‹ La Russie EpiqueChapitre 28 sur 72 · CALAMITES ET GRANDEURS DU XVII° SIECLE · texte numérisé non relu

CALAMITES ET GRANDEURS DU XVII° SIECLE

Entre la mort d’Ivan et la naissance de Pierre le Grand, il y a un espace de prés de cent années. Cette période historique est remplie d’événements tragiques, de désastres inouis, de grandes guerres glorieusement conduites. La vieille dynastie russe, celle qui avait fait ’unité et la gran-

(A) L’histoire d’Ivan le Terrible a été étudiée en ces derniers temps dans un esprit plus sympathique et plus scientifique; on a cherché a replacer Ivan dans le temps et Je milieu ot il a vécu, au lieu de faire de lui un théme & déclamations morales. Voir notamment M. Solovief, Istoria Rossti, t. VI, Zabiéline, Vie privée des tsarines de Moscou.— M. Kostomarof, dans sa récente Histoire de Russie par biographies, Moscou, 1874, t.I,et M. Ralston, Early Russian History, sont revenus &l’ancien point de vue, — Dans la littérature russe, lvanle Terrible a été souvent mis en scéne, notamment par Mei dans son drame de la Pskovienne (Pskovitanka), par le comte Alexis Tolstoi, dont les lettres déplerent la perte récente, dans son roman du Prince Sérébranny et dans son drame de la Mort d’Ivan le Terrible. En 41873, ona joué au théatre Marie un opéra sur Irmak etla conquéte de la Sibérie. M. Tchaefa reprisla byline intitulée le tzar veut tuer son fils et ena tiré une piéce intéressante, publiée en 1868, dans les Bésiédy dela Soc. des Amis de la litt. russe.

LE DIX-SEPTIEME SIECLE. Ale

deur de la nation s’éteint, le Terrible a pour héritier un adolescent souffreteux, faible d’esprit et de corps, doux et résigné, 4 douter qu’il soit du sang d’Ivan IV, un moine et un saint sur le tréne. Ivan avait laissé encore un autre fils, Dmitri: Boris Godounof le fait assassiner, et sur les ruines de la maison d’Ivan, aux dépens du sang de celui qui avait été son maitre, il usurpe ce tréne qui pendant quatre cents ans n’était pas sorti de la méme famille. La fin misérable du dernier rejeton de tant de grandsprinces et de tsars russes, l’élévation du meurtrier A ce pouvoir qui était la création de ceux qu'il supplantait, épouvanta la Russie. Vainement l’usurpateur s’applique a lui donner la prospérité, la sécurité, la gloire méme. Sur sa main on voit le sang de |’enfant royal, et l’on s’attend vaguement & des choses terribles. Ce crime que Boris avait cru pouvoir faire oublier, qu'il avait cru enseveli dans la terre avec la victime, y a germé, en quelque sorte, et a fait lever une moisson de colére et de malédiction. Cet enfant que l’on a pu voir raidi par la mort, la gorge ouverte, le voila qui, dit-on, est ressuscité. Il est en armes a la frontiére de Pologne, revendiquant la couronne de ses ancétres, invoquant les serments prétés 4 sa famille. La victime semble étre sortie de sa tombe; un spectre sanglant menace le troéne du nouveau tsar; pour venger Dmitri l’as- Sassiné, apparait Dmitri ’imposteur. Boris Godounof, en versant un sang auguste, avait rendu tout possible. Un moine défroqué, Grégori Otrépief, punissait l’usurpation par une usurpation plus insolente. Il se donna pour le fils d’Ivan le Terrible. Un noble polonais, Mnichek, palatin de Sandomir, promit au prétendu tsar de Moscou la main de sa fille et des secours en hommes et en argent. Le roi de Pologne et le pape romain, heureux d’avoir un prétexte pour bouleverser la Russie orthodoxe, l’assurérent secrétement de leur concours. Dans la Moscovie méme, tous les mécontents du régime nouveau, toutes les classes que le

poids toujours aggravé de V’Etat accablait, tous les éléments de désordre que pouvait contenir un empire en voie de transformation, se trouvérent aussitot en état d’insurrection ouverte ou latente. Beaucoup crurent 4 la résurrection du véritable Dmitri et, par respect de leurs serments, amour du sang royal, enthousiasme pour Venfant miraculeux, se portérent au-devant de lui. Le plus grand nombre ne cherchait qu’un prétexte de troubles et de révolutions.

