‹ La Russie et l'EuropeChapitre 103 sur 119 · CHANT D'ATTILA · texte numérisé non relu

CHANT D'ATTILA

était oublié ! le puissant fils de l'audace, Paskievitch, ce héros du Nord, eu a rafraîchi la mémoire!

« Nous sommes couverts de gloire ; mais il nous faut revendiquer aussi la gloire de nos aïeux. Il faut que nous ressuscitions l'empire d'Attila dans toute sa grandeur. Oui; c'est avecles fortes mains des Slaves qu'il a soumis l'Orient, et c'est à la tête des Slaves que, dans le magnifique orgueil de sa puissance, il menaça l'Occident de la nahaïka ^

«Non, les Cosaques audacieux n'étaient pas un ramas de bannis et de malfaiteurs; c'étaient les vrais Russes, la race robuste des Slaves.

« Oui, le temps est venu de réduire en poussière les arguties des Allemands, et de chasser les ténèbres du doute avec le flambeau de la vérité. Et c'est ici, à Moscou, qu'elle brille. Ici, les piei'res mêmes semblent crier : — Le monde slave est grand et puissant ! — Et c'est à vous que ce monde doit de se connaître ! »

Nous citons le texte du passage le plus saillant :

Tiepier my slavvny, no i slawu

Pora nam predkow zaschtchitit ;

Attilli groznuiu dierjavou

Wa wsiom wieliczyï woskresit.

Da, da, Slawian riikoïu twiordoï

Siebié wostok on pokoril

Y wiélitcliawyï, moschtclmyï yordoï

Nagaïkoïzapadou grozil.

Le panslavisme se définit admirablement dans cette curieuse pièce par une colossale équivoque. 11 revendique, à juste titre et sans ambages, pour la Moscovie l'héritage d'Attila, mais il fait d'Attila le chef des Slaves ! — Attila était le chef des Slaves, comme Alexandre II est le chef des Polonais!

' Le fouet des Scythes et des Tartares.

Nous empruntons, à cette étude de M. Viquesnel, où se trouvent résumés ses importants travaux sur les Slaves et les Touraniens, 1° le fragment suivant, qui présente sous une forme brève et claire l'histoire de la grande équivoque cachée sous ce nom de Russes, attribué à des peuples et à des pays si différents ; 2° la réponse de M. Viquesnel aux principales objections présentées au système historique, qu'il a formulé avec M. Duchinski, par le plus savant défenseur de la Russie, M. Schnitzler.

LES CINQ RDSSIES.

Au temps de Nestor, comme au temps d'Hérodote, de Ptolémée, de Jornandès, la vallée du haut Volga, berceau de la puissance moscovite, était occupée par desliibus ouralieuiies. La propagation de la langue slavone dans cette contrée a été invoquée par quelques historiens, comme une preuve que l'élément slave l'avait peu à peu envahie et avait refoulé au loin la population indigène. Loin d'accepter cette explication démentie par les chroniques nationales, l'historiographe Karamsin soutient que les Finnois du haut Volga se transformèrent en Slaves en adoptant la langue, la religion et les coutumes des Slaves. Cette conclusion dun juge aussi compétent en pareille matière renverse les principes erronés d'enseignement historique, introduits vers la fin du siècle dernier dans les écoles, par ordre de l'impératrice Catherine II; car, tout en changeant de langue, de religion et de coutumes, les tribus finnoises ainsi que leurs descendants ont conservé les mœurs, les idées et les besoins de civilisation qui découlent de leur origine ouralienne.

L'emploi des noms de Russes et de Russies, .appliqué à des peuples et à des pays très-divers, a puissamment contribué à répandre en Europe les confusions intéressées qui se sont produites

' Extrait du Mémoire de M. A. Viquesnel, intitulé : Coup d'œil sur quelques points de l'histoire générale des peuples slaves el de leurs voisins les Turcs et les Finnois.

