CHAPITRE II
aCnVITt DE MSTOPTCHIIIE SOUS ALEXANDRE r. JUSQU'A SA NOIINATIOII AUX FORCnONS DE SOUVERNEm DE ■OSCOU (IS0I-ISI2).
Au fantasque Paul V succéda un des plus nobles princes qui aient honoré le trône, un prince dont la Russie peut justement s'enorgueillir, car le règne d'Alexandre l" serait pour l'histoire de tout pays le plus glorieux ornement. •
Quand, après l'avènement de ce prince, marqué par une jubilation que nous avons décrite ailleurs, le comte Rostoptchine reparut dans la capitale de l'empire, les récompenses vinrent chercher Tancien fidèle serviteur du défunt monarque. (Test à ce moment, selon toute apparence, qu'il fut promu au grade de général en chef (de l'infanterie), et le nouveau souverain lui conféra en outre la dignité de grand-chambellan. S'il ne l'employa pas en même temps au service actif, c'élait sans doute faute de sympathie pour son caractère ; car
SA VilD DE 1801 Â 1812. 61
Tanaiogie d'humeur qu'on avait pu remarquer entre le comte et son souverain, n'existait plus. Alexandre ne se servait guère de vieux Russes : il s'entourait, comme on sait, de ses jeunes amis S conjointement avec le comte Victor Kotchoubéi, d'un âge plus avancé, lesquels, hommes progressifs et dont les sentiments étaient en rapport avec ceux de Tardent et mobile élève de César Laharpe, s'inspiraient le plus volontiers d'idées exotiques *.
Toutefois, ce ne pouvait être précisément le vieux Russe qui déplaisait à Alexandre dans Rostoplchine , car, par une singularité un peu énigmatique, Alexandre, si éclairé, si doux, et que Ton pouvait alors regarder comme le type du prince vraiment libéral, avait, comme on sait, attaché à sa piersonne le général Araktchéief, bien plus exclusivement vieux Russe que rhomme fougueux et fantasque, toujours très-remuant^ très-rempli de son importance personnelle, en un mot Irès-difBcile à vivre, qui nous occupe ici. En laissant Rostoplchine à l'écart dans les premières années de son règne bienfaisant, Alexandre a donc dû avoir d'autres motifs.
* Adam Czartorigski et Paul Stroganof.
* Nous donnerons sur tout cela des détails circonstanciés dans un autre de nos ouvrages. En attendant, on fera bien de consulter les pages curieuses qu'a consacrées à ces rapports entre de généreux jeunes gens l'historien du Cousulai et de V Empire, t. UI et IV.
' Voir la notice, déjà citée, que nous avons consacrée à ce personnage, dont la présence dans le tableau d'Alexandre y fait ombre.
Nous lavons dît itérativement et dans tous nos écrits, dans l'organisation intérieure de la Russie, telle qu elle existait, sur des bases vicieuses, depuis Pierre le Grand et Catherine II \ tout était à refaire, et, pour bien préciser dans quel sens nous l'avons dil, pour prouver que parlant ainsi nous avons devance et non pas suivi les événements, qu'on nous permette de reproduire ici un passage imprimé déjà en 1847 *, mais qui, aujourd'hui même, n'est pas hors de propos, quoique, grâce au courage d'un bienveillant et consciencieux souverain , ces doléances ne soient plus maintenant, en partie du moins, à l'état de pia desideria.
« Ce qu'il faut à la Russie , disions-nous, ce n'est pas ce qu'on appelle les libertés publiques, c'est l'affranchissement matériel des masses, c'est la légalité et la justice pour tous, c'est la moralité individuelle et l'extirpation d'une alTreuse lèpre sociale, inconnue
* Le comte Jos. de Maistre» qui, comme tout le monde sait, n'était pas un détracteur des rois, a dit au sujet de ceux qui ont gouverné la Russie au siècle dernier, un mot bien dur, mais contre lequel nous n'oserions pas nous inscrire en faux. Voici ce mol : t Q'altendre d'un pays lystémaliquement corrompu depuis quatre-vingts ou cent ans? » (Correêpmdance diplomatique, 1. 1*', p. 77.) Et quand on songe que ceux qui étaient alors à la tête du gouvernement russe étaient presque toujours des Allemands, ne se demande-t-on pas : Seuls, ils n'avaient donc rien de la probité foncière qu'on accorde volontiei's à la nation aile ■ mande comme son plus bel altiibut? Voir à ce sujet Bodenstedt, Aitf- Biêche Fragmente, t. 1"', p xni et suiv.
« Histoire intime de la Russie, t l", p. 55. Cf. l. II, p. 201, et 43-44. Voir aussi La mission d'Alexandre JI, p. 43.
parmi nous, la vénalité des fonctionnaires. » — Et nous ajoutions expressément que ce résultat^ «cest du pouvoir absolu qu'on peut l'attendre ; la classe privilégiée n'y prêtera point les mains, » bien entendu, la classe privilégiée dans son ensemble, comme corps, et non telle qu'elle nous apparaît dans de nombreux individus plus particulièrement en lumière, vrais nobles, hommes d'élite , tout à fait à la hauteur du siècle et bienveillants comme leur glorieux maître actuel.
L'idée que nous ayons voulu exprimer dans les lignes qu'on vient de lire, loin d'être étrangère à l'empereur Alexandre I", présidait au contraire, plus ou moins nettement comprise, aux actes des dix ou onze premières années de son règne, pendant lesquelles les réformes étaient à l'ordre du jour.
Cet espace de temps se divise en deux périodes, dont la première se compose des cinq années de 1801 à 1805. Pendant ce temps, le monarque, de concert avec ses jeunes amis, s'occupa sérieusement et avec suite du travail d'Hercule imposé, dans le présent siècle, à tout souverain de la Russie pour qui les termes de « civilisation, » « droits de l'humanité » ne sont pas de vains mots. La politique, il est vrai, Ten détourna ; le désir de jouer un grand rôle en Europe luj fit prendre part aux affaires de TOccident, qui, après tout, ne le regardaient que très-indirectement : de là, de 1805 à 1807, prédominance de la politique exté-
64 ROSTOPTGHINE. ^ CHAPITRE II.
rieure et guerre. Mais cette nécessité de réformes, momentanément perdue de vue, il y revint après la paix de Tiisit, et alors il y eut, de 1808 à 1812, une seconde période de réformes, non plus avec Taide des jeunes collaborateurs si sympathiques au cœur d'Alexandre, tout plein de nobles élans (car il avait dû les éloigner de sa personne), mais sous l'inspiration d'un des hommes de haute valeur que nous avons nommés dans notre introduction, de Michel Spéranski, dont, un des premiers, nous avons esquissé le portrait ^
Nous verrons plus loin que Rostoptchine était au nombre des ennemis de Spéranski : vraisemblablement il ne fut pas moins hostile aux jeunes amis d'Alexandre et aux réformes de la première période. Serait-ce nous tromper de supposer que telle fut la cause de son peu de faveur dans les premières années du règne nouveau ?
Quoi qu*il en soit, l'ancien ministre, l'homme si longtemps puissant, n'eut pas assez de philosophie pour ne point murmurer, et ne prit pas facilement son parti de rester ainâi à Técart ; l'abandon où on le laissait lui parut injuste, et il n'épargna pas les efforts pour en sortir.
Il les multiplia surtout au commencement de la seconde guerre faite à la France, depuis le 28 novem- Cre 1806, par la Russie, alors alliée à la Prusse, dont
1 HUtoire intime, t. II. p. 476-486.
la capitale était déjà occupée par Napoléon. Un ministre plénipotentiaire, d'Oubril, était arrivé à Paris, avec des propositions de paix, dans les premiers jours de juillet; mais dès que la bataille dléna eut été livrée, une convention militaire fut signée, à Grodno (22 octobre), entre les deux puissances du Nord. Bientôt après, les colonnes russes entrèrent dans Varsovie, pendant que, d'autre part, la guerre se continuait contre les Turcs. Au commencement de Tannée suivante, la sanglante bataille d'Eylau, livrée non loin des frontières de la Russie, eut dans ce pays un retentissement profond.
Les milices des gouvernements, force imposante qu'on estimait devoir se monter à 612,000 hommes, venaient d'être appelées (oukase du 24 décembre 1806), et il en était résulté un grand mouvement dans la population. Peu de jours après, le 29 décembre, Rosloptchine adressa à son souverain une lettre remarquable à bien des égards, comme signe du temps, mais un peu énigmatique en ce qui concerne certains points; lettre dont nous devons la connaissance au Moniteur universel qui, Tayant reçue, dans la suite, par envoi du chef du gouvernement, la publia, avec d'autres pièces de la correspondance de Rostoptchine, dans son numéro dul" novembre 1812 ^
' Les autres pièces étaient de l'année 1812; celle-ci remontait à 1806; néanmoins on parait les avoir trouvées ensemble, sans doute à l'hôtel Rostoptchine de Moscou. Nous aurions conservé des doutes sur l'exao-
ce ROSTOPTCHINE. - CHAPITRE H.
