon-
' On peut en voir une liste assez longue, quoique maintenant fort incomplète, dans V Aperçu chronologique de fhistoire de Rutsie, par B. de Wichraann, t. II, p. 01 . •
' Levesque, dans sou Butoire de Rusne, 4* édition (1812), t. V. p. 421, se trompe évidemment quand il met la mort de Catlicriiie au 9 novembre.
2G ROSTOI'TCHINE. — CHAPITRE PREMIER.
nailre que le coup était mortel, ayant donné sur le cerveau. En conséquence, Zoubof se pressa d'informer le grand-duc héritier, par courrier, du tragique événement, et il confia cette mission à son frère, le comte Dmitri.
On sait déjà que Paul, avec la grande- duchesse Marie Fœdorovnai son épouse, tenait alors sa cour au château de Gatchina, éloigné d'environ quatorze lieues (57 verstes) de la capitale, dans la direction du sud. Malgré des songes significatifs que le prince et la prin* cesse avaient eus la nuit précédente et dont notre rap^ porteur ne nous fait pas grâce, ni Tun ni l'autre n'étaient préparés à une telle nouvelle ; tous deux étaient absents du château au moment où Zoubof y arriva. Quelques instants se passèrent jusqu'à leur retour ; mais ensuite ils montèrent en toute hâte en voiture et donnèrent l'ordre du départ dans la direction de Saint-Pétersbourg. Zoubof, voulant commander pour eux des chevaux de relais à Sophie, petite ville près de Tsarsko Sélo, prit les devants. Il était déjà six heu* res du soir lorsque les deux altesses l'y rejoignirent.
Dans cet intervalle, Rostoptchine, qui devait le lendemain se rendre à Gatchina, alla faire ses adieux à sa belle-mère d'adoption, la comtesse Protassof, qui demeurait à l'Ermitage. Y ayant rencontré le jeune Polétika-et l'une de ses belles-sœurs \ il fut étonné de les
* Adna iz moïkh svoyatehénitz.
voir en larmes, el en ayant appris la cause, il se pressa de demander à voir la confidente de l'impératrice. Pendant qu'il l'attendait, il aperçut, dans une pièce voisine le coureur du grand-duc Alexandre, fils ainô de Paul. Celui-ci avait ëlè à son logis, charge de le prier de la part de ce prince de passer chez lui le plus promptement possible. Il fit sa commission et Rostoptchine courut chez le jeune grand-duc. Il avait i\ peine eu le temps d'écouter le récit d*un fourrier de la chambre, qui le mit au fait de ce qui se passait, quand le prince rentra, ayant les larmes aux yeux et la pâleur sur le front. Après lui avoir confirmé ce qu'il venait d'entendre et avoir ajouté qu'il n'y avait pas d'espérance de sauver Timpcratrice, Alexandre supplia le fidèlo serviteur de son père do partir sans retard, de se mettre à la disposition de Paul et de lui porter, de la part de son fils, des nouvelles certaines. Rostoplchine n'hésita pas : sans perdre de temps, il se jeta dans un petit traîneau attelé de trois chevaux (troika) et lui fit prendre la route de Sophie.
Quand, à six heures du soir, Paul, sans encore le voir, entendit sa voix, il s'écria aussitôt avec l'accent d'une agréable surprise et en français, a Ah ! c'est vous, mon cher Rostoptchine I » mit pied h terre et entra en conversation avec lui. Puis, quand on vint Tavcrtir que tout était prêt pour continuer sa route, il lui dit encore, dans la même langue : a Faites-moi le plaisir de me suivre; nous arriverons ensemb'e;
28 UOSTOPTCIIINE. - CHAPITRE PREMIER.
j'aime à vous voir avec moi. » Rostoptchinc obéit avec empressement.
Il nous apprend, dans son récit, qu en parcourant la distance entre Sophie et Saint-Pétersbourg, qui est de vingt-deux verstes (cinq lieues et demie), Paul reçut des dépèches de toutes parts : chacun fit l'empressé et voulut lui offrir quelque renseignement. A tout moment il fallut s'arrêter pour quelque courrier, dont on lut rapidement la missive à la lueur vacillante d'une chandelle. Heureusement le froid ne dépassait pas trois degrés au-dessous de zéro.
Rostoptchinc nous fait part aussi d'une scène, presque sentimentale, qui eut lieu pendant une courte halte que le grand-duc eut besoin de faire après avoir dépassé le ch&teau de Tcliesmé, qui est à moitié chemin entre Tsarsko-Sélo et la capitale. La nuit était calme et belle, et la lune, tantôt brillante, tantôt obscurcie par de légers nuages, répandait de douces et mélancoliques teintes autour des traîneaux. Ce calme d'un instant formait un singulier contraste avec l'agitation que l'instant suivant ne pouvait manquer d'amener. Rostoptchinc en était frappé, et les graves conséquences du fait dont il était un des messagers, passèrent, dans ce moment d'arrêt, rapidement devant son esprit. L'idée de la toute-puissance qui attendait son maître chéri et dont il n'était plus séparé que par peu d'heures sans doute, produisit en lui une vive émotion. Oubliant l'inégalité des rangs,
OIUGINE bT PREMIERS TEMPS DE SA VIE. 29
il saisit la main de Paul en lui disant, toujours en français : « Monseigneur, quel moment pour vous! » Le grand-duc répondit : « Attendez, mon cher, attendez! J'ai vécu quarante-deux ans; Dieu m'a soutenu; peut-être me donnera-t-il les forces, la raison, pour supporter Vétat auquel il me destine. J'espère tout de sa bonté I » En disant cela, il remonta en traîneau, et à huit heures et demie il s'arrêtait au perron du Palais d'hiver.
Il y avait foule dans cette splendide résidence. « On y attendait, dit notre rapporteur, la fin d'un long règne et le passage à un règne nouveau, tout à fait diflérent. » Le prince fut aussitôt entouré et accablé de prévenances qui allaient jusqu'à Timportunilé. Chacun cherchait son regard et avait quelque communication à lui faire, quelque nouvelle à lui apprendre, quelque réflexion à lui soumettre, sur les actes des médecins ou sur l'avis qu'ils avaient émis, sur l'état du corps, sur le dénoûment probable et sur le moment auquel il arriverait. Cet empressement des courtisans s'étendit aussi à celui que l'on voyait tout à coup en grande faveur et dont Paul aimait à faire l'instrument de ses décisions ' .
Après avoir entendu le rapport des hommes de l'art
' Une de ces décisions» dont Rostoptchine eut à pi^esser l'exécution, se rapportait à Dmitri Prokopiévitch Ti*05chtcliinski, l'un des fonctionnaires de second ordre les plus actifs el les plus indispensables. Voir sur lui la Vie du comte Spéranski (en russe] de H. le baron M. de KorfT, t. 1", p. 89 et suiv.
