LE DIX-SEPTIÈME SIECLE
Quant au tsar Vassili Chouïski, il régna si peu, il disparut si vite que le peuple ignora ce qu'il était devenu, s'étonnant seulement, dans les bylines, de ne plus le voir dans le palais, d'y voir les jalousies fermées.
On. sait qu'il fut contraint d'abdiquer, qu'ensuite il fut livré à Vladislas par les boïars du parti polonais et emmené à Varsovie, où il mourut. Le peuple ne sait au juste quel malheur lui advint, mais sur les auteurs du mal, jamais il ne se trompe. « Hélas ! frères, vous ne savez pas quel malheur? Les méchants boïars ont fait périr notre tsar Vassili. Ils l'ont fait périr: les chiens maudits l'ont envoyé en Sibérie ! »
Et voilà qu'il est venu « sur la sainte Russie, sur Moscou aux murs de pierre — le temps des guerres, le temps des troubles! — La Lithuanie païenne a fait Moscou prisonnière ; l'impur Ooujmond <*> a établi dans Moscou sa demeure ». Lapounof est le premier à provoquer les cités russes à un soulèvement général « pour délivrer la ville de Moscou, affranchir la foi chrétienne ». Il envoie partout courrier sur courrier. Mais alors « s'irrita, s'enflamma l'impur Ooujmond; dans sa colère il ordonna de tuer Procope Lapounof; de méchants traîtres occirent le bon voiévode ». En réalité Lapounof, dont le passé politique n'était pas très net, et qui avait cru pouvoir s'allier au brigand Zaroatski, aux cosaques indisciplinés, tomba victime de ses alliés pervers, comme il assiégeait les Polonais dans Moscou. Le commandant de la garnison polonaise Gonsiévski fut l'instigateur de cet attentat.
Les bylines, pour personnifier la Période des troubles, semblent avoir inventé l'étrange personnage du prêtre Sémen ou Siméon, qui portait en bandoulière une croix longue d'une toise et demie et disait à ses paroissiens : « Dieu vous aide, mes enfants spirituels, à voler, piller, et faire
(1) Sigismond, roi de Pologne, n'est jamais yenn i Moscoa.
284 LA RUSSIE ÉPIQUB.
les brigands sur la grande route ! » On peut s'éConner en revanche qu^elles niaient pas consacré un souvenir aux vaillants moines de Troïtsa qui défendirent pendant dix-huit mois leur monastère contre les bandes catholiques^ qui contribuèrent de leur sang et de leurs richesses à la défense de la patrie, au brave cellérier Abraham Palit^yne, Thistorien du siège de Troïtsa, dont les lettres allèrent au loin, sur le Volga et laEama^ réveiller les patriotismes endormis.
Enfin le jour de la. grande insurrection est venu. Pojarski et Minine le boucher apparaissent dans les bylines. Chose singulière, le discours que les chroniques font tenir à rhéroïque bourgeois est autrement bref et énergique que les paraphrases qu^on en trouve dans les chansons.
Celles-ci ne marchandent pas les succès aux champions de la patrie. « Quand ils brisèrent les portes saintes ^*>, nos braves soldats, et qu'ils pénétrèrent dans le Kremlin aux murs de pierre blanche, — ils commencèrent à piquer, à tailler, — à piquer, à tailler, à tuer les Polonais par monceaux, — Ooujnumd lui-même, ils le firent prisonnier, — lui lièrent les pieds et les mains, — lui coupèrent sa tète rebelle ». Dans cette byline, on trouve (singulier écho dans la Grande-Russie des haines petitesrussiennes contre les seigneurs polonais et leurs intendants juifs), ces deux noms de nations accolés ensemble, comme pour mieux flétrir Pennemi héréditaire : « les impurs Juifs-Polonais » !
Dans les bylines, Michel Romanof n'est élu tsar que lorsque le prince Pojarski a refusé la .couronne. Puis elles décernent au héros national, qui semble être mort tranquillement et prosaïquement dans son lit, la couronne du martyre. Elles se contentent d'ailleurs de rattacher à son
(i) La porté tainte da Kremlin, ornée d'une image du Sauveur. Encore aujourd'hui personne ne passe sous cette yoûte laps se découvrir.