L’énergique Godounof vient & mourir: c’est le signal de la trahison universelle; ses généraux, ses soldats, son peuple, passent du cété d’Otrépief. On vit alors en Russie un spectacle inoui dans les fastes de l’Europe : il faut remonter jusqu’é l’Orient antique, 4 la Perse de Cambyse et du faux Smerdis, pour trouver l’exemple d’une telle surprise : un moine vagabond ceignit la couronne du Terrible et fut proclamé tsar dans Moscou. La mére du véritable Dmitri, comme pour se venger du monde entier, reconnut publiquement pour son fils un aventurier qui la saluait impératrice-mére, un brigand qui la vengeait. A ses cdtés, il fit asseoir la fille de Mnichek, Marina, l’astucieuse et impudique:Polonaise, dont le nom se trouva dés lors mélé a tous les malheurs de la Russie, car, & la mort du premier imposteur, elle n’hésita pas 4 reconnaitre pour son mari celui qui prit sa place.

Le régne du faux Dmitri dura trente jours. Il suffit quwil régnat pour que limposture éclatat & tous les yeux. L’ami des Polonais, le contempteur de la religion et des moeurs russes, eut bientdt tout le monde contre lui. Vassili Chouiski, en si peu de jours, avait déja eu le temps de comploter, d’étre condamné 4 mort et gracié; gracié, il se mit a la téte d’un nouveau complot. Le faux Dmitri est assailli la nuit dans son palais, massacré au pied de lEscalier Rouge; comme son cadayre, enseveli dans un faubourg, suscite des gelées pernicieuses, pour en finir avec ses maléfices, son corps est briilé. De ses cendres on

chargea un canon, qu’on tira dans la direction qu’il avait Suivie pour venir & Moscou.

Les Russes, cette nation si dévouée a ses princes, étaient sortis de lobéissance. Ces sujets du Terrible avaient cessé de trembler et d’aimer. Contre Vassili proclamé tsar, on laisse s’élever un nouvel imposteur. Son neveu, le brave Skopin Chouiski, défend un moment le tréne ébranlé; mais il meurt et emporte avec lui la fortune de la dynastie. On prétendit qu’il avait été empoisonné par ses oncles, peutétre par ce tsar quwil sauvait. La guerre civile se déchaine sur la Russie; ou plutdét c’est un bouleversement social, un débordement de violences privées, de brigandages : les serfs révoltés, les cosaques licencieux, font rage d’un bout a autre de la Moscovie. C’est une période de troubles plus affreuse que nos guerres de religion et peut-étre que la guerre de Trente Ans. L’étranger ne manque pas d’intervenir : les Suédois entrent comme amis, puis s’emparent de Novgorod-la-Grande; les Polonais réclament le tréne pour le fils de leur roi; Vassili, tsar de Russie, est prisonnier dans Varsovie; une arm4- lithuanienne pénétre dans Moscou, tient garnison au Kremlin, dans le palais d’Ivan IV. La population essaie de se soulever contre |’ennemi héréditaire : elle ne réussit qu’a faire briler Moscou. Lapounof tente d’en chasser les Polonais, il est assassiné par ses cosaques indisciplinés.

Les calamités qui frappaient sans reldche la Russie, comme un chatiment du crime de Boris et des serments prétés successivement a tant de souverains, ne prirent un terme que dans leur excés méme. Alors les honnétes gens, les patriotes s’unirent et formérent contre l’étranger et les traitres une sainte ligue. Les moines de Troitsa appelérent les villes russes 4 la croisade contre ’hérétique ; un boucher de Nijni-Novgorod, Minine, arma les cités du Volga; le. prince Pojarski prit le commandement de l’insurrection ; les Polonais, enfermés dans le Kremlin, réduits 4 manger

de la chairhumaine, durent capituler; Moscou fut délivrée. Alors on réunit,dans une grande assemblée nationale, les députés du clergé, de la noblesse , des marchands, les délégués des villes et des provinces. L’assemblée décerna la couronne & un enfant de quatorze ans, dont le pére, le métropolite Philaréte, s’était distingué par.son patriotisme et ses services. C’est ainsi que la dynastie des Romanof monta, par le suffrage populaire, sur un trdne absolu.