Voici celte lettre (elle que nous l'avons copiée dans le journal officiel de l'empire français. On remarquera, en passant, le caractère religieux qu'elle affecte et qui ne manque jamais de se produire en Russie, dans des cas de guerre nationale. Rostoptchine, quoique au fond voltairien ou encyclopédiste, comme on le verra bientôt, ne manqua pas de se conformer à cet usage.
« Sire,
«Le serment que j'ai prêté à Votre Majesté lui garantit ma fidélité. Je remplis le devoir d'un chrétien, d'un sujet fidèle, en exposant à V. M. 1. les circonstances présentes, la connaissance des hommes, et le zèle qui m'anime pour la gloire de la patrie et la conservation de la noblesse, que V. M. elle-même a jugé être le seul appui du Irôno. Cet illustre corps, animé de l'esprit des Pojarski et des Minine, sacrifie tout pour la patrie, et s'enorgueillit de porter le nom russe. La milice, étant formée, opposera une barrière insurmontable à Tennemi du monde et mettra fin à son désir d'entrer dans un pays protégé par Dieu et que le pied d'aucun ennemi n'a osé fouler depuis cent ans.
« Hais toutes ces mesures, tous ces armements, inouïs jusqu'à présents s'évanouiront en un clin d'œil, si le désir d'acquérir la prétendue liberté soulève le peuple pour la ruine des nobles, seul but de la populace dans tous les
tiludc de celte date de 1806, si les milices russes n'avaient pas effectivement été convoquées quelques jours auparavant.
' U parle de la milice. Quant aux autros armements, la Russie, comme toujours, se montra lente à réunir des forces in]|)osantes. Un oukase du 2 avril ordonna d'incoqioi'er 'iOO,UOO hommes de cette milice à l'armée active.
troubles et dans toutes les rcYolutions'. Cette classe d'hommes se livrerait aujourd'huid'autant plus facilement à des excès, qu'elle a l'exemple des Français et qu'elle y est préparée par ces funestes lumières, dont les conséquences inévitables sont la destruction des lois et des souverains '.
a Les mesures prises pour renvoyer les étrangers de Tempire, n'ont produit que du mal, car, de quarante personnes, une à peine s'est décidée à quitter un pays où tout étranger trouve considération et fortune. Si les Français ont prêté le serment de naturalisation, c'est par crainte et par avidité, et sans apporter aucun changement à leur manière de voir, qui les porte à nuire à la Russie ', ce qui est prouvé par leurs insinuations dans les corporations^, qui n'attendent que Napoléon pour être libres. Sire, purifiez la Russie, et, ne gardant que les prêtres', ordonnez de renvoyer au delà des frontières une foule de scélérats, dontla funeste influence corrompt l'âme et l'espnt de vos sujets égarés*.
« Mon devoir, mon serment, ma conscience m'ordonnent de remplir une tâche sacrée, en exposant à vos yeux la
* On remarquera surtout, dans cette dernière ligne, des paroles cjui ont reçu des événements intérieurs de 1812 une conûrmalion éclatante.
* Ami des lumières, en ce qui le concernait lui-même, Rostoplciiine les repoussait avec énergie pnr rapport à la multitude. Mais n'y a-tii pas lumières et lumières? Ce qui est certain pour nous aussi, c'est qu'il faudra procéder eii Russie tout autrement qu'on n'a fait chez nous, en divulguant les lumières. Il en est certainement dans le nombre, faussement nommées lumières, auxquelles nous préférerions des ténèbres même épaisses.
' Il n'entend parler, sans doute, que du moment d'alors.
* Corporations de commerce, d'arts et métiers. — Tout ceci semblerait se rapporter beaucoup plus à l'année 1812, qu'à l'année 1806.
' H veut dire sans doute, les ecclésiastiques dos différents cultes. « C'est absolument le langage qu'il tint -en 1812, en y conformant aussi ses actes.
vérité, tt'llo que je vous l*ai prcsi ntée dans un temps où votre cœur rendait justice à mon sincère attachement ^
a Je vous conjure donc, Sire, au nom du Très-Haut, de songer au passé et au présent, à la trahison de Stépanof, à la disposition des esprits, aux philosophes, aux martinisles, et à réleclion d'un chef de la milice de ftfoscou'. Paraissez pour quelques jours dans cette capitale', et que votre présence fasse renaître dans les cœurs cet amour presque éteint par les dissensions, l'oubli des lois et le mépris du ministère*.
(( Je suis avec le plus profond respect.
Sire,
de Votre Majesté Impériale, le soumis et fidèle sujet,
n Comte T41ÉODORE Bastapcuin ". »
En attendant, il faut le dire, notre ardent patriote employa dignement ses loisirs; car le danger, qui pourtant ne l'avait peut-être pas seul mis en émoi, passa comme en un clin d'œii, et à Friedland succéda Tilsit, presque sans retard. Alors, retournant à Tagriculturc, dont il sélait occupé avec la passion qu'il
* n parle vraisemblablement du temps qui suivit immédiatement l'avènement au trône d'Alexandre.
* Quel salmigondis ! Pour expliquer tout ce que l'auteur de la lettre y jette ici pôle-môle, il nous faudrait des discussions fort longues.
* Celte espèce de sommation ne fut pas entendue alore.
* Quelles révélations ! et elles se rapportent aux plus belles années du règne d'Alexandre [•'.
» Telle est exactement rorlliographe du Moniteur. Théodore est la traduction de Fœdor.
SA VIE DE 1801 A 18i:i. 69
mettait à toutes choses, il fonda une école pratique de ce premier des arls sur sa terre de Voronovo, dans le district de Podol du gouvernement de Moscou, à cinquante et une verstes (treize lieues) de la vieille capitale, terre qui, comme nous le verrons plus loin, oc* cupe une place dans l'histoire. L'enseignement, dans cette école, était donné par deux Écossais, Patterson et Hume, mais lui-même s'en réservait la direction, comme il pourvoyait aussi libéralement à toute la dépense nécessaire. Nous apprenons par un recueil du temps' qu'il invita tous les propriétaires à lui envoyer des élèves pour passer Imit mois à cet institut agricole, d'où ensuite ils pouvaient, moyennant une faible indemnité qui lui sewit payée par les seigneurs, emporter les outils et machines perfectionnées, ainsi que des semences de toute espèce, à Taide desquels ils répandraient dans tout le pays de nouveaux et meilleurs procédés de culture.
De plus, rhomme pratique se fil homme de plume; le grand seigneur ne dédaigna pas d'avoir recours à cette arme, aujourd'hui presque vulgaire, et de se placer dans des rangs qu'en général il estimait peu, bien qu'il se lût déjà, comme on Ta vu, essayé dans la carrière de l'écrivain. L'occasion de se battre contre les Français sur les champs de bataille, ne lui ayant pas été offerte malgré son grade de général en chef, il se
« H. Storth, HuÈiland untcr Alexandre h «• l" (iBOSi, p. 366.
chamailla du moins avec eux dans un pamphlet où il exhalait sa bile avec une « scurrililé » que lui reproche avec raison le célèbre historien allemand Schlosser *, mais en même temps avec l'énergique rudesse de caractère qui lui était propre.
Son pamphlet ne parut qu'en russe (Moscou, 1807, in-8), sous le pseudonyme de Stla Andréivitch Bogaiyref. Le litre qu'il portait, Myssli vsloukhj signifie Réflexions à haute voix, et ces réflexions, l'auteur est censé les adresser à ses compatriotes du haut du Perron rouge du palais des tsars, au Kremlin de Moscou. C'était une satire véhémente dirigée contre la France et les Français, et où il reprochait aux Russes leur engouement pour eux. « Le pont des Maréchaux * est votre patrie, leur disait-il, et Paris votre paradis. » Les critiques y étaient entremêlées de ce^ observations bouffonnes, de ces bons mots, qui étaient familiers i Tauleur dans la conversation et dont on s'amusait volontiers en causant avec lui, mais qui, dans un écrit, frisaient la trivialité. Que Ton en juge par le passage suivant, traduit en français par le bibliophile Poltaratzki. «Quel peuple, grand Dieu! que ces Français, s'écrie-t-il enire autres. Ils ne valent pas un centime. Le malheur est que notre jeunesse Wi Faublas^ et ne lit pas l'histoire; autrement elle aurait vu qu'il y a dans
« Geschichte des XVIII. Jahrhunderts, etc., t. V[îl, p. 818. * Quartier de Moscou, où sont les magasins élégants de nouveautés, de modes, de librairie, etc.
chaque lèle française un moulin à vent, un hôpital et une maison de fous. » Toute la brochure était écrite sur le mémo ton.