à une époque où la critique sérieuse n'avait pas encore fourni les moyens de les réfuter. Le résumé ci-après démontre que de o-raves erreurs ethnographiques sont la conséquence de ces confusions, comparables à celles que produisit autrefois l'emploi des noms de Scythes et de Sarmates, pour désigner l'ensemble des peuples septentrionaux.

Première Russie. Anja {norynande). — La contrée d'Upsal, en Suède, encore connue aujourd'hui sous le nom de llns-Lagen, servaitde séjour, au neuvième siècle, à la tribu Scandinave, ounormande, ou varègue des lioss ou Roiiss. C'est la patrie originaire des Varègues-Russes.

Deuxième Russie. Arya {slave), depuis la findu dixième siècle. — Les trois Normands Rurik, Sinéous et Trouver, suivis d'une grande partie de la tribu des Ross, traversent la mer Baltique (l'an 802); après la mort de ses deux frères, et avec le concours de ses compagnons d'armes, Rurik fonde à Novgorod (l'an 864) un État, dont ses premiers successeurs étendent les limites mél'idionales jusqu'aux Carpathes. La population de cet Etat, auquel les vainqueurs imposèrent le nom de leur patrie, celui de Russie, se composait en très-grande majorité de Slaves lekhites venus de la Vistule, qui s'étaient établis sur le Dniester, le Dnieper et le lac Ilmen, et furent connus plus tard sous le nom générique de Ruthènes (comprenant les Russes-Blancs, les Rusniaks' et les Petits-Russes proprement dits). Elle comptait aussi quelques tribus lithuaniennes et plusieurs tribus touraniennes, notamment les tribus finnoises des Vés, des Méra et des Mouroma, qui occupaient le bassin supérieur du Volga, habité du temps d'Hérodote par leurs ancêtres les Thyssagètes et les Mélankhlènes. Les Varègues-Russes ne formaient qu'une très-faible minorité au milieu des populations conquises ou simplement tributaires, et furent absorbés dans leur masse, au quatorzième siècle, sur le Dnieper, et beaucoup plus tôt sur le haut Volga. Les Slaves de la deuxième Russie embrassèrent le christianisme vers la fin du dixième siècle ; Içs Finnois du même État, deux siècles plus tard.

Troisième Russie. Tourantenwe {finnoise) depuis la deuxième moi-

' Les Allemands donnent le nom de Rusniaks aux Petits-Russes de la rive occidentale du Dnieper, qui ont fait partie de la Pologne jusqu'aux partages.

ti(' diidouzù'ine aiècle. — Le système des apanages pratiqué par les nombreux descendants deRiirik avait divisé, dès le onzième siècle, le territoire conquis en une multitude de principautés. Au siècle suivant, un des fils de Monomaque, louri Vladimirovitch Dolgoroii\i\ on Lo)i(jue-Main (mort en H57), avait son apanage sur le territoire des tribus finnoises déjà citées (les Vès, les Méra, les Mouroma), et établies dans le bassin supérieur du Volga. Ces populations touraniennes parlaient encore leur langue nationale et pratiquaient généralement l'idolâtrie, le judaïsme ou l'islamisme. Après avoir fait décapiter Koutchko, dernier kban des Méra , louri Dolgorouki donna la fille de sa victime en mariage à son fils André de Bogolub, prince de Souzdal, et construisit sur l'emplacement de son habitation une maison de plaisance, qui plus tard fit place à la ville de Moscou.