30 ROSTOPTCUINE. — ClUPITRE PREMIER.
el donné instanlanément les ordres nécessaires, Paul se relira, avec la grande-duchesse, dans un petit cabinet du coin, où furent successivement mandés tous ceux avec lesquels il désirait se concerter ou auxquels il avait 5 transmettre quelque ordre.
Ainsi se passa la nuit, et quand le jour revint, il y avait vingt-quatre heures que Catherine était dans l'état désespéré où une apoplexie foudroyante l'avait Jetée tout d'abord. La première pensée du prince fut de retourner près de ce lit désolé, où la vraie toutepuissance se manifestait avec éclat, en mettant dans tout son jour la fragilité de l'homme, qu'il soit obscurément blotti dans une cabane ou environné sur un trône de toutes les splendeurs de la royauté. Un instant, il s'arrêta à ce triste spectacle, mais sans feindre des impressions de douleur filiale qui n'étaient pas dans son cœur. Puis il demanda aux médecins s'ils avaient encore quelque espérance. Comme la réponse fut : Aucune ! il ordonna d'ouvrir les portes de l'appartement au très-vénérable métropolitain Gabriel et à son clergé, pour la confession basse qu'ils avaient à dire et pour Tadministralion des saints sacrements ^
L'instant d'après, Paul fit appeler Rostoptchine dans le cabinet et lui adressa les paroles suivantes : « Je te connais tel que tu es*, parfaitement, et je te demande
* Tchitai gloukhouyini ispoveâ i pritchastit gv. Tah.
* Il est d'usage à la cour de Russie que le souverain, en se servant de la langue nationale, tutoie les grands oiïiciers de U couronne et les
de me dire avec franchise à quel litre lu désires ôtre auprès de ma personne. » Le courtisan ainsi interpellé n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour répondre à cette question; ses prétentions étaient modestes, du moins en apparence : il demanda à être seo'élaire de l'empereur pour la réception des pétitions. Après une courte pause, Paul répliqua : c< Je ne trouve pas là ton comple ; sache que je le nomme aide de camp général*, et, bien entendu, pas pour te promener d'un point du château à un autre la canne à la main, mais pour être investi de la direction du collège de la guerre. t> Rostoptchine ne se sentait pas une grande vocation pour ce poste, tout militaire, et il supplia son bienfaiteur de lui en réserver un autre.
Celui-ci cependant, dans sa mobilité, donna aussitôt accès en lui à de tout autres pensées : il causa avec le laquais de chambre î^élidof, sans doute au sujet de sa cousine Catherine Ivanovna, demoiselle d'honneur
personnages de marque ^^iMl veut distinguer. Jasqu*à la fin du rëgiic de Nicolas, nul n'était rien dans ce pays par lui-même, la faveur du prince était la scide source de toule disiinclion. On connaît ce mot de Paul I"', incroyable s'il n'avait pour garant un homme honorable, le feld maréchal suédois comte de Stedingk : « Sachez que nul n'est grand seigneur ici que lorsque je lui parle et aussi longtemps que je lui parle. i> Tout cela change maintenant, et il est à croire qu'à l'avenir les seigneurs russes tiendront, comme ceux des autres pays, à être quelque chose par eux-mêmes, et qu'on saura respecter leur individualité.
* L'empereur a des aides de camp de deux rangs très-différents, les aides de camp généraux [ghénéral-adyoutaniy] et les simples aides de camp (fUgliel^qdyoutanty).
(le la grande-duchesse et qui exerçait sur le grand-duc un empire presque absolu, quoiqu'elle fût disgraciée de la nature ^
Le deuil n'était pas profond dans cette foule décorée d'insigneflâc toute espèce, chamarrée de cordons et excessivement affairée. Mais un homme sincèrement affligé était le comte Bezborodko, ministre des affaires étrangères : chez lui, c'était presque du désespoir; dans le fait, pourtant, ce dont il était le plus en peine, c'était sa place. Quoiqu'il comptât déjà soixante-quatre ans, il ne quitta pas le palais pendant trente heures. L'assurance que lui apporta Rostoptchine qu'il serait maintenu dans les conseils de la couronne fut pour lui un véritable soulagement.
Ce vieux serviteur reçut alors l'ordre de rédiger un projet de manifeste d'avènement, et Rostoptchine fut chargé d'écrire au prince Alexis Borissovitch Kourakine, momentanément absent à Moscou, pour l'engager à revenir en toute hâte à Saint-Pétersbourg, où il était destiné au poste important de procureur général (1796-1798), tandis que son frère aîné, Alexandre, qui, plus âgé que Paul de deux ans, avait été élevé
' Voir sur elle M^sson, Mémoires secrets^ 1. 1*', p. 282, 245 et 526, ainsi qu'une remarquable lettre de Russie insérée dans le Moniteur du 24 avril 1792. M"* Nélidof ne fut renvoyée dans la suite que pour faire place à une autre favorite, une jeune demoiselle Lapoukhine. L'impératrice Marie poussait la complaisance pour son époux jusrju'à souffrir la Nélidof près d'elle.
avec lui, remplirait les fonctions de vice-chancelier de lempire (1796-1798)*,
L'après-midi à trois heures, il fut ordonné au vicechancelier comte Ostermann de se transporter chez le comte Markof ', principal confident de Bezborodko et troisième membre du collège des affaires extérieures, mais qui. était tombé en disgrâce quelques mois auparavant à cause de la rupture inattendue de ses négociations au sujet du mariage projeté entre la grandeduchesse Alexandra Pavlovna et le roi de Suède Gustave IV, mariage pour lequel le jeune monarque était venu en personne à la cour de Catherine II. Dans cette visite domiciliaire, Ostermann devait réunir tous les papiers qui se trouvaient chez Markof, les mettre sous scellé et les emporter; car la disgrâce de cet intrigant et rusé fonctionnaire devenait encore plus sérieuse sous Paul, à qui il déplaisait personnellement', qu'elle n*avait été, par accident, dans les derniers jours du
> Voir sur eux Masson, 1. 1", p. 311 et 348, et le prince Dolgoroukof, lUfdotlovnii Sbomik (Recueil généalogique), t. Ill, p. 129 et 130. «Les deux princes Kourakine, dit Masson. qui tour à tour avaient été bien et mal avec Paul, sont les deux hommes qui ont le plus d'influence, après le valet de chambre dont j'ai parlé (Koutaïssof), et peutêtre ceux qui méritent le mieux d'en avoir. 9 Voir aussi sur le prince Alexandre Borissovilch, homme d'un caractère loyal et modeslei V Histoire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers, t. IV, p. 58.
> Rostoptchine écrit, selon la prononciation, Markof et non Morkof, selon l'orthographe russe. Nous donnerons bientôt une vie détaillée de cet homme d'Etat, autre type des plus complets du vieux Russe.
