CHAPITRE II
La nationalité ukrainienne s'est augmentée singulièrement au xvi'' siècle par la colonisation. Les incursions des Petchenègues et des Polovtsi , du x° au xii" siècle, les invasions tatares, depuis le xiii% avaient ftxit des régions du bas Dnieper, un véritable désert. Mais l'ancienne population s'était maintenue dans la Volynie et la Gallicie où se constitua, avec son originalité propre, une nationalité nouvelle, celle des Petits-Russiens. Puis à mesure que la puissance des nomades s'affaiblissait, la colonisation russe reprenait possession des contrées plus méridionales. Vers la lin du xvr siècle, des centres nouveaux s'y formèrent sous la protection des forteresses de Bar, Bratslaf, Kief et Vinnitsa. Cependant l'Ukraine proprem<;nt dite, la région au midi de Kief. restait inculte. Si 1<'S historiens polonais
n'exagèrent pas, c'était comme une terre nouvelle à coloniser et presque à découvrir. Un écrivain de ce temps s'écriait : « Il est bien étrange que les Portugais et les Hollandais se soient rendus maîtres des antipodes et du Nouveau-Monde, et que nous, Polonais, nous n'ayons pas encore réussi à occuper un pays si fertile, si rapproché de nous et qui nous appartient. Nous le connaissons moins bien que les Bataves ne connaissent les Indes-Orientales. »
Peut-être l'Ukraine n'était-elle pas déserte à ce point : sans doute elle renfermait d'immenses espaces non cultivés, mais il semble aussi que d'anciens centres de populations s'y soient maintenus çà et là. Des essais de colonisation libre avaient dû se produire , quand les seigneurs entreprirent à leur tour de repeupler le désert.
Déjà quelques seigneurs polonais ou des magnats russes du grand-duché de Lithuanie s'étaient mis à l'oeuvre. Ils s'étaient fait donner par le roi de vastes concessions de territoires. Pour y attirer des colons, les concessionnaires en usèrent à peu près comme les créateurs de nos ville.siie lires françaises au xii" siècle. Ils octroyèrent aux colons qui viendraient s'établir chez eux une exemption de toutes charges et redevances pour vingt et même pour trente années. Ils assurèrent l'impunité à tous ceux qui, dans le royaume de Pologne ou dans le grand-duché de Lithuanie, seraient sous le coup de quelque poursuite judiciaire. Le comte Zamoïski promettait que « les vauriens qui auraient tué père, mère, frère, même leur seigneur, trouveraient chez lui un asile et une protection contre la vindicte des lois. » Plus le régime agricole était devenu dur et vexatoire dans l'État polonais et lithuanien, plus les paysans avaient hâte d'échapper au servage et de venir goûter sur une terre nouvelle une liberté de trente années, qui à leurs j^eux semblait la li))erté à perpétuité. D'ailleurs énorme était la fécondité de ce sol vierge de culture, il surabondait d'énergie productrice: il réalisait les merveilles que les Grecs
ont racontées de l'âge d'or et les Hébreux de la terre promise.
L'Ukraine se compose en grande partie de cet humus noir, de' ce tchernoziom dont la fertilité n'a pas besoin d'engrais. Chaque grain de blé qu'on jetait dans le sillon creusé parla charrue de bois, raconte M. Koulich, donnait une récolte fabuleuse. Un économiste polonais de ce temps, Rjontchinski, cite un cas où, pour 50 imisoirs de blé qu'on avait semés, il y eut une récolte de 90,000 gerbes. L'herbe poussait si haute que les grands bœufs y disparaissaient presque jusqu'aux cornes. Une charrue qu'on abandonnait dans un champ y était recouverte au bout de quelques semaines d'une épaisse végétation. « La fertilité de la terre, dit le riiême auteur, l'abondance des fleurs et des herbes odorantes y favorisent à tel point l'élève des abeilles qu'elles s'abritent non-seulement dans les bois, dans les creux d'arbres, mais jusque sur le bord des fleuves et dans des trous en terre, où l'on trouve parfois d'énormes quantités de miel. Les paysans en sont réduits à exterminer les essaims errants pour protéger leurs élèves. On cite an campagnard à qui douze ruches dans le courant d'un seul été^ donnèrent cent essaims, sur lesquels il n'en conserva que quarante. » Pour des populations agricoles, l'Ukraine, avec ses ruisseaux de miel, était comme le Chanaan du monde slave. Les serfs des provinces russes-lithuaniennes y accoururent bientôt en nombre si considérable que l'intérieur du grand-duché sembla vouloir se dépeupler au profit des nouveaux territoires.