Ce nom, comme celui de la rivière Moskva, est dérivé de Masski ou Maski, l'un des noms génériques sous lesquels les tribus touraniennes (turques et finnoises) du Don, du Volga et des pays plus septentrionaux ont été désignées à diverses époques. Suivant M. Borytchevski ', les géographes orientaux placent dans ces contrées, dès le septième siècle de notre ère, les Masski, dont le nom se retrouve plus tard sous les formes de Mosko, Moskal, Moskianè, Mossyki, Mouchka, Mokcha, Maxel ou Moxel, Motcha, etc. La racine de ce mot, différemment écrit et prononcé, signifie : lieu de séjour de lahorde d'or ou principale. Les grands khans masski ou moscovites changeaient souvent de résidence; de là le grand nombre de localités et de rivières dont le nom rappelle une des formes ci-dessus. 11 est donc bien prouvé que le nom de Moscovites est national, et doit s'appliquer non-seulement aux habitants actuels de l'ancien duché de Moscovie, mais encore à ceux des anciens tsarats de Kazan, d'Astrakhan, de Nogaï, etc. André de Bogolub, surnommé le Khithan ou le Chinois, à cause de la parenté de sa famille avec les Polovtzi et les Khitans, fut lo fondateur de la grande principauté de Souzdalie-Vladimirie, qui fut ensuite appelée Moscovie. C'est seulement vers la fin du quatorzième siècle, près de deux siècles après la mort de ce prince (1174), que ses successeurs prirent le titre depiiiîces de toute lu * Journal du ministère de l'instruction publique; Saint-Pétersbourg, 18i7.

Russie. Épousant les aspirations de ses sujets louraniens, avides de soumission à l'autorité, André de Bogolub, ce profond politique, inaugura dans ses États le système autocratique et la suppression des apanages ; système antipathique aux Slaves comme aux autres peuples aryas, et qui est devenu plus tard et forme encore la règle du gouvernement moscovite. Sous son règne, la religion chrétienne et la langue slavone qui servait h sa propagation n'étaient pas encore adoptées par la majorité de ses sujets ; leur triomphe ne fut assuré qu'en 1223 par une grande victoire remportée sur les Mouroma et les Mordva musulmans ; l'année suivante, les Mongolo-Tatars faisaient leur première apparition sur le Volga. Les historiens les plus autorisés, entre autres notre savant compatriote M. Schnitzter, reconnaissent jusqu'à cette époque les habitants de laSouzdalie comme Finnois; mais, à partir de l'adoption par ces derniers de la religion chrétienne et de la langue slavone, ils les placent au nombre des peuples slaves. Or, parmi les preuves attestant que les Moscovites actuels de cette contrée sont bien réellement les descendants des Vès, des Méra et des Mouroma, mêlés avec une proportion infinitésimale de vrais Slaves, il suffit de rappeler qu'on trouve encore chez eux en usage les débris d'une langue non slave, dite emmanski ou oféno souzdalienne, reconnue par quelques savants étrangers et moscovites, entre autres M. Borytchevski (/oc. 6"/7.), comme la langue nationale des Masski.

Au treizième siècle, les Slaves de la deuxième Russie étaient complètement séparés des Finnois de la troisième Russie, et par les intérêts politiques, et par la divergence des aspirations nationales. L'invasion des Mongolo-Tatars exécutée d'après les ordres de Djenguiz Khan, et la fondation de l'empire du Kiptchak par son neveu Bàtu Khan, rangèrent les deux peuples sous le même joug ; elles retardèrent d'un siècle l'union volontaire des Slaves de la deuxième Russie avec la Pologne. De l'aveu de M. Schnitz- 1er, c( l'union avec la Lithuanie, qui finit par une fusion, a mêlé pendant des siècles l'élément russe (ajoutons d'origine slave) de la Russie-Noire, de la Russie-Blanche et de la Petite-Russie, avec l'élément polonais proprement dit [l'Empire des Tsars, t. III, p. 149). » Il est également bien constaté que les Russes d'ori-

gine slave de la Russie-Rouge qui, vers la même époque, s'uuirent volontairement à la Pologne sans l'intermédiaire de la Lithuanie, ont subi la même fusion. Dès lors la Lithuanie et la Pologne se trouvèrent régulièrement investies des droits politiques auxquels renoncèrent en leur faveur les princes rarikovitches de la deuxième Russie, devenus leurs vassaux.

La conquête, au treizième siècle, de la troisième Russie par les souverains djenguizkhanides du Kiptchak avait réuni sous la même domination la totalité des Masski établis en Europe. Quoique séparés de la masse principale par la langue et par la religion, les Masski de la troisième Russie, nouvellement convertis au cliristianisme et à la langue slavone, et formant la petite minorité, éprouvaient les mêmes besoins de civilisation que les Mongolo-Tatars idolâtres, juifs et musulmans. Leur soumission à ces derniers pendant deux siècles et demi les isola complètement de l'Europe occidentale, et contribua au développement de leur génie national dans le sens touranien.

