PREFACE. XI
ment entrer dans la voie de Vexplication mythique. La mythologie comparée a pris en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, wn développement remarquable. F'n France, surtout depuis les études de MM. Alfred Maury, Baudry, Michel Bréal, Gaston Paris, Gaidoz, Husson, Brueyre “, ce west plus une science nouvelle. L’important est de nabuser ni des interpretations, mi des comparatsons, et de se souvenir des sages conseils de M. Angelo de Gubernatis. Comme lui, je me bornera « a signaler, chemin faisant, les interpretations qui me pardissent Sapprocher le plus de la vérité; mais les objets quembrasse la mythologie sont si mobiles et si dwers qwils 8 €vanowissent au moindre effort tenté pour les serrer de trop prés. Leur richesse consiste précisément dans leur caractére fugace et vague » ),
Les chansons épigues du second groupe permettent de comprendre Vidée que le peuple russe a essayé de se faire de ses propres annales et de voir a quels agents historiques sont allées ses préférences. La Russie a dans ces cantilénes ce que nulle autre nation ne posséde peut-etre aussi complétement : histoire d'un peuple par lui-méme.
Le troisiéme groupe ne comprend quun trés petit nombre de chansons : chansons de kaliéki sur les saints de Orient chrétien, ou chansons héroiques sur Salomon le Sage. Jelai completé avec des contes ou des récits en prose ayant également un caractére nique et populaire. On y verra Vimpression faite sur imagination russe par des héros appartenant a dautres épopées: Akir l Assyrien,
(1) Baudry, Les Mythes du feu et du breuvage céleste, dans la Revue Germanique de 1864. — Michel Bréal, Hercule et Cacus, le Mythe ad’ OEdipe, Paris, 1863. — Gaston Paris, Le Petit Powcet, dans les Mémoires de la Soc. de Linguistique, 1871. — Gaidoz, Gargantua, 1868, dans la Revue Archéologique. — Husson, la Chaine traditionnelle, Paris, 1874. — Brueyre, Contes de la Grande-Bretagne, Paris, 1873, etc.— M. Georges Perrot a traduit la Mythologie comparée de Max Muller.
(2) Angelo de Gubernatis, Mythologie zoologique, traduite par M. Baudry, t. 1, p 340. Paris, 4874.
Salomon, Alexandre de Macédoine, Héléene la Grecque, Digénis Akritas, Roustem le Persan, Bewve @ Hanstone.
Létude de Vépopée russe, qwon entreprend ici pour la premiere fois en France et presque en Occident, west point inutile aux études générales. Ln ethnographe, elle fera justice de certaines théories passionnées sur Vorigine dune grande nation européenne : on verra, par ses chansons héroiques, que non-seulement le peuple russe est un peuple dryen des plus authentiques, mais qwil a mieux conservé que la plupart des autres peuples européens ce trésor de traditions et de légendes dont chacun Weux fut si richement doté a sa: sortie du berceau commun. Les Slaves russes, cette branche, qui parait si jeune, de la famille européenne, semblent avoir jouw du droit de préférence qu'on trouve dans nos vieilles lors celtigues en faveur des puinés : le droit de juveigneurie. De nos ancétres communs, us ont gardé presque tout Vhéritage poetique.
A ceux qui recherchent les lois dela formation des grandes épopées, étude des cantilénes russes pourra offrir quelques lumieres. Ils y verront comment une nation peut, dans son développement poctique, sarréter aun certain degré. Tandis qwil y a des pewples qui possédent de vastes ensembles épiques, @autres se bornent a produire des cantilénes qui, coordonnées par un génie plus puissant, auraient pu, tout comme @autres, devenir une Odyssée ou un Ramayana. Les Russes, ainsi que les Hspagnols ou les Scandinaves, Wont que des cantilénes. Peut-étre, de ces chansons emques sur Iha de Mourom, sur Ivan le Terrible, sur Pierre le Grand, auraient pu naitre des Miides, des Johannides, des Pétréides. Mais le rhapsode inspiré qui leur eut donné cette forme supérieure ne s’est pas rencontré et ne se rencontrera pas, car il viendrait déja
sates: Trop tard dans un monde trop vieux.