L'Ukraine se développait avec l'activité fiévreuse du farloe.?^ américain. La liberté, ici comme là-bas, présidait à la fondation de nouvelles nations; seulement, dans la Petite-Russie, la liberté n'était que iemporair(i. Déjà 1(!S années d'exemption s'écoulaient, et les puis concession-^ naires attendaient avec impatience le joui" où ils |)<»nr-
raient appliquer à leurs sujets le régime seigneurial dans toute sa rigueur, revendiquer le droit exclusif de chasse et de pêche sur ces libres rivières, fixer la corvée et les redevances, réduire ces hardis colons à la condition de serfs attachés à la glèbe. Mais sur cette terre neuve, dont ils avaient dompté l'exubérance sauvage, avait grandi une génération d'hommes qui avaient perdu tout souvenir de leur village d'origine et des chaînes paternelles, et qui ne connaissaient plus que la liberté. Il s'était formé un peuple à la nuque rebelle, clur(B cervicis, qui allait opposer aux ^ans une résistance inattendue et qui n'admettait pas qu'on eût fait donation d'âmes humaines par une concession sur parchemin. De ce malentendu entre les maîtres et leurs prétendus sujets allait naître une crise sociale qui ébranlerait jusque dans ses fondements l'État polonais, et, par le soulèvement de ses populations russes, l'acheminerait à une ruine certaine.
A la fin du xvi'' siècle, ces conséquences inévitables semblaient encore éloignées. Alors, pour le colon, le seul, le véritable ennemi, c'était le musulman, le Tatar. Les empiétements de la colonisation sur la steppe, qui perdait chaque jour son caractère sauvage, sa nature asiatique, semblaient aux nomades venus de l'Asie autant d'attentats à leurs droits. Les richesses nouvelles qui se créaient sur les bords des fleuves petits-russiens excitaient leurs convoitises. Dans le butin qu'ils s'en promettaient, la personne des colons constituait l'article le plus précieux, la denrée humaine étant à très haut prix sur tous les marchés de l'Orient. Les défricheurs de l'Ukraine se trouvèrent donc aux prises avec les Tatars de Crimée, comme les pionniers américains avec les Peaux-Rouges. Les steppes de la Nouvelle-Russie polonaise furent en proie aux horreurs de la guerre asiatique, comme les rivages de la Méditerranée aux pirateries des Barbaresques, comme les plaines de la Hongrie aux incursions des Ottumans. C'était le siècle des
Sélim, des Dragut et des Barberousse. Dans rukraine, les enlèvements d'êtres humains prenaient des proportions colossales, et ce n'était pas seulement les provinces nouvelles qui s'y trouvaient exposées. La situation des régions les plus anciennement peuplées en empira singulièrement. En 1516, les Tatars enlevaient cinq mille prisonniers, en 1537 quinze mille dans la Volynie et la Podolie; en 1575 trente-cinq mille. Pas une chaumière, pas un palais du sud, où l'on ne pleurât des morts et des absents. Cette année-Là, les seigneurs ukrainiens parurent en habits de deuil à la diète polonaise.
Bientôt, pour combattre les nomades de l'Asie, surgit du sein de la chrétienté un peuple nouveau de nomades. Le nom des cosaques commence à retentir dans les annales. A côté des cosaques miliciens, organisés par les nobles pour garder les villes et faire le guet sur les grands chemins, il y eut les cosaques d'aventure qui entendaient ne dépendre de personne , — les indociles , comme on les appelait par opposition aux guerriers dociles des villes et des châteaux.
Aux cosaques de race grande-russienne qui s'étaient établis sur le Don correspondent les cosaques petits-russiens du Dnieper inférieur : ces deux républiques guerrières contiennent à l'orient et à l'occident, en se donnant plus d'une fois la main contre elle, la horde des Tatars do Crimée. Ces aventuriers ressemblaient à leurs ennemis musulmans par leur équipement, leur légère monture, leur goût pour les rapides et soudaines irruptions. Ils avaient même emprunté plusieurs termes à la langue militaire des Tatars, donnant le nom (Vatamans à leurs chefs, de Jioch à leur camp, etc. Ils étaient non-seulement d'impétueux cavaliers, mais do redoutal)les pirates. Avec leurs trhoiyiii, légères pirogues, qui rappelaient les flottilles que les Oleg et les Igor avaient dirigées contre Byzance, ils portaient le ravage sur les côtf^s Ao l;i Crinién, de l;i 'i'ur(piie, de l'Ana-
tolie, et s'enhardissaient parfois jusqu'à monter à Tassaut des lourdes galères ottomanes.
