‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 14 sur 66 · CYCLE DB NOVGOROD-LA-GRANDB · texte numérisé non relu

CYCLE DB NOVGOROD-LA-GRANDB

et tue un monstre de notre connaisance, le dragon tatar Tougarine, qui était venu exiger les tributs arriérés ; il délivre Mourom des infidèles, il extermine des païens qui lui demandent le péage sur TOka et assujettit lui-même au tribut le royaume d'Astrakhan. Un autre type novgorodien est probablement ce Soloveï Boudimirovitch que nous avons rencontré à la cour de Vladimir, aji moment où il suit le Dnieper, cette grande voie commerciale des Slaves de Tllmen. Il faut bien qu'il soit de cette grande république de marchands héroïques, puisqu'on trouve sur son vaisseau à la fois les produits de Constantinople et de la Syrie, les pelleteries de la Sibérie et ces peaux d'ours blancs qu'on ne trouvait qu'à la limite des possessions novgorodiennes, sur les bords de l'Océan glacial.

Vassili Bouslaévitch est aussi un coureur de mer : « Dans sa jeunesse il a beaucoup tué, beaucoup pillé : maintenant qu'on est vieux, il faut songer à sauver son âme. »

Alors il entreprend le pèlerinage de Jérusalem. C'est ainsi que Robert le Diable, ce Normand, ce proche parent des princes varègues de la Russie, va chercher en Terre- Sainte le pardon de ses crimes. Les pèlerins russes y ont peu^être précédé les pèlerins d'Occident. Les bylines du cycle kiévien nous montrent les kaliki revenant de Jérusalem en passant par Constantinople et Kief.

Vassili équipe un vaisseau, réunit ses trente bons compagnons. Il demande à sa mère sa bénédiction : « Je vais à Jérusalem, avec ma droujina intrépide ; je veux me prosterner aux saints lieux, me baigûer dans la rivière du Jourdain. » — « Quand tu iras à de bonnes œuvres, je te donnerai toujours ma bénédiction; mais quand tu vas au brigandage, mon enfknt, tu n'as pas ma bénédiction, car tu es alors un fardeau pour la terre humide. » Elle donne à ce croisé, suivant une variante <*), « beaucoup de poudre

(l)K<riéeTt]drV,».

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et de plomb) des provisions de bouche et un fusil au long canon. » Il monte sur le vaisseau aux flancs vermeils, traverse le lac Ilmen et s^nforme du plus court chemin pour Jérusalem : « Jusqu'à Jérusalem, en droite ligne, sept semaines; en faisant un détour, il &ut dix-huit mois. Sur la Caspienne sont cantonnés des brigands qui pillent les vaisseaux. » Donc c'est par la mer Caspienne que prendra le fils de Bouslava. On arrive à une haute montagne, la montagne sarrasine : en chemin, Vassili rencontre un crâne humain desséché : il le pousse du pied pour Técarter. Le crâne lui dit alors : « Ecoute, Vassili Bouslaévitch; pourquoi me repousses-tu? je te valais bien, jeune homme; moi aussi je ftis un héros ; sache que sur cette montagne sarrasine, où gît ma tête vide, la tête vide d'un brave, reposera aussi la tête de Vassili. » Vassili cracha et passa: « Ou bien c'est un ennemi qui parle en toi, tête maudite, ou bien c'est l'esprit impur. » Cette rencontre avec un crâne dans le désert rappelle la rencontre du Rousslan des contes populaires avec la tête coupée d'un géant, ou encore l'aventure du prince Oleg avec la tête de son cheval ; le crâne humain, comme celui du coursier, sert d'interprète ou d'instrument à la fatalité. Au sommet de la même montagne, il y a une pierre qui porte cette inscription : «. Celui qui essaiera de me sauter en long se rompra le cou. » Vassili, incrédule à tous les présages, continue son chemin, comme, dans le cycle des héros primitifs, fit Sviatogor.

Il va et les cosaques de la Caspienne qui devaient le dépouiller sont saisis- d'effroi rien qu'à son approche. Leurs atamans s'écrient : « Voilà trente ans que nous sommes sur cette île, jamais nous n'avons vu pareille panique; sûrement c'est Vassili Bouslaévitch qui s'avance : son vol est celui du faucon, sa conduite est celle d'un brave. » Au lieu de l'attaquer, ils lui font des présents. Vassili, comme Ilia de Mourom, a pris le chemin par lequel il devait être tué, et il n'a pas été tué.