» Voir Masson, t. !•'. p. 'iOi.
3i ROSTOPTCflïNE. - CHAPITRE PREMIER.
règne de sa mère. En même temps, le grand-duc remit à son nouveau confident le cachet qu'il portait attaché à sa montre, et lui prescrivit d'aller, avec le comte Alexandre Nikolaîévitch Samoîlof^, mettre les scellés aux portes du cabinet de Timpératrice. Puis il renvoya de la cour le grand maréchal prince Bariatmski, dont il donna la charge au comte Chérémélief, avec les comtes Tiessenhausen et Wielhorski pour adjoints.
Rostoptchine était devenu l'homme indispensable. Vers cinq heures, il eut ordre de s'informer près du ministre]de Catherine, si, parmi les affaires à expédier, il n'y en avait point qui ne souffrissent aucun relard et au sujet desquelles il serait peut-être urgent de faire un rapport extraordinaire. Bezborodko, qui, à l'égard du messager, n'avait pas les mêmes motifs de confiance que Paul, ne lui fit aucune communication, mais se rendit près du prince dans le petit cabinet du coin dont il a déjà été fait mention. Cependant le favori l'y accompagna et il lui fui ordonné de rester ; puis, au moment où le ministre allait se retirer avec
* c Samoïlof, procureur général, qu'il (que Paul] avait aussi con« firme honorablement dans -son poste, en lui donnant en cadeau 4,000 paysans, ce qui Tait plus de 20,000 roubles de rente, fut» quel' ques jours après, déposé et mis aux arrêts; et son secrétaire, à la forteresse- Enfm tout fut renouvelé de cette façon, à l'exception de Bezborodko, Nicolas Soltykof et Arkarof. » Ce dernier était gouverneur général de Pélersbourg. Voir sur lui et sur les autres personnages nommés la suite du passage ci- dessus de Hasson, t. I*', p. 205 et suivantes.
ses papiers, Paul le lui présenta en disani : « Voici un homme pour lequel je n'ni rien de caché. » L'heureuse mémoire et la facilité en afTaires du comte Bezborodko avaient été pour Paul une agréable surprise. « Il est pour moi un véritable cadeau du ciel! » s'écria-l-il, et il remercia Rostoptchine de l'avoir éclairé sur les services que ce ministre pourrait lui rendre. Paul eut aussi de bonnes paroles pour le prince Zoubof, dont le désespoir était navrant; il le fit bien appeler six fois dans le cours de la journée, et le traita en gracieux souverain. La manière dont Theureux du jour parle de ce favori à la veille de sa chute, fait honneur, on doit le dire, à sa sensibilité.
A neui heures du soir, Rogerson étant venu annoncer que la fin de l'impératrice approchait, le grandduc et la grande-duchesse se rendirent aussitôt dans la chambre mortuaire, après avoir fait avertir leurs fils aines, Alexandre et Constantin,ainsi que les princesses Âlexandra et Hélène \ lesquelles vinrent accompagnées de la baronne de Lieven, dame d'honneur*. Le prince Zoubof, les comtes Ostermann, Bezborodko et Samoîlof
* Ces deux granJ es-duchesses avaient alors l'une treize et Paulre douze ans. Marici l'aînée de celles qui venaient après, n'en avait encore que dix. On parlera plus loin d'elle et de ses plus jeunes sœurs. A cette époque, Nicolas n'élait au monde que depuis quelques mois, et Michel, le plus jeune membre de cette belle famille, n'éiait pas encore au nombre des vivants. Alexandra mourut déjà en 1801; Hélène, en 1816.
* Ce n'est pas celle qui, de nos joui-s, se fit un nom dans le monde diplomatique, c'est sa belle-mère. Elle fut successivement nommée comtesse et princesse.
36 ROSTOPTGUINE. - CHAPITRE PREMIER.
suivirent ces altesses. La famille impériale se plaça du côté droit de la mourante, les médecins et chirurgiens, ainsi que toutes les personnes de service occupèrent lecôté gauche, et Rostoptchine avec Pleschtchéief, qui, comme lui, avait été mandé dans la chambre, se tenait près de la tète. « Cette minute-là, s'écric-t-il, je neTai point oubliée, et jusqu'à la fm de ma vie, elle restera gravée dans ma mémoire! »
En effet, une grande souveraine, hier encore l'admiration du monde et la terreur de ses ennemis, gisait là presque inanimée et ayant, durant trente*six heures, à peine donné quelque faible signe de vie. Sa respiration était rare et difticile, ses traits étaient altérés par le sang qui lui avait porté au cerveau. Elle luttait encore imperceptiblement avec la mort, qui déjà la tenait comme d une main de fer. La prière de tous était que Dieu prit son âme, en mettant fin à une si longue agonie. Lorsque sonna un quart après dix heures, « la grande Catherine, poussant son dernier soupir, alla paraître, avec le cortège des autres morts, devant le tribunal du Très-Haut, » à qui seul est la puissance * .
*■ Rien de plus accablant que le jugement que porte sur Gilherine II )I. de Lamarline, dans son Histoire de la Russie, 1.11, p. 61. Est-il sujet à révision, comme tant de parties de ce livre composé trop à la liàte? Nous n'oserions Taffirmer, surtout depuis que nous connaissons les confidences de Timpéralrice sur elle-même; mais à bien des égards le régne d'Alexandre !•' et même celui de Nicolas !•' (pour ne parler que des morls) forment la contre>partic de celui de leur aïeule, trop esclave de ses passions.
Après l'avoir saluée pour la dernière fois en inclinant la léte, son tils la quitta, les yeux noyés de larmes, car la nature et le spectacle imposant de la mort, de la mort sous la pourpre, finirent par vaincre son indifférence. « Pour tous les assistants, cette minute fut ce qu'est le jugement dernier pour le pécheur. » Quand le comte Samoîlof eut fait entendre cette proclamation, a L'impératrice Catherine est morte et le seigneur empereur' Paul Pétrovitch a daigné monter sur le trône I » tous se pressèrent autour de lui et des autres grands dignitaires, les priant de se souvenir d'eux dans leurs rapports avec le nouveau souverain. On se rendit à la chapelle du château, où chacun devait prêter serment, en baisant la croix et l'Évangile.
Il était alors près de minuit et cette longue journée du 19 novembre, si pleine de promesses pour Rostoptchine, allait enfin s'achever, lorsque, malgré tant de fatigues, il fut encore chargé d'une dernière mission, celle, peu agréable, d'aller avec Arkharof à Vassili-Oslrof, annoncer la mort de l'impératrice au fameux comte Alexis Orlof, et l'invitera venir également prêter serment. <x II n'a pas paru au palais, dit Paul, mais je ne veux pas, moi, qu'il oublie le 29 juin '. »
^ Goçùudar Impérator.
