‹ La Russie et l'EuropeChapitre 11 sur 119 · I.F PASSÉ · texte numérisé non relu

I.F PASSÉ

clamer grand-prince; mais, au lieu de s'installer dans la résidence des grands-princes, il donna Kief à un vassal et relourna établir le siège de la grande-principauté à Vladimir de Souzdalic.

Les annalistes expliquent très-clairement ses motifs. Dégoûté de la turbulence des provinces slavonnes, c'est-àdire de l'esprit de liberté des Slaves \ « il préféra, dit Karamsine, la docilité d'un peuple toujours prêt à obéir. » 11 se fixa au milieu d'une race disposée à la soumission passive et à la concentration despotique; il favorisa parmi les Finnois l'expansion du christianisme et de la langue slave, instrument du christianisme, la liturgie étant slavonne. La langue, donc, avec le temps, changea, mais non l'esprit, phénomène qui s'est répété plus d'une fois dans ^histoire^ Quand on dit que les langues expriment le génie des nations, cela est vrai des langues ou primitives ou développées avec les nations elles-mêmes, mais non des langues importées toutes faites du dehors. Les Russo-Finnois, les Moscovites, parlent slave, ils ne pensent

• (( Les Slaves, écrivait Procope au sixième siècle, ne sont pas régis p;ir un seul homme, mais vivent, depuis un temps immémorial, sous un régime démocratique... Impatients du frein, ils ne cédaient jamais qu'à la conviction; peu dociles à l'autorité même des lois, ils se révoltaient contre celle d'un maître. Les familles faisaient elles-mêmes leurs affaires respectives; les tribus arrangeaient celles qui les regardaient en commun... Ils avaient tous ce principe qu'une liberté personnelle illimitée était pour les hommes le premier des biens. »

Nous empruntons le passage à M. Schnilzler; l'Empire des Tsars, t. II, p. 571. 11 reste toujours beaucoup de ce portrait chez les vrais Slaves; mais nous demandons s'il est possible d'y reconnaître les aïeux des Russes.

^ II subsiste des débris de l'ancienne langue finnoise ou mérienne dans la Grande-Russie, sous les noms de langue emmansld, ofeuslci ou maski. Dans le gouvernement de Vladimir et ailleurs, les petits bourgeois et les marchands la parlent encore, conmie les Copies d'Egypte parlent encore l'égyptien. Suivant les écrivains moscovites eux-mêmes, il y avait là, dans les premiers siècles du moyen âge, un peuple du nom de Maski, et les gens qui parlent cette langue s'appellent eux-mêmes Maski. Les Maskis seraient donc le même peuple que les Méras. Maski, Moski, même racine que Mokclia, Moskva.

pas slave. Jamais la liberté slave et Scandinave ne put s'établir dans la Souzdalie, qui prit un peu plus tard le nom de Moscovie. Jamais la cloche municipale ne résonna, jamais les assemblées populaires ne se réunirent périodiquement dans les cités de Souzdal, de Rostof, de Vladimir, de Tver, de Moscou ; pas plus d'assemblées religieuses que d'assemblées politiques. Il ne s'est jamais tenu qu'un seul concile à Moscou ^

La prépondérance passa donc, par André, dans la confédératio varègue-russienne, de l'élément slave et européen à l'élément finnois et au génie despotique de l'Asie du Nord.

André, et non Rurik, est le vrai père de ce qu'on nomme l'empire de Russie, le vrai fondateur de ce qu'on nommait beaucoup mieux autrefois la Moscovie.

L'équivoque s'assied, dès le premier jour, au berceau de cet empire, avec un prince d'origine Scandinave, parlant slave et prenant son point d'appui chez des Finnois. Il est remarquable que des annalistes lui donnent le surnom de Khitan, le Cathcnjen^ le Tartare', à cause de sa mère.

La base de l'empire de Russie est donc finnoise, ou, pour employer un terme plus général, touranienne. C'est là ce qui était à établir.

