LITTERATURE RUSSE
dans la réaction, comme clic l'avait suivi dans le libéralisme. Le gouvernement rentra, quant à la Pologne, dans le système de Nicolas, qu'il devait bien vite dépasser. Vis-à-vis de la Russie, il modifia ce système, en associant à son action contre la Pologne et contre l'Europe les diverses classes de la population moscovite, que Nicolas, comme jadis Pierre le Grand, avait tenues dans la compression et le silence, La noblesse se rapprocha du pouvoir par crainte qu'il ne poussât plus loin les conséquences de l'émancipation, si elle continuait, ainsi qu'elle avait fait jusque-là, d'entraver cette mesure ; on remua chez le peuple les vieux levains anti-polonais et anti-occidentaux ; les tchinovniks (employés) parcoururent toutes les provinces pour susciter ces adresses dont on a fait tant de bruit ; l'orgueil asiatique, mêlé à une légèreté violente dans la société russe, s'enfla et s'excita, à mesure qu'ils sentirent le péril diminuer et les chances d'intervention européenne baisser. Le mouvement turtare, aussi factice à l'origine que le mouvement libéral, s'anima jusqu'à la fureur : c'est que là le gouvernement avait touché un fond réel, le vieux fond anti-européen fixe sous la mobilité de l'extérieur : il s'appuyait maintenant sur ce fond commun à la société et au peuple.
Mais de quel instrument s'était-il servi pour remuer les couches diverses de cette lourde masse? C'est là qu'est la sinistre originalité du spectacle dont nous sommes condamnés à n'être que les inertes témoins. L'instrument qui sonna le réveil de la barbarie et donna la note de ce chant d'extermination de sauvages, que nous entendons depuis dix-huit mois, ce fut la presse. Cette littérature dédaignée et opprimée sous Nicolas, le gouvernement avait su la caresser et l'acquérir..
La plupart céda, et ce qui ne se laissa point séduire fut en partie, comme Aksakof et son journal le Jour, ce reste du panslavisme indépendant, gagné par le fanatisme moscovite.
Ce slavisrne rétrospectif et imaginaire se mit au service des fureurs asiatiques contre les vrais Slaves.
Mais ceci n'a eu qu'une portée bien secondaire : la direction et la moralité du mouvement sont ailleurs. C'est du libéralisme, de l'anglomanie, de l'occidentalisme de 1856, qu'est sorti le type
38i ÉCLAIRCISSEMENTS.
du terrorisme tartare de 1863-1864, terrorisme d'abord nullement spontané, mais calculé et froidement systématique, puis gagné peu à peu par la fièvre du sang et par le délire furieux. Le berceau du monstre a été l'université de Moscou, revenue de sou opposition sourde contre Nicolas à la doctrine de l'obéissance passive.
Là se trouvait, pendant la phase libérale, un faiseur de revue, si bien masqué et travesti de constitutionnalisme anglais et de philosophie allemande qu'il semblait ne plus rien garder de russe ; il se nommait Katkof .
M. Katkof prit la direction de la Gazette de Moscoil, journal semi-officiel, rédigé sous les auspices de l'université. Le vent ayant sauté de l'occident libéral au nord tartare, M. Katkof, avec cette facilité stupéfiante de changer de masque, qui n'existe que là à ce degré, rejeta son déguisement anglo-allemand...
Rien ne peut se comparer à ce qu'est devenue dans ses mains la Gazette de Moscou : excitation incessante, infatigable, à toutes les horreurs qui se sont succédé jour par jour en Pologne durant ces deux effroyables annies : dénonciation de tout ce qui, en Russie, témoigne un sentiment humain, de tout ce qui laisse apercevoir une hésitation, un ralentissement dans l'œuvre d'extermination. Cet homme a fait de sa feuille le Moniteur de la délation, de la spoliation et de l'échafaud.
Eh bien ! ce qui épouvante à dire et ce qui consterne la conscience humaine, cet homme, plus sinistre que Mouravief luimême, il gouverne de fait un grand empire ; il mate et fait ployer les ministres qui l'ont lancé et qui s'effraient de son ascendant et de son audace ; il gourmande le gouvernement qui a eu la faiblesse d'épargner des prisonniers de quatorze ans ; il dénonce comme suspect de niodérantisme Ânnenkof, le tyran de la Ruthénie, couvert de tant de sang polonais ; il dénonce et fait disgracier le frère même du tsar, le grand-duc Constantin, dépassé de loin par le mouvement, comme Wielopolski, comme Annenkof !
Cet homme, une grande société l'entoure et l'acclame ; à son point de départ, à son premier article à la gloire de Mouravief, la littérature et le beau monde de Moscou lui offrent ce fameux banquet, où on lance le toast au bourreau de la Lithuanie, qui se