* C'était, selon le vieux style, le jour de la révolution qui mit fin au règne de Pierre III, père putatif de Paul. La mort de l'infortuné prince eut lieu le 6 (17) juillet suivant, à Roplcha. Voir sur les comtes Orlof notre Uisiaire intime de la Rtune, 1. 11, p. 4'20-450.
58 ROSTOPTCIIINE. — CHAPITRE PREMIER.
Rostopfchinc assista ainsi, à l'heure quorimaginalion environne de terreurs, 5 une scène qui pouvait en inspirer, car c'était une vraie scène de revenants. Orlof, malade depuis huit jours, sortit cependant de son lit, quand on vint lui annoncer un messager de la cour, et il y répondit par de solennels regrels, sans se préoccuper encore des conséquences du changement de règne dont on l'instruisait. Notre rapporteur a soin de faire la remarque que cet homme jadis si puissant, et maintenant nécessairement annulé, ne donna aucun signe de faiblesse à cette occasion.
Le récit que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur est le mot de l'énigme de la grandeur subite de Rostoptchine. Il venait de traverser un de ces moments qui sont décisifs pour les serviteurs des princes, surtout quand ces princes sont naturellement généreux et singulièrement fantasques, comme Tétait celui qui s'appelait maintenant l'empereur Paul F. Notre narration explique tout; quelque haute que soit la fortune à laquelle Tancien gentilhomme de la chambre sera appelé, elle n'aura plus de quoi nous étonner, mais elle a dû paraître bien soudaine à quiconque n'était pas dans le secret.
En effet, le grade le plus élevé que Rostoptchine pou-
vaitavoirjiisqualors, était celui de colonel aux gardes : le litre d'aide de camp général de Tempereur lui conférait d'emblée celui de lieutenant-général, et, selon Masson, il aurait même été nommé au grade de général de corps d'armée (général de Tinfanterie) S ce qui toutefois ne nous parait pas avéré.
A partir de ce jour, l'empereur ne voulut plus se passer de lui ; il en fit son favori et lui confia ses plus secrètes pensées. D'une part, il se fiait en lui, comme à un de ses fidèles ; d'autre part, il trouvait du charme dans son commerce. Les vives réparties et les saillies souvent heureuses du serviteur amusaient le maître, qui avait besoin de se distraire des soucis de la royauté. L*esprit plein de ressources du premier n'était jamais en défaut lorsque le second lui demandait un conseil, et il avait la souplesse nécessaire pour ne devenir jamais ni incommode ni importun. Il y avait plus peut-élrc. Entre le souverain et son favori, on pouvait remarquer une véritable analogie, une parité d'humeur qui produisait entre eux un accord parfait. On pourrait même dire, selon la juste observation de l'auteur de la notice consacrée à Rostoptchine dans le Supplément de la Biographie universelle^ que « l'adroit courtisan ne fut que le reflet de cette nature impériale, où la bizarrerie était certes le côté
• Il ne faut pas dire général d'infanterie; il s'a«ril là d*un grade, général de l'iiiranlerie ou général de la cavalerie (général en chef). Ce grade, dans le tchtnn, vient immédiatement après celui de Tel-dmaréchal.
40 ROSTOPTCeiNE. — CHAPITRE PREMIER.
dominant, aujourd'hui joyeux, rieur, plein de bonté, le lendemain dur, sombre, colère, quelquefois barbare. » Si ce n*est pas là le secret de sa faveur et de son influence, qui, comme on Ta vu, doit être cherché ailleurs, c'est au moins celui de la durée de cette faveur pendant plusieurs années. Même avant que Rostoptchinc prit place au ministère, son influence fut grande, et depuis elle augmenta de mois en mois.
Paul l'avait dit, il n'avait pour lui rien de caché.
M. Alexandre Herzen, qui, comme tout le monde sait, a publié, en 1858, à Londres, une espèce d'autobiographie partielle de la Sémiramis du Nord ^ expjique, dans la préface qu'il a mise en tète, comment un document de cette importance a pu tomber entre ses mains, allant ainsi au devant des doutes qui ne pouvaient manquer de s élever contre l'authenticité, évi-
• Mémoires de rimpératrice Catherine //, écrits par elle-même et précédés d* une préface par A. Herzen. Malgré la suscripiion a A mon fils bien-aimé, » l'auteur, dans ces pages, n'adresse jamais la parole au grand-duc Paul, auquel elle n'avait d'ailleurs rien d'édifiant à apprendre; elle songeait plutôt au public, comme on peut le voir, entre autres, à la page 271. Ce livre, assez leste et peu réfléchi, n'a pu être écrit avant 1780, année où l'impératrice Catherine avait déjà plus de cinquante ans : on voudrait, mais on ne peut pas donner, pour excuse d'une si étrange composition, la jeunesse de l'auteur. I^es allusions au ten^ps où elle écrivait abondent, et l'on se demande comment tous ces détails, frivoles ou lubriques, ont pu encore lui être présents, après un intervalle de vingt-cinq ou trente ans [Catherine avait épousé le grand-duc Pierre en 1745), pendant lesquels elle avait eu à présider aux affaires d'un empire colossal qui naissait seulement à la civilisation, et à manier les plus grands intérêts des peuples.
dénie toutefois pour tout œil exercé, de ce livre étrange et plein de curieuses révélations ^ Dés les premiers mots de cette préface, le réfugié russe si connu comme éditeur du journal Kolokolj nous donne aussi une preuve décisive de l'extrême confiance que le successeur de Catherine plaçait en Rostoptehine, preuve qui confirme toutes celles contenues dans le récit qu'on a lu ci-dessus. C'est lui, assure-t-il, qui, peu d'heures après le décès de l'impératrice (sans doute le lendemain 20 novembre), reçut de son fils l'ordre de metti*e le scellé aux papiersdecette souveraine, comme il les avait mis déjà la veille à son cabinet. Elle eu aurait conservé de bien compromettants, à en croire cette préface, entre autres la lettre d'Alexis Orlof contenant le récit des derniers moments de l'empereur Pierre III, lettre que mentionne, dans ses Mémoires*, la princesse Daschkof. Parmi ces papiers précisément, on trouva un manuscrit tout écrit de la main de Catherine et placé sous un couvert cacheté portant celte suscriplion : « Pour Son Altesse Impériale l'héritier du trône (Nasslednik) et grand-duc Paul, mon fils bien-aimé. » C'était l'autobiographie dont nous venons de parler. Quoiqu'elle embrasse seulement les années de 1729 à 1759, et
* Il nous en est arrivé de tant de côtés divers depuis dix ans, que le temps semble venu désormais d'écrire l'histoire véridique de cette femme, si grande dans les afraires, si peu estimable dans la vie privée.
