CHAPITRE IV
DE L’ORIGINE KIEVIENNE BES BYLINES SUR VLADEMIR.
M. Maikof “) a cru pouvoir déterminer avec une certaine précision l’époque 4 laquelle furent composées les bylines du eycle de Vladimir. Leur contenu méme nous reporte 4 un 4ge ot il n’y a encore d’autre Russie que la Russie du Dniéper, avee Kief pour centre, avec Tchernigof, Gakitch, Mourom, Sousdal, Rostof, Riazan, Smolensk, pour villes secondaires, ot! it n’y a pas dautre prééminence que celle de Kief et ow il n’est pas question de Moscou. La Russie des bylines nous apparait déja convertie au christianisme, groupée sous la souveraineté d’un méme prince, en lutte acharnée contre les nomades du Sud et de |’Kst, parmi lesquels on nomme déja les Tatars. Cet ensemble de cireonstanees assigne 4 la formation des chansons une époque postérieure 4 lintroduction de Vorthodoxie, et antérieure 4 la conquéte tatare. Celles qui nous montrent le prince de Kief obligé de payer tribut aux infidéles sont évidemment les derniéres en date. Aucun des héros qui sont mentionnés & la fois dans les bylines et dans les chroniques, & part quelques anachronismes (par exemple pour Irmak Timoféévitch), n’a pu exister postérieurement -au ‘commencement du x11I° siécle. Les noms les plus modernes sont ceux de Dobryna @ la ceinture dor et d’Alécha Popovitch, tués 4 la Kalka en 1224. Or il existe un Dobryna et un Alécha plus anciens d’un siécle ou deux.
(1) O bylinach Viadimirova tsikla, S. Pét. 4868.
ORIGINE. KIBVIENNE. 255
En faisant le méme raisonnement pour les bylines novgorodiennes, on doit conclure qu’elles datent 4 peu prés de la méme époque, car elles nous montrent les citoyens se livrant 4 toute la licence des factions en méme temps qu’a toute énergie de leur génie aventureux, naviguant librement sur les grands lacs du nord et le grand fleuve Volga, allant en pélerinage 4 Jérusalem, franchissant les montagnes sarrasines, mais ne soupconnant méme pas: qwun prince de Sousdalie ou de Moscou puisse jamais étendre son sceptre sur eux. Les bylines du cycle de Novgorod, comme celles du cycle de Kief, furent donc composées dans leurs traits essentiels — sans préjudice des altérations ou additions ultérieures — pendant les xI° et XII® siécles.
Il existait déjaé des bylines au x11° siécle et elles étaient connues sous ce méme nom, puisque, dans la Chanson a Igor, le poéte déclare qu’il va chanter, non d’aprés les inventions d’un Boiane, mais « d’aprés les bylines. » A cette époque les bylines russes avaient méme déja eu le temps de courir le monde: M. Maikof cite une saga islandaise du x1° siécle (Zhidrekssaga), qui devait étre composée elle-méme d’aprés des chansons ou traditions saxonnes remontant au x11° siécle, et ow il est question du roi de Russie Vladimir et de son frére le jarl Ilia de Gréce, c’est-a-dire de Russie.
Ces chansons vladimiriennes ont-elles réellement pris naissance dans le Sud? Les traits qu’elles empruntent 4 la nature sont bien ceux de la Russie kiévienne : c’est la plaine sans bornes et la prairie avec sa stipe plumeuse (Aovyl trava), ou bien ce sont les foréts de chénes et les grands bois ombreux. La ville qui forme le centre d’attraction des héros, c’est toujours Kief; le fleuve qui est témoin de leurs prouesses, c’est toujours le Dniéper; aux limites extrémes de ce monde héroique, il y a d’un cété lopulente Gallicie, de autre les royaumes paiens; au midi, la
Gréce et Tsarigrad. Les seules mers qu’ils connaissent, ce sont la mer Noire et la mer Caspienne, et pas du tout la mer Blanche, ni le Ladoga, ni l’Onéga (sauf les heros novgorodiens).
