CHAPITRE V
PIERBE LE GRAND (0.
A peu près vers le temps où Fauteur de Charles XII, à la prière de l'impératrice Elisabeth et avec les matériaux fournis par ses ministres, entreprenait d'écrire une histoire de Pierre le Grand « la plus exacte, la plus courte et la plus pleine possible, » d'autres, à leur manière, célébraient les faits et gestes du fameux empereur. Ces historiens de Pierre le Grand étaient répandus partout, d'un bout à l'autre de l'empire russe. Le rude lourlak des chantiers d'Arkhangel, le campagnard du « pays septentrional , » qui se vante de n'avoir jamais connu le servage, le mougik des provinces du centre enchaîné à la glèbe, le libre cosaque qui « sur la mère Volga » s'en allait en quête de gloire et de butin, le brigand zaporogue* Retranché dans
(!) Pihni «odromiy to P. F. JJTiW^f Mm, toAmyfa Obohtoh$9t90m LioubitêM Rottù iskoî Sl&veênotii {Chantt recueillie par P. F. Kiriéettki et publié* par la Sodité det amu de la littérature rusée), Moscou 1808-1870; le huitième fascicule, œuvre de M. Bezsonof, intitulé Ooçoudor tear Petr Aleœiévitch, Tear Biélyi Petr Perrfyii Pervyi Imperatorpo semlié {le eeigneur tear, le tear blanc Pierre Aleanévitch, premier empereur dane le paye), — E. Y. Banof , Petr VelikH v narodnykhpredaniakh euvemago kraKa {Pierre le Grand dane lee traditione popuUUree du paye eeptenirumal), Moscou, t87t.
la setche du Dnieper, répandait d,e désert ea déaert, de village en village, de rivière en rivière j une histoire du grand tsar qui ne ressemblait point à celle qu'écrivait M. de Voltaire, — pas davantage à celle que nous présentent les grands ouvrages russes de Golikof , Oustriœlof et de M. Solovief. Le Charlemagne des chansons de gestes ne diffère pas plus du Charlemagne historique. Le réformateur de la Russie est aussi singulièrement travesti que Tempereur « à la barbe florie : » les aventures qu'on lui attribue sont parfois aussi extraordinaires que la guerre d'Espagne ou le voyage à Jérusalem î*).
l'épopée de pierre le grand.
Comment ce géant qui à son voyage de France fixa les mobiles esprits parisiens n'aurait-il pas laissé une trace profonde dans les âmes neuves et naïves, pieusement tenaces dans leurs souvenirs , des populations russes? Estil possible que cette physionomie originale, vraiment épique, que ces guerres sur la Caspienne et sur la Baltique, sur la mer d'Azof et sur la mer Blanche, ces travaux qui bouleversèrent la terre russe et ses lois, qui transformèrent « l'homme russe , » aient passé sans se refléter, ne fôt-ce qu'un instant, dans le miroir tranquille de l'imagination populaire? Non, Pierre P*" n'est pas de ceux que l'on oublie. Comme pour un autre héros, plus grand guerrier, moins grand homme , on a dû parler de sa gloire dans les campagnes moscovites
SoTis le chaume bien longtemps.
(!) Pierre le Grand lui-même , si foncièrement rosse malgré son goût pour les étrangers, aTait ses moments de gaieté lyriques aux réjouissances pour la paix de Nystadti lorsqu'il $fiXitiX ses éyaules soulagées du fardeau écrasant delà guerre suédoise, il dansa sur la table devant tout le peuple et « chant^ des chansons. »
HERRE LE GRAND. SSÔ
Et ne diraiiron pas une paraphrase des vers célèbres de Béranger, une élaboration russe des Souvenirs du pewple^ dans cette vieille poésie qui sert d'épigraphe au recueil de M. Bezsonof :
c Et ces glorieux faits inoms dans les chansons , — le rameur les chantera sur la mer infinie , — le voyageur fatigué les chantera sur la montagne, — et parfois, épuisé par les ans, — Taîeul les chantera à ses petits-enfants, — et parce qu'il les aura de ses propres yeux vns, — les petits-fils envieront le bonheur de Taieul (*).i
Ce n'est pas seulement Pierre le Grand <c dont le peuple a gardé la mémoire, » ce sont aussi ses généraux, les compagnons de ses travaux d'Hercule, les « aiglons de l'aire de Pierre, » comme dit Pouchkine, que la poésie* des chaumières russes a voulu associer à son immortalité : elle a chanté Dolgorouki, Chérémétief surtout, dont le village natal de Pavlovo a fourni un notable contingent de légendes* Toutefois la préférence populaire, parmi les auxiliaires du régénérateur, s'adresse évidemment à des héros moins célèbres dansj'histoire, et plus chers aux masses pour des niotifs à nous inconnus. Lefort, Apraxine, Bruce, Bauer, sont dédaignés; on se souvient surtout dès héros cosaques : Kotchoubey, Iskra, Paleï, Ivan Zamorianine. De même que dans l'épopée napoléonienne, à côté des grandes personnalités héroïques, à côté de Kléber, Ney, Murât, il y a place pour l'héroïsme des types collectifs; de même que l'art et la légende ont immortalisé le grognard, le mamelouck, le fantassin des Pyramides, le cuirassier de Borodino, le lancier de Poniatovski, le grenadier de Waterloo, de même, à côté des Paleï et des Chérémétief, le peuple russe a voulu consacrer les auxiliaires obscurs et anonymes de Pierre le Grand, le ce-
ci) U vous a parlé, grand*môre !
