‹ La Russie et l'EuropeChapitre 99 sur 119 · LITTERATURE RUSSE · texte numérisé non relu

LITTERATURE RUSSE

transformation sociale, qui était un songe malsain parmi nous, ne fût peut-être, dans de certaines limites, chez eux, une juste appréciation de ce qui leur convient? Il n'y a point d'absolu dans les formes des sociétés. L'annonce de l'émancipation sembla commencer à réaliser les rêves de Ilerzen.

On sait devant quelles sinistres réalités ils se sont évanouis. Ilerzen avait espéré d'abord dans la noblesse, dans les classes qui fournissent les éléments du tchine; puis, bientôt désabusé, il s'était rejeté exclusivement sur le peuple. Aujourd'hui le peuple est avec le tsar, non plus le tsar émancipateur, mais le tsar exterminateur, et avec Katkof, son prophète.

Cette réalité se laissait déjà en partie pressentir lorsque, il y a bientôt trois ans, nous finies connaître aux lecteurs du Siècle les mémoires si attachants de Ilerzen. L'ouvrage sur lequel nous appelons aujourd'hui leur attention résume le passé et peint le présent avec une sombre et douloureuse vigueur. Sous ce titre de Littérature russe, il n'agite pas, on s'en doute bien, des questions d'art et de forme littéraire ; c'est l'esprit même de ce qu'on nomme la civilisation russe qu'analyse son amère sagacité.

Il montre la littérature russe étrangère à toute tradition populaire, création officielle de l'artificiel empire de Pierre le Grand. Le souffle de la vie morale, le levain de fermentation organique, comme il dit, a toujours manqué à la haute classe, à la société civilisée, comme au gouvernement. Toute cette littérature, de Pierre le Grand à Nicolas, respire le néant; fille du despotisme, haïssant son père qui la méprise, mais incapable de transformer cette haine en l'amour du contraire, c'est-à-dire de la justice et de la liberté, elle n'est qu'ironie, négation, désespoir chez les énergiques. h'Onéguine de leur grand poëte Pouchkine est l'idéal du vide et de l'impuissance, le dernier mot d'une société broyée entre la civilisation extérieure et l'intime esclavage, l'esclavage des âmes comme des corps.

t Nous avons volé la civilisation, ditHerzen, et Jupiter nous « punit avec le même acharnement qu'il a mis à tourmenter « Prométhée. » — « Le passé de la Russie a été inutile ; son pré- « sent est stérile, et elle n'a point d'avenir, » s'écriait le vieux Tchadaëf.

Gogol a prononcé le vrai nom de ce monde étrange, les âmes MORTES, dans l'œuvre étonnante où il a fait la revue de toutes les ombres qui composent cette société sans vie propre.

Un effort de réaction fut tenté contre cette littérature désespérée, dont les plus illustres organes avaient fini par quelque chose de pire que le suicide, par le ralliement à Nicolas ; l'école slavophile ou panslavisle se forma ; elle ne prétendait pas seulement faire à Nicolas une opposition purement critique, elle visait à ressusciter un vieux type de slavisme pour l'opposer à l'empire ^ russe-allemand de Pierre le Grand. Ceux-ci remplaçaient le vide des autres par une illusion. Qu'est-ce que le panslavisme, dans un pays dont lepeuple n'a ni le sang ni le génie des Slaves?

Entre ces deux groupes apparaissent quelques écrivains sans parti pris,, mais qui voudraient espérer, et dont le premier est l'excellent peintre de mœurs, Ivan Tourguénef.

Nicolas meurt, vaincu par l'Occident. Il semble que les cataractes du ciel s'ouvrent. Négatifs et panslavistes sont également submergés par un soudain débordement de libéralisme occidental. Le nouveau gouvernement a lancé le signal : la société le suit tout entière; la Russie semble s'être donnée à ses vainqueurs. La constitution de la France n'étant point assez libérale, on va sans doute, un jour ou l'autre, proclamer celle d'Angleterre; l'Europe applaudit, et, bientôt, l'affranchissement annoncé des serfs porte au comble l'enthousiasme universel.

On ne larda pas à voir ce que valait ce libéralisme par mot d'ordre, que la politique d'un jour avait gonflé, que la politique du lendemain creva comme une bulle de savon. Il n'y avait de sérieux que la mesure monarchique de l'émancipation, méditée, acceptée en principe, quoique non exécutée, par le grand despote Nicolas, l'autocratie croyant avoir intérêt à supprimer le servage, comme elle avait cru autrefois avoir intérêt à l'établir. Aux premières agitations de la Pologne, le gouvernement se rejeta en arrière : quelques généreux étudiants firent en faveur de la nation opprimée des démonstrations qu'ils payèrent de leur liberté; quelques jeunes officiers en firent d'autres qu'ils payèrent de leur vie ; il y eut dans la société un instant d'étourdissement et de fluctuation, puis ce fut tout» La société suivit le gouvernement

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