Les cosaques miliciens se confondaient avec les populations sédentaires de la Petite-Russie et vivaient de la vie de tout le monde : autres étaient ceux qui s'établirent sur le bas Dnieper, au midi de ses ^orogs ou cataractes, et qui avaient élevé leur setche ou forteresse dans .une des îles du fleuve appelée le Grand-Pré. Autour de cette capitale, ils formaient un état à part, la confrérie ouVarmée des Zaporogues. Pour mieux braver le khan de Crimée et son suzerain le sultan de Constantinople , ils s'étaient retranchés sur une terre dont le Turc et le Tatar revendiquaient la propriété. Protégés au nord par les cataractes, au midi et à l'entour par les bas-fonds et les marais du fleuve, ils étaient, comme les chevaliers de Rhodes ou de Malte, une épée sanglante dans le flanc de l'islamisme. Ils n'obéissaient en somme ni au roi de Pologne, ni au tsar de Moscovie, et, pour se consacrer tout entiers à leur œuvre d'extermination, ils s'étaient volontairement mis hors la loi de tous les états voisins. Quand la chrétienté entière demandait la paix aux musulmans, ces outlaws, abandonnés de tous, continuaient la guerre. Vivant en la présence continuelle de l'ennemi, ils observaient une discipline particulière. Ils n'admettaient point de femmes sur leur territoire, pas même la vieille mère du cosaque. Pour mère, on avait la setche, pour père, le Grand-Pré, pour frères, tous les Zaporogues. Parmi eux, il n'y avait que des égaux. Les nobles pans qui venaient partager avec eux leur vie d'aventures devaient oublier leur blason au seuil des ^orof/s: ici on n'estimait un homme qu'à la mesure de sa valeur. Le bâton d'ataman et tous les grades uiiHtaires étaient à l'élection.
Les Zaporogues ont été traités par les historiens polonais ou russes tantôt avec une sévérité, tantôt avec une indulgence également extrêmes.
Pour les uns, ils ne sont qu'une association de pillards. Comme ils ne reconnaissaient aucune loi, aucun traité, ils firent à la Pologne, qu'ils étaient censés protéger, plus de mal que de bien. Sans doute ils portaient le ravage chez les infidèles, mais par cela même ils attiraient sur l'Ukraine de terribles orages qu'il n'était pas en leur pouvoir de détourner. La grande invasion tatare de 1575, qui dépeupla le pays, fat provoquée par leurs incursions sur les terres du khan et leurs interventions dans les afi'aires valaques. Eux seuls empêchaient que la Pologne ptît vivre en paix avec ses redoutables voisins. Quand ils attaquaient les envahisseurs, c'était toujours à leur retour, lorsqu'ils repassaient le Dnieper, afin de s'approprier ainsi le butin que les Tatars avaient fait en Ukraine. Ils se vantaient d'être les champions de l'orthodoxie; mais au fond ils n'avaient aucune religion, et, à part quelques pratiques superstitieuses, vivaient comme des païens.
Leurs apologistes ne sont pas moins ardents que leurs détracteurs. Ces nomades, assurent-ils, furent vraiment le rempart de la civilisation. Placés à l'extrême frontière de la chrétienté, ils soutinrent contre l'islamisme une croisade perpétuelle. Ces Russes rendirent à la sécurité européenne les services dont volontiers on fait honneur aux seuls Polonais. Ce sont eux qui valurent au pays ce beau nom di Ukraine ou de frontière, et grâce à eux il fut la frontière non pas seulement de la Pologne ou de la Russie , mais du monde chrétien tout entier. Plus tard, ils sont les sauveurs de la nationalité russe , de la religion orthodoxe, de la liberté humaine. Contre les Polonais, qui prétendent imposer leurs lois à la Petite-Russie , contre les jésuites et les moines latins qui, sous le nom d'union, lui apportent le papisme, contre les ^y^/i-v , qui voulaient transformer des hommes libres en serfs de la glèbe, les Zaporogues, pendant cent ans, ne cessèrent de protester les armes à la main. Contre toute oppression, le peuple des Ukraines
était sûr de trouver protection au-delà des cataractes. « Un tel service à la nation russe, écrivait naguère M. Oreste Miller, est un service à l'humanité; les cosaques ne défendaient pas seulement leur nationalité, ils défendaient les droits du peuple; ils ne permirent pas qu'on le réduisit à la condition d^esclave. »
Le dernier historien de la Petite-Russie, M. Koulich, développe éloquemment la même thèse. Suivant lui, les Zaporogues ont formé sur le bas Dnieper une de ces nobles associations dont les ordres religieux militaires du xi^ et du XII'' siècle ont donné les premiers modèles. Astreints à une sorte de vœu de célibat, affectant la pauvreté et le désordre dans leurs vêtements, obéissants jusqu'à la mort à l'ataman de leur choix , ces moines guerriers, cette église militante de la setche, pratiquaient réellement un ascétisme d'un genre particulier. Même dans leurs moments de récréation, leur gaîté avait quelque chose de mélancolique. Leur joie était la joie tragique de braves dévoués à la mort , de héros philosophes , qui sur les vanités de ce monde laissent tomber le sarcasme et la hautaine ironie. Sans chemise souvent, avec leurs pantalons souillés de goudron, leur bonnet « recousu avec les herbes des champs et troué par en haut, » comme dit la chanson, sales et hérissés, couchant sur la terre nue à la belle étoile , ils étaient comme une prédication vivante contre la mollesse d'un siècle dégénéré.
