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COMMENT LA TRAHISON S’EST INTRODUITE EN RUSSIE

L’exterminateur de la noblesse russe est resté dans la mémoire du peuple comme un tsar terrible, la main armée dun épieu de fer et toujours levée, entouré de bourreaux « par dizaines et par demi-cents », prompt & « chatier de chatiments terribles ». « Qu’on me nomme ces trois boiars qu’on dit étre trois traitres, — le premier je le ferai bouillir dans une chaudiére; le second, je le ferai empaler; le troisiéme, je le ferai décapiter “) ». Sa constante préoccupation, mélée chez lui de fureur et d’angoisse, cest « dexterminer la trahison ». Enlever, balayer la trahison de la terre russe, c’est le mot que. dans l’histoire il a toujours 4 la bouche. C’est pour cela quwil a décimé sa noblesse, chatié Novgorod, persécuté saint Philippe; cest pour cela qu'il a organisé la légion des opritchniks dont les armes parlantes étaient un balai suspendu a la selle de leur coursier. Le peuple luicméme semble avoir trouvé qu’Ivan le Terrible abusait de cette expression : peut-étre les masses ignoraient-elles le dessous des cartes ; les craintes du tsar étaient si réelles qu’il entra en négociation avec la reine Elisabeth pour s’assurer, en cas de malheur, un refuge en Angleterre. Pour peindre cette inquiéte et fiévreuse préoccupation du Terrible, pour railler ce que Pon croyait chez le tsar un sinistre travers, naquit le corte populaire intitulé : « Comment la trahison s’est introduite

(4) Kiriéevski, VI, p. 74.

en Rassie » et que je vais abréger dans la traduction (Rybnikof, II, 232) :

« Le tsar Joann Vassiliévitch était un tsar sévére et puissant, un redoutable conquérant des pays étrangers : c’est pour cela qu’on lappela le Terrible. Un jour il envoya des messagers dans tous les autres Etats pour exiger des tsars et des rois qu’ils payassent tribut 4 la Russie. Ces princes se concertérent et lui proposérent alors trois énigmes : s’il les devinait, ils lui paieraient douze tonneaux d’or; sinon, ils lui refuseraient le tribut et en outre le détréneraient. Les trois énigmes étaient : « Qu’y a-t-il de plus -aventureux dans le monde? qu’y a-t-il de plus aimable dans le monde? qu’y a-t-il de plus doux dans le monde ? » On lui donna rendez - Vous pour résoudre ces énigmes, auprés d’une certaine pierre blanche, en un certain point de l’Orient, ot tous ces princes se— raient rassemblés. Alors le tsar fut tres embarrassé : il réunit ses bojars, ses princes et ses sages, et ne put tirer d’eux aucune lumiére. Le délai fixé approchait, le tsar se disposait & partir sans avoir trouvé encore de réponse satisfaisante. I] part; en chemin il avise un paysan qui, dans un lieu désert, batissait une église, il n’avait plus que le toit a terminer. Seulement, pour chaque planchette et chaque clou, ilredescendait jusqu’a terre. « Dieu t’aide, vieillard, lui dit le tsar. — Merci, brave homme, répondit le paysan. — Eh bien, frere, tu construis une église 7 — Comme ta Grace le voit, » reprit le mougik qui semblait ne pas le reconnaitre. — « Mais je vois que pour chaque planchette de bois et pour chaque clou tu descends jusqu’a terre pour remonter ensuite. Tu ferais mieux de prendre a la fois une dizaine de clous et une dizaine de planchettes et de les monter ensemble; ce serait pour toi bien plus avanta— geux. — Chaque ouvrier connait son métier; mais je te demanderai & toi, tsar de Russie, ou. tu vas et dans quel but ? tu vas sans doute en Orient, vers la pierre blanche, pour y deviner les énigines? Déja les rois et les princes étrangers t’y attendent. Si tu ne devines pas, tu seras déchu du trone. — Puisquil en est ainsi, ne saistu rien et ne peux-tu m’aider ? — Parfaitement, Ivan Vassiliévitch, tsar de Russie; seulement & une condition: tu receyras un tribut annuel de douze tonneaux d’or; donne-moi un de ces tonneaux, je

t’expliquerai les énigmes et tu continueras a régner; sinon, ton reene est fini ». Ivan promit le tonneau et le vieux lui expliqua les énigmes: « Qu’y a-t-il de plus aventureux dans le monde? ce sont les deux yeux : de quelque coté qu’on porte les regards, on voit tout en un clin d’ceil. — De plus aimable? c’est le soleil : il rechauffe toutes les créatures et toutes se réjouissent. — De plus doux ? c’est Peau : sans elle on ne peut vivre ».

