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L’EXPEDITION D’AZOF

Le temps des amusements et des guerres de parade était passé; Pierre a son tour voulait cueillir de vrais lauriers. Il voulait éprouver son armée nouvelle dans une entreprise glorieuse, la plus glorieuse de toutes 4 ses yeux : la croisade contre l’infidéle et pour l’affranchissement des chretiens d’Orient. La prise d’Azof ne devait étre pour lui qu’un

premier pas dans cette voie ot l’appelait deja le patriarche de Jérusalem. Il semble que toutes les expéditions dans ces régions de l’est, d’ot: étaient venus tant de fois les dominateurs tatars, aient eu le don d’éveiller imagination russe. Le grand mouvement poétique qui s’était fait au xvi° siécle autour de la conquéte de Kazan et d’Astrakhan se renouvela au xvii° autour des deux expéditions d’Azof. Pierre avait fait pour ces campagnes d’immenses préparatifs. Tandis que des milliers de cosaques, de cavaliers nobles, de strélitz,de soldats armés & européenne, se réunissaient sous les drapeaux, des milliers de paysans étaient occupés & charrier des matériaux, des milliers de travailleurs 4 construire, en une seule année, 1;700 embarcations. Partout retentissait le cri de guerre ou le bruit sourd de la cognée dans les foréts séculaires. La Russie, remuée de fond en comble, s’éveilla et regarda. Au xvi° siécle, nous avons des chansons cosaques sous ce titre : le Secours au tsar blanc sous Kazan. Voici le « secours au tsar blanc sous Azof. » Toutes les vivzéves du sud se sont émues, le Jaik, et le Don, et le Volga, et le Dniéper.

Les habitants des villes russes virent passer avec étonnement ces singuliers défenseurs de lorthodoxie, les joyeux héros du Don, avides de butin et de plaisir, pour qui la guerre était une bonne fortune :

« Déja sur la route, la large route, — allaient, chevauchaient les cosaques du Don, — les fréres du Don au cours tranquille. — Deja les cosaques ayaient quitté Moscou; — pourquoi l’un d’eux est-il resté? — Il s’en va au chateau du Kremlin, — il dte sa toque de zibeline noire, — il prie devant Pimage du Sauveur, — il s’incline aux quatre points du ciel, — en particulier devant les conseillers municipaux du tsar. « Salut, 6 vous, les conseillers du tsar! — Donnez-moi de leau-de-vie pour cing cents roubles, — et 4 mes compagnons pour mille roubles. » — Les conseillers s’entre-regarderent: « Y a-t-il jamais eu parmi nous un tel buveur ? — Comment en douter, freres? C’est un cosaque du Don. — Com-

ment en douter, freres? C’est leur ataman. » — On lui apporta de Peau-de-vie tant qu'il en fallut. — « Allons, buvez, enfants, buvez a vos souhaits! »

Mais la guerre n’était pas une joie pour tout le monde. Le cosaque y courait allégrement, le paysan s’y trainait en pleurant. Au fond, le Grand-Russe n’aime pas la guerre et n’a pas de gotit pour létat militaire. C’est malgré lui qu’on en fait un des meilleurs soldats du monde. Pour le serf du xv’ siécle, le régiment apparaissait comme une aggravation de servitude. Il lui semblait affreux de s’arracher 4 son village, a sa famille, & ses amours, 4 sa cabane bien chaude en hiver, et de partir pour ces éternelles campagnes ou le tsar infatigable fatiguait son peuple :

« Ow passerons-nous le jour? ot dormirons-nous la nuit ? — Nous passerons le jour dans la campagne rase, — dans la campagne rase sous le ciel ouvert, — nous passerons la nuit dans le bois ténébreux, — dans le bois ténébreux, sur le sol bourbeux. — Nous aurons pour lit la terre, ’humide mére, — pour oreiller une méchante racine; — pour nous laver, la pluie fine et frequente, — pour nous essuyer, l’herbe soyeuse. »

Tout cela en effet n’esf pas trés engageant. Ajoutez-y que des officiers infidéles leur rendaient encore plus durs les débuts de ce dur métier. Comme on le voit par les ukases de Pierre, les recruteurs enchainaient les hommes qu’ils enlevaient des villages, leur rasaient la téte pour les mieux reconnaitre, les emprisonnaient en arrivant a Pétape, les menaient paitre le gland et le champignon sous. les chénaies pour économiser sur leur nourriture, leur imposaient sous le baton des marches forcées. On perdait, avant d’arriver au dépdt, la moitié des recrues. Cet avantgotit de la profession de héros achevait de les dégouter. Aussi la désertion décimait-elle les armées russes de ce

temps; on désertait la chaine des recrues, on désertait au régiment, on désertait sur le champ de bataille. L’unique asile était alors dans les bandes de brigands ou dans les polks de cosaques. Comme le fait remarquer M. Bezsonof, les chants de lamentation sur le service forment du xvi° au xvu1° siécle toute une littérature, tant l’aversion du niilitaire était innée dans le caractére russe; mais c’est surtout au temps de Pierre le Grand que les bylines sont trempées des « larmes brilantes des pauvres soldats, de ces malheureuses tétes de soldats » qu’on trainait 4 la gloire.

« Dans la ville de Véréia, — dans le village de Karatchoro, — tous les quartiers sont assignés, tous les soldats sont installés, — les petits soldats du régiment de Toula, — premiere compagnie, les grenadiers.

« Ils se flattaient, les pauvres soldats , — de courir la nuit avec les belles ‘filles, — avec les belles filles de Véréia , — avec les gentilles petites paysannes.

« Tout & coup grand malheur pour le régiment, — un ordre a été envoyé le soir; — a minuit, il faut nettoyer les fusils; — ala blanche aurore, se tenir en rang, — se tenir en rang, Varme au bras...

« Le capitaine crie: Arme sur l’épaule! — et le major crie : En route! en campagne! — et le colonel: En d’autres pays, — vers la Turquie, vers la Suede!

« Il y avait la un jeune soldat, — un jeune soldat, sergent du régiment. — Il tient dans ses bras le drapeau, — le drapeau du tsar, le drapeau des Russies. — Il n’est pas ivre, mais il chancelle, — et s’incline de tous les cotés. — I] fait ses adieux & son pere, 4 sa mere, — & ses parents, 4 ses amis; — son visage est baigné de larmes. — Hélas! il ne fait pas ses adieux 4 sa femme, — illa quitte pour la servitude, — la servitude, le service du tsar, — les fatigues & perpeétuite.

« Tous les soldats s’en vont en pleurs, — ils vont pleurant et

sanglotant... — Pas un qui s’en aille gaiment, — qui s’en aille gaiment sans s’affliger... »

La muse populaire ne se pique pas d’une entiére exactitude. Des deux expéditions d’Azof, dont la premiére aboutit & un échec, elle fait une seule campagne qui 4a la vérité, suivant le chiffre sacramentel, dure trois ans. Tandis que lVhistoire nous montre Azof capitulant tout simplement aprés ouverture de la bréche, la poésie pré-

fére devoir le succés 4 un brillant assaut, enlevé a la force du poignet et 4 la face du soleil :

« Al aurore, ils monterent a lassaut — de la ville gloriense, de la ville d’Azof, — de ses murs de pierre blanche, — de ses hauts talus de terre. — Ce métaient pas des pierres qui roulaient, — c’étaient des ennemis qui tombaient de la muraille. — Ce n’était pasla neige qui blanchissait la plaine, — c’étaient les blanches poitrines des musulmans. — Ce w’était pas la pluie qui tombait des nues, — c’était un sang impur qui pleuvait. »

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