‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 40 sur 66 · LES IMPÉRATRICES DU XTIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES IMPÉRATRICES DU XTIII* SIÈCLE

c Donne l'annean^ donne-le ao bonrrean, — afin qn^il m^acoorde une mort pins prompte. »

Le favori disgracié avait bien lieu de souhaiter une mort plus prompte : il allait être roué vif dans Novgorod. M. Solovief a remarqué comment la vengeance de Timpératrice Anna contre les Dolgorouki ne s'accomplit que lentement, par uue savante gradation, vrai chef-d'œuvre de la raison d'État et de la rancune féminine. D'abord on les rélégua dans leurs terres; plus tard on les y prit pour les envoyer à Bérésof, au fond de la Sibérie; de là on les fit revenir pour le supplice. Natalie a raison de pleurer : elle n'a même pas de quoi adoucir le bourreau, épargner au bien-aimé d'horribles tortures. Elle dit vrai, on lui a confisqué ses biens, pris ses pierreries. Elle n'a plus que « son anneau d'or, » peut-être le bijou dont elle parle dans ses Mémoires , et qu'elle perdit pendant son voyage de Sibérie. Mais, sgoute-t-elle en termes touchants, ce il ne me fit pas regret : ce n'était pas de lui qu'il s'agissait, c'était ma vie qui se perdait. »

l'épopée du crime : vanka kaïne

En France, au xvm* siècle, il s'est formé autour du capitaine Mandrin et de Cartouche je ne sais quelle auréole de célébrité. Ils ont été les héros de maintes chansons et de maints récits. Encore aujourd'hui les petits livres où sont consignées leurs aventures ont un succès de cdlportage égal à celui de la Bibliothèque Bleue. Les masses opprimées pa.r le fisc rapace , l'administration tracassière du temps, se vengeaient en témoignant ce vif intérêt à leurs victimes. Le Cartouche du s^in* «èole russe, «c'est

Googk

Vanka Kaïne, de son vrai nom, Ivan Osipovitch; comme le nôtre, il est né, il a grandi dans les boues de la capitale. Il est un produit admirable d'une civilisation à la fois barbare et corrompue. Il aimait les aventures de coupe-jarrets, les belles filles, les vieilles chansons, les mots salés. Ce gibier de potence était dans son genre un bel-esprit, digne de servir de centre à toute une littérature de prison. Presque toujours une société est responsable des monstres qu'elle produit. Vanka était né serf: son maître le traitait cruellement; un jour, pour je ne sais quelle faute , il le fit attacher dans sa cour , à côté de son ours. L'ours par hasard avait dîné : il fit grâce à son compagnon de chaîne. Vanka dénonce son maître, qui avait commis un crime, et va joindre une bande de voleurs. Il écume la ville pendant bien des années. En 1741, il demande pardon a à Dieu et à Sa Majesté. » Ses talents le font admettre dans la police. Pour payer sa bienvenue, il livre trentequatre de ses complices; il fait arrêter 238 voleurs ou déserteurs; il monte en grade et gagne dans la confiance du gouvernement. Il ne tarde pas à en abuser pour faire ses petites affaires. Un jour il menace de la torture une femme de soldat, répouvante et, sous le knout, lui arrache une promesse de mariage : de la salle de la question il l'emmène à l'autel. Il a renoué des relations amicales avec tous les voleurs de Moscou : il protège leurs expéditions , partage avec eux le butin. En plein jour il fait attaquer et dépouiller un riche marchand, enlever la fille d'un soldat, ïl est dénoncé, arrêté, interrogé : son interrogatoire a été conservé aux archives de Moscou. Il est condamné à mort, puis gracié en souvenir de ses services, knouté à outrance et envoyé aux travaux forcés <'>.

Les chansons n'ont pas laissé échapper une seule de ces intéressantes aventures. Avec maintes expressions qui ap-

(I) Soloyief, liîoria Rottii, t. XXII, p. M8 et suiyaDlos.

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paxiimm^ aa yocabaUiFe spécial des prisons <^), eUes célèbtreiit avec une assez grande exactitude a les Expéditions divan Osipof », «c Dounacha, la bonne amie d'Ivan », a Je mariage de Kaïne », « les amusements de Kaïne et le jeu du ;roi âalomon », a la dernière chanson d'Ivan Osipof i». Je ne résisterai pas à la tentation d'en citer quelques vers {four donner une idée de la verve xnoitié épique, «aoitié raiUaoee de ces caoiilènes. 'Le tsar le fait venir et le sonone de révéler ses complices :

•c Je te 4irai, tsar orthodoxe, notre espérance, — je te dirai toute la vérité; — de camarades, j'en avais quatre avec moi : le premier, -c'était la nuit sombre ; le seconde mon couteau 4'ader ; le troisième, mon hon cheval : le quatrième, mon arc recourbé ; mes éclaircKVurs, c'étaient mes flèches d'acier W ». — Et que dit notre espérance, le tsar orthodoxe î — «Tu sais faire le brigand et tu sais répondre. Aussi, enfant, vais-je t'accorder une faveur : une haute maison au milieu des champs, composée de deux poteaux avec une poutre transversale. »

Émilian Pougatchef est un brigand d'une volée plus haute, non plus un écumeur de rues, mais un coureur de fleuves^ un rebelle qui sous Catherine II a pris des forteresses, gagné des batailles en rase campagne^ décharné la guerre sociale sur to^te la Russie orientale. Les chansons qu'on a recueillies sur lui dans les campagnes de Si^birsk et d'Oreubourg lui sont presque sympathiques, et cette sympathie coupable est comme un resta de l'anarchie qu'il déchaîna en ces contrées. Dans ces poésies, on lui donne un air degrandeur presque épique : quand il s'insurgaa sur le Jaïk, « la rivière du Jaïk roula du sang, les montagnes abruptes

(l)^«r exemple c loger dans la chaanière froide > (p. ta) signifie : « awassiner qaekju'an et le Jeter dans un puits ».

(t) Ka!n£ n'avait que faire de bpn cheYal, d'arc recourbé et de flèches d'acier; mais le voleur des rues a emprunté ce morceau aux chansons sur les brigande de grandes routeii il «n relève la saveur par Ja Jolie chute qui le termine.

bondirenty la terre humide trembla, Toiseau s'enfuit de son nid, et le poisson s'enfonça dans les ondes. » Ne diraiton pas le génie et presque le dieu de la révolution? Émilian est traité de bon compagnon, de brave cosaque. Son cheval héroïque bronche et verse des pleurs en songeant à la mort prochaine de son maître. Une chanson recueillie à Kalouga, dans la Russie centrale, est moins bienveillante pour Tagitateur : « Dans la Sainte Russie apparut alors un

chien scélérat, un maudit, Pougatchef le cosaque On

amena ce chien goûter Thospitalité de Moscou; on le châtia, ce chien, sur la place publique ; on Técartela, on lui coupa la tète ». La vieille Russie agricole lui est, comme on le voit, moins sympathique que la jeune Russie aventurière du Volga.

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