Et pourtant l'auteur était ce même homme qui se nourrissait do la lecture de nos auteurs classiques, qui s ingéniait à s'approprier toute la finesse, toutes les grâces et toutes les malices de la langue française, qui écrivait cette langue comme s*il avait reçu le jour sur les bords de la Seine; le même homme qui, dans quelques lignes adressées à une dame russe et qui nous ont été conservées par elle, porta sur une des célébrités de notre littérature, un jugement dont la bienveillance n'était pas éloignée de Texagération. Au fait, cependant, il n'y avait à cela rien d'étonnant : c'était, chez les Russes du siècle dernier, une habitude prise de faire leurs délices de la littérature, du théâtre, des modes et de la cuisine de France, tout en détestant la nation, surtout depuis 1792.
La dame russe à laquelle s'adressaient les lignes dont nous parlons, était la célèbre Catherine Romanovna Vorontsof, devenue si célèbre sous le nom de la princesse Daschkof et Jtr^ct^ur (nous ne disons pas directrice) de l'Académie impériale des sciences, de 1783 à 1794. Le littérateur dont il y est question était Diderot. Possédant plusieurs lettres que l'encyclopédiste français avait écrites à la princesse, favorite de Catherine H, elle fit part de ces autographes 5 Rostoptchine et lui permit d'en prendre copie.
72 ROSTOPTCHINE. — CHAPimE II.
probablement à Moscou où elle séjournait depuis sa dernière brouille avec rimpëratrice , peu avant la mort de cette grande souveraine, et où elle mourut aussi en 1810. En renvoyant ce dépôt à la princesse, le futur gallophobe raccompagna d*une noie écrite en français, mais qui n'est connue que par la traduction anglaise d'un éditeur anglais des Mémoires de la princesse % retraduite en français par M. S. Poltaratzki, dans les termes suivants :
« Tous ceux qui lisent et qui comprennent ce qu'ils lisent ne peuvent méconnaître le génie de Diderot; mais bien peu de personnes savent quelle était la bonté de son cœur. Tout le monde reconnaît que ce fut un grand homme (?) : on ne sait pas qu'il fut aussi le meilleur des hommes de son époque. Ses ouvrages lui acquirent de la renommée, des persécuteurs et des envieux; mais son cœur lui fit trouver des consolations dans raffeclion de ses amis. Il fut un grand philosophe, un écrivain éloquent et un profond observateur. La nature était Tobjct de sa passion; son flme ardente était constamment pénétrée d'admiration pour les œuvres sublimes de rÉtemel, et ce fut ce sentiment qui lui inspira la haute estime qu'il avait pour la princesse Daschkof. »
Celle-ci n'était pas belle et avait à cette époque-lh
• \V. Bradford, Mémoirs of the priiweu Daschkaw, wrUten by hertelf, Londres, 1840, 2 vol. in 8v Voir t. II, p. 159, et PoUaraliki, Hattoplchine, p. 57.
cinquante ans bien comptés : le compliment que RosloptchiAe lui adressait avait trait sans doute à l'esprit très-vif et trës-développé de l'ancienne auxiliaire de Catherine II, amie de Voltaire, qu'elle était allée visiter àFerney en 1771 et à qui, par son enjouement, ses cajoleries, et les anecdotes qu'elle lui racontsfit, elle avait eu l'avantage de plaire. Cette dernière circonstance est attestée par une lettre que le patriarche, encore plus courtisan que tous les courtisans russes, avait écrit à ce sujet à son auguste correspondante et où on lisait ces mots : « Elle (la princesse Daschkof) me parla quatre heures de suite de Votre Majesté Impériale, et je crus qu'elle ne m avait parlé que quatre minutes * . »
Pour en revenir h Rostoptchine, on conviendra que le jugement qu'il porte sur Diderot est bien loin de respirer la haine des Français*, et il ferait supposer, au contraire, des dispositions diamétralement opposées; mais Thuineur du prétendu descendant de Tchinghiz- Khan était vive et changeante ; il poussait à l'extrême tous ses sentiments, et d'ailleurs, nous l'avons déjà remarqué, il ne reportait pas sur la nation le goût qu'il avait pour sa littérature et même pour beaucoup
* Peut-être pourtant ne lui parut-elle d'une conversation si agréable que par une raison peu propre à satisfaire Timpératrice. Car, ce que la princesse disait de son ancienne amie, ne devait être, quant à une bonne part, que des méchancetés [et il y avait de quoi).
* M. Thiers dit : «c II nous haïssait à tous 1rs titres comme Russe, et comme membre de raristocratie européenne. »
74 ROSTOPTCHINE. — CUAPITRE II.
de Français, individuellement. Pour le moment, d'ailleurs, il donnait satisfaction à son patriotisme cl faisait sa cour à tout le monde, en se livrant contre cette malheureuse France aux plus grands emportements.
Le pamphlet dont nous parlons avait été imprimé d'abord à Tinsu du comte et sur son manuscrit (Saint- Pétersbourg, 1 807, in-4''). M. Poltaratzki, le bibliophile, qui nous Tapprend, nous fait part en même temps d'un détail curieux. L'auteur en payaul un tribut d'éloges aux généraux russes qui figuraient dans la guerre de 1807, en avait passé un sous silence; et celui-làn*était rien moins que le général en chef, successeur de Kamenskoî dans le commandement des armées. L'éditeur officieux ou indiscret de Saint-Pétersbourg, voulant réparer celte omission, intercala ces mots : « Gloire à toi, brave Benningsen î » Or, le général Benningsen, homme très-capable d'ailleurs et fidèlement attaché à l'empereur Alexandre, ne s'était pas seulement fait battre aux sanglantes journées d'Eylau et do Friedland, il avait en outre, aux yeux de Rostoptchinc, un tort infiniment plus grave. L'ancien ministre de Paul, courtisan moins volage que la plupart des hommes de cette espèce, n'avait pas oublié le maître qui l'avait comblé de biens et de faveurs : or, Benningsen, r.omme on sait, avait joué un rôle important dans la nuit sinistre du 11 au 12 mars 1801. C'était donc à dessein que l'auteur do la brochure ne Tavait pas
nommé parmi les généraux qu'il glorifiait : aussi se mon(ra-t-il furieux quand il sul qu'un autre avait osé suppléer à cette omission.
Le pamphlet fit sensation : on en vendit, dit le bibliophile, jusqu'à sept mille exemplaires, ce qui est beaucoup pour la Russie, où il n'y a pas encore grande abondance de lecteurs. Il donna lieu à une réponse, et il en parut même une parodie, ce qui, pour le dire en passant, atteste le libéralisme, à celte époque du règne d'Alexandre F", de la censure de*s imprimés, si méticuleuse dans la seconde moitié du même règne. M. Poltaratzki nous rapporte à ce sujet le témoignage d'un contemporain, M. Xénophon Polévoî, inséré, en 1853, dans un recueil mensuel. « Lorsque le bruit se répandit à Moscou, y est-il dit, qu'un grand seigneur russe, illustre, riche^ et connu par son esprit caustique, avait écrit une violente brochure contre les Français et contre l'influence qu'ils avaient en Russie, tout le monde voulut la lire, espérant y trouver l'expression des sentiments généraux dont on élait alors animé. Bientôt après, cependant, beaucoup de personnes réclamèrent, les unes ostensiblement (par des publications), et les autres d'une manière indirecte, contre les expressions par trop tranchantes et les exagérations contenues dans cette brochure. »
En eflet, la France n'était pas encore sans amis en Russie; la paix de Tilsil venait d'être conclue, et elle devait être suivie, à quinze mois d'intervalle, de la fa-
meuse cnlrevue d'Erfurl. Le chef du parti français, comte Nicolas Roumantsof^ était devenu ministre des afi'aîres étrangères et ne devait pas tarder à être nomme à la haute dignité de grand-chancelier.