Leur setche était une admirable école, et le héraut polonais Paprotski assure que les fils des plus nobles familles du royaume allaient servir quelque temps parmi les Zaporogues, pour s'y former à la discipline et à la vraie chevalerie. A leurs yeux , la bravoure guerrière ne suffisait pas; il fallait y joindre l'amour et presque la recherche des privations de toute sorte. Une foi peu éclairée, mais d'autant plus ardente, leur montrait dans une vie future la seule récompense digne de leurs travaux. Ils étaient les
templiers, les chevaliers de Rhodes, les teutoniques et les porte-glaives du bas Dnieper. Ils avaient cette soif de dévoûment qui fait non-seulement les soldats , mais les martjrs. Quand ils avaient décidé une expédition contre le Turc ou le Tatar, on répandait cette proclamation : « Que celui qui pour la foi chrétienne veut être empalé, roué, écartelé, que celui qui est prêt à endurer toutes les tortures, que celui qui ne craint pas la mort vienne avec nous! » Le même Paprotski leur rend un hommage éclatant, les appelant les Hector et les Hercule de la chrétienté. « Montrez-moi donc, disait-il à ses compatriotes, montrez-moi des exploits comme ceux qu'accomplissent journellement ces hommes que je peux bien appeler des saints. Leur gloire est partout répandue; elle restera attachée à leur nom jusque dans les siècles des siècles , lors même que périrait la Pologne ! »
La vie de la Petite-Russie sous ses deux aspects : l'infortune des colons emmenés par milliers en esclavage, les exploits des hardis Zaporogues, — voilà le motif des chansons historiques de l'Ukraine.
Les cosaques du Don sont des Grands-Russiens ; leur épopée, nous l'avons vu, se confond presque toujours avec celle de Moscou. Elle célèbre les mêmes héros, les mêmes victoires. Celle des cosaques du Dnieper a suivi des voies tout à fait différentes. Les deux Russies, séparées par une fi-ontière, peut-être aussi par la différence des dialectes, sont restées pour ainsi dire étrangères l'une à l'autre.
A la différence des bylines grandes-russiennes , les chansons ukrainiennes sont avant tout le récit d'événements réels, une peinture de l'existence quotidienne. Elles célèbrent non plus les héros mythologiques, les demi-(li(Mix
du cycle de Vladimir, mais de simples mortels qui n'ont aucune parenté avec les astres, des cosaques comme on en voit tous les jours ^*). La note dominante des doumy, c'est la mélancolie. Les aventures d'esclavage y occupent une plus grande part que les hauts faits militaires. Les enlèvements d'êtres humains, qui ont fourni aux poètes de l'antiquité la fable de mainte joyeuse comédie, n'ont inspiré que tristesse aux rhapsodes de la steppe. La réalité était trop affreuse pour qu'on s'avisât d'en rire. Un auteur tatar, Rammal Khadja, a raconté comment on traînait en Crimée de longues colonnes de ces captifs, harassés , laissant derrière eux la trace sanglante de leurs pieds nus , entourés de cavaliers qui, à coups de naga'iku, sur leurs épaules nues, hâtaient leur marche. Arrivés au pays musulman , on faisait le triage. S'il y avait des prisonniers de distinction , on en dressait la liste et on l'envoyait gracieusement au gouvernement polonais pour qu'il pût les racheter. Le reste était jeté sur les marchés de Caffa, d'Eupatoria, rendez-vous des trafiquants de chair humaine. Les esclaves étaient emmenés au loin, non-seulement à Constantinople, mais en Perse, en Syrie et, assure un contemporain, jusque dans les Indes. Les nations chrétiennes d'Occident n'avaient pas honte d'acheter aux Turcs, pour le service de leurs galères, des captifs enlevés sur les frontières de Pologne et de Russie.