Comment se fait-il aujourd’hui que ce soit justement sur les bords du Ladoga, de l’Onéga et de la mer Blanche que se chantent les bylines du cycle kiévien? Qu’on y retrouve les bylines du cycle novgorodien, rien d’étonnant puisque la Russie septentrionale, de Perm 4 Arkhangel, n’est qu’une vaste colonie novgorodienne. Mais ces immenses régions n’ont jamais été placées sous la souveraineté de Kief, méme a l’époque de sa plus grande puissance. Les bylines du cycle kiévien se rencontrent encore sur les bords du Volga, de Nijni-Novgorod 4 Simbirsk; elles se rencontrent dans les gouvernements de la Russie centrale, Moscou, Toula, Riazan; elles se rencontrent dans la lointaine Sibérie. I] n’est qu’une seule région ot l’on wait jamais pu en recueillir : c’est précisément dans l’ancienne Russie kiévienne, dans la Petite-Russie d’aujourd’hui. Tandis qu’on célébre Ilia de Mourom et ses compagnons sur POnéga et le Volga, leurs noms sont aujourd’hui absolument inconnus de l’indigéne des campagnes qui ont été, suivant les bylines, le thédtre de leurs exploits.
On a cherché & expliquer cette singularité. Certains, comme M. Pogodine, ont pensé que la population qui habite aujourd’hui les provinces petites-russiennes ne descend nullement des anciens habitants de la Russie kiévienne. Ceux-ci auraient totalement disparu du pays, emportant avec eux leur langue, leurs légendes, le souvenir de“leurs héros. Ils auraient été remplacés dans le pays par une race nouvelle, qui apportait avec elle de nouvelles traditions et qui ne savait rien de ceux qui l’avaient précédée dans le pays. Ces émnigrants n’étaient pas des Slaves russes, mais des Slaves appartenant probablement aux rameaux serbe, croate ou bulgare. Dans ce systéme, le nom méme
ORIGINE KIEVIENNE. 157
de Petite-Russie n’aurait aucune raison d’étre: ce n’est point par des Russes qu’elle est habitée.
La question de Vorigine des bylines vladimiriennes a été encore discutée récemment, 4 l’occasion du congrés de Kief (juillet 1874). M. Oreste Miller, si connu par ses travaux sur la littérature nationale’, était venu 4 Kief, disaitil, dans l’espérance d’y apprendre quelques nouveaux faits qui jetteraiént un peu de lumiére sur cette question. Or, précisément 4 ce moment, paraissait le premier volume dune publication de MM. Antonovitch et Dragomanof, professeurs & Université de'S. Vladimir. Le livre est intitulé : Chansons historiques de la Petite-Russie. M. Oreste Miller signale, comme avaient commencé 4 le faire les éditeurs
“eux-mémes, un certain nombre de rapprochements entre les doumas petites-russiennes et les bylines de la Grande- Russie. Alexis Popovitch, le héros cosaque qui brave les tempétes de la mer Noire, n’a guére que le nom de commun avec Alécha Popovitch. Mikhailik, ce chevalier petitrussien qui prend sur son dos la Porte d’or de Constantinople et la transporte 4 Kief, rappellerait le hardi Mikhail Potyk ou Mikhail Danilovitch des bylines. Gange Andiber rosse les nobles polonais dans les cabarets comme Ilia le Mouromien rosse les princes-boiars de Vladimir. Le seigneur Jourilo, aprés lequel courent toujours « trois cents jeunes filles », ressemble 4 ce Tchourilo qui faisait tourner toutes les tétes et pour qui la femme du Beau-Soleil se coupait les doigts. Mais ces rapprochements étaient, ou trop peu nombreux, ou trop superficiels, pour qu’on putt en tirer une conclusion. Méme en tenant compte de ces données nouvelles, il fallait reconnaitre que lépopée petite-russienne s’est développée absolument en dehors des traditions du cycle de Vladimir, que 1é Beau-Soleil et Ilia de Mourom y sont des personnages aussi inconnus que les autres bogatyrs kiéviens.
M. Oreste Miller resta d’avis cependant qu’il n’a pas
toujours dii en étre ainsi. Au xvm° siécle encore, comme on le voit par le récit du voyageur allemand Eric Lassota, le souvenir d’Ilia de Mourom était trés-vivant 4 Kief “. On montrait son tombeau & la cathédrale Sainte-Sophie, on éditait des estampes grossiéres qui le représentaient avec une auréole; l’église célébrait un office,en son honneur le 19 décembre. Il est vrai que la poésie populaire semble avoir oublié et que dans le recueil des deux professeurs kiéviens on ne trouve presque nul vestige des anciennes traditions. Mais ce recueil, faisait observer M. O. Miller, ne comprend que des chansons historiques. Qui pouvait savoir si dans les chansons non historiques, — rondes de danses ou complaintes de mariage, — si dans quelque conte populaire inédit, on ne trouverait pas ce qu’on cherchait vainement dans les chansons, et dans des chansons purement historiques ? Enfin, 4 défaut de la littérature populaire, de la tradition orale, on pourrait peutétre un jour découvrir des documents manuscrits, qui fourniraient la preuve de l’antiquité des traditions sur Ilia de Mourom et l’épopée kiévienne dans le pays kiévien. Tl fallait donc, disait M. Miller, épuiser toutes les recherches avant de se laisser aller 4 des conclusions extrémes ®),
Le nom méme de dogatyr n’était pas inconnu dans la Petite-Russie puisque nous le trouvons, dans le récit d’Eric Lassota, appliqué 4 Ilia de Mourom. Un conte petit-russien, cité par M. Dragomanof dans le 9° numéro de l’Ancienne et Nouvelle Russie, explique A sa maniére, tout autrement que les bylines, comment les bogatyrs « disparurent de la terre russe. » (Voir ci-dessus p. 81). Le dernier d’entre eux fut pris par les recruteurs et fut
(41) Sbornik materialof dla istoritcheskot topographtt Kigvai ego okrestnostet. Kief, 1874, p. 47. — Voir ci-dessus p. 106.
