L'INVASION TARTARE. — LA POLOGNE DES JAGELLONS. LA MOSCOVIE DES IVANS
André de Bogoloub n'assujettit pas la Rouss, la Slavie russienne, tout entière. Kicf, la cité du sud, avait succombé; Novgorod, la cité du nord, la ville des antiques Slovènes, résista victorieusement.
Là était, bien plus qu'à Kief même, l'âme de la race slave; Kief s'était habituée à passer d'un maître à un autre et ne retrouva un reste d'énergie que pour se débattre sous le joug détesté des Souzdaliens. Novgorod la Grande était devenue, au contraire, une puissante et libre république, ne reconnaissant que pour la forme, à titre de gouverneur et de capitaine, l'un ou l'autre des Rurikovitches. On sait sa fière réponse au tyran Sviatopolk (un demi-siècle avant André), lorsqu'il voulut lui envoyer son fils pour prince : « Qu'il vienne, s'il a une tête de trop M » Novgorod dominait sur des cités vassales, et jetait ses colonies commerçantes et conquérantes dans les régions finnoises de l'extrême Nord, jusqu'au fond de la Pcrmie, jusqu'à la mer Blanche, jusqu'aux monts Ourals.
Les colonies lui étaient à la fois une force et une chaîne. Le prince de Souzdalie, par la position de ses États, pouvait facilement inquiéter les communications de Novgorod avec ses possessions lointaines. La république traita avec
' Karamsine,. Histoire de Russie, t. II, p. 109.
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le despote qu'elle avait vaincu et lui accorda une suzeraineté nominale, en gardant l'indépendance réelle.
Au sud-ouest, un autre Élatrussien, la Gallicie {Holicz '), qui avait étéenlevéeaux Polonais parsaint Vladimir, grandprince de Kief, et avait longtemps flotte entre le royaume de Pologne et la confédération v'arègue-russienne, resta entièrement en dehors de la domination souzdalicnne; les hniaz galliciens commandèrent quelque temps à la Volliynie, à la Podolie, et s'étendirent jusqu'en Ukraine et en Moldavie.
Le fondateur de la Moscovie eut une fin tragique, qui présageait les destinées sombres et violentes de l'empire. André de Bogoloub fut égorgé par ses propres boyards, aux applaudissements de cette population souzdalicnne dont il aimait tant la docilité, et qui massacra après lui ses officiers et ses juges, dans un de ces accès de fureur qui interrompent de temps à autre la soumission fataliste des Orientaux.
On peut résumer ainsi la situation générale des peuples polonais et russiens au commencement du treizième siècle. Différence totale de race, de génie, d'institutions entre les Souzdaliens (depuis Moscovites), chrétiens ou non, et les Russiens-Slaves, soit indépendants, soit dominés par lekniaz de Souzdalie; faible différence entre les Russiens-Slaves et les Polonais. Les dissidences religieuses entre catholiques latins et orthodoxes grecs étaient peu marquées encore chez ces peuples. Les deux célèbres apôtres des Slaves, Cyrille et Méthodius, qui commencèrent, au neuvième siècle, leur œuvre évangélique par la Moravie, c'est-à-dire par les tribus de l'Ouest, et qui créèrent la liturgie slavonne, étaient
* Ce nom peut avoir signifié originairement le pays gaul ou gaulois. Des Ombrons, se rattachant probablement à la souche des Gaulois ombriens ou ombrons d'Italie, occupaient une partie de ces contrées au temps de Ptolémée (deuxième siècle de notre ère), et, six siècles auparavant, Hérodote avait déjà signalé des Ombriques dans les régions de l'Europe orientale
des Grecs non encore séparés de Rome, et leur mémoire n'éveillait point d'idée de lutte et de schisme entre chrétiens.
La lilurgie slavonne fut d'abord répandue dans les contrées de la Yistule comme dans celles du Dnieper, et ne tomba en désuétude dans le royaume de Pologne que sous l'influence de l'Église romaine, qui rendit là aux Polonais un mauvais service *. Les Polanes du Dnieper, de leur côté, n'avaient point eu d'abord contre Rome l'hostilité qui se propagea peu à peu sous l'influence de l'Église grecque.
Les Russiens, quoique leurs métropolitains fussent consacrés par le patriarche de Constantinople, flottaient entre Constautinople et Rome, sans beaucoup se rendre compte de la différence qui séparait les deux églises, et il est à remarquer que Kief, la vieille métropole ecclésiastique du Dnieper, honore des saints reconnus à la fois à Rome et à Moscou, mais point à Constantinople, et précisément des saints qui sont les Clovis et les Clotilde de ces contrées, Ulga (sainte Hélène de Russie) et saint Yladimir. Les apôtres Cyrille etMéthodius eux-mêmes sont dans ce cas. Olga et Vladimir sont d'ailleurs d'étranges saints. Olga est un mélange de Clotilde et de Frédegonde, et Yladimir a toute la cruauté et la licence de nos Mérovingiens.
Que fût-il advenu si les Russiens-Slaves elles Souzdaliens ou Moscovites fussent restés, sans diversion, en face les uns des autres? Il est probable que les princes de Gallicie eussent reconquis définitivement Kief et les autres pays d'origine slave sur les Souzdaliens, et réuni toute la Piouss ou Russie Slave, moins la république de Novgorod, en un
• Le pape Jean XIII publia, en 908, une bulle contre l'alphabet slavon (cyrillien) et la liturgie slavonne, qui disparurent de Moravie, de Bohême et de Pologne. V. Côme de Prague, ap. Menken; Collect. script, rer. german., I. 1994.