‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 41 sur 66 · LA GUERRE DE SEPT ANS · texte numérisé non relu

LA GUERRE DE SEPT ANS

Revenons à la grande histoire. Le plus mémorable événement du règne d'Elisabeth et peut-être du xviii® siècle russe, c'est la guerre de Sept Ans. Elle ne fut pas, comme on l'a dit, la satisfaction d'un caprice ou d'une rancune de femme ; elle fut le résultat d'une politique sage et raisonnée. Frédéric II par la conquête de la Silésie était devenu le plus dangereux voisin de la Russie ; son caractère remuant, sa politique sans scrupule, sa convoitise sans limites, faisaient tout craindre pour l'avenir. Avant lui la Prusse était déjà redoutable; grâce à lui, elle devenait pour la Russie une menace permanente. Son augmentation extraordinaire de puissance amenait relativement un aflÈdblissement de l'empire moscovite. Elisabeth ne voulut pas laisser à ses successeurs la Russie plus faible qu'elle ne

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l'avait reçue. Elle résolut de « briser Jes forces » du mauvais voisin. Elle y réussit par la guerre de Sept Ans. Jamais Frédéric II ne put se relever des défaites de Gross-JaegersdorflT, surtout de Kttnersdoff, où son armée avait été littéralement écrasée. Catherine II eut par la suite à compter avec lui ; mais si Elisabeth, avant elle, n'avait maté Frédéric II, jamais Catherine n'eût pu venir à bout du vieux Fritz. Elisabeth a peut-être retardé d'un demi-siècle l'essor dé la Prusse.

Ce n'est pas pour ces considérations que la guerre de Sept Ans laissa un durable souvenir dans la mémoire du peuple russe. Mais en cette guerre les troupes moscovites luttèrent glorieusement contre la première armée, contre le premier capitaine du siècle. Elles rançonnèrent sa capi- .tale, Berlin. A lui-môme, en personne, elles infligèrent une sanglante défaite. Enfin pour la première fois l'armée du tsar blanc faisait retentir le tonnerre de son canon hors des limites du monde slave, dans les campagnes de la Germanie. Chose singulière, nous avons des bylines sur l'affaire de GrossJaegersdorff, le bombardement de Cttstrin, la prise de Berlin, nous n'en avons pas sur cette terrible bataille de Ktlnersdorfif, à la suite de laquelle le roi de Prusse désespéré écrivait à Finkenstein : « Cruel malheur, je n'y survivrai pas. Les suites de la bataille sont pires que la bataille... Je ne survivrai pas à la ruine de ma patrie ! »

GrossJaegersdorff doit surtout sa célébrité à un événement épisodique, la mort de Vassili Lapoukhine. « Les nôtres commencèrent à tirer ; les nuages de poussière et de fumée s'élèvent ; nous ne voyons absolument rien ; on aperçoit seulement dans la plaine, dans la verte prairie, l'armée qui se tient en cercle ; Lapoukhine chevauche vers son régiment, il ftime une pipe de tabac ». La byline explique que c'est pour se donner du courage. « On se battit, on se massacra — quatorze heures durant; la ba-

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taille s'apaisa; on se mit à relever les corps; on ramassa sur le carreau des lieutenants-colonels jusqu'à cinq, des colonels jusqu'à cinq, des généraux jusqu'à dix ». On releva Lapoukhine encore vivant : a Mes enfants, mes fidèles serviteurs ; donnez-moi une feuille de papier, avec de l'encre et une plume ; j'écrirai à la tsarine que c'est Potemkine le général, qui n'était pas à son poste, qui a perdu* toute l'armée ».

Cette chanson, qui semble d'un témoin oculaire, reproduit avec une grande précision les traits caractéristiques de la bataille. Les Russes vainquirent, en effet, sans y voir et sans savoir comment. La bataille Ait réellement longue et acharnée. Elle infligea même aux Russes des pertes cruelles, et ce flit un véritable abatis de généraux : deux furent tués et huit blessés plus ou moins grièvement. D'autres variantes se plaignent, avec raison, comme nous le voyons par les mémoires de Bolotof, des désavantages de la position russe. Puis, ce qui frappa tout le monde, amis et eonemis, ce fut l'incapacité du général en chef, la nullité absolue du commandement : chacun se battit et vainquit à sa tête. En outre les dernières paroles prêtées à Lapoukhine prouvent que cette victoire, pour laquelle on tira le canton à Saint-Pétersbourg, fit aux soldats russes l'impression d'une défaite. Ce flit d'ailleurs l'impression que leur laissa toute la guerre de Sept Ans : une fatalité étrange, parfaitement expliquée cependant par le récent historien de la Russie, rendait inutiles tou3 leursefforts ; avaitron mis en pièces l'armée prussienne, on n'en rétrogradait pas moins jusqu'à la fi'ontière. Que ce fût Apraxine, Fermer, Soltykof ou Boutourline qui commandât en chef, c'était toujours la même manœuvre. Le peuple et les soldats étaient convaincus qu'il y avait là quelque trahison : de là les paroles accusatrices du Lapoukhine légendaire. Mais à qui s'en prendre? qui est le traître? ici les soupçons s'égarent et s'attaquent tour à tour à différents