Rostoptchine n*en persévéra pas moins dans sa gallophobie, et, désirant lui donner un organe retentissant, il se mit à écrire pour la scène, en langue russe. Le 14 février 1808, on représenta sur le théâtre impérial de Moscou une pièce dont il élait l'auteur. C'était une comédie en un acte et en prose, intitulée les Cancans ou rHomme quon tue sans quil cesse de rirr^*. Dans cettepiéce, on vit paraître Sila Andréivitch Bogatyref parmi les personnages, pour exprimer à peu près les mêmes sentiments que dans son pamphlet ; h'S personnalités y abondaient, l'exagération y produisait reffet habituel d'une charge, et l'on s'étonne que Boulgarine, esprit modéré et d'ailleurs Polonais d'origine, ait pu nommer celte pièce « un petit livre d*or, tout empreint de l'esprit russe. » Dans tous les cas, elle ne fit pas le même effet sur tout le monde. Selon le rapport de Bantysch-Kamenski', « cette comédie déplut à plusieurs personnes, que l'auteur avait atta-
* Nous lui consacrerons une notice détaillée dans VHiiioire de fa dipUmaliô russe au XIX* siècle doni nous nous occupons.
• tlle se trouve dans Tédiiion des Œuvres du comte, faiie, en russe, par le libraire Smirdlne, Saint-Pétersbourg, 185:^, un vol. in-iî Dons l'édition originale (Moscou, 1808), elle se composait de Ib pages iii-8.
^ Dictionnaire des personnages remarquables de la Russie ^ en russe, édition de Saint-Pélersbourg, t. Ilï, p. i*22.
quëes et blessées outre mesure. Cela le détermina à publier, sous les pseudonymes de Yénikof et de Bogatyref, une réplique, à laquelle il donna la forme épislolaire (Moscou, 1808, in-8'). Dans ces Lettres, il essaya de se justifier devant tous ceux qu'il avait accusés d*âlre infectés d'une admiration frénétique pour les folies et les extravagances des pays étrangers. »
Cette pièce était-elle de nature h faire beaucoup regretter la perte de quelques autres dues à la même plume? Nous ne savons, et il nous suffit ici de constater quelle ne fut cflectivement pas la seule du même auteur. Le bibliophile russe ne reproduit pas les titres des autres, mais il cite l'extrait suivant de la notice de M. Alexandre Boulgakof, dont il a déjà été question. « Le comte Rostoptcliine a composé un grand nombre de comédies, pleines d'esprit et de verve , dans lesquelles il tournait en ridicule divers personnages contemporains qui se faisaient remarquer par leur originalité. Lecture faite de ces pièces dans quelques cercles intimes, il les jetait habituellement au feu. Une seule, sous le titre de le Mort vivant^ a paru sur la scène, o
Le chef-d'œuvre de Rosloptchine comme écrivain, ce sont, disons-le par anticipation, ses Mémoires écrits en dix minutes. Au reste, ce n'est pas dans cette carrière, pas plus que dans celle du ministère, qu'il devait arriver à une réputation européenne.
Nous parlerons bientôt de la guerre de 1812, où
78 ROSTOPTCfllNE. — CHAPITRE IL
Rostoplchine devint, jusqu'à uii certain poinl du moins, le sauveur de son pays. Jusqu'alors, celui-ci ne lui avait guère été redevable de bienfaits réels , si ce n*est les services par lui rendus à l'agriculture, qui est, et sera en tout temps, la principale source de ricbei>se pour la Russie; car, vieux Russe obstiné, malgré tout Tesprit que nous venons de lui voir dépenser en toute occasion, l'admirateur si passionné de Diderot ne comprenait pas le progrès humanitaire et se montrait opposé aux réformes les plus urgentes.
Or, les années qui précédèrent la guerre de 1812, étaient pour l'empereur Alexandre I" cette seconde période de réformes dont nous avons déjà dit. un mot, et à laquelle l'invasion française aurait mis fin irrévocablement, si rien, dans l'histoire, de ce qui tient aux besoins réels de l'humanité pouvait jamais être irrévocablement étouffé.
A cette époque-là, le monarque avait donné toute sa confiance à Michel Spéranski, fils d'un humble prêtre de village, qui, ayant osé s'élever jusqu'à l'idée de régénérer foncièrement la Russie, au moyen de sages lois dont la fidèle exécution serait garantie par les promesses du souverain, a fait présager le parti qu'on peut espérer tirer un jour d'une classe aujourd'hui médiocrement respectable et d'une utilité douteuse. Ce fils de prêtre était, depuis septembre 1809, conseiller privé, depuis janvier 1810, secrétaire de l'empire^ et dernièrement encore, au premier jour de
l*an 1812, il avait, en reconnaissance de ses services, été décoré par l'empereur du grand cordon de Tordre de Sainl-Âlexandre Nevski. Sous le titre modeste de secrétaire de Tempire, c'est -à-dire de chef de la chancellerie du conseil de Tempirepar lui institué en 1810, il était de fait le supérieur des ministi es, car il exerçait'sur leur gestion, particulièrement en ce qui concernait l'emploi des deniers publics, le contrôle le plus vigilant et le plus sévère.
Qu'avait-il fait pour mériter cette élévation ? Il nous le dit lui-même dans une lettre mémorable qu'il adressa, pour sa justiticalion, en janvier 1813, à son souverain, alors injuste à son égard K
L'intention d'Alexandre, depuis son avènement au trône de ses pères, était, y dit-il, « d'établir et de maintenir religieusement un régime stable, basé sur les lois. » Ce principe a seul présidé aux réformes entreprises par le monarque et continuées, malgré tous les obstacles, pendant douze ans. « Les hommes changeaient, les plans changeaient avec eux, mais la pensée fondamentale, rintention première, resta toujours la môme,» un système de légalité k la place de l'arbitraire.
' Celte lettre a été insérée, en français, par M. Nicolas Tourghénief, dansson livre La Russie et les RuêseSy t lil, p. 487 et suiv.; elle se trouve aussi, par fragments, dans le remarquable ouvrage déjà cité de M. le baron de KorH, aujourd'hui successeur du comte Spéranski, à la lêtc de la 2* section (section de législation] de la chancellerie particulière de l'empereur, et l'un des hommes qui ont la plus grande part aux réformes actuelles [Vie du comte Spéranski, en russe, t. Il, p. 17 et suiv.).
80 ROSTOPTCULNE. -- CUAPiTRK 11.
Après cet hommage rendu aux vues éclairées d'un monarque à excellentes intentions, Spéranski arrive à lui-même. « Jusqu'en 1808, dit-il, je ne fus gaère que simple spectateur de ces réformes... Quand il plut à Votre Majesté de me charger, par l'entremise du comte Kotchoubéi, sous les ordres duquel je me trouvais alors, de rédiger un plan pour l'organisation de l'administration et des tribunaux de l'empire ', j'acceptai cette tâche avec joie, et je crois l'avoir remplie avec tout le zèle dont je suis capable. »
Ce plan fut en effet rédigé en entier* ; mais Alexandre n'osa pas, suivant les conseils de son collaborateur, le mettre à exécution intégralement et d'un seul coup ; il le fit partiellement et par degrés. D'abord, il fit publier l'organisation du conseil de l'empire, dont jusqu'en 1 812 Spéranski fut véritablement la cheville ouvrière, soumettant directement à l'empereur les mémoires, lois et projets élaborés, et transmctlantensuile à l'assemblée les résolutions du monarque. Celui-ci, en second lieu, donna force de loi au nouveau règlement relatif aux ministères, projeté déjà en 1802, mais qui ne fut introduit dans la pratique qu'en 1 810 ; acte de la plus haute importance, puisqu'il posait des
* Blatières pour lesquelles Tempereur Alexandre II vient de faire rédiger et d'approuver des plans nouveaux, qui vont être pris pour base de la nouvelle organisation judiciaire.
* Nous en devons la connaissance dé: aillée 6M. N. Tourgbénief, lut Russie et les Russes^ t. III, p. 423477, et en résumé, p. 47-3477, Cf. 1. 1", page 573.
limites nettes et précises au pouvoir des chefs des diverses branches de l'administration, dans lesquelles, en même temps, il introduisait l'ordre et une bonne division du travail. En troisième lieu, il fit suivre cette organisation indispensable des ministères de celle, non moins urgente, du sénat, ramené à sa vraie destination, qui est, comme l'a reconnu aussi l'empereur Alexandre II, d'être le tribunal suprême, le souverain régulateur des formes judiciaires et de l'exécution des lois dans tout l'empire, sans attributions purement administratives qui en faussent le caractère et ne permettent pas à ses membres de conserver, vis-à-vis de l'administration supérieure, Tindépendance et la dignité dont ils ont besoin. De plus, de concert avec son souverain, Spéranski aborda sérieusement l'œuvre gigantesque de la codification des lois russes, si confuses, si contradictoires, et en partie si barbares jusqu'alors. Nous avons donné ailleurs une idée de ce travail, ainsi que de la déplorable situation morale du pays à laquelle il devait porter remède^ : bornons-nous à dire ici que, commencé depuis longtemps par la commission des lois, il fut notablement avancé à cette époque; si bien, qu'on put sounlettre un projet de code civil aux délibérations du conseil de l'empire, qu'on arrêta
' nutwre intime, t. H. p. 138-155. Sur toute raclivilé législatrice de Spéranski, tant au sein de la commission des lois qu'individuellement, en ce qui concenic surtout le trayail courant de législation, il faut cou«ulter le livre de M. le baron de Korff, 1. 1«% p. 145-180.
en outre les bases d'un code de commerce et d'un code pénal, et que Ton prépara, en un mot, la refonte de la législation toute entière. Enfin, quoique chargé déjà de tant et de si rudes besognes, Spéranskieut encore à pourvoir à d'autres besoins : Tempereur, frappé des abus sans nombre qui régnaient dans Tadministi ation des finances de TËtat, lui demanda également pour cette branche un projet de réformes, en même temps qu'un ensemble de mesures pour réaliser
promptement des améliorations dans la situation du Trésor public.