Dans cette vaste dispersion des familles slaves, que d'aventures étranges, que d'infortunes! Les enfants, les beaux adolescents étaient réservés à une mutilation qui pouvait être l'origine de leur grandeur : le sultan faisait d'eux ses pages, plus tard ses l;ivoris, ses ministres. D'autres étaient donnés aux instructeurs des janissaires, en sorte que la fleur de la jeunesse chrétienne était élevée
(l)Voir ci-dessus, p. ISS^ sur les rapports de répopée petite-russienne et de l'épopée kiévienne.
dans l'ouljli du christianisme et devenait contre lui l'instrument du Turc. L'islamisme, en sa décrépitude, se rajeunissait à chaque razzia tatare par l'infusion d'un sang nouveau. Les jeunes femmes, les jeunes filles étaient expédiées dans tous les harems de l'Orient. Quant aux vieillards, aux non-valeurs des deux sexes, très souvent, sur la route même de l'exil , un massacre judicieux en avait allégé le cortège. Les hommes robustes, marqués au front d'un fer rouge, étaient vendus comme bêtes de travail ou enchaînés sur le banc des galères ottomanes. Un écrivain lithuanien remarque que les esclaves polonais ou petitsrussiens se vendaient bien, mais que le Moscovite était peu estimé ; il passait pour sournois et trompeur. C'est ainsi que dans l'antiquité les maquignons d'hommes avaient fait une mauvaise réputation aux esclaves ibères ou ligures, dépréciés comme vindicatifs et enclins au suicide.
Mais qui n'eût préféré toute espèce de mort à la vie du galérien? Par tous les temps nu jusqu'à la ceinture , les épaulés déchirées par le fouet du garde-chiourme , rivé à ses compagnons d'infortune, il lui fallait remuer en cadence les longues, lourdes rames. On ne reposait , on ne dormait qu'à son tour et à sa place : la marche du navire ne pouvait s'arrêter. De même qu'aujourd'hui chauffe constamment la chaudière d'un steamer, de même alors la force humaine captive, cette puissance motrice, créée de souffrances et de misère , ne connaissait point de repos.
« Alors , dit la chanson petite-russienne , il fut donné au malheureux captif de bien sentir la pesanteur de l'esclavage : les chaînes de fer pelaient ses jambes et ses bras ; la rouille jusqu'à ses osjaunis rongeait la chair du cosaque. »
Aussi des bancs de la galère, des marchés de la Tauride, quel cri de malédiction ! « Terre de Turquie, terre des musulmans, tu regorges d'or et d'argent et de breuvages [)récieux ; mais triste est chez toi la vie des prisonniers : ciiez toi. ils ne connaissent i)lus ni la Nativité du
Christ, ni la Résurrection. Toujours dans la servitude maudite sur la galère turque, ils voguent sur la mer Noire. Et ils maudissent la terre de Turquie, la foi musulmane, car c'est toi qui es le déchirement des familles ; par tes guerres, que de fois le mari est séparé de sa 'femme, le frère de sa sœur, les petits enfants de leur père et de leur mère ! 0 mon Dieu ! délivre le malheureux captif; conduis-le sur le rivage de la sainte Russie, au pays joyeux, parmi le peuple baptisé. »
Le sentiment vague d'espérance sur lequel se termine cet hymne désolé n'était pas toujours trompé La chanson de Marousia Bogouslavka nous montre des chaînes qui tombent à la voix d'une femme compatissante. Marousia est une Russe, comme le fut, dit-on, Roxelane, la puissante favorite de Soliman le Grand. Enlevée par les infidèles, elle est devenue l'épouse du Turc farouche ; elle tient les clés de la maison, elle garde celles qui peuvent ouvrir les fers des captifs. Parfois le souvenir de la patrie, de la religion perdue, lui revient au cœur. « Savez-vous, dit-elle un jour aux captifs, quelle est la fête qui se célèbre demain en notre terre chrétienne?... Aujourd'hui c'est le grand samedi, et demain c'est le grand jour de la Résurrection. » Les cosaques versent alors des larmes de rage. Demain les centaines de cloches sonneront joyeusement dans la ville sainte de Kief ; tout le peuple chrétien sera en liesse, et partout on s'abordera avec le baiser de paix et la bonne nouvelle: « Christ est ressuscité ! » Ce contraste entre l'universelle allégresse du monde orthodoxe et leur infortune achève d'aigrir leur cœur, et ils maudissent Marousia d'avoir réveillé ce souvenir ; mais Marousia est bonne, son mari est absent, elle en profite pour ouvrir toutes les portes. « Cosaques, malheureux captifs, fuyez vers les villes chrétiennes; seulement, je vous en prie, arrêtez-vous à Bogouslava ; saluez de ma part mon père et ma mère. Que mon père agisse en homme sage, qu'il se garde
(le vendre ses biens et d'épuiser son épargne, })our me racheter de l'esclavage ! Car déjà je suis devenue une Turque, une infidèle ; je me suis laissé tenter par le luxe turc, par la bonne chère musulmane. » C'est donc une renégate, mais sa charité rachète son reniement, et, comme on le sent à ses tristes adieux, c'est à de moins malheureux qu'elle-même que Marousia fait l'aumône de la liberté.