Loutefors leur examen peut jeter quelque lumiéere sur la
PREFACE. XT
genese des épopées en général, sur la question homérigue comme sur celle de nos chansons de gestes. .
Puasque fa touché au domaine classique, aprés Homere. venons a Hérodote. Plusieurs de ses récits, ceux notainment de son précieux Livre Quatriéme, trowveront peut-étie @utiles commentaires dans ces chansons nées swr la tere antique de Scythie “)..
En comparant le peu qui nous reste de notre vierlle littérature et de nos vieilles traditions. populaires avec cette poétique opulence de la Slavie, nous ne pouvons nous défendre @un sentiment @envie. Nous sommes devenus Wabord tellement Gallo-Romains, puis tellement Francais, que nous avons cessé détie des Gaulois. Ah! sv nous possedions sur nos origines celtiques tout ce que possedent les Russes sur leurs origines slaves! St nous powvions dans les traits de héros populaires déméler ceux de nos anciens dieux gaulois ! Nous ne saurons amas ausse ben qw eux devant qui se prosternaent nos ancétres puiens.
La Russie a eu encore cette fortune que les chansons nationales se sont conservées fidélement dans le peuple jusguau moment ow la cumosité scientifique sest enfin évertlée chez les lettrés. On ne s’est avisé en Occident de la valeur de ce trésor poétique que lorsqwil était déja gaspillé; nos littérateurs du XIX° siécle ne se sont pris @enthousiasme pour les poésies du peuple, les savants ne se sont trowvés munis des connaissances philologiques et mythologiques 1eguises pour leur interpretation, que lorsque le paysan les a eu désapprises. En Russie, au contraire, le peuple avait encore la naiveté féconde des ages antiques que déja les littérateurs avaient subi Pinfluence du grand mouvement romantique, du grand retour sympathique vers le passé national, et que déja les érudits, formés a Vécole de l’ Occident, étaient armés de toutes les ressources de la. critique mo-
(4) Voir ci-dessous pages 34, 40, 56, 104, 103, 126, 170, 194, 247, 254, 400, 405, 416.
derne. Le peuple en était au XII siécle, et les classes lettrées appartenaient déja au XIX°. Rien ou presque rien ne Sest perdu.
En France, Vesprit humain dut subir toute cette évolution de la Renaissance qui nous éloigna au XVI? siécle de nos origines nationales pour nous y ramener seulement de nos jours. Pendant longtemps les traditions populaires y furent tenues en mépris : on weut @autres dieux et autres demi-dieux que ceux de Vantiquité gréco-romaine. Aucun de nos grands écrivains classiques ne sest mspiré de la vieille poésie nationale. Ni Corneille, ni Racine, m Voltaire (sauf peut-étre dans 'Micromégas) ne se sont souciés de nos héros et de nos bons titans celtiques. De Rabelais, qui mit en scéne Gargantua, @ Victor Hugo, qu chanta le géant dont
Les aieux franchissaient le Rhin comme un ruisseau,
on wa connu @autres héros que ceux de Rome et d Athenes. EH'ntre la poésie des lettrés et celle du peuple, s’opéra une séparation a jamais regrettable. Ceux-la sattardérent sur le Tibre et le Céphise, tandis que celui-ci, dédaigné, commencait a ne plus se souvenir “),
En Russie, le mouvement romantique de ce siecle put done se rattacher sans effort aux origines nationales. Les grands auteurs classiques, qui presque tous appartiennent a notre dge, purent se retremper au contact du génie populaire. Aux conteurs, aux chanteurs rustiques, Pouchkine empruntait le motif de nombreux chefs-@euvre : la Roussalka, Rousslan et Lioudmila, et ses charmants contes en vers du Fiancé, du Tsar Saltane, dw marchand Kouzma et de son serviteur Balda, dw Coq Wor, de la Tsarévna morte et des Sept bogatyrs, du Pécheur et du Poisson d’or.
(14) Depuis ce temps, plusieurs de nos grands écrivains ont su retrouver cette source qui va se tarissant et y puiser encore l’inspiration. Je citerai seulement Georges Sand, qui, dans ses romans berrichons, a réveillé les fadettes, les follets, bref, tous les souvenirs des vieilles religions rustiques du centre de la France.