'Nous en donnons le titre plus loin. — D*Aschkof est une fausse ortliograplie.
s'arrêic par conséquent trois ans avant la révolution qui précipita du trône le malheureux et inepte Pierre, même dans ces limites, disons-nous, le document était de nature à ouvrir à un lecteur attentif bien des horizons jusqu'alors inaperçus, à lui donner l'intelligence de mille choses jusqu'alors inconnues ou mal comprises. Rostoptchine le lut très-probablement avec Tempereur, se délectant de la saveur piquante de ce mets, d'un de ces fruits défendus dont lun et l'autre étaient friands, comme on pouvait l'être dans un siècle de mœurs relâchées et de croyances religieuses ridiculisées par les coryphées de la littérature. En présence de Paul, le favori eut aussi à faire le classement de tous les autres papiers. II devint ainsi le confident de bien des secrets d'état.
Bezborodko, promu à la dignité de prince, resta à la tête du collège des affaires étrangères, et ne tarda pas à être élevé au rang de feldmaréchal, qui est le premier du tchinn russe, un rang hors ligne, dont ne jouissent, sous chaque règne, qu'un très-petit nombre de personnages seulement, rarement plus de trois à la fois. Le comte Panine* était vice-chancelier et s'acquittait avec talent des difficiles fonctions de sa charge, sous l'autorité pi us nominale que réelle du comte Osler-
* Nous parlons de Nikita Pétrovitcli Panine, et non pas de son oncle le comte Nikita Ivanovitch, l'un des hommes les plus distingués de son époque, mort en 1783, après avoir été gouverneur du grandduc Paul et ministre des aiïaires étrangères [1769-1785).
mann*. Quant à la politique du successeur de Catherine, pendant les premières années de son règne, politique longtemps paisible, mais ensuite très-belliqueuse, ce n'est pas encore le lieu de l'exposer. Nous ne nous occupons dans ce moment que du personnel de ses ministres, et nous dirons que tous n'étaient que des instruments de la volonté du prince; il se réser vait personnellement la direction de son cabinet et n'entendait pas qu'elle fût liée ou subordonnée aux vues personnelles de ses dignitaires. Sans priver ces derniers de leur titre, il leur substituait, quand il le jugeait à propos, d'autres conseillers, auxquels il confiait au besoin le portefeuille dont ceux-là croyaient être les seuls dépositaires. C'est ainsi qu'au bout de trois ans, en novembre 1799, Rostopichine fut nommé ministre des affaires étrangères, puis presque aussitôt grand-chancelier de cet ordre de Malte ou de Saint- Jean-de-Jérusalem • dont l'empereur venait de se proclamer grand-maître. Déjà, le 5 mars précédent, le
* Ici encore il ne s'agit pas du premier ministre de ce nom (i7ll- 1741). du célèbre comte Andréi Tvanovitcii (Henri-Jean-Frédéric), fils d'un pasteur luthérien de la Westphalie, mais du second, fils de celuilà, du comte Ivan Andréiviich Ostermann, successivement vice-cliancelier (en 1780) et grand-chancelier de l'empire.
* Si Levesque [Histoire de Russie, t. Vï, p. 112) ajoute au nom de Rostoptcliine l'épithète de vice-chancelier des affaires étrangères, c'est probablement qu'il confond les deux dignités très-distinctes dont nous venons de parler et qu' n'avaient rien de commun entre elles. — Sur l'affaire do l'île de Malte, que Paul prit en mains dès le 15 janvier 1797, et qui le brouilla avec la France, qu'il s'était d'abord ab-
44 ROSTOPTCIIINE. - CHAPITRE PREMIER.
favori avait été créé comte, et de plus il était décoré de la dignité de cour de chambellan, du titre de conseiller privé et du cordon de Saint-André, l'ordre le plus éminent de Tempirc, en ne comptant pas celui de Saint-George, exclusivement militaire.
L'abbé Georgel, qui, en 1799, accompagna à Saint- Pétersbourg une députa tion de la chevalerie de Saint- Jean de Jérusalem, trouva Rostoptchine investi de ces dignités, et voici en quels termes il s'exprime sur son compte : « Le ministère des aflaires étrangères, qui était toujours le principal apanage du grand-chancelier, a été donné à un jeune chambellan, d'abord disgracié et ensuite rappelé. Ses connaissances sont bien moins étendues que son esprit n*est fin, délié, pénétrant et rusé. Il est arrivé à ce poste sans rien entendre à la diplomatie ^ mais sa souplesse plait à Paul T', et ce mérite lui tient lieu de connaissances qu'il n'a pas. C'est le comte Rostoptchine. Il a sous lui un vicechancelier et tout le collège ou la bureaucratie des alTaires étrangères. Pour concentrer en lui toute l'influence de son ministère et s'environner des ombres d'une politique profonde et mystérieuse, il a fait adopter k Paul I" une manière très-singulière de traiter la diplomatie. Aucun ambassadeur, aucun mi-
slenu de combattre, on peut consulier, outre l'ouvrage de Mièprc, Sugenheim, Rusêlands Einfiuss [L'influence de la Russie, etc.), t. Il, p. 162 et suiv.
* On peut dire la même chose du comte de Pahlcn.
nisire étranger ne communique avec l'empereur; ce n'est pas même le ministre des aflaires étrangères qui leur donne audience. On lui demanderait inutilement un rendez-vous pour traiter avec lui : il faut s* adresser au vice-chancelier. Celui ci fait son rapport au ministre, et le ministre à Tempereur. La réponse du souverain est rendue par le ministre au vice-chancelier, qui la transmet à l'ambassadeur. Le vice-chancelier lui-même ne communique pas avec son souverain ; il ne travaille qu'avec le ministre'. » Afin d'expliquer Tétrangeté de cette manière d'agir, l'émigré français, ancien secrétaire d'ambassade à Vienne, ajoute en: suite : a Le comte Rostoptchine, qui sait se rendre justice, a senti que, malgré son esprit pénétrant, sa facilité et ses manières engageantes, il n'avait pas assez de fonds et de connaissances acquises pour discuter avec avantage de grands intérêts avec des hommes instruits par une longue expérience. Voilà sans doute pourquoi il devient invisible et a fait adopter une méthode qui pare à tous les inconvénients do son inexpérience en diplomatie. Je sais néanmoins que quelques ministres étrangers ont obtenu, quoique rarement, des conférences avec lui; mais ce sont ceux des cours avec lesquelles il n'y a pas de grands intérêts à démêler et avec qui il peut briller par son esprit naturel. Le grand talent de ce ministre, qui est un
< Voyage à SavU-Péterstourg, en 1799-1800, p. 275, Cf. p. 278.