Un autre thème de rêveries sans fin pour le captif, une des hypothèses de délivrance sur lesquelles s'égaraient ses longues méditations, c'était la rencontre d'une flottille de Zaporogues qui monteraient soudain, comme des chats sauvages, aux cordages de la galère maudite. Souvent aussi il se voyait brisant victorieusement les fers de la chiourme et se rassasiant de vengeance.
Tel est le sujet de la ballade (\.e Samuel KocMa. Alkhan- Pacha, prince de Trébizonde, parcourt la mer Noire sur son navire pompeusement orné, tout hérissé de canons. Sous ses ordres, il a 700 Turcs, 400 janissaires ; 150 captifs russes manient la rame ; parmi eux, Samuel Kochka, l'ataman des Zaporogues. A bord, il y a aussi un Liak 'jpotournaTi, un Polonais renégat qui, après trente ans de captivité, a cédé, comme Marousia, aux tentations « du luxe turc, de la bonne chère musulmane. » Lui aussi tient les clés qui peuvent ouvrir les fers, mais il n'a pas la charité chrétienne de la bonne geôlière. Une nuit, Alkhan- Pacha a un songe, tout comme un pharaon. Il rêve que ses esclaves sont libres, ses Turcs et ses janissaires taillés en pièces et que l'ataman Kochka le coupe lui-même en trois morceaux qu'il jette à la mer. Aucun de ses mécréants ne peut lui expliquer ce rêve, dont l'interprétation cependant ne demande pas un grand clerc. Le renégat seul voit clair dans cette songerie, et il donne à son maître le conseil très pratique de doubler les fers des captifs et de Iri- [)ler ceux de l'ataman. Le pacha aborde en un port de la mer Noire, et une beaut*' musuhnane, la lillc du sandjak
de Koslof^ le reçoit avec une magnificence galante. Elle fait distribuer du vin à l'équipage et même aux rameurs, mais les captifs n'ont garde d'y goûter, voulant conserver leur sang-froid ; au contraire leur porte-clés boit comme un cyclope, jusqu'à tomber ivre-mort. L'ataman profite de son sommeil pour lui prendre ses clés, il ouvre ses fers et ceux de ses compagnons. Il leur enjoint cependant de les garder aux pieds, de dissimuler et de laisser venir les événements. Alklian-Pacha revient à bord avec ses Turcs : ils se couchent sans concevoir aucun soupçon ; ils s'endorment. « Alors les cosaques attendent le signal de leur chef. A ce signal, ils ôtent leurs fers et les jettent dans les flots. Ils évitent de faire du bruit, ils n'éveillent pas un seul Turc sur le bâtiment...»
A ce moment solennel du récit, qu'on se figure l'effet produit par un kobzar du xvii° siècle sur un cercle de braves cosaques accroupis autour d'un feu de bivouac. Les longues moustaches frémissent sur le menton rasé, les regards étincellent d'espoir et de férocité, chacun retient son souffle dans l'attente de l'explosion. « Alors, s'écrie le kobzar, alors Samuel Kochka prit Alkhan-Pacha dans son lit, il le coupa en trois morceaux qu'il jeta dans la mer Noire. » Les 700 Turcs et les 400 janissaires allèrent l'y rejoindre. On détacha la galère du port, on leva l'ancre, et après tant de souffrances on se donna du bon temps sur la vaste mer. Arrivés en Ukraine, les affranchis firent de leur luitin trois portions : l'une pour les saints monastères cosaques de la Petite-Russie, ceux de Traktomirof et de Méjigor, et l'église delà setclie; la seconde fut partagée entre les vainqueurs ; la troisième fut consacrée à boire et à se divertir. La gloire de Samuel Kochka « ne périra pas, n'aura pas de déclin; fameux restera son nom parmi les cosaques, parmi les frères et amis, parmi les chevaliers, parmi les bons compagnons ! »
D'autres ballades racontent l'histoire de la jeune fille qui
se noie pour échapper à la passion du Turc, ou de celle qui est poignardée par les Tatars furieux, ou encore le rachat de l'amante par l'amoureux, ou enfin la rencontre de parents longtemps séparés : un frère, devenu Turc, reconnaît sa sœur au moment où il vient de l'acheter pour faire d'elle sa maîtresse. Qui ne serait attendri par la plainte des trois belles filles de prêtre que les ravissseurs chassent à coups de fouet devant eux, tandis que le sable brûlant « ronge » leurs pieds nus et délicats ?