Le régne des deux premiers Romanof, c’est la réparation des maux de la guerre civile,-c’est la revanche contre ceux qui les ont causés et exploités. Novgorod est enlevée 4 la Suéde, Smolensk & la Pologne. Le soulévement des cosaques Zaporogues et des populations petites-russiennes contre leurs seigneurs polonais fournit 4 la Moscovie Voccasion (@intervenir & son tour dans les affaires de ses voisins. Bogdan Khmelnicki, le libérateur de l’Ukraine, appelle & son secours le tsar de Moscou, le tsar blanc. Kief, cette ancienne capitale de la Russie, la cité des Vladimirs, la forteresse aux portes de laquelle veillérent les Ilia de Mourom et les Dobryna, aprés trois siécles de domination lithuanienne, fait i1cuwour 4 la Russie.

Enfin Alexis Mikhailovitch, en assiégeant Riga, retrouve la trace d’Ivan le Terrible sur les rivages baltiques et en montre le chemin a son fils.

Il semble que tant d’événements retentissants, dont le peuple ressentit directement la douloureuse atteinte, il semble que létrange aventure d’Otrépief, la violation du sol national par les armées de la sombre Lithuanie, la brillante revanche de Smolensk et de Kief, auraient di passionner la muse populaire. Pourtant nous n’avons sur ce siécle si rempli qwun petit nombre de chansons. La masse se refuse a suivre histoire dans son développement nouveau. Elle s’attache & deux ou trois personnages qui pour elle absorbent la vie nationale. Le Beau-Soleil et ses paladins, Ivan, le tsar terrible, Pierre Alexiévitch, le

premier empereur, sont comme trois sommets entourés dune perpétuelle lumiére; mais entre ces sommets, il y a une dépression marquée. Ils ont fait le vide entre eux; ils se dressent isolés sur |’épopée russe: 4 peine si quelques rares chansons permettent de relier, de l’un a l’autre, la chaine des temps.

Les bylines sur la période intermédiaire entre le premier tsar et le premier empereur peuvent se grouper sous une douzaine de titres : le meurtre de Dmitri par Boris Godounof, Otrépief et sa femme Marina, l’entrée en campagne et la mort de Skopin Chouiski, la disparition du tsar Vassili, Vassassinat de Lapounof, les brigandages du prétre’Semen, la prise d’armes de idinine et Pojarski, lélection de Michel Romanof, la mort de Pojarski, la réunion des Etats pour savoir s’il faut arracher Smolensk aux Polonais, la révolte du cosaque du Don, Stenko Razine, l’échec d’Alexis sous Riga. Sur tous ces sujets, en tenant compte de toutes les variantes, le recueil de Kiriéevski ne renferme que soixante et dix piéces: celui de Rybnikof huit, et celui d’Hilferding douze.

Il est & remarquer que plusieurs des bylines reproduites par M. Bezsonof dans la collection Kiriéevski sont consignées dans des manuscrits presque contemporains des événements. Ainsi Richard James, bachelier d’Oxford et aumédnier de VPambassade d’Angleterre, qui vint en Russie et habita Moscou en 1619, c’est-a-dire quatorze ans seulement aprés Vaventure du faux Dmitri, profita de ses loisirs pour faire un recueil des chansons qui couraient déja sur la période des troubles. Il existe un autre recueil manuscrit, également presque contemporain, celui qui a appartenu a Kalaidovitch et qui ne remonte qu’é année 1688.

Dans cette histoire de Russie par le peuple nous indiquerons surtout les traits qui la distingue de Vhistoire savante et réfléchie.

ie

Page 1