(2) Péterb, Vigdomosti, 26 sept. (8 oct. 1874). — Voir aussi le Kiévlanine du 22 aodt 1874. — Drevnata i novata Rossia, No3 et Ne 9, 4878,
ORIGINE KIBVIENNE. 159
fait soldat. Il] montait la garde 4 la porte du palais du tsar; mais, comme il s’ennuyait de tenir un fusil, il prit.un canon pour se mettre au port d’armes. Quand le tsar sortit, il fut stupéfait. Il vit alors que ce factionnaire était un bogatyr et, épouvanté de sa force, il le fit enchainer dans un souterrain. Ainsi disparut dans la Petite-Russie la race des bogatyrs.
Mais, quand méme on ne trouverait ni dans les traditions, ni dans les manuscrits de la Petite-Russie, aucun vestige de l’antique épopée vladimirienne, cela ne prouverait pas contre son existence au xiI° siécle dans le pays kiévien. Ne voyons-nous pas que chez les Tchéques, chez les Polonais, chez les Lithuaniens, la memoire du peuple n’a pas gardé souvenir des anciens chants héroiques? Ils existaient pourtant, ces anciens chants! Les chroniques polonaises portent la trace de traditions populaires extrémement répandues. Qu’est-ce que Lech le fondateur de la Pologne, qu’est-ce que Krak combattant le dragon de Cracovie, Vanda se précipitant de la Vistule et obtenant pour tombeau un twmulus héroique? Qu’est-ce que le roi Popiel, dévoré par les rats, le paysan Piast qui donne lhospitalité aux anges et qui est arraché 4 sa charrue, comme un autre Curius Dentatus, pour régner sur son peuple ? Qu’est-ce que tous ces récits légendaires; sinon l’écho de chansons épiques qui ont péri? Chez les Tchéques, ils se sont aussi effacés de la mémoire du peuple; mais les poémes conservés dans les fameux manuscrits de Kralove Dvor (Keeniginhof), découvert en 1817, et de Zéjéna Hora, trouvé en 1818, démontrérent que la Bohéme aussi avait eu son heure de fécondité poétique: le jugement de Liboucha, Zaboi, Cestmir et Viaslaf, etc., sont de magnifiques débris de l’épopée tchéque évanouie “).
(4) Voir Louis Leger, Chants hérotques et chansons populatres des Slaves de Boheme, Paris, 1866.
De méme la chronique de Nestor témoignerait au besoin que la Russie kiévienne a eu son épopée particuliére; que ce cycle vladimirien, auquel il emprunte plusieurs de ses récits, s’inspirait des mémes motifs que les bylines qui nous sont parvenues grace 4 la transmission orale; que ce cycle kiévien s’est représenté Oleg, par exemple, sous des traits qui sont presque ceux du Volga des chansons ; qu’on y prétait 4 Vladimir des mots et des actions que les bylines attribuent également au Beau-Soleil.
Une autre question se présente. S’il a existé autrefois dans les campagnes kiéviennes un cycle héroique dont les bylines ne sont que des débris, comment se fait-il que ces débris se rencontrent aujourd’hui partout, excepté dans la Petite-Russie ?