46 ROSTOi'TClIlNE. — CIIAIMTHE PREMIER.
avantage réel dans sa place, c'est l'art de pomper un homme dont il désire savoir les secrets. Alors rien n'est épargné : caresses, politesses, prévenances, abandon apparent de confiance totale, tout est mis en œuvre pour lire dans Tinlérieur; s*il y parvient, l'homme ne l'intéresse plus, il le néglige. » Ces dernières observations ne semblent pas de nature à confirmer celles qui les précèdent ; car pour « pomper » un diplomate, il faut, je présume, être entré en rapports avec lui, et avoir eu des conférences au moins indirectes. Quoi qu'il en soit, l'abbé diplomate les fait suivre du récit des tribulations qu'eut à Saint-Pétersbourg le général Dumouriez, alors occupé à intriguer contre le gouvernement de son pays, et qui, ayant écrit à Paul I" au sujet de la tournure, peu satisfaisante, qu*avait prise en 1799, la guerre que l'autocrate russe faisait à la France de concert avec rAulriche et l'Angleterre, avait été appelé h sa cour *.
A ce propos, Georgel accuse Rostoptchine d'avoir usé de tous les moyens, permis ou illicites, afin de pénétrer les inlentions de l'habile général républicain, sans prendre aucun engagement avec lui, n'étant pas disposé à pousser plus loin les efforts jusqu'alors faits par la Russie dans l'intérêt de la coalition, a Bientôt, dit-il, on s'aperçut que le ministre craignait l'influence de Dumouriez et le succès d'une audience. Le comte
I Voyage à Saint^Pëleribourg^ en 1799-1800, p. 270 et suiv.
Rostoplcliinc avait adopté un système absolument contraire aux vues de Dumouriez. Son opinion, étayée par le suffrage et les insinuations des personnes qui étaient dans Finlimité de Paul I*^, faisait des progrès dans Tesprit de ce prince; il était parvenu à Tindisposer contre les cours de Vienne et de Londres, et il espérait Ten séparer avec éclat pour le rapprocher des Français, que Paul jusque-là avait toujours eu en horreur... Déjà les troupes russes rentraient sur leurs frontières, et le cabinet de Saint-Pétersbourg s'était déterminé à se séparer de la coalition. »
Quelques mots d'explication sont ici nécessaires.
Comme son maître, Rostoptchine, depuis le régime des jacobins, avait la France en horreur. « Quant aux révolutionnaires français et à leurs élèves dans d'autres pays, dit-il lui-même \ j'ai abhorré leur dessein dès qu'il devint évident par la réussite. Tout ce qui s'est passé en Europe depuis trente ans a servi à me confirmer dans mon opinion sur le compte de ceux dont les projets tendent à bouleverser des gouvernements. y> En dépit de son éducation française, il ne lui était resté, à l'égard de notre pays, bouleversé de fond en comble, mais engagé dans le salutaire travail d*une régénération nécessaire, que des sentiments de répulsion et presque de dégoût. L'antipathie de Paul jpour la jeune république renforçait encore la sienne.
W-a Vérité, T^-^il,
Mais ils étaient tous deux d'un caractère mobile et tous deux enthousiastes. Or, le héros de l'époque venait de se montrer. Bonaparte, de retour de son aventureuse expédition d'Egypte, avait résolu de mettre fin à l'anarchie à laquelle, sous le directoire, la France était en proie; le 18 brumaire (9 novembre 1799) réleva lui-même à la tête du gouvernement. Ce fait excita Tadmiration générale, et la Russie elle-même résista d'autant moins à ce sentiment, que le changement arriva très à propos pour elle. Paul, ayant vu des revers succéder aux brillants succès de Souvorof, était las de son alliance avec l'Autriche et TAnglelerre; ses regards se tournèrent avec complaisance vers le jeune capitaine, déjà couvert de lauriers, qui rendait à la France l'ordre, sans lequel les progrès durables sont impossibles à réaliser. La même attraction agissait sur Rostoptchine, ainsi que l'atteste une de ses lettres à Souvorof, autre capitaine dont il était un chaud adorateur. Voici ce qu'il y disait sur le compte de Bonaparte : « il est souverain sans en avoir le titre; tout s'incline devant lui, tout le respecte et attend de lui la paix; le sort de tous est adouci*. » Le rétablissede la paix avec la France devint, depuis ce moment, le point de mire de la politique du ministre, comme il rélait du souverain.
* Général Milioutine, Histoire de la guerre de la Russie avec la France' sous le régne de l'empereur Paul, dans Vannée 1799, en russe; trad. allem. de Schmitt, t. Y, p. 455.
D'après cela, le premier flattait les passions du secoùd, vivement indisposé contre rAutriche et TAngleterre, ses allies, plutôt qu'il ne les lui soufflait lui* même; mais une fois la nouvelle politique adoptée par Paul, Rostoptchine se montra naturellement contraire à tout ce qui était en opposition avec elle; et en effet, en ce qui concerne Dumouriez, il sut prévenir les conséquences de la bonne impression, de l'approbation enthousiaste même, que la vivacité toute militaire et Tesprit lucide du général, alors rallié aux Bourbons, avaient produites chez le monarque, qui était allé jusqu'à dire au vainqueur de Jemmapes : « Il faut que vous soyez le Monk de la France ! »
Un instant très-près du but, du moins en apparence, Dumouriez le manqua ensuite complètement; il fut congédié avec une sécheresse de formes à laquelle il était loin de s'attendre. C'est à Rostoptchine qu'il dut d'être ainsi èconduit. quoique le comte lui eût fait d'abord l'accueil le plus prévenant et eût été pour lui d'une amabilité insinuante, qui n'épargnait pas les caresses. A cette occasion, l'abbé Georgel accuse le ministre de duplicité. Lui opposant le comte Panine, dont il venait déjà de faire l'éloge, mais dont il comprend mal la politique, il dit de lui : Le vice-chancelier « n'était point aussi fin, aussi insinuant que son ministre, mais il n'avait pas sa fausseté; » et du dernier directement : « La veille de son départ, Dumouriez dîna chez le comte Rostoptchine. Ce ministre, toujours
SOUS le masque de l'amitié, le caressa beaucoup, l'invila à lui donoer de ses nouvelles et Tassura, partout où il serait, de la protection de l'empereur. Rosloptchine, craignant la plume de Dumouriez et son ressentiment, lui prodiguait ainsi, en s'applaudissant d'avoir décidé son départ, toutes les démonstrations du plus vif intérêt. Dumouriez n'a pas été s& dupe : si jamais il donne au public sa mission à Saint-Pétersbourg, son style mâle et nerveux nous présentera Rostoptchine dans l'altitude et avec les couleurs qui lui conviennent ^ » Par malheur, Ip général ne l'a point fait, et nous ne pouvons suppléer que bien imparfaitement à son silence.
