LA PERIODE DES TROUBLES
C’est fini de V’imposteur; mais la guerre civile commence. Skopin Chouiski accomplit maint exploit. Les bylines prétent 4 ce héros favori quelques traits fabuleux des bogatyrs antiques. Comme eux, il met a l’épreuve ses compagnons d’armes: « Qui de vous peut vider d’un seul
(4) Hilferding, p. 444.
coup une coupe pleine de vin, d’un seul coup, sans reprendre haleine ? » Pour réfléchir il s’assied sur l’étrange pierre alatyr. S’il combat, c’est avec un madrier; « a chaque coup, il fraie une route, de chaque revers, il trace une rue ». Lorsque Moscou est investie par la Lithuanie maudite, par les Sarrasins aux longues robes, les Tcherkesses des Cing Montagnes, les Kalmouks, les Bachkyrs, « et encore les Tchoudes avec les Luthériens », Skopine reste son défenseur et se dévoue pour aller lui chercher du secours : « comme un brillant faucon, il s’échappe; comme un blanc gerfaut, il s’envole ». La poésie populaire, nourrissant 4 Pégard de Skopinces libérales dispositions, ne pouvait que semparer avidement des bruits obscurs qui coururent sur sa mort. Pour elle, Skopina péri empoisonné : bien plus, elle sait toutes les circonstances de |’événement. On I’invita comme parrain 4 un baptéme; la marraine était une fille de Maliouta Skouratof, cette mémoire éternellement détestée. Sa commeére lui offre une coupe de vin; il la vide dun trait. Aussitét il sent le poison courir dans ses veines: « Ah! fille de Maliouta Skouratof! tu savais que c’était du poison que tu me versais! tu m’as tué, serpent caché sous un tronc, engeance de vipére ». Et la téte de la marraine vole de dessus ses épaules. Skopin remonte a cheval, 4 grand’peine regagne son logis et raconte tout asa mére : « Hélas, mon doux enfant!... Je te l’avais bien recommande, je tavais dit ne pas aller chez le prince Vorotinski; elle t’a privé de la lumiére du jour, ta commére, la fille de Maliouta ». Dans ces reproches, ne trouve-t-on pas un écho des recommandations de la mére de Dobryna, Suppliant son fils de ne pas approcher de la demeure suspecte de l’enchanteresse, de ne pas affronter la riviére Poutchai? Dans certaines bylines, le poison -versé & Skopin est si violent que, la coupe étant venue & tomber, « du poison la terre s’enflamma, dans les flammes la, terre disparut ».
Quant au tsar Vassili Chouiski, il régna si peu, il disparut si vite que le peuple ignora ce qu’il était devenu, s’étonnant seulement, dans les bylines, de ne plus le voir dans le palais, d’y voir les jalousies fermées.
On sait quwil fut contraint d’abdiquer, qu’ensuite il fut livré & Vladislas par les boiars du parti polonais et emmené & Varsovie, ot. il mourut. Le peuple ne sait au juste quel malheur lui advint, mais sur les auteurs du mal, jamais il ne se trompe. « Hélas ! fréres, vous ne savez pas quel malheur ? Les méchants boiars ont fait périr notre tsar Vassili. Ils Yont fait périr: les chiens maudits l’ont envoyé en Sibérie ! »
Kt voila qu’il est venu « sur la sainte Russie, sur Mos- “cou aux murs de pierre — le temps des guerres, le temps des troubles! — La Lithuanie paienne a fait Moscou prisonniére ; l’impur Gowjymond “) a établi dans Moscou sa demeure ». Lapounof est le premier 4 provoquer les cités russes 4 un soulévement général « pour délivrer la ville de Moscou, affranchir la foi chrétienne ». Il envoie partout courrier sur courrier. Mais alors « s’irrita, s’enflamma Vimpur Goujmond; dans sa colére il ordonna de tuer Procope Lapounof; de méchants traitres occirent le bon voiévode ». En réalité Lapounof, dont le passé politique n’était pas trés net, et qui avait cru pouvoir s’allier au brigand Zaroutski, aux Gosaques indisciplinés, tomba victime de ses alliés pervers, comme il assiégeait les Polonais dans Moscou. Le commandant de la garnison polonaise Gonsiévski fut l’instigateur de cet attentat.
Les bylines, pour personnifier la Péviode des troubles, semblent avoir inventé l’étrange personnage du prétre Sémen ou Siméon, qui portait en bandouliére une croix longue d’une toise et demie et disait 4 ses paroissiens : « Dieu vous aide, mes enfants spirituels, 4 voler, piller, et faire
(4) Sigismond, roi de Pologne, n’est jamais venu & Moscou.
les brigands sur la grande route ! » On peut s’étonner en revanche qu’elles n’aient pas consacré un souvenir aux vaillants moines de Troitsa qui défendirent pendant dix-huit mois leur monastére contre les bandes catholiques, qui contribuérent de leur sang et de leurs richesses & la défense de la patrie, au brave cellérier Abraham Palitsyne, Phistorien du siége de Troitsa, dont les lettres allérent au loin, sur le Volga et laKama, réveiller les patriotismes endormis.
Enfin le jour de la grande insurrection est venu. Pojarski et Minine le boucher apparaissent dans les bylines. Chose singuliére, le discours que les chroniques font tenir a Phéroique bourgeois est autrement bref et énergique que les paraphrases qu’on en trouve dans les chansons.
Celles-ci ne marchandent pas les succés aux champions de la patrie. « Quand ils brisérent les portes saintes “), nos braves soldats, et qu’ils pénétrérent dans le Kremlin aux murs de pierre blanche, — ils commencérent a piquer, a tailler, — a piquer, & tailler, & tuer ‘les Polonais par monceaux, — Goujmond lui-méme, ils le firent prisonnier, — lui liérent les pieds et les mains, — lui couperent sa téte rebelle ». Dans cette byline, on trouve (singulier écho dans la Grande-Russie des haines petitesrussiennes contre les seigneurs polonais et leurs intendants juifs), ces deux noms de nations accolés’ ensemble, comme pour mieux flétrir ’ennemi héréditaire : « les impurs Juifs-Polonais » !
Dans les bylines, Michel Romanof n’est élu tsar que lorsque le prince Pojarski a refusé la couronne. Puis elles décernent au héros national, qui semble étre mort tranquillement et prosaiquement dans son lit, la couronne du martyre. Elles se contentent d’ailleurs de rattacher a son
(1) La porte sainte du Kremlin, ornée d’une image du Sauveur. Encore aujourd@’hui personne ne passe sous cette yotte sans se découvrir.
nom un type de chanson qui servira 4 bien d’autres héros. En voici la donnée : Pojarski tombe entre les mains du khan de Crimée. « Prince Pojarski, dit le paien, sersmoi fidélement, comme fidélement tu as servi ton tsar, le tsar blanc; je te comblerai d’or et dargent, je te donnerai des femmes enchanteresses, des amours de belles filles ». Et Pojarski de répondre: « Si mes pieds rapides n’étaient point enchainés, si mes mains blanches n’étaient pas liées de liens de soie, si j’avais mon sabre tranchant, je t’en servirais fidélement sur ta nuque épaisse, sur ta téte rebelle ». Alors on ’emmena sur une colline, on lui trancha la téte, on lui coupa le corps en menus morceaux . La nuit venue, deux jeunes princes Pojarski, quelquefois deux cosaques, sortent des bois épais. Ils rassemblent les mem- ‘bres épars, emportent ces reliques tantét 4 Moscou la mére, tantdt 4 Konotope, domaine du prince, et leur rendent les honneurs funébres.