nvousaparlé!
saque du Don, le Zaporogue, le strélitz, le soldat discipliné à Teuropéenne, le dragon, le canonnier.
- Les noms de ses ennemis ont aussi une part dans sa gloire : on n'a oublié ni le roi Charles, ni ses lieutenants, Lewenhaupt ou Schlippenbach, ni le traître Mazeppa, ni les rebelles qui s'attirèrent le courroux du tsar. Sur ces derniers, la chanson en sait toujours plus long que l'histoire; tour à tour passent devant nous Flor Minaévitch, Senka Manotsof, Nekrassof, Rytchof, Éphrémof , Skorlighine-Karyghine , qui, apprenant l'exécution . de ses complices, « prit une hache et un billot, — alla porter sa tête au voiévode : — Écoute, petit père, grand voîévode,
— je viens apporter ma tète : — j'ai pris avec moi la hache et le billot. — Mes amis, mes frères, sont décapités, — tous décapités, tous pendus; — ordonne de couper aussi ma tête rebelle. »
Ce n'est pas toujours au sein même de Varmée cosaque du Dony comme le croient certains critiques, que naquirent les chansons à la gloire des cosaques. On en a recueilli dans les villages des gouvernements de Simbirsk, Saratof, Tambof^*). Parmi les ennemis ou les amis du tsar, les hommes de la steppe attirent d'une façon particulière la sympathique attention des masses. Le libre cosaque était en tout l'opposé du paysan serf, et c'est précisément pour ce motif que tout ce qui tenait au cosaque intéressait le mougik. Courbé sous le fouet, les lourdes redevances, la corvée pour le maître et pour le tsar, les réquisitions et le recrutement, il rêvait, lui aussi « d'aller faire un tour dans la campagne rase, » et de retrouver sous la tente la liberté que lui ont ravie les ukases de Boris Godounof. Ce
(I) Voir Kiriéeyski. LVIII, p. 81,75, 89.98, 104. 108. 171^ 590. - Sur Krasnochtchokof. aiaman de cosaques sous Elisabeth, on a recueilli des chansons dans les gouTeraements d'Arkhangel. Orenbourg. Moscou. Rlazan, Kalouga, Toula : ibid, IX. p. 14S, 174— suri' ataman Plaiof. sous Alexandre I. dans les gouvernements de Moscou. Arkhaagel.Orel. Toula, Riazan, Vologda, Ibid. t. X, 37. 99, 33 etsufT.
Digiti
ne sont que plaintes des gouverneurs, plaintes des propriétaires sur cette fuite du cultivateur et du contribuable vers les rivières du sud, sur cette dépopulation continue de la terre au profit de la steppe. La poésie populaire, elle aussi, incline vers la steppe, et entoure de rayons plus lumineux les vagabonds des fleuves que les triomphateurs de la guerre suédoise. Pourtant la gloire russe, la gloire acquise dans la terrible lutte de vingt et un ans, n'a pas brillé vainement pour elle. On reconnaîtra dans nos chants quelques-unes des péripéties de ce grand drame du nord qui eut pour dénouement la ruine de la Suède. On y retrouvera Erestfer, Schlttsselbourg, Revel, Wyborg, et celle qui domine tout « le groupe altier des batailles, »