A l'avènement de loann 111 Vassiliévitch (l/i62), la troisième Russie possédait à peu près les mêmes limites que sous André de Rogolub, son fondateur; mais, pendant le dernier quart du quinzième siècle et le premier quart du seizième, elle accomplit une évolution des plus remarquables. Elle cessa (1480) de payer tril)»it aux Tatars et agrandit son territoire par la conquête définitive des républiques de Novgorod (1478), de Pskov (1510); par celle de l'ancienne Biarmie, tributaire depuis plusieurs siècles des Novgorodiens, qui y avaient établi des colonies florissantes ; enfin, par la conquête des apanages de Tver (1485), de Riaizan (1517), etc. ; par la prise de Smolensk(1515), qui, depuis centdix ans, était réunie à la Pologne, et celle de Novgorod-Séverski (1525), dernier apanage encore debout. Depuis lors, la troisième Russie compte dans sa population des Slaves dont les descendants dépassent aujourd'hui 2,000,000 d'âmes, soit environ la septième partie des 14,000,000 d'habitants compris dans les dernières limites ci-dessus indiquées.

En résumé, cette Russie ouralienne, dite Grande-Russie, berceau de la puissance moscovite, diffère en tous points de la deuxième Russie slave devenue polonaise.

Quatrième Russie. — Touranienne {tataro-jinnoise) , defuis la fcn du seizième siècle. — La conquête des Izarats de Kazan et d'Astrakhan (1552-1557) fit sortir la troisième Russie des frontières qui limitaient les possessions des princes rurikovitches à l'époque de l'invasion des Tatars ; celle du tzarat de Nogaï, aux dix-septième et dix-huitième siècles, acheva de réunir sous la même domination la totalité des Masski ou Moscovites établis en Kurope, actuellement au nombre de-40,000,000 d'âmes. L'immense territoiie des trois tzarats a été occupé de tout temps par des peuples étrangers à la race slave. Les Scythes ou Tchoudes lacontaient à Hérodote qu'ils étaient établis dans le pays depuis un temps immémorial (mille ans avant l'expédition de Darius, roi des Perses). Leurs débris se sont mêlés avec ceux des peuples venus d'Asie à diverses époques, et qui tour à tour ont conquis et perdu leur autonomie politique, comme les Huns, les Avârs, les Sabirs, les Turcs des sixième et septième siècles, les Bulgares de la Kama et du Volga, les Khozars, les Madiars (Hongrois), les Petchénégues, les Koumans ou Polovtzis et autres peuples touraniens. Dans ce mélange figuraient en faible proportion l'élément arya, représenté surtout par les débris des Sarmates et des Goths, ainsi que l'élément sémitique, représenté principalement par des descendants des dix tribus juives transportées (septième siècle avant J. C.) au delà de l'Euphrate par Salmanasar, roi d'Assyrie, et dont une partie fut entraînée à plusieurs reprises avec d'autres peuples jusque sur le Don et le Volga ; ce qui explique l'influence considérable du judaïsme dans ces contrées, dès le septième siècle, et surtout à partir du douzième siècle de notre ère. Les Tatars ou Turcs se fusionnèrent au treizième siècle avec les débris de tous ces peuples ; de ce mélange sont sorties les populations des tzarats de Kazan, d'Astrakhan, de Nogaï et celles de la Sibérie et de la Crimée. Les khanats asiatiques de Kokhanda, de Boukhara, de Khiva, sont habités par le môme mélange de peuples touraniens ; mais ici les races arya et sémitique ont contribué à la masse totale de la population pour une proportion beaucoup plus grande que sur le Don et le Volga. De là l'influence réciproque que, malgré la dernière circonstance, les Masski placés à l'ouest et à l'est de l'Oural exercent les uns sur les autres, et que le cabi-