Le tsar remercia le vieux, se rendit 4 la pierre blanche, expliqua les énigmes et recut les douze tonneaux d’or, avec lesquels il revint dans ses états. « Qu’en pensez—vous, dit-il alors 4 ses boiars, donner un tonneau d’or a ce vieux, n’est-ce pas beaucoup ? Nous avons tune armée et beaucoup de troupes a entretenir. Mais le vieux quelles dépenses a-t-il? que fera-t-il de son or? Ne vaut-il pas mieux agir ainsi ? du tonneau d’or nous retirerons les deux tiers de son contenu que nous remplacerons par du sable, en sorte qu’il ne remarque rien, et nous lui donnerons le tonneau. » Tous furent de son avis. Aussitot dit, aussitdt fait. On transporta ensuite le tonneau au lieu ou le vieillard construisait son église, et le tsar lui dit : « Dieu t’aide, bon vieillard! Je te remercie humblement pour ton conseil; j’ai recu ce qu’on m’avait promis; a ton tour, viens et recois le tonneau que je Vai promis ».

Le vieillard répondit : « Eh bien! tsar de Russie, Ivan Vas— sili¢vitch, Ivan le Terrible | C’est toi-méme qui as introduit la tra— hison dans la Russie orthodoxe, et de ce jour jamais tu ne pourras Pextirper, ni toi, ni aucun autre; et la cause de tout le mal, tsar, c'est toi-méme. Pourquoi. me tromper? Je t’ai sauvé la vie et la couronne; pour cela tu m’avais promis un tonneau d’or ; au lieu d’or, tu le remplis de sable ». Le tsar vit que le vieux n’était pas un homme ordinaire et il le supplia avec larmes d’accepter un autre tonneau. « Je n’ai pas besoin de ton or, dit le vieillard ; je puis vivre sans ton or. Ce qu'il me faut, ce n’est pas de lor, c’est la justice : c’est toi-méme qui es le traitre, et cette trahison, je le réptte, restera en Russie pendant les siecles des siécles. Maintenant tsar, adieu! poursuis ton chemin, continue a régner. » — Et & Vinstant tout disparut, et le vieux, et l’église, sans laisser de trace. Et le tsar Ivan comprit que ce vieillard, c’était Dieu lui-méme.

Aen croire le conte, c’est donc depuis ce temps que nous voyons Ivan soulever sans cesse, nouveau Sisyphe, avec une sueur d’angoisse, avec une tension d’esprit et de muscles épouvantable, ce rocher de la trahison qui sans cesse retombe sur lui pour lécraser. Aprés le prince Kourbski, Novgorod; aprés Novgorod, Basmanof et Viazemski; aprés Basmanof et Viazemski, son cousin Vladimir; aprés Vladimir, Vorotinski; aprés ses ennemis, ses serviteurs, et aprés ses serviteurs, ses confidents les plus intimes et ses complices les plus compromis !

La grandeur réelle d’Ivan n’a cependant pas échappé a Vobservation populaire. Les chansons lui donnent le surnom de PREZRITEL, le perspicace; sa téte est une « téte sage », comme celle du roi Salomon. C’est lui le premier qui a porté le titre de tsar: 1’a-t-il emprunté 4 Tsarigrad, & Constantinople, conquise par les Tures? l’a-t-il arraché, comme une dépouille opime, au dernier tsar de Kazan, Siméon ? Les bylines hésitent sur cette question d’origine. Ce quil y a de sir, c’est que le premier il s’est proclamé Vhéritier des tsars d’Assyrie, de Babylonie, de Jérusalem, de Rome, de Constantinople. I] a fait de Moscou une troisiéme Rome, une seconde Constantinople. Le premier il a « revétu la pourpre impériale, pris en main le sceptre tsarien ». Si Pierre-le-Grand a été « le premier empereur dans le pays, » Ivan a été le premier tsar de Moscou.

Quand il meurt, « la nation russe pleure son tsar terrible ». « Il était terrible, grand Dieu, et miséricordieux. Miséricordieux pour les bons, il pendait les méchants ». On ajoute, il est vrai : « A tort, A raison, il infligeait des chatiments terribles ». Fut-il bon ou méchant? les bylines n’osent conclure. Il leur suffit qu’il apparaisse grand et redoutable. Elles ont longtemps contribué 4 faire & Ivan une réputation supportable, avant que la découverte des récits du prince Kourbski et d’autres’ennemis du tsar n’eussent provoqué contre lui une réaction exagérée. Ka-

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ramzine, 4 qui le Terrible doit surtout sa disgrace, Karamzine qui donna le signal des attaques contre Ivan, s’étonne que les chansons populaires soient pour lui si indulgentes :.« Dans la mémoire du peuple, remarque |’éminent historien, la brillante renommée d’Ivan a survecu au souvenir de ses mauvaises qualités “. »

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