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Il arrive à Jérusalem , il entre à Téglise cathédrale et &it dire une messe pour sa mère ; aux popes et aux diacres il demie son argent sans compter. Il arrive au Jourdain: une vieille femme Favertit de ne pas s'y baigner nu, parce que seul Jésus-Christ s'y est baigné ainsi. « Notre Yassili ne croit ni aux songes, ni aux prophéties. )» ré* pondent les hommes de la droiyina. Dans une variante, Yassili lui réplique d'une façon assez grivoise. Il se baigne nu et ses compagnons tout habillés. Cette défense, sous danger de mort, de se baigner dans un fleuve rappelle assez bien Dobrsma et la rivière aux courants de feu. Une idée chrétienne s'est substituée à une réminiscence mythologique.

A son retour de Palestine, Vassili reprend le chemin de la patrie et repasse par la montagne sarrasine, au sommet de laquelle est la pierre mystérieuse (^). Les hommes de la droujina s'amusent à la sauter en lar^ geur : Vassili prétend la sauter en longueur. Il tombe de cheval et se tue. Il s'était baigné nu dans le Jourdain; il avait craché sur le crâne prophétique; il avait méprisé l'avertissement donné par l'inscription. La fatalité avait barre sur lui : le héros novgorodien, ce type national des aventuriers de l'Ilmen, trouvait aux pays lointains une mort inévitable après une pareille vie. Suivant quelques variantes, il resta pétrifié auprès de la pierre fatale W. n aurait ainsi la même fin que Sviatogor, le héros du cycle prhnitif , qu'Ilia de Mourom et les bogatyrs du cycle kiévien W.

(1) Qoelqnefoif cette pierre est la pierre par excellence, ceatre du monde, la pierre Alaiyr (l'électre, l'ambre, ou Taimant). Voir Afanasief Poétitchetkia 90«r^ia, II, 149 ; m, SOO. On sait le rôle que Jouent dans les récits merveilleux de rOrieat la montagne Inaccessible ou encore la montagne d* aimant.

())^ybmkoX.U.908.

(8) Dans la byline de Kiriéevski sur la disparition des béros, VmêiW eèl nommément cité parmi ceux qui furent alors pélf^ftéa; di^ns U jBi«4B^M^on^i«g]|eb

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L'épopée de Vassili Bonslaévitch abonde en traits merveilleux : la fille noire, plus forte que le héros invincible; les deux kaliki avec leurs prodigieux casques de bronze ^*>; la tète de mort qui parle et la pierre qu'on ne peut franchir. Mais dans Tensemble elle est une épopée historique: le type de Vassili reproduit à merveille le caractère novgorodien : ses aventures sont celles de son peuple, comme le ftirent celles de THercule tyrien. Dans les annales de Novgorod, le nom de Vassili n'est pas inconnu : comme Vladimir, Ilia, Dobryna, il a eu une certaine réalité historique; l'indication de la chronique est fort brève : à la date de 1171 « mourut à Novgorod lepossadnik Vaska Bonslaévitch. » Ce Vaska (diminutif de Vassili) n'aurait donc pas été prince de Novgorod comme le dit le conte de TchoulkofW, mais bien possadniky c'est-à-dire chef suprême de la cité et son représentant vis-à-vis du prince.

SADRO LB RICHB MARCHAND.

Sadko est aussi un héros novgorodien : cependant, avant tout, il est un marchand : s'il court les aventures, comme une sorte d'Ulysse ou de Sindbad russe, c'est surtout en vue du commerce. Il ne se môle pas aux luttes civiles ; il n'a jamais exercé le brigandage ; mais ses voyages sont aussi hasardeux que des combats. Il a parcouru toutes les routes que parcourait alors le commerce novgorodien. « Sadko a suivi la Volkhof ; — de la Volkhof il arrivait au lac Ladoga; — du lac Ladoga dans la Neva;

(1) Si les kaliki sont rôellemeat des moines boudhistes ou chrétiens, U cloche (ito2oito2) s'expliquerait par le capuchon {klakoltu tchèque; cloche en français), Ortste Miller, p. 781. L'ignorance ou l'imaginatioii des poètes rustiques aaraiont achevé la confuion.