LE 0IX*SBPTIÈMB SIÈCLB. 285
nom un type de chanson qui servira à bien d'autres héros. En voici la donnée : Pojarski tombe entre les mains du khan de Crimée. « Prince Pojarski, dit le païen, sersmoi fidèlement, comme fidèlement tu as servi ton tsar, le tsar blanc; je te comblerai d'or et d'argent, je te donnerai des femmes enchanteresses, des amours de belles filles >»• Et Pojarski de répondre : « Si mes pieds rapides n'étaient point enchaînés, si mes mains blanches n'étaient pas liées de liens de soie, si j'avais mon sabre tranchant, je t'en servirais fidèlement sur ta nuque épaisse, sur ta tête rebeDe ». Alors on Femmena sur une colline, on lui trancha la tète, on lui coupa le corps en menus morceaux . La nuit venue, deux jeunes princes Pojarski, quelquefois deux cosaques, sortent des bois épais. Ils rassemblent les membres épars, emportent ces reliques tantôt à Moscou la mère, tantôt à Konotope, domaine du prince, et leur rendent les honneurs funèbres.
LBS ROMANOF.
Si les bylines hésitent un moment, lorsqu'il s'agit de décimer la couronne de Russie, entre le jeune Michel et le prince Pojarski, ce n'est pas que les Romanof aient cessé d'être aimés. Leur popularité date de Ta bonne tsarine Anastasie, de Nikita Romanof, le bon héros des bylines sur Ivan IV. On peut s'étonner de ce que les chansons du xvir siècle parlent si peu du grand patriarche Philarète Romanof, auquel s'adressèrent en somme, bien plus qu'à son fils, les suffirages des Etats^Génâraux. Il n'est question de hd'Qqe dans une des byMaesidiL manusorit de Bkbaré
James, intitulée V Arrivée de Philarète Nikitich et du iHAar Ohein à Moscou y après leur captivité en Pologne. Les autres chansons s^obstinent à ne connaître que leur favori Nikita, celui des bylines sur le Terrible. C'est encore lui qu'elles mettent en scène dans la période des troubles, en prêtant à sa physionomie héroïque toutes sortes de traits fantastiques, empruntés aux bogatyrs d'un autre cycle. Comme Volga, Vseslaf ou Roman Dmitriévitch, il se transforme en hermine, puis en loup, et ravage l'arsenal et les écuries des Polonais au Kremlin. U revient chez lui, reprend sa figure de bon compagnon, monte sûr son cheval héroïque, saisit sa massue d'acier, et repart pour la glorieuse Moscou, se battre avec les païens de Lithuanie.
Nous assistons au grand conseil que le second des Romanof, Alexis Mikhaïlovitch^ tient en 1653 pour savoir si on déclarera la guerre à la Pologne. Il n'y est pas question de lui arracher la Petite-Russie, que Bogdan Khmelniçki offrait à cette époque au tsar de Moscou, mais simplement de reprendre Smolensk. Les délibérations des États sont reproduites à leur façon par les chanteurs populaires. Plusieurs des boïars se prononcent contre la guerre.' Les raisons qu'ils donnent contre l'annexion de Smolensk sont assez bizarres : « Smolensk n'est pas de construction moscovite, elle est de construction lithuanienne; à Smolensk il n'y a pas de strélitz; dans la caisse de Smolensk on ne trouve pas un kopek, etc. » Mais le prince Miloslavski se lève et dit : « Smolensk n'est pas de construction lithuanienne, elle est de construction moscovite ; à Smolensk il y a quarante mille strélitz; dans la caisse de Smolensk, des richesses sans nombre. Nous tiendrons donc pour Smolensk, nous lutterons pour Smolensk ». Ainsi fut résolue, suivant les chanteurs, la conquête de la Russie Blanche. Le discours du prince plut au tsar qui le nomma voiévode de Smolensk. On sait que la première
PIBRRB LE GRAND. 287
femme d'Alexis, mère des tsars Feodor et Ivan et de la tsarévna Sophie, fut une Miloslavski.
Ces feuillets épars ne forment point une épopée : il ne s'était présenté aucun nom assez grand pour grouper autour de lui toutes ces bylines et leur donner une sorte d'unité.