L^INSURRECTION COSAQUE CONTRE LA POLOGNE
Russie intervint et après une guerre acharnée qui précipita la décadence polonaise , Alexis Mikhaïlovitch enleva au roi toute kî rive gauche du Dnieper (paix d'Androussof 1GG7). Khmelniçki mourut sur ces entrefaites et son fils fut reconnu pour hetman : l'Ukraine n'était affranchie qu'à moitié.
L'épopée de l'insurrection débute par la chanson sur Khmelniçki et l'hetman Barcibach (Barabas). Le roi Vladislas, qui veut du bien aux cosaques, a envoyé à leur hetman des lettres de liberté, et le traître les a enfouies chez lui pour favoriser les 'paiis. Mais Khmelniçki ne cesse de méditer sur les moyens de s'en emparer. Il invite à dîner l'hetman Barabas, le régale de vins précieux et lui dit : « Mon compère, jpcm Barabas, seigneur hetman, ne pourrions-nous lire à nous deux les lettres du roi, donner aux cosaques les libertés cosaques , tenir ensemble pour la foi chrétienne orthodoxe? — Mon compère, ^an Khmelniçki, seigneur jpisar de l'armée, pourquoi donc lire à nous deux les lettres du roi? pourquoi affranchir les cosaques? ne vaut-il pas mieux tenir pour les Polonais, les puissants seigneurs, manger avec eux le pain et le sel, paisiblement jusqu'à la fin des siècles? » Alors Khmelniçki verse de nouveau à son compère les vins précieux et quand Barabas succombe à l'ivresse, il lui enlève son anneau, ses clés et sa ceinture de soie. Puis il appelle un jeune cosaque, lui remet ces objets et l'expédie en toute hâte à la ville de Tcherkask, la résidence de l'hetman. Le cosaque montre ces objets à la femme de Barabas et, de la part de son mari, lui demande les lettres du roi pour qu'il puisse les lire avec son compère Khmelniçki, et donner aux cosaques les libertés cosaques. La bonne dame est toute désolée du funeste parti que prend son mari. Elle frappe ses mains sur le sol, elle verse des larmes abondantes : « Ne valait-il pas mieux tenir pour les Polonais, les puissants seigneurs, manger en paix avec ('ux le pain
et le sel? etc. » Elle se résigne cependant et montre à l'envoyé de Khmelniçki, derrière la grande porte, le lieu où est enterré le coffre qui renferme les précieuses lettres. »
L'envoyé les porte en toute bute à Tchigliiriae où Bogdan en donne lecture à l'armée cosaque : « Cosaques, mes enfants, mes amis, mes gaillards, écoutez ! Je vous en prie, faites une bonne chose, réveillez-vous de votre sommeil! Récitez eu russe le Notre Père. Fondez sur les camps des Polonais, taillez en pièces les Polonais, les seigneurs qui lèvent péage, mêlez dans la campagne leur sang polonais avec le sable jaune ! » Vainement Barabas en larmes demande s'il ne vaut pas mieux « tenir pour les Polonais, les puissants seigneurs, etc. » Bogdan est l'homme fj^ui veut accomj)Ur la justice. « A son compère Barabas il fait voler la tête comme une muscade de dessus les épaules, il envoie en présent au khan des Tatars la femme et les enfants du traître, il devient l'hetman de toute l'Ukraine. »
Cette chanson, comme presque toutes celles de la guerre de délivrance, est d'une remarquable précision. C'est de l'histoire coulée dans le moule d'une poésie vengeresse, déployant « ses ailes d'aigle » pour voler, comme une Marseillaise, à la tête des masses insurgées. Les écrivains polonais ont raconté presque de la même façon le stratagème employé par Khmelniçki pour s'emparer de certaines lettres royales. Il est parfaitement vrai aussi que les cosaques crurent répondre à l'appel du souverain en se soulevant contre une aristocratie turbulente, aussi insupportable au roi qu'aux paysans. Quant à Barabas, nous avons déjà vu comment il périt à la bataille des Eaux- Jaunes.
L'insurrection une fois lancée, nous avons les chansons sur la Bataille des Eaux-Jaunes, celle de Khorsoun, etc. Mais les plus caractéristiques sont celles qui dépeignent l'oppression que les Juifs faisaient peser sur le peuple et
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la terrible vengeance que l'on en tira. « Les Jiiifs-arendateurs ont pris à ferme tous les sentiers des cosaques : par chaque mille, ils ont établi trois cabarets; dans chaque vallée un cabaret; sur les hauts kourganes, ils ont planté des perches. Mais cela n'a pas suffi aux Juifs-arendateurs : dans toute la glorieuse Ukraine, ils ont levé un péage; par chaque voiture chargée une demi-pièce d'or, pour chaque piéton trois deniers; même au pauvre vieux, ils prennent ses poules et ses œufs, et lui demandent encore : « N'as-tu rien de plus, mon pigeon ? » Et cela n'a pas suffl aux Juifs-arendateurs. Dans toute la glorieuse Ukraine, ils ont pris à ferme toutes les églises cosaques. Dieu donnet-il un enfant au cosaque, au mougik : « avant d'aller demander le baptême au prêtre, va d'abord chez le Juif, compte-lui six pièces, pour qu'il permette d'ouvrir l'église, de baptiser l'enfant ». De même pour les mariages, pour les funérailles. Le maudit arendateur a aussi pris à ferme les rivières cosaques : on ne peut plus y aller pêcher le poisson ou tirer le canard pour nourrir sa pauvre femme et ses enfants.