L'émancipation des serfs, cette première de toutes les grandes questions vitales pour la Russie, heureusement arrivée à solution depuis, en ce qui dépendait du chef de l'Etat, qui Ta proclamée par le mémorable manifeste du 3 mars 1861; l'émancipation des serfs étaitelle comprise dans les vastes travaux auxquels Spéranski appliquait les abondantes ressources de son génie et cette activité sans relâche qui semblait dépasser les forces d'un seul homme? M. Nie. Tourghénief, après avoir étudié et discuté avec l'autorité que donne une expérience personnelle, les diverses parties du projet de son éminent compatriote, nous dit qu'il n'y a trouvé rien de précis à cet égard. « L'ensemble du projet dorgani* salion pour l'empire, ajoute-t-il, montrait bien que l'esclavage n'y pouvait trouver place, mais en abordant en délai] plusieurs autres questions de constitution civile et politique, Spéranski paraît vouloir éviter celle-
ci ^» Cependant il eslcerlamquc Tempereur Alexandre, en s'occupant avec une vive ardeur des unes, ne perdit pas de vue cette dernière; témoin Toukasc du 9 (21) novembre 1809, qui agrandit encore la portée de celui du 20 février (4 mars) 1803, corollaire du manifeste du 2 (14) avril 1801. On lit dans un ouvrage français connu* : a Le nombre des paysans devenus libres depuis 1803 jusqu'en 1811, s'approcha, d'après les rapports officiels, de 13,575 mâles ; »et en regard de ce chiffre encore bien faible, l'auteur place cette observation : a II y avait urgente nécessité d'un changement presque (otal dans la condition de ces infortunés, surtout vers les provinces frontières, parce qu'ils y émigraient presque tous (?).» Enfin, M. Tourghénief lui-même entrelient seslecteurs d'une tentative d'émancipation faite sous l'empereur Alexandre F, « la plus importante, comme la plus sincère, dît-il, qui ait jamais eu lieu en Russie pour l'abolition de l'esclavage'; » malheureusement cet auteur oublie d'in-
* Ouvrage déjà cité, 1. 1*% p. 574. — Voir sur la question de l'émaiicipationdes serfs, nos ouw&gcsy Bistoirf intime^ t. II, p. 190-201, et p. 490; Iji mim&n d'Alexandre lly p. 49 et suiv. L'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, qui avait mis au concours la question de Témancipalion, a récemment adjugé le prix au mémoire de M. Sugenheim, écrivain allemand trës-savant en histoire, mais qui jusqu'alors s'était fait connaître comme un antagoniste décidé de la Russie.
*Rabbe, Histoire d^ Alexandre /", p. 281 et 274. « Des terres, pour la valeur de près de six millions de roubles, avaient élé acquises par des personnes qui anciennement n'auraient pas pu les posséder. »
' 0u\rage déjà cité, t. II, p. 212.
8i ROSTOPTCIUNE. - CHAPITRE II.
diqucr l'époque précise à laquelle eut lieu la lenlative donl il parle. L'affranchissement des serfs en Esthonic (25 mai 1816), qui ouvre une période nouvelle de l'histoire du servage en Russie, est postérieur au temps dont nous avons à nous occuper ici.
C'est deSpéranski qu'il s'agit dans ce moment, c'est à lui qu'il nous faut revenir, afin d'être ramené par lui à Rosloptchine, que nous avons perdu de vue un peu Irop longtemps. Cependant, puisque les événements de la vie de ce dernier nous ont conduit à loucher à l'esclavage, naguère encore Tune des plus grandes plaies sociales de la Russie, qui n'en sera pas de sitôt guérie tout à fait, que l'on nous permette, pour Tintelligence de certains faits se rattachant à la suite de notre récit, d'en dire ici quelques mots de plus qui ne seront peut-être pas sans intérêt.
En 1812 se répandit le bruit, dans certains gouvernements de l'empire, que les Français venaient rendre la liberté aux serfs russes ^ A ce sujet, on lit ce qui suit dans Bignon^: « 11 n'est pas douteux qu'on eût pu fomenter en Russie une guerre civile, et ce fut Napoléon qui rejeta les offres d'insurrection qu'on lui fit pendant qu'il était à Moscou.» Sir Robert Wilson a confirmé le fait, et l'empereur des Français lui-même tint à peu près le même langage que son diplomate
' Nous disons a rendre la liberté, » car la servitude de la glèbe ue datait que du règne de Boris Godounof.
* Histoire de France sous Napoléon, t. XI, p. 121.
SA YIK DE 1801 A 1812. 85
historien, dans sa réponse à l'adresse du sénat conservateur du 20 décembre 1812. Qu'y avail-il devrai dans ses assertions? Assurément elles notaient pas dénuéesde tout fondement; mais nous croyons qu'elles se rapporlaient plus aux provinces polonaises qu'aux provinces russes proprement dites. L'abolition du servage avait, comme on sait, été proclamée dans le duché de Varsovie : quand les paysans de la Lithuanic et de la Russie Blanche eurent connaissance de ce bienfait, ils ne doutèrent point qu on ne les appelât à y participer, et, déçus dans cette espérance, c'est des Français qu'ils en attendirent la réalisation. Par eux, les mêmes bruits se propagèrent dans quelques provinces circonvoisines de la Grande Russie, parmi la population rurale, dans laquelle beaucoup de pauvres ignorants s'imaginèrent que leur condition allait changer à ce point qu'ils prendraient la place de leurs maîtres, et ceux-ci la leur. If y eut alors, en différents lieux, des scènes de violence déplorables; quelques auteurs en racontent des exemples ^ Mais ce sont en partie des faits isolés, en partie des exagérations évidentes et qui ne reposent d'ailleurs sur aucun témoignage authentique. Bien des gens sans doute flattèrent Napoléon en lui ouvrant la perspective dont nous parlons; lui-même peut-être se berça un instant de l'espé-
' Voir Sugenheim, RuttlatuU Einfluss, t. H, p. 309, et sa source anglaise, Bas CEitliche Europa und Kaiser Nikolaus (I846\ tome 1", page 7i.
rancc de tenir en ses mains le sort de la Russie ; mais en somme, et malgré des apparences dont nous aurons à reparler plus loin, elle n*étaii qu'une illusion : aussi le conquérant ne parail-il pas s'y ëlre abandonné longtemps.
Après cette digression, qui, nous l'espérons, trouvera son excuse dans l'actualité des questions sociales dont il y est traité, nous revenons à Spéranski. Qu'il fût ou non déjà saisi de la grande affaire de TatTranchissement des serfs, l'empereur Alexandre fondait sur lui l'espérance d'une refonte complète du régime vermoulu dont il était personnellement dégoûté. Spéranski semblait suflire à tout, et il est certain que ses capacités étaient grandes, son zèle à toute épreuve. Objet, de sa part, d'un vrai engouement, comme étant l'homme qu'il lui fallait pour tout changer, tout améliorer, comment un patriote si infatigable au service de la chose publique n'aurait-il pas éveillé l'attention de tous? comment serait-il resté sans de nombreux admirateurs, surtout dans les rangs des classes secondaires et au dehors? Sa célébrité devint grande. Alexandre l'avant amené h Erfurt avec le comte Roumantsof, Spéranski eut l'honneur d'être présenté à Napoléon I", qui, après s'être beaucoup occupé de lui, le jugea l'homme le plus probe de la Russie. Un jour, l'ayant pris h part, il se fit expliquer par lui le mécanisme administratif, la centralisation, telle qu'elle existait dans cet empire, et, complètement satisfait de
ses réponses nettes, hardies et savantes, il se rapprocha avcclui de Tempereur Alexandre, auquel, par forme de plaisanterie sans doute, mais avec une intention trèssérieuse, il adressa cette question :*a Ne me céderiezvous pas ce monsieur-là en échange de quelque royaume^? » Spéranski fut aussi honoré de Testime du baron de Stein, pendant le séjour à Saint-Pétersbourg de ce personnage à caractère antique, auquel Alexandre avait offert un asile contre son oppresseur, qui était aussi roppresseur de l'Europe. Le comte Joseph de Maistre, avant de raconter l'histoire de la chute du réformateur de Tadministration russe, l'appelle a le grand et toutpuissant Spéranski, » et, quoique dérouté par la nouvelle subite de son arrestation, il ne cache pas la haute idée qu'il ne cesse pas pour cela d'avoir de lui *. Enfin l'estimable patriote russe, déjà cité plus haut et trèslibéral, selon le sens vulgaire de ce terme, M. Nie. Tourghénief, dit de lui : m Spéranski était un des hommes les plus avancés de son époque, non-seulement pour la Russie, mais aussi pour l'Europe continentale. » On sera bien aise, à propos de Spéranski, de lire ici une page de la biographie du baron de Stein, rédigée par M. Pertz, d'après les conversations et les papiers de ce ministre prussien'; la voici traduite en français :
* C'est Doulgarine [Mémoires, t. V, p. C6) qui iious apprend cela. Il le louait de la bouche môme de Spéranski. Cf. p. 157 et suiv.