net de Saint-Pétersboiug sait tourner au profit de sa politique. Ce rapide résumé du mouvement des peuples, dans les parties les plus orientales de l'Europe, démontre que l'histoire primitive des Moscovites remonte à la plus haute antiquité, et non à l'année 862 de notre ère, comme se plaisent à le dire les historiens de la dynastie de Riu'ik ; elle commence sur le Don et le Volga, et non sur le lac Ilmen, le Dnieper et le Dniester; en un mot, elle comprend l'histoire particulière des différents peuples étrangers à la race slave dont il vient d'être question, et celle des mêmes peuples placés dans les limites de la troisième Russie.

En résumé, la quatrième Russie est en réalité la reconstitution de l'empire du Kiptchak par les tzars de Moscou, qui sont devenus par la victoire les successeurs des Djenguizkhanides. La propagation de la langue slavone et du christianisme dans ces contrées, où dominaient l'islamisme, le judaïsme et l'idohUrie, tend à consolider de jour en jour, entre la minorité et la majorité des Moscovites, l'unité politique par l'unité linguistique et religieuse. Si quelques doutes pouvaient exister encore sur l'oiigine non slave de ces populations, ils seraient dissipés par des considérations nombreuses, parmi lesquelles nous nous contentons de citer les suivantes: l°Le moscovito-slave étant un idiome étranger, appris, pour ainsi dire, dans les Livres saints, a beaucoup plus d'affinité que les autres langues slavonnes (le bulgaro-slave excepté) avec la langue cyiùUienne ou liturgique ; il diffère du russe-blanc et du petit-russe par son esprit et par ses caractères les plus essentiels ; il est parlé sans aucun dialecte par plus de 40,000,000 de Moscovites, tandis que les neuf autres langues slavones, en usage chez un nombre à peu près égal de véritables Slaves, possèdent toutes plusieurs dialectes parfaitement distincts. Enfin, 12 à 15 millions de Moscovites parlant le slavon conservent encore l'usage de leur langue nationale, et, par ce moyen, servent de trait d'union entre leurs frères d'Europe et ceux d'Asie. 2' Les 40,000,000 de Moscovites sont censés reconnaître l'autorité spirituelle de l'Église grecque dite orthodoxe ; mais en réalité la majorité d'entre eux, repoussant cette autorité, est divisée en plus de 200 sectes, qui toutes portent le cachet des idées orientales, et n'ont rien de commun avec l'esprit des sectes de l'Église d'Occident. Quelques-

unes comptent de nombreux adhérents à Moscou même et dans les gouvernements circonvoisins. Les Russes-Blancs et les Petits- Russes, au contraire, n'ont aucune secte. Une différence aussi "tranchée dans les facultés religieuses des Slaves Russes et des Moscovites démontre assez que les derniers comptent parmi leurs ancêtres les peuples touraniens si nondîreux qiii, avant d'adopter le christianisme à des époques plus ou moins récentes, professaient l'islamisme et le judaïsme. 3° Les Slaves-Russes, sédentaires et agriculteurs comme les autres Aryas d'Europe, se relient à l'Occident par les mêmes besoins de civilisation; les Moscovites, au contraire, quoique ayant des demeures fixes, ont conservé les goûts et les idées des peuples nomades et industriels de l'Asie ; étrangers au sentiment de la liberté et à l'esprit de résistance légale, ils cherchent leur sécurité dans l'autocratie.

Pour terminer ce qui nous reste à dire sur la quatrième Russie, ajoutons que diverses conquêtes et surtout la soumission de la Petite-Russie au protectorat des tzars de Moscou (en 1654), provoquée par les Cosaques du Dnieper, préludèrent à la constitution politique de la cinquième Russie.