(«) Reproduit dans Kiriéerski, I. ▼. p. xni.

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— par la Neva dans la mer bleue ^*> ». Ces quatre vers sont d^une extrême précision. Qu'on jette les yeux sur une carte, on verra que, le lacllmen n'ayant pas de débouché direct dans la Baltique , c'était seulement par la Volkhdf, le Ladoga et la Neva que les navires novgorodiens pouvaient entrer en relations avec les pays Scandinaves et allemands, avec les villes de la Hanse et les ports de l'Occident. « Puis il revenait et allait à la Horde d'or vendre les marchandises novgorodiennes. » Comme ses compatriotes, il s'est avancé fort loin de ce côté : il s'est , dit-il ailleurs , « promené sur le Volga pendant douze ans; il le connaît depuis sa source jusqu'à son embouchure, jusqu'au royaume^d' Astrakhan » — a pendant douze ans il a couru la mer, la mer bleue, la mer Caspienne. » Le Volga, le plus grand des cours d'eau de l'Europe, est une magnifique voie fluviale, la seule qui puisse mettre en rapport avec la Caspienne ce réseau de lacs et de petits fleuves au centre duquel est située Novgorod. Si Sadko avait fait mention de ses voyages à la mer Noire et à Constantinople par la voie du Dnieper, ce cours de géographie commerciale serait complet.

La carrière d'un négociant a quelque chose de glorieux lorsqu'étant parti de peu il arrive par son intelligence et son travail à une immense fortune. Cet effort pour parvenir a quelquefois son côté épique et romanesque. Or, la plupart des bylines nous représentent Sadko, le riche marchand, comme pauvre à ses débuts. Il n'a pour tout bien que sa harpe; il gagne sa vie à jouer dans les festins. Or, un jour, on ne l'invite pas, ni le lendemain, ni le surlendemain. Il s'en va tristement sur le rivage du lac Ilmen et se met à jouer de la harpe. Le premier jour, les eaux du lac commencent à s'agiter ; Sadko prend peur et s'enfuit à Novgorod. Il y retrouve la misère et revient une seconde fois jouer sur le lac : une seconde fois

(1) Rybnikof, 1. 1, p. S7V.

ioR taux ff^gU^i, et Sadko s'en nâtoome étttk^é. PMisfié encore par ia miaàr» duiftie jour {^us pressante, il vieoâ s'fftsseoîF sur les rochers blan<^s et recommence à jouer : les eaiii s'agitent et à leur ôurface apparaît le Roi de là mer» Ge personnage qui semble tantôt une sorte de Neptune ou de Poaeidôà de oe petit ooéan de Tllmen, tantôt un Pluton des régions souterraines » geôlier des 4ni0B^ gardien des ricfaesses souterraines^ est fiûremeot oqs andenna divinité du panthéon slave ou fl&noîs. C'est ime divinité redouiable: quand Jupiter froice leaourcil, la t^re tr^nhle; quand le Roi de la mdr se met à danser, la mer est boulev^^^sée. Il est à la fois bonhomme et âuitasque, brutal et généreux, *stupida et sensible aoK charmes de Tharmonie^ Dans Timagination des Slaves^ la personnalité de ce dieu a peine à se dégage de rélâneot âuide et impersonnel. *Le Roi de la mer reste, comme le fait observer M. Bezsonof, une force primitive de la nature, flottant comme Tonde^ violent et aveugle comme alla. Mais de tout temps n'a-t-on pas attribué à la musique une vertu magique capable d'enchanter les ondes, les â»éts, les animaUK féreees et les pierras brutes <'>? La lyre d'Orphée ^ d'Amphion dans les traditions grecques a fidt de 4^B merveilles; dans fépopée finnoise, la ioèitde de Vaettoemosiiian apprivoise les loups et les ours, enchante les poissons et les oiasaux, les dieux et les vierges de rair> Ahto luinnême, a le roi des vagues bleues > l'ancien des eaux, )» qui ressemble bien au Roi de la mer des bylines.

Par certains côtés le marchand Sadko est un Orphée novgorodien: sa légende se rapproche parfois trèssensiblement de la légende hellénique. Le Roi de la mer adresse la parole au pauvre musicien: <c Écoute, Sadko de Novgorod) je ne sais quelle récompense te donner pour le grâjud plaisir «que ta m'as &it, pour ton jeu harmonieux.