Un document authentique, la lettre du prêtre Pierre, adressée en 1662 au tsar Alexis et citée par MM. Antonovitch et Dragomanof, est peut-être plus émouvante. La vie réelle a parfois cet avantage sur la poésie. « L'an passé, écrit ce malheureux, les Tatars sont venus et ont incendié toutes nos églises avec les icônes, les livres, les chasubles; ils ont emmené prisonniers mon père, ma mère^ mes frères, ma ^opesse et mes enfants, en tout dix-huit personnes. Moi seul, ton intercesseur auprès de Dieu, j'ai pu m'échapper. Et maintenant je t'implore pour mes parents, ma popesse et mes enfants, qui sont en Crimée ; ordonne à l'ataman des Zaporogues de négocier leur échange. J'ai peur qu'ils ne périssent à la fin parmi ces païens, ces musulmans impies. » De combien de familles ukrainiennes l'aventure de ce pauvre prêtre n'est-elle pas l'histoire ?
Mais souvent les chrétiens prenaient l'offensive, faisaient rentrer la terreur dans les repaires de la Crimée. Ce n'(''tait pas en vain que les kobzars faisaient retentir dans toute l'Ukraine les voix de l'exil, la plainte du foivaf rivé à la tringle do la chiourme, hi malédiction des i)risonniers. et qu'ils peignaient la dispersion des familles, le
déshonneur des femmes et toutes les hontes de l'esclavage. On n^arrachait pas inutilement des larmes aux héros zaporogues. Sur leurs cavales rapides, sur leurs légères pirogues, ils rendaient à l'infidèle le mal pour le mal. Eux aussi ramenaient des prisonniers, et trop souvent ils égalaient, ils dépassaient leurs ennemis en cruauté. Dans l'expédition de 1575, l'ataman Bogdan Roginski mit la Crimée à feu et à sang. « Les cosaques brûlèrent tout, raconte Bielski, ne laissèrent pas une âme vivante où ils passèrent, empalèrent jusqu'à des enfants. » Peut-être Roginski voulait-il venger les injures dont parle la chanson : « 0 Bogdan ! ataman des Zaporogues ! pourquoi portes-tu des vêtements de deuil ? — C'est que les Tatars ont été mes hôtes: ils n'ont couché qu'une nuit chez moi, mais ils ont tué ma vieille mère, enlevé ma bien-aimée. » En 1675, l'ataman Sirko ramena de Crimée 13,000 prisonniers, dont 7,000 chi'étiens. On sait que dans la presqu'île taurique se sont longtemps maintenus, sous le joug tatar, les débris d'anciennes populations baptisées. Arméniens, Grecs, Goths, Italiens (*) . Sirko demanda aux prisonniers chrétiens quels étaient ceux qui voulaient retourner en Crimée et ceux qui voulaient le suivre en Russie. Le barbare champion de l'orthodoxie ne réfléchissait pas que pour beaucoup d'entre eux la vraie patrie, c'était la Crimée : c'était là qu'ils avaient leurs terres, leurs maisons, les tombeaux et les monuments de la gloire de leurs ancêtres, et même, grâce à la tolérance des khans, leurs monastères, leurs prêtres et leurs églises creusées dans le roc. Il fut bien étonné lorsque 3,000 d'entre eux déclarèrent qu'ils aimaient mieux être des propriétaires en Crimée que des indigents en Ukraine. Pourtant il les laissa partir, et du haut d'un kourgane longtemps les suivit du regard. Il espérait toujours qu'ils se raviseraient ; mais, heureux d'échapper
(1) Voir ci-dessus, page 20.i.
a leurs libérateurs, ils poursuivaient allègrement leur route vers la terre d'oppression. Sirko n'en pouvait croire ses yeux. A la fin, il donna l'ordre à ses cosaques de les poursuivre et de les tailler en pièces. Les 3,000 malheureux lurent égorgés jusqu'au dernier. Sur les cadavres sanglants, le pieux ataman leur fit cette oraison funèbre : « Adieu donc, mes frères ! Il vaut mieux pour vous dormir là jusqu'au jugement dernier que d'aller vivre en Crimée parmi les infidèles, que de vous y multiplier pour y devenir les ennemis du nom chrétien et y périr à la fin sans baptême.»
