‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 20 sur 62 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pour le lecteur le moins au fait des détails de l'histoire de Russie, le nom des Ivans rappelle cependant des souvenirs confus et brillants : c'est Moscou devenue la capitale d'une civilisation étrange, étincelante de centaines d'églises aux coupoles d'or, célébrant par la sonnerie de ses milliers de cloches la grande victoire sur le monde oriental, la conquête des royaumes musulmans, c'est une splendeur tout asiatique, obscurcie par le souvenir de cruautés inouïes et d'un despotisme formidable. Mais pour ce même lecteur, la part qui revient dans la grandeur russe à chacun des deux Ivans, à l'aïeul et au petit-fils, à Ivan

(1) Bezsouof, dans Rybnikof, t. 1, p. 4.

le Grand et à Ivan le Terrible, reste dans l'ombre : il ne connaît que le siècle des Ivans, la Moscou des Ivans, sans distinguer entre Ivan III et Ivan IV, sans songer à Vassili Ivanovitch qui les sépare.

Or le peuple des campagnes russes s'est trouvé vis-à-vis des faits historiques du xv° et du xvi'' siècles dans la même situation que le lecteur occidental peu versé dans l'histoire russe. Il n'a vu les événements qu'en gros et pour ainsi dire en bloc, par leurs côtés les plus brillants ou les plus dramatiques. Il n'a connu qu'un seul Ivan, et « c'est le tsar terrible, Ivan Vassiliévitch. » Dans cette gloire sinistre disparaissent absorbés, et son aïeul Ivan Vassiliévitch, qui a porté quelquefois aussi dans l'histoire le surnom de Terrible^ et son père Vassili Ivanovitch, et tous ses prédécesseurs, tous les rassemUeurs de la terre russe ^ les Georges Danilovitch, les Jean Kalita, les Siméon le Superbe. Ils sont vraiment pour les masses comme s'ils n'avaient pas existé. Vainement Ivan III a-t-il entamé la Lithuanie, précipité par sa politique la chute de la puissance tatare et, par l'affaiblissement des principautés et des républiques russes, fondé l'unité nationale; vainement Vassili a-t-il enlevé Smolensk aux Polonais, assis un candidat de son choix sur le trône de Kazan, réduit ses nobles au point qu'il pouvait les traiter impunément de paysans et d'esclaves (*), noué des relations diplomatiques avec le pape Clément VII et l'empereur Charles- Quint. La muse populaire a ignoré le labeur patient et souvent glorieux, le long travail dynastique qui flt la grandeur du Terrible. C'est lui, l'héritier d'une puissance qu'il a presque autant compromise qu'augmentée, c'est lui seul qu'elle a chanté. Ses conquêtes, ses rigueurs contre les princes et boïars, ses cruautés et ses crimes mêmes, ont

(1) « Tais-toi, paysan : » répondait-il un jour à Tun des plus grands seigneurs do Russie.

en quelque sorte forcé l'attention des peuples et leur ont arraché un cri d'admiration et d'effroi.

Les chansons sur Ivan le Terrible sont assez nombreuses pour constituer une véritable épopée : elles se groupent surtout autour des points suivants : la prise de Kazan, la conquête de la Sibérie par Irmak, les guerres contre la Pologne et les Tatars de Crimée, les bâtiments et les justices du tsar, la disgrâce des tsarines et de leurs frères, l'ordre donné par le tsar de faire périr son fils <*).

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