Est-ce à dire qu'il n'y ait point, dans la Moscovie ou Grande -Russie, d'élément européen? Quelques Scandinaves et un plus grand nombre de Slaves avaient suivi les Rurikovitches dans la région au delà des forêts {Zavolotchié) . Il en vint d'autres encore. Les Novgorodiens, de leur côté, envoyèrent une colonie à Viatka, au nord- est. Irons-nous débattre combien il y a de goul-

1 Karamsine, t. V, p. 451.

^ kliilan était le nom d'une brandie des Tartares orionlanx, ancêlres des Manlchoux ; d'où ce nom de Cathay, par lequel nos aïeux désignaient vaguement la Tartane orientale et la Cliinc même. Un quartier de Moscou se nomme le Khilaï-Gorod, la ville catliayennc;

les de sang slave ou Scandinave dans les veines de la Grande-Russie, rechercher toutes les suites des croisements, discuter toutes les variétés des types physiques? — En aucune façon! la question n'est pas là. Elle est dans ceci : — dans le mélange d'un fond touranien et d'un élément adventice européen (car le fond primitif n'a jamais disparu; la population primitive n'a jamais été chassée ni détruite; les monuments historiques repoussent invinciblement cette hypothèse), dans ce mélange, disons-nous, qui a formé le peuple moscovite ou grand-russe, quel esprit l'a emporté et l'emporte?

L'esprit touranien ou l'esprit aryen? l'esprit de l'Asie ou l'esprit de l'Europe?

La réponse ne nous semble pas douteuse.

Ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'il n'y a point là un simple fait de dynamique, où la phis grande force aurait absorbé, comme fatalement, la moindre ; la volonté humaine a imprimé ici sa marque. Les instincts de la race touranienne ont favorisé, mais n'ont pas créé la conception politique d'André de Bogoloub. Les Rurikovitches, déserteurs du génie européen, ont voulu fonder chez les Finnois un despotisme asiatique, et ils l'ont fondé. — Par contre, d'autres Scandinaves, les Suédois, ont voulu fonder une société européenne chez d'autres Finnois, en Finlande, et ils y ont réussi; et ces Finnois, modifiés par la civilisation occidentale et protestante, ne l'ont point abjurée, même en retombant sous la main du despotisme tsarien '.

' La comparaison outre la Moscovic et la Finlande pose une question intéressante aux historiens, aux ethnographes et aux linguistes. Comment les Ouraliens finlandais, en acceptant très effectivement la civilisation occidentale et protestante, ont-ils garde leur langue, plus ou moins modifiée, tandis que les Ouraliens moscovites ont perdu la leur, dont il ne subsiste (pic des débris sur quelques points, et ont accepté une langue européenne, tout en gardant le fond de l'esprit asiatique? La nature du pays, les conditions d'existence de la popilalion finlandaise, beaucoup plus dispersée (lue celle

Cette histoire des peuples du Nord, où apparaît avec tant d'énergie l'instinct des races, manifeste donc, avec non moins d'éclat, le pouvoir de la liberté Immaine.

Le despotisme tsarien n'a pas été une simple végétation historique, pour parler le langage de l'école fataliste; il a élé une conception réfléchie; il l'a été, à son origine, sous André de Bogoloub, comme, à son renouvellement et à sa transformation, sous Pierre le Grand.

de la Moscovie proprement dite, y sont sans doute pour quelque chose? Quant à ce que nous affirmions tout à l'iieure, que la population finnoise originaire n'avait jamais été détruite en Moscovie, M. Schnitzler le reconnaît implicitement : « Les Mères, les Mouromiens et les Vesses, dit-il, sont depuis longtemps rMSSî^e's au point d'avoir disparu.» L'Empire des Tsars, t. II, p. 558 (notei. Ils sont donc, suivant lui, russifies, c'est-à-dire slavisés de langue, mais non détruits.

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