Or un jour un cosaque passe devant le cabaret du Juif, un mousquet sur l'épaule. Le Juif le voit par la fenêtre et dit à sa Juive : « Eh, Racliel, ma Juive ! à quoi pense ce cosaque? Il passe devant le cabaret sans m'acheter de l'eaude-vie, sans me demander la permission d'aller tirer ! » Il sort, court au cosaque et l'attrape par les cheveux. L'homme le regarde de travers comme un ours, et lui dit : « Voyons, Juif-arendateur, ^;«/i, puissant seigneur, permets-moi d'aller tirer un canard sur la rivière pour nourrir ma femme et mes enfants ». Le Juif revient tout content à son cabaret et dit à sa Rachel : « Je vais devenir un grand dignitaire de la communauté à Bl miche- Eglise : un cosa([ue vient de m'appeler yy^/i, puissant seigneur ! » Fatale vanité ! Le Juif de notre chanson n'a pas compris la menace cachée dans la flatterie du cosaque. On ne sait
que trop bien qu'il est un puissadt seigneu/-. On va le traiter comme un vrai jpan !
Voilà tous les Juifs qui se réunissent à Blanclie- Église. De terribles nouvelles commencent à circuler. On parle de Bogdan Klimelnicki, et le mercier Abraham, qui tenait un petit commerce d'aiguilles et d'épingles, leur dit : « C'est de la Zaporogie que le vent souffle : nous sommes tous perdus ». Alors ce fut à qui « ne resterait pas à la maison pour le sabbat. » Ils s'enfuirent tous dans la ville de Polonnoé. Quand Khmelniçki vint en Ukraine, il n'y trouva plus âme de Juif. Il alla à Polonnoé et dit aux habitants : « Vous ne feriez pas mal de me livrer les Juifs-arendateurs ». A quoi les Polonianes répondirent : « Quand nous devrions périr jusqu'au dernier, nous ne les livrerons pas ». Khmelniçki fit mettre en batterie son canon Sirota (l'Orpheline) et envoya aux Polonianes de petits présents. Les Juifs se mirent alors à supplier leurs hôtes : « Ouvreznous la porte qui donne sur la Pologne et laissez-nous fuir au-delà de la Vistule, laissez-nous fuir en chemises ! nous nous établirons là-bas, et quand nous aurons des enfants, nous leur apprendrons à être honnêtes, à ne plus jeter même un regard de convoitise sur l'Ukraine cosaque ».
Quand les Juifs eurent pris la fuite, les cosaques pillèrent Polonnoé, s'emparèrent de leurs riches dépouilles. «On but, on s'amusa, et du butin on fit trois portions : l'une pour Notre-Dame de la setche, l'autre pour le Sauveur de Mégigor, la troisième à partager entre les cosaques; et plus d'un, en endossant les bons cafetans juifs, priait Dieu pour le seigneur Khmelniçki. »
Les choses ne se passèrent pas aussi bien que le prétend la chanson. Tous les Juifs n'eurent pas la chance de s'enfuir et de gagner à temps l'autre rive de la Vistule, Un écrivain contemporain, Zaslavski, raconte, au contraire, que beaucoup des moins avisés ou des moins ingambes « furent arrêtés en chemin par les cosaques et périrent sans
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miséricorde. Beaucoup des villes qui tombèrent aux mains des Russes furent inondées du sang de leurs habitants juifs, égorgés avec une cruauté inconnue même chez les autres nations barbares. »
Les Polonais n'étaient pas mieux traités. Les cosaques, suivant la chanson sur la lataiïïede Kliorsoim, leur avaient brassé une bière étrange et leur criaient: « Eh, Polonais ! fils de chien ! Pourquoi ne pas nous attendre ? Vous ne voulez donc pas boire de notre bière ? » Et les Polonais, à leur tour, de s'en prendre aux malheureux fils d'Israël , « Ah ! Juifs, fils de païens ! pourquoi avez-vous suscité une telle révolte, de telles alarmes ? Pourquoi avez-vous établi par chaque mille trois cabarets ? » Et les Juifs accusaient leur rabbin MocMa ou Moïse et se repentaient bien de s'être fait appeler par les cosaques j;flw5 et jouissants seigneurs. La panique des nobles fut énorme. L'historien Jerlitch nous les montre fuyant en Volynie, abandonnant même leurs châteaux-forts, ne se trouvant pas en sûreté à Dantzig et passant la mer pour chercher un asile jusqu'en Suède^ en Norvège et même en Islande. Les chanteurs populaires battent joyeusement des mains à cette fuite des oppresseurs : « Il souffle un vent rebelle, les nobles s'en vont tout émus ; de rivage en rivage, de précipice en précipice, voilà les nobles qui passent. Ils abandonnent leur domaine, celui de leurs pères et de leurs ancêtres, leurs jardins, leurs ruchers ». Ce fragment fait penser à l'églogue virgilienne :
Nos patrios fines et dulcia linquimus arva,
