DEUX LIVRES MOSCOVITES
1147-1150) que Vouii Dolgororouki se plaignait d'êlie exclu de la Rouss par ses parents, parce qu'ils ne voulaient rien lui donner sur le Dnieper et le reléguaient en Souzdalie parmi les Finnois. M. Solovief confirme pleinement Karamsine à cet égard. 11 reconnnaît, aussi bien que Karamsine, qu'Youri Dolgorouki et son fils André de Bogolioub fondèrent un État nouveau parmi ces Finnois. 11 reconnaît qu'une monarchie autocratique ne pouvait se fonder à Novgorod ni sur le Dnieper, qui n'en avaient pas les éléments, et que ces éléments, au contraire, se rencontraient en Souzdalie; que la séparation de la Russie méridionale (la vraie Rouss) et de la Russie du Nord (Souzdalie) était accomplie bien avant l'invasion des Mongols ; enfin que la conquête de la Rouss ancienne ou Russie méridionale par la Russie souzdalienne, sous André et son fils, n'avait pas subsisté ; que la Rouss avait brisé le joug et rompu l'union avant la venue des Mongols.
M. Solovief établit que rien n'est changé dans l'ancienne Scythie depuis Hérodote; que le bassin du Dnieper sépare aujourd'hui encore la race agricole de la race nomade; que les Tyssagétes, les Mélanchlènes, les Androphages d'Hérodote sont les ancêtres des Tchoudes ou Finnois de la Grande-Russie ; il avance seulement les limjtes des Slaves vers l'Orient, au moyen âge, beaucoup plus loin que nous ne l'admettons, et c'est la Moskowa qui, pour lui, du neuvième au douzième siècle, sépare les Slaves des Ouraliens.
11 reconnaît, du reste, comme M. Savelief, le commencement de civilisation de ces tribus tchoudes, qui se slavisèrent, selon lui, parce que les chefs-lieux de leurs dominateurs rurikovitches se trouvaient dans les pays slaves. 11 constate l'identité de mœurs entre les Tchoudes et les Grands-Russes, et le difficile et tardif développement du christianisme dans la Souzdalie.
M. Solovief nie sans hésiter l'existence de l'unité politique en Russie avant l'invasion mongole ; il n'admet pas que les Rurikovitches eussent entre eux une hiérarchie constituée ot des rapports politiques réguliers. Leurs relations de famille étaient fort relâchées, et les princes de Halitch (Gallicie) et ceux du
* Voii' ci-dessus, p. 522.
114 ÉCLAIRCISSEMEMS.
Dnieper se considéraient comme étrangers les uns aux autres, ainsi qu'il en donne la preuve.
Au point de vue de la tradition et du vieux dioit européen, les prétentions moscovites sur la vieille Russie Scandinave ou slave ne méritent même pas la discussion : Karamsine et M. Soloviet, sans le vouloir, en donnent eux-mêmes les preuves. Mais, au nom du droit asiatique et tarlare, du droit des conquérants oi'ientaux et des fléatix de Dieu, c'est autre chose. Te ce côté, ils ont un titre ; c'est la suprématie qui a été conférée par les grands-khans aux princes de Souzdalie, puis de Moscou, en récompense de ce qu'ils avaient été les seuls des Rurikovitches qui n'eussent point participé à la coalition de leurs parents contre l'invasion mongole, et de ce qu'ils avaient été les premiers à se présenter au seuil de la Porte d'or. Ceci est également constaté par M. Solovief. \aroslaf, dit-il (grand prince de Vladimh' sur la Kliazma), se rendit à la horde, devant Batou-khan, alors établi sur les bords du Volga. Batou accueillit Yaroslaf avec honneur, et le congédia en lui disant : « Tu es l'aîné parmi les princes de la race russe. » (Solovief, Histoire de Russie, t. lU, p. 185.)
Les princes moscovites n'épargnèrent rien pour réaliser cette investiture. Le fils d'Yaroslaf, Alexandre Newski, le. grand saint des Moscovites, appela les Tartares contre Novgorod (l!2o7), à l'occasion du second dénombrement prescrit par le grand-khan.
M. Solovief a répondu pour nous d'avance aux récentes publications officielles de Saint-Pétersbourg.
Constatons encore chez lui les deux assertions suivantes : 1° que l'incorporation des provinces ruthènes à la Lithuanie, qui, plus tard, les a unies à la Pologne, a été bien loin d'être désavantageuse à ces peuples ; 2" que les Grands-Russes ont commencé à se rapprocher de la civilisation matérielle de l'Europe dans la première partie du dix-huitième siècle, mais qu'ils n'ont commencé à introduire chez eux l'esprit de cette civilisalion que dans la deuxième moitié de ce siècle.