Ces incursions en terre musulmane amenaient de cruelles représailles ; plus d'une fois la diète et le roi de Pologne essayèrent de contenir les Zaporogues, ordonnèrent de brûler leurs tcJiovni, punirent de mort leurs atamans. Condamnés par les politiques de Cracovie, les exploits des cosaques étaient chantés sur toutes les kobzas de l'Ukraine. La muse populaire rendit fameux le nom de Zborovski, le noble polonais qui franchit les imrogs au péril de sa vie, parmi les rapides et les brisants, fit oublier son blason à force de bravoure, livra bataille aux galères musulmanes avec de simples pirogues, combattit les troupes de débarquement en se servant de bauges de sangliers sauvages comme de trous ou d'abris de tirailleurs, pensa être englouti' dans une tempête sur la mer Noire et manqua de périr de faim dans les steppes désertes. Il n'échappa à tant de dangers que pour être décapité par ordre de Bathory, roi de Pologne, comme coupable d'avoir romi)u la paix avec les Turcs. Lès kobzars ont cassé l'arrêt des juges royaux et le glorifient comme un héros.
Ils célè1)rent surtout son compagnon, Alexis Popovitch. qui se dévoua pour apaiser la tempête et fit la confession publique de ses péchés. Les cosaques furent obligés de lier les mains de cette victime volontaire et de lui bander les yeux avec le bandeau de vnlours noir: mais ils ne purent se
décider à sacrifier un si Ijrave criminel : ils le piquèrent à un doigt de la main gauche et firent couler quelques gouttes de son sang sur les vagues furieuses ; celles-ci, à l'instant même, s'aplanirent et poussèrent les vaisseaux jusqu'au rivage.
Pour se rendre compte de ce que peut devenir dans l'imagination des poètes un événement historique, suivons les transformations qu'a subies l'histoire du prince Dmitri Vichnévetski. C'est lui qui fonda la forteresse de Khortitsa dans une des îles du Dnieper et qui dirigea la grande expédition de Valachie en 1564. Tombé au pouvoir des Turcs, il fut emmené à Constantinople. On dit que le sultan Sélim essaya de le convertir à l'islamisme : le fait est d'autant plus vraisemblable que Dmitri en 1553 avait voulu abandonner le service du roi de Pologne pour celui du padischah. Mais^ comme il refusait d'abjurer, il fut condamné à mort. On le précipita du haut d'une tour sur des crochets de fer auxquels il resta suspendu par une côte. Ce genre de supplice a été plusieurs fois employé par les Turcs contre les cosaques, notamment par Osman II; mais la légende, qui commence déjà dans la chronique latine de Temberski, raconte que Dmitri vécut deux jours dans cette position^ louant Dieu, insultant le prophète, et que, tirant des flèches de son carquois, il abattait les Turcs qui osaient approcher de lui : au moment de mourir, il faillit transpercer le sultan, qui était venu récréer sa vue de ses souffrances. Sagittam in tymnni 'personam clirexit, sed jam inribus vacillantihis .
Cette chronique, publiée en 1669, semble s'inspirer des mômes traditions populaires que la chanson petite-russienne intitulée Bdida : Ba'ida était, paraît-il, le nom de guerre du malheureux prince. « A Constantinople sur le marché, Baïda buvait l'hydromel et l'eau-de-vie. L'empereur des Turcs lui envoya un messager, appela Baïda auprès de ]ni — Baïda, illustre guerrier, sois mon chevalier fidèle;
tu épouseras la princesse ma fille ; tu seras seigneur de l'Ukraine entière <*). — Ta foi, sultan, est une foi maudite; ta princesse est une païenne. — Alors l'empereur appela ses lieiduques. — Saisissez Baïda fortement par les Ijras, accrochez-le par les côtes. — Baïda fut ainsi suspendu à des crochets de fer. — Mon page, mon jeune page, donnemoi mon arc recourbé, donne-moi mon carquois plein de flèches. Je percerai trois têtes à cause de sa fille. Ce que je vise, je l'atteins. — Alors il tira une flèche et abattit le sultan ; dans son lit, il tua la sultane ; à leur fille, il perça la tête. » Voilà certes trois maîtres coups de flèches et dont l'histoire laissera l'honneur à l'épopée. Et encore notre ballade n'a-t-elle pas épuisé toute la matière poétique, toute la masse de souvenirs légendaires qui se rattache au nom de Dmitri Vichnévetski. Les Turcs, après l'avoir tué, disent encore les traditions, le coupèrent en morceaux et mangèrent son cœur pour hériter de son courage.
Tel est le caractère des premières chansons dont se compose le recueil de M^I. Antonovitch et Dragomanof : aventures d'esclavage, aventures de mer, aventures de guerre. Leur premier volume se termine avec la première période de l'histoire de l'Ukraine.
(1) Vi.ir ci-dessus, p. 28b, des détails analogues pouric prétendu supplice du prince l'oiarski.