mais ces émigrés, personne ne les plaint. Au contraire : «jamais on ne fut mieux, — que chez nous en Ukraine. — • Plus de Polonais, plus de pans, — donc plus de trahison! » Et quelle joie dans cette chanson rustique : « Les bords escarpés sont débordés, gai ! gai ! dans la vallée. — Les glorieux cosaques se sont courroucés, gai ! gai ! de l'es-
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clavage. — Vous, sujets, vous, bons compagnons, gai ! gai ! plus de colère ! — Sellez le cheval moreau, gai ! gai ! montez à cheval. — îsous irons dans la campagne rase, gai ! gai ! à Varsovie ! etc. »
Tous les nobles ne se laissèrent pas déposséder aussi facilement. Jérémie Vichnévetski, par exemple, résista à l'insurrection, rendit aux cosaques cruautés pour cruautés, empalant ses prisonniers. Il fut assiégé dans Zbaraj, réduit à manger des chevaux, des chats et des chiens. Les cosaques, raconte Tvardovski, insultaient à la détresse des assiégés. « Pourquoi ne vous rendez-vous ? pourquoi réserver de la pâture aux corbeaux et du butin aux Tatars. Venez ! on va vous payer les taxes sur les fenêtres, sur les bêtes à cornes, les arendes, les redevances sur les étangs et les eaux, les justices, la mouture. Comment trouvez-vous la musique de nos chalumeaux ? » Dans une ronde que chantent et dansent encore les petits enfants, on trouve un écho de ces bravades : « Pan Vichnévetski, — voiévode de Kréménetz — saute ta danse — ta danse allemande. — Les 'j)ans sont assiégés, — ils ont mangé leurs chiens, — leurs jambes flageolent, — leurs dents se sont allongées, etc. »
Quand Khmelniçki vaincu fut forcé de signer la paix de Blanche-Église, cruelle fut la réaction polonaise contre les paysans remis à la chaîne féodale. La popularité de l'hetman en fut atteinte, et déjà retentit le cri : « Réfugions-nous sous la protection du Moskal ! » Mais en attendant que le Moslial, le tsar de Moscou, se décide à leur venir en aide, il faut encore une fois, dans une nouvelle prise d'armes, recourir à ces dangereux alliés, les Tatars inconstants et pillards. Leurs ravages en Ukraine s'ajoutent à ceux des bandes polonaises. Ils enlèvent dans la Podolie et la Volynie une multitude de captifs, sans distinguer entre nobles et paysans : ils prennent leur solde en nature.
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Les populations décimées accusent le héros de la g-uerre d'indépendance, comme s''l avait le choix des moyens et des alliés : et alors nait la chanson de la Malédiction sur KhiiielniçM pour les enlèrements tatars: « Les jeunes ijaiçons s'en vont ca]itifs, ils jouent du chalumeau; — les jeunes filles s'en vont, elles chantent des chansons; — les veuves s'en vont, elles sanglotent terriblement; — elles sanglotent, elles maudissent Khmelniçki : « Ah ! Bogdan Khmelniçki ! — Puisse la première balle ne pas te manquer ! — que la seconde t'atteigne, — qu'elle aille droit au cœur ! »
Son cœur ne tut pas atteint, mais sa popularité fut frappée à mort. Les habiletés de sa politique, ses tergiversations entre ]\loscou et la Pologne, entre le Tatar et le Turc, ses efforts pour imposer à son peuple la paix de Blanche-Église, les ravages causés par ses alliés ébranlèrent son renom.
Il est un autre héros que le chanteur populaire met bien au-dessus de Bogdan, c'est Danilo Netchaï. Il n'avait voulu accepter ni la paix de Zborovo, ni la réduction du registre même à 40,000 hommes. Il se fit le champion de cette multitude d'insurgés que le traité entre les cosaques et le roi allait faire retomber dans le servage. Le premier il reprit les armes et viola cette paix que maudissaient tant dé braves Petits-Russiens. Il courut au-devant de Kalinovski, le général polonais. Mais, en sa qualité d'insurgé et de chef d'insurgés, il ne sut ni se garder, ni s'éclairer, ni maintenir la discipline parmi ses troupes. Il fut surpris dans le bourg de Krasnoé et, après une défense aussi tardive qu'héroïque, massacré avec tous les siens. Le peuple n'a pas oublié celui qui se sacrifia pour ses droits et qui périt parce qu'il avait les défauts du peuple. Le recueil de MM. Antonovitch et Dragomanof nous donne trenlo-huit variantes de la Mort de Netclid'r. les Polonais ne peuvent l'abattre avec une balle ordinaii'e : ils finissent
par savoir le secret fatal, et chargent un mousquet d'une balle d'argent : c'est elle qui le tue. — Sur la mort de Bogdan Khmelniçki et l'élection de son fils, s'arrête provisoirement le recueil des deux savants professeurs kiéviens.