Cinquième Russie ou empire russe actuel. — Les événements mémorables qui se sont accomplis vers la fin du siècle dernier et pendant le siècle actuel, ont placé sous la domination moscovite, soit en totalité, soit en partie seulement, les Slaves-Russes de la Russie polonaise, les Polonais, les Lithuaniens, les Roumans de la Bessarabie, les Finlandais, elc. De là, les caractèi'es si variés que notre savant contradicteur lui-même, M. Schnitzler, se plaît à reconnaître dans cette cinquième Russie. « Il ne faut pas s'imaginer, dit-il, que de la régénération dont nous parlons doive nécessairement sortir une Russie semblable à la plupart de nos l'Xats occidentaux (l'auteur a en vue les réformes de l'empereur Alexandre II, en tête desquelles figure l'abolition du servage). A vrai dire, cela ne nous paraît guère probable ni désirable. Autres lieux, autres besoins... » Et plus loin : « Tout, pays et population, diffère de ce qu'on voit ailleurs (en Europe)... En ce qui touche la population, variété infinie résultant d'une prodigieuse mêlée de peuples d'origine diverse... La diversité des origines produit une inégalité choquante dans les habitudes et les pratiques, et il en

naît des contrastes qui étonnent... Comme le pays, comme la population, J'État a ici une forme, un caractère à lui propres, dont on ne juge pas à première vue, et qu'il s'agit d'étudier sérieusement. Selon nous, la Russie elle-même aime trop à se comparer à nos États d'Occident, à soutenir sa parité avec eux. Et, selon nous encore, c'est un tort; car, si la société russe était réellement seml)lable à la nôtre, ne serait-il pas juste aussi de lui appliquer dans nos jugements la même mesure, ce qui tournerait nécessairement à son désavantage? C'est parce que, tout au contraire, l'État russe n'est pas une société comme la nôtre S parce qu'il convient de lui appliquer une mesure différente, que nous trouvons un manque d'équité dans la plupart des jugements dont il est l'objet... La nationalité particulière des Russes s'explique par la marche qu'a suivie chez eux le développement de la civilisation... La Russie n'est, à vrai dire, un État européen que depuis Pierre le Grand, et encore im État européen en partie tourné vers l'Asie, forcément et en vertude sa mission. » [L'Empire des Tsars, t. III, Introduction.) Le savant et infatigable géographe M. Vivien de Saint-Martin, partisan des opinions de M. Schnitzler, apprécie de la manière suivante les généralités qui précèdent : « 11 ne faut pas cependant prendi'e ceci dans un sens trop absolu, ce qui n'irait à rien moins qu'à mettre la société russe en dehors de la civilisation européenne. M. Schnitzler est bien loin de tomber dans cet excès, et son aperçu général est modifié sur bien des points par de sages tempéraments. C'est dans le livre même qu'il faut suivre les développements aussi judicieux qu'instructifs de cette étude difficile. » {L'Année géograpliique de 1804; Paris, 1865.)

M. Schnitzler soutient, il est vrai, que les Moscovites sont d'origine slave; mais il fournit lui-même loyalement les preuves du contraire. Aussi tout lecteur attentif de son excellent ouvrage admettra-t-il, avec nous, la justesse de la définition donnée plus haut : les nombreux contrastes entre la Russie actuelle et les autres États de l'Europe démontrent que l'empire Russe représente, comme sous la dynastie des Djenguizklianides, le règne des

* Notamment le communisme moscovite qui n'a aucun rapport avec l'organisation de la commune slave et européenne de la deuxième Russie. — Note de M. Viquesnel.

Tourans du Kiptchak (aujoiud'hui décorés du nom de Grands- Russes) sur les peuples arijas de la deuxième Russie, de la Pologne, de la Lithuanie, de la Bessai'abie, etc. Ils démontrent, de plus, la nécessité d'exclure de l'ethnographie l'emploi des noms de Russes et de Russies, puisque, selon les temps, ils s'appliquent à des peuples et à des pays si divers.

EXAMEN DES OBJECTIONS ALX NOUVEAUX PRINCIPES D'ENSEIGNEMENT HISTOHIQUE.