• Voir Correspondance diplomatique, 1. 1"", p. C8-72.
' Das Uben des Ministers Freiherm von Stein, t. III, p. 57 et suiv.
SS ROSTOPTCflINE. — CHAPITRE I!.
« Il possédait beaucoup de talents et de connaissances, beaucoup de facilité et d'art dans l'expression de sa pensée, et il prit en trés-peu de temps un ascendant invincible sûr l'empereur, qui lui accorda toule sa confiance. Il était de fait premier ministre. Dans cette haute position, il vécut retiré, simplement, tout aui affaires, à la science, à sa famille, à la mémoire de son épouse. Anglaise tendrement chérie de lui ', à sa fille âgée de treize ans. Ce qui lui nuisait, c'était un penchant aux rêveries, au mysticisme; sa raison n'était pas ferme, pure, lucide; il croyait à une régénération du monde à l'aide de sociétés secrètes, et cette aberration d'esprit le mit en rapports avec l'intrigant Rosenkampf et avec un aventurier littéraire bien connu, Fessier, qui, successivement moine et pasteur protestant, s'était fait connaître par des romans historiques dénués de goût, et avait signalé son zèle dans les établissements d éducation de la Prusse orientale (nouvelle) *. Fessier s'insinua dans la confiance de Spéranski. 11 lui était nécessaire par sa connaissance de la langue allemande. Il rédigeait pour lui, en latin, des exposés de la marche progressive de la philosophie allemande, et lui soumit un plan de réunion de
* Une demoiselle Steveus. Voir sur elle et sa foraille les Mémoires de Boulgarine, t. V, p. 101, la note.
* Ignace Fessier, en dernier lieu surintendant général ecclésiastique et membre du consistoire luthérien de Saint-Pélersbourg, est mort dans cette ville, le 15déc. 1839, ftgédc83 ans.
toutes les sociétés secrètes (de Russie?) entre elles, à TefTet d'améliorer les hommes par leur intermédiaire. Un Livonien, membre delà commission des lois et que Spéranski avait placé dans le département des affaires de Finlande, Rosenkampf, se lia avec Fessier et, par ce moyen, se rapprocha du ministre. Sa maison devint le lieu de réunion des loges. Lhomme d'Étal qui, par le fait, était premier ministre de Russie, fut accessible à de telles jongleries I Et là, sans doute, il se permit à l'égard d'un faux frère qui, adepte comme lui, lui donnait toute sécurîté, des confidences intimes, dans lesquelles lui échappèrent probablement des expressions de mécontentement par rapport à Tempereur et des doutes sur la question de savoir si Ton pouvait rien espérer de lui. Son imprudence alla plus loin : le Fin. landais Armfelt, qui, à sa recommandation avait été choisi, à Saint-Pétersbourg, pour la direction générale des affaires finlandaises, aspirait à une influence supérieure à toute autre ^ Dans un entrelien avec lui, il échappa à Spéranski de dire « qu'ils plaçaient leur ca-
^ Il atteignit son but. Le général baron, puis oomle Armfelt [1757- 1819), transfuge suédois de 1810, fut un instant un des intimes confidents de l'empereur Alexandre, et, comme tel, il donna à ce monarque la première idée du plan de campagne contre Napoléon que le général prussien PhuU fit ensuite adopter. Le baron de Stein dit de lui, dans une lettre du 14 novembre 1812 : < De son côté, Armfelt tripoU dans tout ceci avec sa vivacité, sa finesse et son esprit superficiel; dans les soixante et dix-sept pois de sa cuisine, il s'occupe à la fois d'affaîres politiques, militaires, financières, européennes, finlandaises et laponnes. »
90 KOSTOPTCniNE. - CHAPITRE II.
« pilai, en lempset efforts d'intelligence, sur la lôted'A- « lexandre, comme si c'était là une bonne hypothèque, « mais qu'il n'en résultera que des perles sèches. )>Lcs mesures qu'ils prirent pour fonder une société secrète excitèrent, à Saint-Pétersbourg, à la fois l'attention et le mécontentement. On n'hésita plus à exprimer des soupçons sur le but de ces menées. L'empereur Alexandre ordonna aussitôt à Spéranski d'y mettre fin, et chargea d'une enquête sur les faits le ministre de l'instruction publique, comte Alexis Rasoumofski * et le ministre de la police Balachef*. S'appuyant sur Armfelt, Rosenkampf dirigea contre Spéranski un mémoire dans lequel il s'attaquait à sa gestion des affaires publiques. Pour sa défense, celui-ci n'avait qu'à invoquer le témoignage du conseil de l'empire, qui avait donné son approbation à toutes les mesures fuiancières par lui proposées. Mais Rosenkampf, dont l'ame ingrate était déjà connue par ses procédés envers Novociltsof, révéla vraisemblablement à l'empereur plusieurs des propos de Spéranski, tenus dans l'intimité la plus secrète. Ces propos irritèrent l'empereur et le disposèrent à prendre des mesures extrêmement sévères. »
* Qu'il ne fniitpas confondre avec André Rasoumofski, qui, successivonicnt comte et prince, fut, à Vienne, avec les comtes Sladion et do Miinster, avec Pozzo di Borgo et beaucoup d'autres, un des chefs du parti européen des arislocrales conjurés contre Napoléon, ^'ous dirons quelques mois de ce diplomate grand seigneur, plus loin, au cliap. v.
* Nous verrons plus loin, dans un coup d'fpii rétrospectif, que quel-
SA VIE DE 1801 A 1812. Ut
Nous ne pouvons dire si, dans ce passage, le baron de Rosenkampf n'est pas traité avec une sévérité excessive; mais, au fond, tel fut en effet le motif déterminant de la chute de Spéranski (29 mars 1812) et du traitement arbitraire dont il fut alors victime, à la suite d*un entretien avec Alexandre que nous a rapporté entre autres, avec quelques détails, le comte Joseph de Maistre^ Lui aussi déclare : a Je crois que, dans plusieurs écrits, il aura très-résolûmcnt parlé de Tempereur. Voilà, si je ne me trompe, l'espèce de son crime. » Alexandre, habituellement si bienveillant, ne supportait pas les épigrammes et ne pardonnait jamais les offenses personnelles : elles lui étaient son sang-froid, au point qu il cédait alors à des suggestions qu'il aurait, dans tout autre moment, repoussées avec mépris comme indignes de son attention.
qiics mois après, en juin 1812, le prénéral Balachef remplit au nom d'Alexandre la dernière mission que ce monarque adressa à Napoléon. ' Correspondance diplomatique ^ t. I", p. 68 et suiv. — Voici ce qu'un Russe, bien au fait de l'histoire de son pays, nous a raconté : c Alexandre, prince si remarquable sous tant de rapports, avait le faible de se croire un habile militaire. Au commencement de 1812, il voulut faire personnellement une inspection des forteresses de la frontière de l'ouest i Spéranski, qui désapprouvait ce voyage, se permit un jeu de mots, d'assez mauvais goût du reste, sur ce Vauban improvisé, a Kotre Veau blanc, aurait-il écrit à un ami, est parti pour sa tournée. > — Au demeurant, Spéranski, dans sa justification (Tourghénief, t. III, p. 497), dit lui-même : c Le troisième chef d'accusation consiste à me reprocher d'avoir mal parlé du gouvernement, etc. » Gouvernement n'est-ce pas ici un euphémisme, pour die f du gouvernements L'auteur le nie plus loin (p. 408) ; mais nous croyons qu'en celle circonstance il a manqué de mémoire.