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ch^s. Dans le texte que j*ai traduit, le traître est le général Potemkine ; mais Potemkine ne fut général que sous Catherine II. Otez ce nom, laissez un vide dans le vers accusateur : ce vide sera une sorte de niche, comme celles de certaines satires de Boileau^ où viendront se placer tour à tour « le général Apraxine », « le général Souvorof », etc.^ si bien qu'à la fin, cette chanson sur Gross- Jaegersdorff devient un monument de honte, un pilori sur lequel s^inscrivaient les noms des plus grandes familles de Russie. Comme elle faisait cependant partie obligée du répertoire des chanteurs de régiments, les chefs militaires prirent des mesures pour en effacer les noms propres. M. Bezstoof nous en office un texte complètement expurgé, où il n'est question ni de Lapoukhine, ni d'Apraxine. Le vers compromettant y est remplacé par celui-ci : « Son nom, inutile de le dire ici ».

Parmi les généraux d'Elisabeth, celui qui a toutes les sympathies des chansons populaires, c'est naturellement un cosaque, le seul général cosaque de l'armée, le brigadier Krasnochtchokof. Qu'était-ce que Krasnochtchokof? Vers 1758 parut la curieuse Lettre d'un voyageur à Riga, qui était une critique fort sérieuse de l'armée russe. De l'infanterie et des dragons, l'écrivain militaire passe aux troupes irrégulières : il dit que les Kalmouks en forment l'élite, mais que les cosaques ne sont bons qu'à harceler l'ennemi et que d'ailleurs on ne sait pas s'en servir. Les meilleurs cosaques sont encore ceux du Don. a Ces cosaques, continue l'auteur, ont une confiance absolue en leur chef, le brigadier Krasnochtchokof : ils disent qu'il est sorcier <*>. Le général en chef Lapoukhine m'assura que c'était vrai, et, comme je lui disais qu'en Allemagne on ne croyait pas aux sorciers, il me répondit : <c Est-il possible qu'on ne croie pas à une chose si assurée? » J'ai eu l'oc-

' (I) Voir ci-desf U8 pages 3« et tt7, sur la sorcellerie des chefs'russes et soandtnayes.

casion de voir et d'entretenir ce fameux Krasnochtchokof. Toute son habileté consiste en ce qu'au signal donné par un coup de canon, il atteint le but de sa pique ou de sa flèche, et aussi en ce que, suivant ses propres paroles, il n'y a pas de quartier à espérer de lui. C'est surtout sa parenté avec le favori Razoumovski qui l'a fait distinguer » <*>.

Tel est dans l'histoire l'homme qui, dans les chansons populaires, est devenu le principal héros de la guerre de Sept Ans. Tous les exploits audacieux lui sont attribués. Cest lui qui a pris Berlin, c'est lui qui, déguisé en marchand, s'introduit â la cour du roi de Prusse, comme Ilia de Mourom auprès* d'Idolichtché, ou Pierre le Grand chez la reine de Suède. Le roi de Prusse ne l'a pas reconnu ; il a sauté sur ses pieds rapides, il lui a versé un verre de vodka : « Prends, mon bon marchand. Mais dans la terre de Russie, — je connais tous vos généraux, — il en est un seulement que je ne connais pas, — c'est le général Krasnochtchokof . Je donnerais beaucoup d'argent — pour voir Krasnochtchokof. » Alors Krasnochtchokof parle ainsi : « A quoi bon donner de l'argent? tu le reconnaîtras à ceci : les boucles de ses cheveux sont comme celles de mon père ; le noir bonnet sur sa tête est comme celui de mon frère, etc. » Avant que le roi de Prusse ait eu le temps de le reconnaître à ce portrait, le cosaque saute sur son bon cheval et, passant sous les fenêtres du roi, lui crie : « Corbeau, noir corbeau ! tu n'as pas su, corbeau — saisir le brillant faucon, — le retenir dans tes fortes serres ».

Avec tous les autres généraux russes, le peuple soupçonne quelque trahison : avec les généraux d'origine étrangère, il en est certain. Sa haine nationale se fait jour

(I) Solovief, UtoTia RottH, t. XXr?, p. tl7. On prôtait h Krasnochtchokof un mot réruce : il voulait dompter la Suède en exterminant tonte la population mâle. Ses cosaques se signalèrent on 1743 dans la dévastation de la Finlande. Ibid., t. XXI, p. »1.

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