TSARISME ET PROPRIETE
tsar à des dignitaires moscovites (M. de Meyendorf, par exemple, l'ambassadeur qui a eu avec le Pape la scène dont les journaux ont tant parlé, vient de recevoir un domaine en Lithuanie), ou vendues à vil prix par le fisc à des tchinovniks (employés) moscovites, auxquels on accorde vingt ans pour s'acquitter.
2° Les terres grevées d'hypothèques envers l'État ou envers les particuliers, et dont le terme de remboursement est expiré. Celles-ci sont vendues aux enchères, sans pouvoir obtenir ni renouvellement, ni délai, et adjugées au fisc, si les enchères ne sont pas couvertes par des sujets russes qui ne soient ni polonais ni catboliques.
Z" Les terres appartenant à des personnes impliquées dans une connivence quelconque avec les insurgés. Celles-là devront être vendues dans le délai de deux ans à des sujets russes qui ne soient ni polonais ni catholiques, et, faute d'acquéreurs, seront adjugées au fisc, qui en fixera le prix. Cette catégorie est immense : on peut y faire entrer à peu près qui l'on veut.
4° Les terres appartenant à des Polonais et catholiques reconnus étrangers à la rébellion. Celles-là pourront être conservées par leurs propriétaires et transmises par héritage, mais elles ne pourront être vendues ni hypothéquées qu'à des sujets russes, qui ne soient ni polonais ni catholiques.
Ceci est l'état officiel et apparent des choses ; la réalité le dépasse. Des agents officieux parcourent les provinces en engageant les propriétaires de la dernière catégorie à passer à la religion grecque orthodoxe ou à se défaire de leurs biens, s'ils veulent éviter les inconvénients d'une situation difficHe.
En dehors des provinces lithuano-ruthènes, dans le royaume même de Pologne, la même pression s'exerce, quoique moins directe, et les journaux moscovites se félicitent de voir la grande propriété commencer à passer dans les mains d'acquéreurs étrangers. La Gazette de Moscou a déclaré d'ailleurs fort nettement que le tour du royaume viendrait.
Le général Kauffmann, le digne successeur de Mouravief en Lithuanie, et le général Bezak, qui a remplacé et dépassé Annenkof en Ruthénie, sont chargés de la réalisation des mesures qu'ils ont eux-mêmes proposées au tsar, et le zèle avec le-
us ECLAIRCISSEMENTS.
quel ils s'en acquittent leur a valu cette réponse d'Alexandre II aux souhaits qu'ils lui ont envoyés pour le nouvel an de grâce 1866:
« Que Dieu bénisse vos heureux commencements dans l'organisation et la russification des pays qui vous sont confiés. »
La russification est un terme fort juste, dans le sens que le tsar lui prête; car ces pays ne sont pas et n'ont jamais été russes comme il l'entend, c'est-à-dire moscovites, et il faut, pour les faire moscovites, y remplacer par des intrus toutes les classes aisées et lettrées indigènes, et moscovitiser les paysans en les dénationalisant : — faire ce que ferait chez nous un conquérant espagnol qui exproprierait tous les bourgeois gascons ou provençaux parlant français, pour ne laisser en Guyenne et en Provence que les paysans parlant les dialectes locaux, en attendant qu'il les oblige à parler espagnol.
Entendre invoquer la justice suprême à l'aide d'une pareille œuvre est déjà fort surprenant, sans doute; mais il y a quelque chose qui mérite encore à un plus haut degré que le langage du tsar l'attention de l'Europe, c'est l'attitude et la conduite des classes supérieures moscovites, de ces mêmes classes qui célébraient naguère dans leurs banquets la gloire de Mouravief.
C'est encore dans un de ces festins, parodie des banquets patriotiques de l'Occident, qu'à Kief, la vieille cité sainte des Ruthènes, la fraction moscovite du pays vient de féliciter le gouverneur Bezak de ses glorieux efforts pour le triomphe de la cause russe, triomphe qui, de l'aveu des orateurs, exigera encore de longs et persévérants travaux, car on ne déracine pas en un jour toute une société formée par les siècles. Les orateurs, outre les mesures territoriales, vantent surtout le remplacement officiel, imposé, de la langue polonaise par la langue russe (moscovite et non ruthène) jusque dans l'enseignement du catéchisme parmi les catholiques. L'un d'eux, en proclamant que la ques* tion des paysans est la grande question, laisse échapper un aveu aussi important pour le passé que l'autre aveu que nous citions l'est pour l'avenir, c'est que le servage (l'esclavage) n'avait été introduit enLitlmanie et en Ruthénie que par ce même gouvernement russe qui vient de l'abolir! Avant la conquête, avant Cathe-