(!) Voir Coz, Thê MytKolog^ ofthe Aryan naHont, (. U, ^,Wm,

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Veux-tu un trésor à tie pouvoir le compter? Retourne à Novgorod, frappe le grand pari; mets ta tête pour enjeu, contre tout ce que possèdent les marchands de riches denrées dans leurs magasins ; afiBrme que dans le lac Ilmen, il y a des poissons aux nageoires d'or. Quand tu auras frappé le grand pari, tisse un filet de soie; viens pécher dans le lac Ilmen, je te donnerai trois poissons aux nageoires d'or.; alors, Sadko, tu seras riche. r>

Ici, — tant les mythes des diverses races de FOrient et de l^Occident sont souvent enchevêtrés les uns dans les autres, — nous retrouvons un conte des MUle et une Nuits. Un génie, sorti également du fond d'un lac, accorde à un pêcheur trois coups de filet; à chaque coup de filet, il tirera des eaux quelque merveilleux poisson. Les nageoires d'or des poissons de l'Ilmen rappellent les plumes de roiseau de feu, ou celles dont sont garnies les flèches étincelantes de Diouk Stépanovitch. Mais malgré la variété d'origine ou de provenance de ces fictions, remarquons « comment la poésie russe a su les grouper de façon à faire valoir le type du marchand novgorodien. Le Roi de la Mer ne donne pas à Sadko un trésor, de la main à la main; il le met sur la trace d'une magnifique affaire commerciale; surtout il lui fournit ^occasion de faire ce que le hardi Novgorodien aime par-déssus tout, « de firîçper le grand pari, » avec sa tête* pour eiyeu.

Le pari proposé au peuple est accepté avec autant d'empressement que l'a été celui de Vassili Bouslaévitch. Sadko, suivi de ses concitoyens, court au bord du lac. On jette trois fois le filet de soie ; trois fois on ramène un poisson aux nageoires d'or. Sadko a gagné son pari : on hii livre toutes les marchandises du bazar <*). Il est devenu

(4) Daas oerteines variastes, Sadko enferme eea treif potesons dans sa oaye. Il ra les revoir le lendemain; ils ont disparu : à la place dû premier, un monceau de petites pièces ; à la place du second, un monceau de ducats ; à la place du troisième, un monceau de monna%9 (occidentale).

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le plus nçhe marchand de Novgorod. Il bâtit un palais de pierre blanche : « tout y est arrangé à Timage du ciel; le soleil comme au ciel ; la lune comme au ciel ; les étoiles comme au ciel.i> Cette description sidérale nous avertit que nous n^avons pas affaire à un mortel ordinaire : nous restons dans la donnée épique et mythique.

Sadko, enrichi, n'est pas homme à se reposer, — pas plus que Sindbad le marin. Sans cesse, il fait de nouvelles affaires , c'est-à-dire de nouvelles gageures. Encore une fois il a engagé sa tête et frappé le grand pari : il a parié d'acheter toutes les marchandises de Novgorod et de les charger sur ses vaisseaux. Il gagne le pari : dans toute la ville, il ne reste rien à vendre, ni marchandises précieuses, ni denrées viles. Pour compléter son triomphe j il se rend à la halle aux poteries, et y achète tous les vieux pots ébréchés : il aura du moins le plaisir de voir jouer avec leurs tessons tous les petits enfants. Pourtant, dans d'autres variantes î*), il finit par être vaincu. Le premier jour il a acheté tout ce qu'il y a dans Novgorod. Le lendemain il se rend au marché et y trouve deux fois plus de marchandises que la veille : il les achète encore. Le surlendemain il y en a encore trois fois autant. Alors Sadko rentre en lui-même et, avec un mélange de fierté patriotique et d'humilité, fait cette réflexion : ce Je ne peux pourtant pas acheter les marchandises du monde entier; à supposer que j'achète toutes celles qui viennent d'arriver de Moscou, voici qu'arriveront celles des pays d'outremer. Sans doute, je suis un riche marchand de Novgorod : la glorieuse Novgorod est encore plus riche que moi. » Mais ce n'est pas là le ton habituel de cette épopée. Dans la république de l'Ilmen, l'individualité tjsl si puissante qu'elle tend toujours à se placer au-dessus de la communauté. La poésie a suivi naturellement cette tendance de

(1) Rybnikor, 1. 1, p. 874.

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