L'INSURRECTIOX COSAQUE CONTRE LA POLOGNE
Le moment est venu où va éclater, entre les colons de la Petite-Russie et leurs seigneurs concessionnaires, le malentendu originel. L'ennemi, ce ne sera plus le Turc ou le Tatar, ce sera le imn polonais ou russe polonisé, avec ses deux acolytes, le missionnaire catholique et l'intendant ou le fermier juif qui prend tout à ferme en Ukraine, les routes et les cabarets, les chasses et les rivières, les redevances et les corvées, les clés même de l'église, où l'on ne peut plus être baptisé, ni marié, ni pleuré sans sa permission. D'autres héros vont s'emparer de la scène et passionner l'imagination des masses. Ce sera Gange Andiber qui rosse les pans dans les cabarets ; ce sera Bodgan Khmelniçki, le promoteur de la guerre d'indépendance, celui qui donna le signal de la lutte contre cette impopulaire trinité : le seigneur, le jésuite, le Juif-areiidateur ; ce sera Paleï, le fidèle cosaque, que les mensonges de Mazeppa ont fait exiler en Sibérie, mais qui en revient pour combattre les traîtres et donner la victoire à Pierre le Grand : ce sera Kharko, en qui les Polonais crurent voir grandir un nouveau Khmelniçki, et qu'ils ne purent décapiter qu'avec son propre sabre, un sabre héroïque; ce seront enfin les derniers Zaporogues, qui apparaissent à la veille de la destruction de la setche par les armées de Catherine II et du total anéantissement de cette confrérie militaire, devenue pour les hommes d'État du xvii^' siècle un ramas d'impurs brigands.
l'insurrection COSAQUE CONTRE LA POLOGNE. 475
Avant d'analyser les doumy publiées dans le deuxième volume de MM. Antonovitch et Dragomanof, résumons les faits historiques qui servent de base à ces chansons.
L'Ukraine formait comme les confins militaires de la Pologne contre les Turcs. Les cosaques proprement dits étaient divisés en \\\\gi poJlis ou régiments, commandés chacun par un folkoviiili. Le commandant en chef de l'armée cosaque était VJietinan, nommé par le roi, et assisté de la starchina. Ce conseil des anciens se composait de Volozni, préposé aux bagages, du i^isar ou chancelier, de Vessaoul, des 2^oUwt' ni à s et de quelques autres dignitaires. Les Zaporogues, sous leur ataman, formaient comme un état à part. Le roi de Pologne avait intérêt à maintenir l'armée cosaque sur un pied respectable, pour s'en servir contre les Tatars, les Turcs et les Moscovites. La noblesse polonaise et lithuanienne, au contraire, avait intérêt à réduire cet effectif: elle ne voulait reconnaître comme cosaques, comme libres guerriers, que ceux qui étaient inscrits sur le registre (registrome Iwsalii) : elle prétendait maintenir tout le reste de la population dans un véritable servage, sous le régime de la corvée, sous l'autorité de ses intendants Israélites.
Les prétentions des imns , la limitation vexatoire du registre, les exactions des Juifs-arendateurs, enfin les entreprises des jésuites et des uniates contre la religion orthodoxe provoquèrent au xvii" siècle, dans l'armée et la population cosaque, une série de soulèvements, dans lesquels se distinguèrent surtout Nalivaïko, Taras Boulbas, le héros du roman de Gogol, Pavliouk, Ostranitsa. Ces soulèvements dégénérèrent souvent en sanglantes jacqueries qui amenèrent d'impitoyables répressions.
Sous le roi Vlndislas, le chef qu'attendait l'Ukraine frémissante parut. Ce fut \q j}isar Bogdan Khmelnirki, propriétaire de Soubbotovo près de Tchighirine. Cruellement outragé par un de ses voisins . le [kir ])ol()nais Tchaplinski. il 'If^mandcjnstiee an roi jjonr lni-ni("'ni«> et ponries
cosaques opprimés. Le roi Vladislas, impuissant à contenir son aristocratie , aurait répondu à Bogdan que les sénateurs refusaient de lui obéir; pais, dessinant un sabre sur un papier qu'il lui remit, il aurait ajouté: « Voici mon signe royal; si vous avez des sabres au côté, résistez à ceux qui vous insultent et vous pillent. » Khmelniçki n'en fut pas moins obligé de chercher un asile chez les Zaporogues, puis chez les Tatars de Crimée. Là il se fit des alliés et reparut avec une armée de Tatars et de Zaporogues : l'Ukraine toat entière se souleva à sa voix. Il battit les généraux polonais d'abord aux Eaux-Jaanes (1648), où les cosaques enregistrés massacrèrent le traître Barabas leur hetman et passèrent sous les drapeaux des insurgés, puis à Khorsoun (Ukraine), où il fit prisonniers [ses ennemis Potoçki et Kalinovski qu'il livra aux Tatars. Cette double victoire fut le signal d'un massacre général ou d'une fuite éperdue des nobles polonais et des Juifs-arendateurs. Vladislas mourut sur ces entrefaites; son successeur .Jean Casimir essaya de négocier avec Bogdan, puis marcha en personne contre lai. Près de Zborovo, il se vit complètement cerné par une immense armée de cosaques et de Tatars. Ceux-ci abandonnèrent leurs alliés, qui durent traiter avec le roi. Bogdan était reconnu pour hetman; le registre était maintenu, mais le chiffre de l'armée cosaque était élevé à 40,000 hommes. On donnait aux Ukrainiens diverses garanties contre les Juifs et les missionnaires catholiques.
Ce traité était inapplicable. La population soulevée à la voix des cosaques refusa de retourner à la corvée et la guerre continua. Trahi par le khan de Crimée, Bogdan perdit au traité de Biélaïa Tser\iof(BIancke-ÉgJise] tous les avantages conquis : le registre fut réduit à 20,000 hommes et la population replacée sous le joug des pans. Les cosaques et leur hetman , poussés à bout , offrirent alors de reconnaître pour leur souverain le tsar de Moscou. La