La deuxième moitié du dix-huitième siècle, c'est l'époque des partages de la Pologne.
Jusque-là, en effet, le tsarat de Moscovie, bien qu'il eût con-^
M. SOLOVIEF. ii:.
quis Novgorod et attiré à lui, par la communauté de religion, la Petite lUissie, lesiait séparé par tous les caractères de civilisalion, des lUisses slaves, et ces mêmes caractères, au contraire, unissaient les Russes slaves, non-seulement avec les Polonais, mais avec la masse des Européens, des peuples germano-latins ou Aryas occidentaux.
Nous avons constaté les points essentiels sur lesquels M. 80lovief fournit des arguments décisifs contre les théories moscovites : nous devons constater également l'argument par lequel il lâche d'en sauver un débris.
« L'histoire, dit-il, trouve la Russie nord-est occupée par les « Finnois, mais plus tard nous la voyons slave. Il est donc clair « qu'en admettant que la population finnoise n'a pas péri, mais « s'est slavisée peu à peu , nous devons admettre une forte « colonisation slave. Mais cette colonisation n'a pas eu lieu aux « temps antéhistoriques ; elle a eu lieu quand la Russie du « nord-est formait déjà une principauté sous une dynastie bien « connue ; par conséquent, la colonisation n'a pas pu avoir lieu « sans la connaissance et sans l'influence du gouvernement. » {Histoire de Russie, vol. IV, p. 240.)
Non-seulement il n'y a point de traces historiques d'une colonisation slave sur une grande échelle en Moscovie, mais M. Duchinskifait là-dessus à M. Solovief une objection qui nous semble péremptoire : c'est qu'à l'époque où M. Solovief suppose cette colonisation venant de chez les Slaves du Dniépei", ce qui est aussi le système de M. Pogodine, les populations agricoles du Dnieper étaient attachées à la glèbe par des mesures qui avaient été la conséquence de la conquête mongole, et que ces mesures rendaient impossible toute émigration un peu considérable ; rien, d'.ailleurs, n'était de nature à attirer ces populations dans la Souzdalie.
Un dernier mot sur l'ouvrage intitulé : Population delà Russie occidentale. Ce livre dit qu'il y a, dans les provinces lithuanoruthènes, 200,457 Grands-Russes et 945,703 Polonais. On peut se fier au premier chiffre. Le second est tout à fait arbitraire, si l'on entend par-là les personnes parlant polonais , parce que beaucoup parlent à la fois le polonais et le ruthène, et grossi^
Ali} ÉCLAIRCISSEMENTS,
raient ainsi le chitïrc; — si l'on entendait les personnes de race polonaise, d'origine polonaise, cela est bien pire et n'a aucune espèce de sens, les classes aisées qui parlent polonais étant de même race que les classes populaires, c'est-à-dire de race indigène ; ce qu'elles peuvent avoir de sang polonais, proprement dit, dans les veines, ne provient que d'alliances de famille, de même qu'il y a des descendants des Lithuaniens et des Rutliènes dans la Pologne proprement dite.
LES PROPRIÉTAIRES MOSCOVITES ET Lk PROPRIÉTÉ POLONAISE.
[Siècle du 27 mars 1866.)
Un célèbre polémiste ultramontain s'était ingénié à décrire, après 1848, le iendewam imaginaire d'une victoire impossible, de la victoire du communisme en France. Nous voyons aujourd'hui en Pologne le vrai lendemain de la victoire du seul communisme redoutable pour la civilisation moderne, le communisme représenté par un despote qui résume en lui toute une société où l'on ne reconnaît ni le droit de la personne, ni celui de la propriété.
La déclaration spoliatrice du tsar (du 10-22 décembre 1865) s'exécute avec le plein concours de la société moscovite.
Rappelons succinctement les traits principaux de l'état de choses contre lequel M. Carnot protestait hier ^ devant le Corps législatif au nom de la civilisation européenne; résumons la situation faite à la propriété dans ce que les Moscovites appellent les provinces occidentales.
La propriété "polonaise, c'est-à-dire appartenant aux classes aisées et lettrées, dans les neuf provinces lithuano-ruthènes, est divisée en cinq catégories :
1° Les terres purement et simplement confisquées sur les auteurs et fauteurs de la rébellion ; celles-là sont données par le
• Dans la discussion de l'adresse de 1866.