LE FAUX DMITRI
Au commencement de ce siécle quelques écrivains, comme notre Lévesque, ont exprimé quelques doutes sur le personnage d’Otrépief. Le vrai Dmitri a-t-il été réellement assassiné? Le faux Dmitri ne serait-il pas le vrai Dmitri, échappé 4 la mort, indignement massacré ensuite par ordre des boiars? Aucune des bylines que nous avons sous les yeux ne laisse apercevoir dans le peuple la moindre hésitation & ce sujet. Le regret que lui inspire le dernier rejeton des Ivans, celui qwil appelle Dmitri le Saint “) et dont la chemise sanglante est encore suspendue sur sa chasse dor a l’église Saint-Michel du Kremlin n’est tempéré par aucune espérance : sans bornes est sa haine contre Boris, Passassin du tsarévitch. Boris fit massacrer ou déporter la population VOuglitch qui avait osé Vaccuser : ila noyé dans lc sang cette voix dénonciatrice; mais il n’a pu déporter tont le peuple russe, et, dans les bylines, le nom d’assassin lui arrive droit au visage. Boris Godounof, c’est « le milan qui a tué cet aigle, le tsarévitch Dmitri; quand il Peut tué, if monta sur le tréne et régna sept ans. Ce nest pas un tourbillon qui sévit dans la vallée, ce n’est pas ’herbe des steppes qui s’incline sous Pouragan, c’est la colére de Dieu qui s’avance sur la Russie orthodoxe. Ila péri dans son aire, le milan; sa plume a volé jusqu’au ciel; son sang a coulé le long de la Moscova. » Si Boris est mort dans son aize (dans son lit) apres les sept ans de régne que lui avaient assurés, dit-on, les astrologues, sa plume n’en a pas moins été dispersée, son Sang n’en a pas moins coulé. La vengeance & laquelle sa
(1) On a fait de lui un Romanof, bien que, par sa mére, il fat un Nagoi.
mort le dérobait tomba sur ses enfants, sur son fils Feodor, innocent héritier d’une couronne usurpée, sur sa femme, qui joignait au crime d’étre tsarine celui d’étre la fille du fameux Maliouta Skouratof. Tous deux furent étranglés.
L’aversion que nourrit le peuple contre Boris s’étend d’ailleurs a tous les boiars. Les bylines portent l’empreinte de ces haines sociales, irritées par les derniers édits sur le Servage, qui allaient susciter une jacquerie. Quand s’éteignit la race d’Ivan IV, ce Terrible qu’on regrette chaque jour davantage, « la pauvre Russie tomba en des mains malfaisantes: celles des boiars, celles des seigneurs; et parmi ces boiars se montra une téte rebelle, celle de Boris, fils de Godounof. »
La haine contre les grands, l’amour pour le tsarévitch , n’ont cependant pas réconcilié le peuple avec l’imposteur qui prit son nom. S’ill’acclama vivant, toutes ses chansons le renient et le maudissent. Le paysan était encore plus sensible que le boiar 4 certains cétés choquants d’Otrépief: son gotit pour les étrangers, son mépris pour la religion nationale, son alliance avec les Polonais. Les chansons racontent qu’avant d’étre prétendant il avait passé trente années en prison et qu’il s’y était appliqué 4 imprimer une croix sur sa poitrine’: la légende veut en effet que le vrai Dmitri soit venu au monde avec une croix semblable. Moine, il trahit le tsar, il trahit Dieu, il précipite son Ame dans l’enfer. Chassé du couvent, il s’en va « dans le pays de Pologne, chez un magnat, un véritable satan. » Alors « avec une armée polonaise, il entra dans la Sainte Russie. »
D’autres bylines nous montrent Grichka “ le défroqué assis sur le trone de Moscou et préparant ses noces avec la Polonaise. Alors se manifeste le trait le plus odieux de son caractére, l’impiété de cet ancien moine: « A la tour
(4) Diminutif méprisant de Grégori, prénom d’Otrépief.
d’Ivan le Grand, on fait sonner la grande cloche : tous les princes, les boiars se rendent a léglise ; mais Grichka le défroqué se rend au bain avec sa bonne amie Marina Iouriévna. Tous les princes, les boiars offrent leurs priéres a Dieu; mais Grichka le défroqué se baigne avec sa bonne amie Marina Iouriévna. Tous les princes, les boiars reviennent 4 l’église; mais Grichka le défroqué revient du bain avec sa bonne amie Marina Iouriévna. »
Quand tous deux ont revétu le costume impérial, Grichka, le chien, parle dune voix retentissante, pour qu’elle soit entendue des guerriers lithuaniens, du magnat de Sandomir: « Allons! Marina, le Blanc-Cygne; ne t’incline pas, Marina, devant les princes, les boiars; ne prie pas, Marina, devant les images miraculeuses; entre, Marina, dans le palais de pierre blanche. »
Dans lhistoire, ce sont les boiars qui tramérent le complot contre ’usurpateur; la milice populaire des strélitz au contraire essaya de le défendre. Elle envoya Chouiski demander & la veuve d’Ivan le Terrible, qui une premiére fois avait avoué limposteur pour son fils, si elle voulait encore le reconnaitre. Chouiski était trop intéressé 4 la mort du tsar pour ne pas apporter une réponse négative; alors les strélitz livrérent Otrépief qui fut égorgé. Une certaine obscurité subsistera toujours sur cet épisode de l’envoi de Chouiski auprés de Maria Nagoi. Dans les bylines au contraire, ce ne sont pas les boiars, c’est le peuple, ce sont les strélitz qui commencent A soupconner l’imposture et qui prennent sur eux de consulter la vieille tsarine : « Tsarine Maria, est-ce ton enfant qui est assis sur le trone ? est-ce le tsarévitch Dmitri Ivanovitch? » Aussitot elle répond tout en larmes: « Hélas ! sots strélitz, qui ne devinez rien! — Quel enfant puis-je avoir sur le trone? — celui qui est assis sur le trone, — c’est Grichka le défroqué, le fils d’Otrepief : — je l’ai perdu mon fils, le tsarévitch Dmitri Ivanovitch!...... Chaque jour ala tour d’Ivan le Grand, —
on sonne la grosse cloche, les prétres de la cathédrale se rassemblent; — @ toutes les fétes ils disent un office, en mémoire du tsarévitch Dmitri Ivanovitch; — et ils maudissent 4 perpétuité les boiars Godounof. »
Lorsqu’elles racontent la mort de l’usurpateur, les bylines ajoutent de curieux détails. Quand Grichka voit son palais environné, il se dit 4 lui-méme: « Je vais me faire des ailes diaboliques, — je m’envolerai comme un démon ; — mais Grichka n’eut pas le temps de se faire des ailes diaboliques. “ » On voit que la byline luia conservé ce caractére démoniaque de sorcellerie qn’il a dans Vhistoire. Quant 4 Marina, on prévoit le réle qui doit lui étre assigné. N’a-t-elle pas pour pére le magnaé-satan de Sandomir? Elle s’appelle d@’un nom suspect : Marina le Blanc- Cygne. C’est pour lui plaire que Grichka insulte les images des saints, ces images miraculeuses que le bon Dobryna s’étonnait déja de ne pas trouver dans le terem de l|’enchanteresse Marina Ignatiévna. La Polonaise Marina, de la sombre Lithuanie, reproduit donc ici un type maudit : elle est Penchanteresse du cycle vladimirien, elle est la Maria Temroukovna des bylines sur Ivan. Quand le palais est envahi par le peuple, elle se métamorphose en Lali et s’envole par la fenétre.