Comme l'abbé Georgel n'est pas seul à accuser Rostoptchine de fausseté, comme Kotzebue% entre autres, après avoir raconté une anecdote concernant le comte Panine, que son artificieux collègue voulait perdre, par jalousie, dit-il, conclut dans le même sens, et que l'étrange attitude de l'homme lui-même depuis la^catastrophe de Moscou semble confirmer celte accu-
1 Général Hiiioutinc, Hist. delà guerre de Russie^ elc, p. 202«295. Cf. p. 329. — Après avoir ainsi mis en scène el caractérist!' Rosloplchine, Tabbé Georgel s'occupe aussi d'un autre favori de l'empereur Paul» du comte KouiaïQof ou Koulaïssof, p. 555 et suiv. (Cf. Levesque. t. VI, p. 105-104), et il finit par tracer avec liabileté le portrait du monarque lui-même, p. 561-509. (Cf. Idem. p. 110.)
* Vannée lapins remarquable de ma vie, sui>ie d une réfutation des Hënwires secrets sur la Russie (de Masson), trad. de l'allemand (I80î), t. II, append. p. 25. Masson a répliqué : voir roblivement à l'affaire de Rostoptchine avec Panine, t. IV, p. 177. (Cf. Levcstiue, t. VI, p. 112.)
sation, nous n'avons aucun motif de nous inscrire en faux contre elle, car nos pages ne sont nullement destinées à présenter l'apologie de notre héros.
Dés ce temps-là, on lui reprochait en outre sa hauteur. Il éconduisait ou congédiait ceux qui n'avaient pas de titre à sa faveur ou dont les démarches prés de lui pouvaient lui causer de l'embarras, avec une rudesse qui allait au delà de l'incivilité. En voici un exemple : Le comte Michel Oginski , grand seigneur lithuanien bien connu, sollicitait à Saint-Pétersbourg la permission de 'empereur de retourner en Pologne. Quoique le comte de Haugwitz, alors ministre de Prusse à la cour impériale, appuyât sa demande, Rostoplchine répondit à ce magnat, en date du 29 mars 1799, parla missive suivante, d'un étrange laconisme :
« Monsieur le comte, Sa Majesté Tempereur, ayant reçu votre lettre en date du 12 du courant, a jugé à propos de refuser vos demandes et m*a ordonné de vous en faire part.
J*ai rhonneur d'être, etc. »
Le comte Joseph de Maistrc, ministre sarde à Pétersbourg de 1804 à 1817 et dont nous invoquerons le témoignage, notamment à propos de l'incendie de Moscou, en qualifie l'auteur, tantôt comme « un des hommes les plus fougueux qui existent,» tantôt comme « le plus soupçonneux et le plus sévère des hommes.»
Longtemps, toutefois, ces défauts du iavori ne lui
ûrenl aucun tort dans Tesprit de Paul, qui , comme nous l'avons dit, aimait l'enjouement de Rostoptchine, sa résolution et son sang froid, sa verve caustique, ses mordantes épigrammes, tout cela joint à des manières insinuantes. Rien n'est plus propre à nous donner une idée du ton de conversation qui s'était établi entre le monarque et son serviteur, qu*une anecdote que raconte le Mercure de France *- et qui a été reproduite par le bibliophile russe déjà cité pour deux de ses publications*. Entouré d'un cercle nombreux où se trouvait le favori avec plusieurs princes russes, le mobile monarque interpella brusquement le premier, a Ditesmoi , lui demanda-t-il , pourquoi n'ètes-vous pas prince? » Un instant de réflexion suffit à Rostoptchine pour échapper à Tembarras qu'une telle question aurait causé à tout autre qu'à lui. « Votre Majçsté Impériale, répondit-il , me permettra-t-elle de lui en dire la véritable raison? » — « Sans doute. » — « C'est que celui de mes aïeux qui vint de Tarlarie s'établir en Russie, y arriva en hiver. » — « Ehl que pouvait faire la saison au titre qu'on lui donna? » — « C'est que lorsqu'un seigneur tartare paraissait pour la première fois à la cour, le souverain lui dohnait le choix entre une pelisse et le titre de prince. Mon aïeul
« Du 21 messidor, an X (10 juillet 1802.)
* Mémoires du comte Rostoptchine j écrits en dix minutes (1839) p. 10, et Rostoptchine, Notice littéraire et Mbliographique sur ses ouvrages ^ page 4.
arriva dans un hiver rigoureux, et eut le bon esprit de préférer la pelisse. » L'explication n'élait pas obligeante pour les princes qui Técoutaient, mais elle aurait fait honneur, d*un côté au plus facétieux diseur de bons mots, et de l'autre au disciple le plus renommé de Jean-Jacques et de tous les libres penseurs du dix-huitième siècle. L'empereur Paul en rit beaucoup; puis, s adressant aux princes qui Tentouraient : a Allons, messieurs, leur dit-il, félicitez-vous de ce que vos aïeux ne soient pas arrivés en hiver. »
Les graves défauts du comte n'excluaient pas toutefois une certaine bonhomie. On verra bientôt de quelles terreurs le nom deRostoptchine était environné dans la suite : eh bien! ce même homme, ditVarnhagen von Ensc, qui, s'étant rencontré avec lui, en 1 81 7, h Bade, en parle longuement dans ses curieux Mémoires' ; ce même homme avait des heures où il pouvait, avec une charmante insouciance, se livrer au plaisir le plus innocent, en attachant son regard sur une fleur, sur un papillon ; en suivant, le sourire sur les lèvres, le jeu d'un groupe d'enfants, qu'il mettait en garde contre un danger auquel ils étaient exposés, ou dont il exaltait la joie en leur faisant de petits cadeaux; des heures, où il se montrait d'une société aussi prévenante qu'affable, plein d'attentions délicates
* DenkwwrdigkeUen tmd vermUehte Schriftfn.t. VI, pages 166-168; 195-194.
même pour les hommes et offrant aux dames Thommage d'une aimable courtoisie. »
Cette observation de V essayiste allemand devenu si célèbre par la publication intempestive de sa succession littéraire, trouve une sorte de confirmation dans le passage suivant, presque idyllique, des Mémoires déjà cités deRostoptchine : a J*ai aimé les petites sociétés, une promenade dans les bois. J'avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher m'attristait souvent, etc. y>
Mais qu'importent aux ennemis d'un homme en place les qualités aimables dont il peut être doué 7 pour eux, ses défauts éclipsent tout. Rosloptchine avait de nombreux ennemis, notamment le comte de Pahlen, qui, en voie de faveur, voyait un obstacle dans cet homme sincèrement attaché, comme Âraktchéief, et peut-être seul avec celui-ci, au monarque infortuné qu'un absolutisme effréné poussait à sa perte, mais dont l'abbé Georgel, qui n'avait aucun motif pour le tlàtter, fait pourtant cet éloge : u L'âme de Paul P% malgré de grandes inégalités, était belle ; il développa le génie et les vertus qui rendent digne du trône. »,0n a diversement jugé l'acte par lequel Pahlen délivra la Russie du joug pénible qui pesait alors sur elle; on a pu atténuer jusqu'à un certain point, par des considérations de politique et d'humanité, sa culpabilité dans la perpétration d'un crime
* Voir aussi, à ce sujet, Levesquc, t. V, p. 442.
dont tout au moins il conçut le plan, quoique peut-être sans l'idée positive du régicide; mais il parait quon n*a pas accusé sans fondement ce chef de la fameuse conjuration de 1801 d'avoir, par une préméditation qui savait de loin écarter les obstacles, éloigné de la personne de Paul, en les lui rendant suspecis, les deux hommes qui seuls auraient eu les moyens et la-volonté de le sauver.