On sait de reste qu’a partir du xu° et du x° siécles, & partir de la double chute de Kief, saccagée par une coalition des princes russes, puis par les Tatars, il se produisit un grand mouvement d’émigration, du sud-ouest au nord-est, des bords du Dniéper 4 ceux de la Moscova et de la Kliazma. Les plus puissants des princes russes, Georges Dolgorouki d’abord, André Bogolioubski ensuite, abandonnérent décidément la Russie des steppes, la Russie kiévienne, pour une Russie nouvelle qui se constitua au milieu des régions forestiéres. Dans ces régions plus paisibles, éloignées de Ja route des invasions, ils appelérent les colons des campagnes de Kief, de Tehernigof, de la Volynie. Les populations finnoises des bords de la Moscova ou de la Kliazma, étant d’ailleurs peu nombreuses, furent promptement absorbées par les nouveaux colons et ainsi se constitua peu & peu la race grande-russienne, qui ne cessa de s’étendre sans cesse vers le nord et vers orient. Les émigrés de la Russie kiévienne s’y trouvérent mélés aux débris des peuplades mériennes, vesses, mouromiennes, aujourd’hui disparues et dont les archéologues russes, comme M. Ouvarof, explorent curieusement les
ORIGINE KIEVIENNE. 161
tumuli. Ce qui prouve que la Grande-Russie est bien une colonie de la Petite-Russie, c’est le soin que prirent les princes de Sousdal d’assurer aux émigrants la continuité de leurs traditions: André Bogoulioubski transporta de Kief a Vladimir une vierge miraculeuse ; en sorte que ses fidéles retrouvérent la méme protection divine sous un autre climat. Les colons venus du Dniéper virent aussi dans leur cité nouvelle une Porte d’or comme A Kief. L’habitude de tous les émigrants qui ne s’éloignent qu’avec regret de Vancienne patrie, c’est de donner & la colonie des noms qui rappellent ceux de la métropole. C’est ce que faisaient en Epire Hélénus et la Troyenne Andromaque :
... Parvam Trojam simulataque magnis |
Pergama, et arentem Xanthi cognomine rivum
Agnosco, sceseque amplector limina porte
(En. Ill, 349).
cest ce que firent les Anglais dans Amérique du nord, les Espagnols dans |’Amérique du sud, les Francais a la Louisiane et au Canada. Il y a un Vladimir et un Galitch de Sousdalie, comme un Vladimir de Volynie et un Galitch de Gallicie; un Zvénigorod sur la Moscova, comme sur le Dniéper; un Iaroslavl sur le Volga, comme sur le San; un Péréiaslaf prés de Sousdal, comme auprés de Kief.
Si les émigrants ont apporté avec eux dans les foréts du nord les souvenirs de la splendeur kiévienne, leurs madones les plus vénérées, le nom méme des cités volyniennes et sévériennes, est-il étonnant qwils y aient apporté également le culte des héros nationaux, de ceux qui dans les temps anciens défendirent la patrie contre ces mémes barbares, devant lesquels on était contraint d’émigrer? Les colons conservérent ces traditions mieux que la mérepatrie, précisément parce que dans ces déserts lointains ils n’avaient pas d’autres sujets d’entretien ; qu’on n’y pouvait ni endurer les mémes infortunes, ni accomplir les mémes exploits; que la conquéte des provinces tchoudes
et finnoises se faisait sans éclat et presque sans gloire; qu’on n’avait pas de grandes batailles 4 y livrer; que rien ne venait y effacer la splendeur des anciens faits d’armes, que plus tard la conquéte tatare fut une infortune peu propre & inspirer les poétes, et qu’enfin limagination nationale ne fut tirée de son inertie qu’au temps d’Ivan le Terrible par le retentissement de la prise de Kazan et de la chute des royaumes tatars. L’histoire de la Russie méridionale était bien autrement tourmentée : les régions du Dniéper subissaient invasion sur invasion; aux incursions musulmanes, on répondait parfois par une brillante offensive : déja Daniel de Galitch avait osé vaincre les Mongols, au temps de leur plus grande puissance: Vitovt, grandprince de Lithuanie, avec les Russes de la Petite-Russie et de la Russie Blanche, reporta la guerre aux Tatars jusque dans les plaines du Dniéper. L’histoire de ce pays est une lutte continuelle contre les nomades, car le joug mongol ne s’y appesantit jamais comme dans la Grande-Russie, jamais on ne lui permit de s’y établir et de s’y rendre incontesté. On avait plus de chances contre les Tatars de Crimée et méme contre les Turcs que n’en avait la .Grande-Russie contre la Grande Horde. Et puis on était trop occupé de combattre pour avoir le temps de se souvenir et de chanter. Les exploits des paladins de Vladimir étaient bien loin déji; mais chaque jour on avait sous les yeux les exploits non moins éclatants des princes russes et des cosaques du Dniéper. I] se forma une épopée ukrainienne qui fit complétement oublier l’ancienne. La nationalité elle-méme avait pu éprouver quelque modification. Les vides laissés par l’émigration vers le nord-est furent comblés avec le temps, comme nous le verrons, par desimmigrations venues surtout de la Russie Blanche. Pour cette nationalité nouvelle une poésie nouvelle.