Cependant celte susceptibilité du monarque n'était, en fin de compte, que la goutte qui fait déborder un verre déjà trop plein; et même plusieurs des autres griefs articulés contre Spéranski, mysticisme, marlinisme, illuminismé, franc-maçonnerie, sociétés secrètes, etc.*, n'étaient que des moyens, des prétextes. La politique semblait conseiller h Alexandre, dans les circonstances données, de sacrifier celui en qui jusqu'alors il avait vu un si précieux collaborateur.
Ce dernier était entouré d'ennemis : il en avait dans toutes les classes. « La chute de Spéranski a plu généralement, écrit le comte de Maistre, à la noblesse qu'il ne pouvait souffrir, et même à la masse du peu* pie, à cause des nouveaux impôts qu'on met à sa charge et qui sont terribles. » C'est dans Taristocratic russe,et dans ses suppôts ou suédois ou allemands, qu'il avait ses plus ardents antagonistes. Elle s'indignait qu'un fils de prêtre se fût élevé jusqu'à eflacer tous les ministres et pouvoir exercer sur eux un vigilant contrôle; elle avait horreur de la rigidité de ses principes, contraires à toute dilapidation de la fortune publique. Spéranski d'ailleurs, comme de Maislrc le lui reproche à son tour, était un partisan de la philosophie allemande et imbu de Tesprit moderne. De plus, il n'avait aucune sympathie pour un état de choses
' Les rapports de Spéranski avec certaines sectes étaient cependont réels, et il les fit connaître aussi à Alexandre. Voir sa lettre, Tour^hc nier, t. III. p. 500.
que les vieux Russes prônaient comme un régime irréprochable dans le meilleur des mondes possibles. Dans le faciunt du baron de Rosenkampf il est dit expressément ^ : « Ce qui Ta démasqué a été l'opinion qu'il nianifesla dans les derniers* temps, que les éléments de F état actuel de l'empire étaient si mauvais quon ne pouvait y remédier; que tout étmt parvenu au point qnil fallait attendre les événements^ et que ce n était que par de grands malheurs quun meilleur ordre de choses pourrait être introduit^.y^ Spéranski, lui-même» anticipant un mot célèbre de M*^ de Staël', a invoqué, comme Tunique arche de salut pour les Russes, le caractère moral de l'empereur, « seul espoir, dit-il en lui adressant la parole directement, seul espoir, j'ose le dire, qui, dans le chaos de notre gouvernement, reste aux hommes éclairés et animés de bonnes intentions \ » Il est vrai que, néanmoins, au nombre des projets deSpéranski, était celui de donner au pays des garanties moins exclusivement personnelles, au moyen d'une constitution : il n'en fallait pas plus pour le brouiller irrévocablement avec le comte Rostop-
* Voir des extraits de cette pièce dans l'ouvrage de Tourghéiiicr, t III, p. 502-508, et la pièce intégrale dans KorlT, Vie de Spéranskif t. II, p. 31-40.
* De nos jours aussi, de grands malheurs furent pour la Russie un remède à ses maux. Dans un sens, la guerre de Crimée , dans un autre, les incendies à Saint-Pétersbourg, au printemps de 1862.
' Qu'il (Alexandre] était, pour son pays, mieux qu'une constitution. ^ Voir la lettre de justificalion adr^sée par Spéranski à l'empereur. Tourghénief, t. III, p. 497.
9i ROSTOPTCHINE. — CHAPITRE H.
(chine, qui, sur ce point, était de l'avis de l'empereur François I" *, témoin son opuscule*, où il dit : d Les constitutions..., voilà la maladie du siècle! C'esl une fièvre plus dangereuse que toutes les fièvres et que la peste, car elle est non-seulement épidémique et contagieuse, mais elle se gagne par la lecture et la conversation. x>
Des paroles telles que celles qu'on a lues tout à riieure, écrites de la main de Spëranski, d'un ministre de l'autocrate russe, ne sont-ce pas là les signes du temps, et ne doit-on pas y voir la préface naturelle aux réformes qu'exécute maintenant, avec tant de courage, l'empereur Alexandre II?
Quant au mécontentement du peuple, de Taveu même de l'accusé, il n'y avait pas lieu de s'en étonner. Au moment où la Russie se voyait menacée de l'invasion française, les assignations de banque étaient dépréciées, le Trésor vide, le déficit énorme'; c'était à ce point, nous l'apprenons parle môme témoignage, que la valeur de l'argent ne pouvait plus être déterminée, que l'on ne savait pas quel serait le prix du rouble deux mois après, ce qui rendait incertaines toutes les évaluations du budget \ Il fallut, de toute nécessité,
* Toius mundu* gtultUat, atque conttUutiones imaginarioê qnssrii. « lA Venté. ^.1%.
* Voir le mémoire de Spéranski. Tourghénief, t. III, p. 478.
* Naturellement, on a de tout temps dressé en Russie des budgets, plus ou moins sincères; mais le premier qui ail éié publié est celui de
des impôts nouveaux; et, en tous pays, à toutes les époques, c'est là une source de méconlenlemenl chez le peuple. « Il eût été étrange de penser, est-il dit dans la leltre de Spéranski à lempereur, que le peuple, en se voyant imposer de nouveaux sacrifices, ne trouverait que des paroles de reconnaissance!... Mais celte haine du peuple contrôle gouvernement n'était qu'une fable inventée par la légèreté et par l'intrigue. »
Encore une fois, les vrais ennemis du tout-puissant homme d État étaient les aristocrates. Ils ourdirent contre lui une cabale, dont les principaux agents étaient les généraux Ârmfelt et Balachef, ayant Rosenkampf pour suppôt. Le mémoire rédigé par ce dernier est un véritable acte d'accusation contre Spéranski et toutes ses innovations introduites de 1808 à 1812, mais qui remonte plus haut que le ministre, puisque tout s'était fait de concert et sous l'approbation expresse du souverain. Dans celte pièce, on parle de tout; on accuse notamment l'homme en disgrâce d'avoir ruiné les finances de l'empire et anéanti son crédit. Afin de le perdre plus sûrement, on lui imputait des crimes d'État, des intelligences secrètes avec les Français, d'avoir entretenu une correspondance mystérieuse avec Napoléon , au moment où celui-ci se préparait à la guerre contre la Russie ; on assurait que le favori se serait, à ce même moment, appliqué à appauvrir rËlat au profit du conquérant étranger, et d'avoir eu pour but la désorganisation de l'ordre de
96 ROSTOPTCHINB. — CHAPITRE II.
choses existant, en amenant une révolution, un boule* versement de fond en comble, par le mécontentement général contre le gouvernement. Dans le mémoire ac* curateur, on appuie beaucoup sur ce dernier point; mais Spéranski fait justice, dans sa réponse, de ces imputations absurdes. « Amener un changement dans le gouvernement? s*écrie-t-il; mais au proût de qui? quels moyens ai-je employés pour y parvenir? où sont mes complices? a-t-on pu trouver la moindre trace de tout cela dans toute ma vie, dans mes papiers? » Quant à l'autre point, la correspondance avec Napoléon, ce n'était peut-être pas un fait tout à fait imaginaire, mais c'était un fait exagéré, dénaturé et envenimé. Spéranski avait effectivement écrit quelques let« très à Tempereur des Français, mais antérieurement à la guerre, sur des matières purement législatives et des difficultés relatives au Code Napoléon, et, comme de raison , après avoir pris préalablement les ordres de son souverain. Certes, il n'y avait là pas même l'ombre d'une trahison; tout au plus conviendrons-nous qu'il y avait quelque chose de mystérieux, de mal expliqué. En l'avouant lui-même, dans sa défense, Spéranski fait toutefois comprendre qu'il ne dépendait pas de lui de jeter plus de jour sur celte affaire, que ses devoirs envers le souverain le lui défendaient. « Une, seule pensée est ici douloureuse pour moi, a-t-il écrit. Mes ennemis ont pu jeter quelques doutes sur mes principes politiques, m'accuser d'un certain attache-
ment aux idées françaises; mais vous, sire, qui connaissez mes opinions à cet égard et mes travaux, vous n'avez jamais pu concevoir sur mon compte le moindre soupçon... Et cependant l'opinion répandue dans le public sur mes prétendues liaisons avec la France, constitue maintenant la plus grave et même, j'ose le dire, Tunique accusation que Ton porte contre moi. 11 n'appartient qu'à vous seul, sire, à voire justice, de me réhabiliter, sous ce rapport, dans l'opinion du peuple, et, j'ose le dire devant Dieu, vous êtes obligé de le faire. Vous ne pouvez avoir là-dessus aucun doute. Le secret que je dois garder, c'est à vous qu'il appartient, non à moi ; c'est vous, par conséquent, qui devez parler. »
En définitive, il est clair qu'il n'y avait là qu'une odieuse intrigue, dont le but était de perdre un ministre détesté, à cause de son origine d'abord, et ensuite à cause de ses innovations libérales et de son caractère inaccessible à la corruption, qui, en Russie, a toujoui'S été le grand moyen.