Le comte de Pahlen, en effet, fit servir à Texécution de ses propres projets les défauts trés-compromettants de son rival dans la faveur du prince. La dissimulation et la ruse pouvaient seules lui faire atteindre son but, qu'il estimait honorable et salutaire au pays : en conséquence, il n'hésita pas à en faire usage.
« Le joug de l'autorité pesait de plus en plus sur Pahlen, dit Ch. Levesque*. Soumis à un maître dont la volonté était absolue, sa faveur dépendait d'un soupçon ; de jour en jour elle devenait plus précaire. Il voulut l'affermir, et résolut de mettre Alexandre sur le trône... Ses idées arrêtées, son premier soin fut d'éloigner de la faveur de Paul tous ceux qu'il n*avait pu gagner. A cet effet, il travailla longtemps, et réussit enfin à disgracier un homme dont le dévouement à la personne de l'empereur et les talents surtout lui portaient ombrage. C'était Rostoplchine, vice-chancelier des affaires étrangères *. »
' Histoire de Russie, t. VI, p. 1 11.
• On a vu qiie ceci est une erreur de la part de îxîvesque. — Quant
56 ROSTOPTCBINE. — CHAPITRE PREMIER.
Ici Levesque raconte Thistotre de la prétendue lellre de Panine que le ministre des affaires étrangères intercepta et qu'il supposa avoir été écrite à un conspirateur. Les dénégations de Panine par rapport à cette lettre furent si énergiques et si convaincantes , que Paul se rendit à l'évidence. Selon Kotzebue, il s'écria dans son indignation : « Rostopichine est un monstre ! il veut me faire l'instrument de sa vengeance particulière; eh bien ! c'est sur lui que j'en ferai tomber tout le poids, h Et, le jour même, le ministre fut disgracié. Le monarque, toutefois, lui confia encore la direction générale des postes ; il parait môme qu'il ne lui retira pas du coup toute sa confiance. Peut-être était-ce seulement la politique de Paul qui fit renvoyer le favori du collège de lempire. Ce qui le donne à penser, c'est que ce dernier eut pour successeur le prince Alexandre Kourakine, un des chefs du parti français, et qui, vice-chancelier après l'avènement de Paul ^ était sorti du cabinet au moment où l'antagonisme contre la France y avait prisledessus et où, de plus, il fallait rassurer le divan, en appelant dans les conseils de l'empereur le comte Victor Kotchoubéi, ancien ambassadeur à Constantinople. Depuis,on avaitpris de Fengouement, sinon pour la France, du moins pour son chef, et peut-être
Rostoptchine ne le partageait-il plus au même degré.
à l'affaire de la lettre dont nous parlons dans le texte, elle est racontée tout autrement par Kotzebue, t. II, app., p. 25. ' Voir plus haut, p. 33.
Quoi qu'il en soit, congédié poliment cette fois, il Tut bientdt après traité avec rigueur, on ne sait par quel motif; la colère de Paul éclata contre son ancien favori, et ce fut peut-être pour le malheur de cet infortuné monarque, que, peu de semaines avant la catastrophe du 23 mars 1801 qui mit lin à sa vie, il exila dans ses terres ce fidèle serviteur, qui eût peut-être éventé et déjoué les plans des conspirateurs, tous, comme on sait, de Tentourage ou même de Tintimilé de Paul. Du moins Rostoptchine se vanta-t-il depuis que, lui présent à Saint-Pétersbourg et directeur des postes impériales, l'attentat dont son maître fut la victime n*eût pas été commis. Le général Araktchéief tenait le môme langage S et peut-être avaient-ils raison tous deux.
Avant de suivre notre vieux Russe dans la vie privée, n'oublions pas de raconter un Irait qui lui fait honneur et qui se rapporte à Tépoque de sa plus haute fortune.
Souvorof, après sa glorieuse campagne d'Italie et sa mémorable retraite sur la Muotta, avait été rappelé avec son armée. Malgré les lauriers dont il était couvert, il encourut la disgrâce de l'irascible Paul, lorsque celui-^i apprit que le généralissime, au lieu de se conformer à ses ordres relativement au général de jom\ fonctions qui devaient être remplies à tour de rôle par
* Voir la notice que nous lui avon<« consacrée dans VHistûire intime de la nnssie, t. !•', p. 425-4i2.
58 ROSTOPTCHINK. - CHAPITRE PREMIER.
fous les généraux du même grade, en avait chargé d'une manière x^ntinue le prince Bagraihion, donl il sera bientôt question et qui avait toute sa confiance. Souvorof devait faire une entrée triomphale à Saint- Pétersbourg, et, quoique malade, il se rendit dans cette capitale. Mais, blessé dans son amour-propre par le manquement dont nous avons parlé, l'empereur contremanda la solennité et fit mettre à Tordre du jour de tous les régiments un blâme contre le vieux guerrier, le seul grand capitaine que la Russie ait produit jusqu'à ce jour. Celui ci, déjà en route, n'arriva à Pétersbourg, chez sa nièce, que pour se mettre au lit. Le chagrin empirait son mal, et, n'en méconnaissant pas la gravité, Souvorof, fidèle enfant de TÉglise, se fit administrer. Nul n'osait aller le visiter, de peur de s'attirer le déplaisir de Fempereur. Rostoptchine, plus généreux, pressa Paul de lui permettre de rendre ce devoir à l'illustre malade et de lui remettre en même temps, de la part du prétendant français (plus tard Louis XVIU), les insignes de l'ordre de Saint-Lazare et de celui de Notre-Dame du Moril-Carmel. L'empereur, alarmé des nouvelles qu'il recevait de la santé du général, ne refusa point. Mais quandRostoptchinevintauprès du lit de Souvorof, l'état du malade était déjà grave. Il élait sensible encore à ce témoignage de déférence de la part du favori, mais il ne comprit plus bien ce qu'il lui disait des décorations qu'il lui apportait. Il avait entendu qu'elles lui venaient dcMitau, et ce nom avait
produit en lui de rétonnement. « DeMitau? demandat-il avec embarras. Le roi de France doit résider à Paris, et non à Mitau. » Peu après, le 18 mai 1800, le vieux héros expira ^
* Général Milioutinei ouvrage déjà cité, t. Y, p. 175.