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CHAPITRE lY

LES DlSSIDEilTS RUSSES. - VÉRITÉ RELATIVE DU RASSKOL

lîlONSEIGNEUR PHILARËTE DE MOSCOU ET SON IDÉE

Quand on veut réduire l'orthodoxie à l'idée nationale russe, on est logiquement conduit à chercher la véritable expression de cette idée parmi nos GcCtaires indigènes et non pas dans le domaine de l'Eglise officielle, grecque d'origine et organisée à l'allemande par Pierre le Grand. Privé de tout principe déterminé et de toute indépendance pratique, ce « ministère des affaires spirituelles de la confession orthodoxe » ne fait que reproduire le cléricalisme impérial byzantin tempéré par la bonhommie et l'insouciance de notre race et par le bureaucratisme allemand de notre administration. En faisant abstraction des causes particulières qui ont produit le rasskoi^ et qui n'ont qu'une impor-

* Le nom générique dei'asskol (schisme) est employé chez nous pour désigner spécialement ceux des dissidents qui se séparèrent de l'Eglise officielie pour des questions de rites et qu'on appelle aussi siarovères (vieux croyants). La séparation fut consommée dans les années 1666 et 1667, quand un concile convoqué à Moscou anathématisa les vieux rites.

tance historique, on peut affirmer sans crainte d'erreur que la raison d'être permanente de ce schisme national est l'insuffisance manifeste du gouvernement ecclésiastique russe unie à des prétentions exorbitantes. Soumise sans réserves au pouvoir séculier et privée de toute force intérieure, cette Eglise, « établie » par le tzar, n'en abuse pas moins du principe hiérarchique en s'arrogeant sur le peuple une autorité absolue qui n'appartient de droit qu'à l'Eglise Universelle et indépendante fondée par le Christ. L'inanité de ces prétentions, plutôt sentie que reconnue, a poussé un parti de nos dissidents à des tentatives infructueuses pour constituer une Eglise orthodoxe russe indépendante de l'Etat, tandis qu'un autre parti plus nombreux a tout simplement proclamé que la vraie Eglise a complètement disparu du monde depuis 1666 et que nous vivons sous le règne spirituel de l'antéchrist résidant à Saint-Pétersbourg. On voit la raison pour laquelle les partisans de « l'idée russe » se gardent bien de fouiller le rasskol et d'y chercher cette idée énigmatique. Une doctrine qui proclame que la monarchie el l'Eglise russes se trouvent sous l'empire absolu de Tantéchrist, et qui remet à la fin du monde tout espoir d'un meilleur état de choses, cette doctrine est évidemment peu favorable à un patriotisme outré qui représente la Russie telle qu'elle est, comme le second Israël, le peuple élu de l'avenir. Néanmoins, il n'est pas sans

intérêt de rejnarquer que ceux-là précisément qui voudraient imposer une mission religieuse particulière à la Russie, (les slavophilos) sont forcés d'ignorer ou de méconnaître le seul phénomène historique où Tesprit religieux du peuple russe se soit manifesté avec une certaine originalité. D'un autre côté, quelques cercles de nos libéraux et radicaux « occidentalistes * » prennent volontiers, malgré ses formes barbares, notre protestantisme national sous leur protection, et pensent y apercevoir la pensée d'un avenir meilleur pour le peuple russe. Quant à nous, n'ayant aucun motif ni pour déprécier, ni pour surfaire ce phénomène caractéristique de notre histoire religieuse, nous pouvons le juger d'une manière plus objective. Nous ne méconnaissons pas la grande part qui revient à l'ignorance la plus profonde, aux tendances ultradémocratiques et à Fesprit de révolte dans l'origine du rasskol. Nous n'y chercherons donc aucune vérité supérieure, aucun idéal religieux positif. Et cependant, nous devons constater qu'il y eut toujours une étincelle du feu sacré dans cette agitation grossière, voire même absurde, des passions populaires. Il y avait là une soif ardente de la vérité religieuse, le besoin urgent d'une Eglise véritable et vivante. Notre protestantisEQe national dirige

* C*est le nom {zapadniki, en russe) qu'on donne au parti littéraire opposé aux slavophiles et tenant aux principes de la civilisation européenne.

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ses coups contre une manifestation partielle et imparfaite du gouvernement ecclésiastique, et non contre le principe de TEgiise visible. Môme pour le parti le pliis avancé de nos vieux croyants, une Eglise réelle et organisée est tellement indispensable que, privés d'elle, ils se croient déjà sous le règne de l'antéchrist. Abstraction faite de l'ignorance qui les conduit à prendre la Russie pôiir l'univers, on trouve du fond de toutes ces erreurs bizarres l'idée ou le postulatum d'une Eglise indépendante de l'Etat et intimement liée à toute la vie sociale et privée du peuple, d'une Église libre, puissante et vivante. Et si, en voyant l'Eglise officielle — russe et grecque — sans indépendance et sans force vitale, nos dissidents déclarent qu'elle n'est pas la vraie Eglise du Christ, ils sont complètement dans leur tort.

La vérité négative du rasskol reste inébranlable. Ni les persécutions sanglantes des siècles passés, ni l'oppression bureaucratique moderne, ni la polémique officielle de notre clergé n'ont de prise sur cette thèse irréfutable : // 7i existe pas de gouvernemeni vrairnent spirituel dans l'Eglise gréco-russe. Mais la vérité de notre protestantisme national ne s'étend pas plus loin. Dès que les vieux croyants, abandonnant la simple négation, prétendent ouvrir une issue quelconque à leurs besoins religieux et réaliser leur idéal ecclésiastique, ils tombent dans des contradictions et des absurdités manifestes qui

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