L'exposition des nouveaux principes d'enseignement historique^ a suscité des critiques émanant de savants moscovites et français du plus haut mérite, sans doute, mais qui, habitués à prendre pour point de départ l'histoire de la dynastie de Rurik, refusent de la considérer comme une phase de l'histoire des peuples qui ont vécu sous sa domination. La difféi'ence du point de vue peut seule expliquer la différence qui existe entre leurs conclusions et les nôtres; car aucun de nos contradicteurs ne conteste l'exactitude des faits essejitiels qui servent de base à nos principes. Leur discussion, surtout celle des Moscovites, a trop souvent dépassé les bornes des convenances; la nôtre ne sortira pas du domaine de la science, qui seule intéresse le public sérieux.

Première objection. — On nous reproche comme « une insulte faite à la nation notre conclusion tendant à refuser aux ^{),{)^{),0{){) de Moscovites et la qualité de Slaves et le nom de Russes, en les reléguant dans les races ouraliennes que nous voudrions faire j)asser pour barbares. » {L'empire des Tsars, par J.-H. Schnitzler, tome III, page 29.)

Nous croyons devoir commencer notre réponse par une protestation énergique contre cette dernière assertion. La civilisation des peuples touraniens repose, il est vrai, sur d'autres bases que la civilisation des Aryas d'Europe; mais elle est, à nos yeux, aussi respectable, et beaucoup mieux en rapport avec les facultés physiques, intellectuelles, psychologiques des peuples qui la mettent en pratique depuis la plus haute antiquité. La manière dont nous

' Sur la distinction des Slaves et des Moscovites. •

39^ ÉCLAIKCISSEMEMS.

en avons parlé ailleurs (voyez notre Voyage dans la Turquie d'Europe) démontre assez que nous savons en apprécie]' le mérite. C'est ajuste titre, à notre avis, que les Finlandais et les Ottomans se font gloire de leur nationalité touranienne, et que les Moscovites eux-mêmes s'en montrèrent tout aussi honorés, jusque vers le milieu du siècle dernier. Mais, en voyant approcher le moment du démembrement de la Pologne, le cabinet de Saint-Pétersbourg crut devoir renier cette origine et procéder aux falsifications historiques dont il a été question au début de ce résumé (pageT))'. La curieuse déclaration tracée par l'impératrice Catherine II, et qui a été reproduite par le Journal de l'Instruction publique de l'empire russe (livraison de janvier 1855), commence ainsi : « Toute la Russie serait scandalisée, si vous admettiez l'explication de M. Stritter sur l'origine finnoise de la nation de la GrandelUissie. — Le scandale lui-même n'est pas une faible preuve que les origines sont différentes. » — Catherine réclamait-elle pour ses sujets moscovites la qualité de Slaves? Pas le moins du monde ; elle les regardait comme les descendants d'une tribu de race sarmatique, celle des Roxolans; aussi, ajouta-t-elle, à la suite des deux phrases précitées : « Quoique les Russes ne soient pas de la même origine que les Slaves, il n'y a pas de répulsion entre eux. » Le cabinet de Saint-Pétersbourg les transforma enfin en Slaves, de sa propre autorité, lorsque l'impossibilité d'attribuer aux Moscovites les Sarmates pour ancêtres fut clairement constatée.

Heureusement, les Moscovites éclairés ne partagent pas les idées de Catherine II sur ce sujet. Leur digne interprète, M. Schnitzler, s'exprime ainsi : « De quel droit, regarderiojis-nous comme dégradant l'alliage du sang finnois infusé dans le sang slavon, même en supposant cette fusion opérée dans de larges proportions?... Qui sait ce que l'avenir réseive à la population calme et honnête de la modeste et mélancolique Finlande? Qui pourrait affirmer qu'elle ne l'emportera pas un jour, quant à la vigueur intellectuelle et à l'aptitude aux travaux de l'esprit, sur les Slaves, si facilement distraits des profondeurs de la réflexion par l'appât des plaisirs et le besoin d'un mouvement continuel ?. . . Nous ne vmjons pas ce qu'il pieut y avoir d'insultant dans la dénomination deMos-

1 V. le texte du Mémoire de M. Viquesnul. Coup cïœil, etc., Lyon, 18G6.

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