Cette intrigue, on l'a déjà compris, le comte Ros* toptchine y était mêlé. Contraire, comme toute sa caste, à l'émancipation des serfs, à la réorganisation administrative, aux idées françaises surtout en matière politique, il était l'ennemi de Spéranski et acharné à lui nuire. Quelques témoignages veulent que ce soit lui qui ait donné connaissance à l'empereur Alexandre de la lettre dont nous avons parlé et où son ministre
bien-aimé faisait de sa prétention d'être un nouveau Vauban Tobjet d'un persiflage un peu leste: ce qui est certain, c'est qu'il prit fait et cause contre le ministre et qu'il a puissamment contribué à sa chute, comme Ta fait aussi, nous le disons avec regret, l'historien Karamzinc, en général si digne d'estime.
Rostoptchine venait de sortir enfin de sa retraite forcée : son souverain s'ëlait décidé à le nommer gouverneur militaire de Moscou.
Au commencement de la mémorable année 1812, le vieux feldmaréchal Goudovitch, connu par des victoires remportées sur les Turcs, les Persans et les peuples du Caucase, exerçait encore ces fonctions. C'était un hommage rendu à ses services. Mais au moment où la Russie était menacée d'une crise épouvantable, les forces d'un vieillard octogénaire ne répondaient plus à la gravité de la tâche qu'il aurait eu à remplir. Aussi le parti patriote ou des vieux Russes s'cmploya-t-il activement à le faire remplacer. Ce parti se groupait autour du comte Rostoptchine. On raconte que celui-ci, pour hâter la révocation du vieillard, s'efforça de le ridiculiser. Il saisit avec empressement toutes les occasions de s'amuser à ses dépens, contrefaisant, dans les salons, bon dos voûté el sa marche caduque ou sa voix chevrotante. « 11 excellait surtout, nous dit Domergue^, alors directeur du théâtre français
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à 3I0SCOU et fort au courant des nouvelles, il excellait à représenter le vieux gouverneur passant la revue de ses soldats, au son d'une vielle organisée; et toute la société de rire des bouffonnes altitudes du générai Rostoptchine. » Ses manœuvres réussirent : en février de 1812, Goudovitch fut, à raison de son grand âge, mis à la retraite \ et, comme le dit le même auteur, « par la protection d'une grande dame % Rostoptchine obtint sa place. On fit même, depuis, des chansons fort spirituelles sur la manière inopinée dont il avait été promu à ces fonctions importantes. »
Un des premiers actes de son administration fut la lettre qu'il adressa, en date du 17 (29) mars 1812, à Tempeieur Alexandre pour le supplier de se défier de Spéranski et de renoncer à ses services. Tout n'est pas clair dans le débat auquel cette lettre a donné lieu et que vient de renouveler, tout récemment, M. le baron de Korff, le principal biographe du ministre réformateur *. Parmi les copies de cette pièce qui ont circulé dans le public, il y en avait sans doute plusieurs dont Tautlienticité pourrait être révoquée en doute, qui étaient altérées ou même complètement supposées; mais la lettre a certainement été écrite et adressée au monarque: il existe là -dessus des témoignages positifs
* Le feldmaréclml Goudovitch iiiourul d.ins sa terre de Podolic. \v 17 février 1821.
• Une des grraiules-duchesses ^œiii-s de l'empereur Alexandre !•', elleinènic bolliciiée sans doute par la comtesse Prolassof .
' Voir dans la Vie de Spérarukij t. II, p. 9, la noie.
que les doutes de rhomme d'État dont nous venons de faire mention n'ont pu infirmer. Quant au langage passionné qu'on y tenait, il ne doit peut-être pas être mis exclusivement sur le compte de Rostoptchine, qui n'avait pas écrit seulement en son nom personnel, mais au nom de ses administrés, comme cela est attesté par Taddition à la signature : R, d les Moscovites j qu'on a trouvée sur plusieurs exemplaires des copies. « Peut-être, ditBantysch-Kamenski, Rostopichinea-l-il poussé bien loin son zèle, il s est trompé comme homme; mais il ne parlait pas pour lui seul, il le faisait comme organe de la vieille capitale qui Tavait choisi pour présider à ses destinées et qui lui avait donné plein pouvoir d'assurer, par un recours au trdne, le salut et la défense de la patrie ^ » Cependant, tout ce qu'on peut dire dans ce sens ne saurait aller jusqu'à l'apologie d'une intrigue dont les dangers réels de la patrie n'étaient que le prétexte et dont le vrai motif était la haine du progrés, 1 hostilité passionnée de toute une classe de la population contre un parvenu
* Dictionnaire des hommes notables de la lUmie (en russe), i. III, p. 124. — On remarquera ces mots : a qm l'avait choisi. » Le manjuis de Cliambray, de tous les historiens français de la guerre de 1812 certainement celui qui connaissait le niicux la lUissie, après avoir dit qu'Alexandre fui contraint do condescendre aux désirs fie la noblesse en plusieurs points, ajoute ceci : « J'ignore quelle part elle eut dans la nominalion de Roslopt chine à leuipKi de gouverneur de Moscou ; mais ce fut par son influence qu'.Ah^xaudre, contre son opinion personnelle, nomma KoutousiM général ssime. o Histoire [anonyme) de i'expdditioti de Russie. 1. 1•^ p. 304.
qui, ayant l'oreille du mailre, remuait (ouïes les parties du vieil édifice de la civilisation russe et le menaçait de démolition. Si Rosloplchine, comme le rappelle M. de Korfrd'après ses papiers, nie formellement d'y avoir pris pari, on peut dire qu'il nia aussi depuis d'avoir été l'auteur de l'incendie de Moscou. Comme il constate lui-même que Spéranski fut éloigné cinq jours après sa propre apparition à Saint-Pétersbourg, il nous apprend par là que sa lettre fut précédée de sa part d'une visite personnelle à la cour, pendant laquelle il n'aura sans doute pas perdu son temps.
En résumé, les détails de cette intrigue sont encore matière à contestation ; seulement, la part que Rostoptchine y eut n'est pas douteuse. La chute du favori eut lieu très-subitement. Le 29 mars, étant à dîner avec une amie, il fut mandé chez l'empereur, par un feldjœger^ pour huit heures du soir. Après un entretien de plus de deux heures avec le monarque, il rentra dans son cabinet particulier ayant les larmes aux yeux et trahissant par son attitude un grand trouble intérieur. Le prince Alexandre Galitsyne, è qui il fit ses adieux, dut Taider à mettre ses papiers dans son portefeuille, et le ministre en disgnke ne quitta le palais que pour monter en voiture avec un officier chargé de le conduite aux lieux désignés pour son exil *, après avoir pourtant touché encore à sa
* Voir quf^lques détails H ans la Correspondance diplomatique du comtoJo<î.dcMaislre. 1. 1", p. 68-72.— Lcsnccossenrde Spéranski dans
demeure personnelle. L'autocrate , avons-nous dit ailleurs, sacriiia son conseiller dans un moment où il élait essentiel d'apaiser les défiances et de détourner de sa propre personne l'impopularilé dont les réformes de son minisire le menaçaient. Nous avons vu plus haut quels autres motifs exercèrent leur influence sur sa détermination. Le temps n*est pas encore venu d'affirmer catégoriquement lesquels de ces motifs furent les plus puissants et s'il y en avait de légitimes parmi eux.
« Un pays, dit à ce sujet le comte de Maistre, où l'instruction d'un crime de haute trahison est rx)mmencée par un gouverneur militaire et se termine dans un tête-à-tête entre le souverain et le coupable, me parait plus éloigné de la véritable civilisation que celui des Iroquois. » Heureusement, le pays dont parle le grand publiciste savoisien est maintenant occupé à se transformer. Espérons qu'il accomplira cette tAche colossale, mais indispensable, et que les lois de réformes ne seront pas frappées de stérilité par la résistance d'une bureaucratie routinière et corrompue; qu'au lieu d'être lettre-morte, comme tant d'autres, elles passeront dans la vie et les mœurs de la nation.
les fonctions de secrétaire de l'empire fut Tamiral Chischkof, Slave plus convaincu que lui de la force de sa nationalité.